‹ ShakespeareChapitre 95 sur 137 · MACBETH · texte numérisé non relu

MACBETH

Le sujet de Macbeth est tiré également d'une époque barbare; ce qui permet au poëte d'y peindre encore des mœurs féroces et d'y faire intervenir un merveilleux que ne comporterait pas une action plus moderne. Suivant la chronique d'Holinshed, que Shakspeare a suivie fidèlement, comme il le fait d'habitude, Duucan est monté sur le trône d'Ecosse en 1 032 ; Macbeth et lui étaient cousins germains, fils de deux sœurs. Macbeth était brave, dit la chronique, mais cruel; Duncan, au contraire, d'humeur douce et pacifique. La faiblesse de son gouvernement fut cause qu'uùe insurrection éclata dans les îles de l'Ouest, soutenues par l'Irlande. Macbeth offrit de réduire les révoltés et il les vainquit en effet avec l'aide de Banquo, mais il fut impitoyable dans la victoire, il fit couper les têtes des ennemis morts et, quoiqu'il vendît très-cher leur pardon à ceux qui vivaient encore, il avait donné Tordre de tuer tous ceux qu'on rencontrerait. Le poëte n'a donc pas attribué à son héros plus de cruauté que ne lui en prête l'histoire. Deux fois encore l'Ecosse fut sauvée par Macbeth ; il délivra Duncan assiégé dans Perth par une nombreuse armée de Norvégiens, et il iftit en déroute les Danois qui venaient secourir le roi de Norvège.

La chronique rapporte aussi la prédiction des sorcières qui annoncent à Macbeth qu'il sera Thane de Cawdor et qu'il deviendra roi. Dans l'histoire, comme

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dans la tragédie, c'est lady Macbeth qui pousse son mari au crime. Tonte la scène du meurtre est empruntée à la même l^ende, où elle concerne néanmoins un personnage différent. On y Toit les serviteurs du roi enivrés d'abord, puis endormis à Taide d'un narcotique, et assassinés ensuite, comme des témoins dangereux. Macbeth régna après Duncan pendant dix-sept ans ; U commença son règne par des actes de justice et de fermeté ; il fit des lois sages pour consolider le pouvoir royal et diminuer celui des grands seigneurs ; mais, vers la fin de son règne, son ancienne cruauté se réveilla ; il était agité de craintes continuelles, il redoutait pour lui le sort de Duncan et il faisait mettre à mort tous ceux qu*i] soupçonnait de ne pas lui être dévoués. Alors les Écossais se soulevèrent, avec l'appui de l'Angleterre, attaquèrent leur tyran, le vainquirent et le tuèrent sur le champ de bataille.

Tous ces événements, qui s'accomplissent en dix-sept années, le poêle les resserre dans les bornes étroites du drame. Il nous représente les trois phases successives de la vie de Macbeth, son crime, sa prospérité et sa punition. Ce que les Grecs eussent développé dans une trilogie, dans YOrestiCy par exemple, à laquelle on a plus d'une fois comparé Macbeth, Shakspeare le renferme dans une seule pièce. La multiplicité des événements que déroule le drame ne nous étonnera pas. Nous connaissons, à cet égard, la liberté du théâtre anglais. D'ailleurs, il ne se rencontre ici aucun élément qui soit étranger à raction. Tous les faits concourent au dénoûment, et il faut admirer Fart puissant avec lequel Shakspeare a maintenu l'unité à travers les plus nombreuses péripéties.

Cette unité résulte du développement d'un caractère unique. Macbeth remplit la pièce. Tout se rapporte à lui. Présent ou absent, il attire sans cesse les regards el; rien de ce qui arrive n*est indifférent à sa destinée. Lorsque les seigneurs écossais s'entreti^nent de Tétat malheureux de rÉcosse, c'est de Macbeth qu'ils parlent, et c'est à lui qu'ils en attribuent, sans le nommer, toutes les souffrances. Lorsque des assassins se présentent au château de Macduff pour égorger ses enfants, c'est Macbeth qui les envoie. Lorsque les sorcières se réunissent sur la bruyère, c'est pour souffler des pensées cruelle^ dans l'âme de Macbeth. Lorsque Hécate intervient au milieu de leur assemblée, c'est pour précipiter l'œuvre du crime et entraîner Macbeth à sa ruine. Ce caractère relie entre elles toutes les parties du drame. Si l'on cherche l'unité non dans l'exposition d'un événement unique, mais dans la peinture complète des sentiments et des actions d'un personnage, on remarquera que Shakspeare ne l'a nulle part mieux observée qu'ici. Aussi, beaucoup de critiques ont-ils considéré Macbeth comme son chefd'œuvre.

Cette pièce est, en effet, une puissante étude psychologique. Shakspeare y a peint un état de l'âme nouveau et singulièrement dramatique. Il a déjà mis sur la scène des scélérats endurcis. Ici, au contraire, il montre comment la pensée du crime pénètre dans une âme vertueuse, quel ravage elle y cause dès qu'il s'introduit, et à quelles extrémités elle entraîne celui qui n'a point eu la force de la repousser quand elle s'est présentée à lui. Macbeth n'est pas méchant, comme lago ou Edmond de Gloster. Il commence même par faire le bien. Il a défendu avec dévouement son pays et son roi ; il s'est cou-

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vert de gloire sur deux champs de bataille ; ses compagnons lui rendent justice sans envie, etDuncan ne sait par quelles récompenses reconnaître ses services. Mais ce soldat courageux porte en lui le germe de l'ambition ; sans savoir encore jusqu'où il peut prétendre, sans se rendre compte de ses vagues désirs, il sent la force dont il est armé et en même temps la tentation d'en faire usage.

Cette tentation s'offre à lui sous une forme merveilleuse. Shakspeare, qui traite en poëteles questions morales,' poétise les aspirations ambitieuses de Macbeth. L'effet que produisent sur lui les sorcières vient bien moins de leur puissance réelle que de l'état de son âme. Quand elles le saluent Thane de Cawdor, et qu'elles lui promettent le titre de roi, elles répondent à sa préoccupation secrète. Dès lors, il n'y a plus de repos pour lui. Cette apparition lui a révélé ce qui se passait en lui et formulé nettement l'espérance vague qui se cachait dans le coin le plus obscur de sa pensée. Dès que la prédiction lui a été faite, il est déjà criminel, car il n'a pas la force de la repousser. Sa faute est personnelle et volontaire ; la rencontre des sœurs prophétiques n'en est que l'occasion et non la cause. Le poëte nous montre, en effet, que l'influence que les sorcières exercent dépend des caractères auxquels elles s'adressent. Tandis qu'elles remplissent Macbeth de trouble, parce qu'il est naturellement enclin à l'ambition, elles n'altèrent point la sérénité de Banquo, son compagnon, quoiqu'elles lui annoncent que ses enfants porteront la couronne. Elles n'ont d'empire que sur les hommes qui sont déjà disposés à se laisser corrompre. Elles sont l'image physique de la tentation qui agit sur les uns et qui n'entame pas la

vertu des autres. Leur entrevue avec Macbeth provoque chez celui-ci Texplosion dés désirs criminels. C'est le prélude de la tragédie. Il faut maintenant que Shakspeare nous explique et nous décrive les progrès de la passion.

Pour cela, il n'a qu'à mettre les événements d'accord avec les espérances de son héros et c'est dfe qu'il fait. A peine Macbeth a-t-il entendu les voix prophétiques qu'une partie de la prédiction se réalise. Au moment où il quitte les sorcières, des envoyés du roi le nomment Thane de Cawdor. Cette coïncidence a pour résultat d'exciter son ambition. Ne doit-il pas croire que la Providence veille sur lui et le destine à de plus grands honneurs, puisqu'elle le porte si vite au rang qui lui avait été promis? Il n'a pas encore résolu de commettre le crime, mais il glisse sur la pente qui y conduit. Macbeth est un homme d'action et non pas un rêveur comme Hamlet; habitué à ces décisions rapides et énergiques qu'exige le commandement des armées, lorsqu'une idée s'offre à son esprit et qu'il voit un moyen de l'exécuter, il est bien près de le faire. Il désire être roi ; mais comment peut-il le devenir, puisque Duncan vit et a des héritiers? Les événements eussent pu donner à l'ambitieux soldat cette royauté à laquelle il aspire. La loi déclare, en effet, que si le monarque meurt avant que ses enfants soient en âge de lui succéder, la couronne doit appartenir au plus proche héritier du trône. Dans ce cas, elle reviendrait à Macbeth, cousin germain du roi. Il est donc possible qu'il réussisse sans recourir au crime. Mais le poëte, qui veut miiltiplier autour de son héros les tentations et les provocations, lui enlève cette chance unique. Il nous apprend, dans une scène habilement

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ménagée, que Duncan, fatigué du pouvoir, et désireux d'en partager le fardeau avec un autre, désigne pour son héritier, avant Fâge légal de la majorité, son fils aîné Halcolm. Cette résolution ne laisse plus à Tambitieux d'autre ressource que le crime.

Macbeth se retire en réfléchissant aux moyens de supprimer les obstacles qui le séparent du trône. C'est au moment où il est plongé dans cette méditation que la fortune vient lui offrir une occasion inattendue de réaliser ses projets. Duncan, qui vit sans défiance, qui estime et qui honore Macbeth comme le plus brave de ses capitaines» lui annonce qu'il ira à Invemess lui demander l'hospitalité. Ainsi la victime présente d'elle-même sa tête aux coups du meurtrier ; le roi court au-dévant de la mort qui l'attend. Quelle tentation pour un homme qui a le désir de régner! Comme il sera facile d'ôter la vie au vieillard sous un toit où il sera sans défense I Et cependant, malgré la voix qui murmure à son oreille des projets homicides , peut-être Macbeth n'aurait-il pas frappé, peut-être serait-il retenu par de puissantes considérations, parla pitié qu'inspire l'âge du roi, parles devoirs de l'hospitalité, par la crainte d'encourir le mépris public et de flétrir sa gloire.

Mais , pour qu'aucun conseil salutaire ne lui soit donné, pour qu'il soit livré à toutes les excitations de l'esprit du mal, le poëte a placé à côté de lui une femme passionnée, ambitieuse, qui veut être reine, et qui, au lieu de le retenir, lui souffle l'audace furieuse dont elle est animée. Lad y Macbeth met le poignard entre les mains de son mari, te crime s'accomplit. La faible résistance qu'opposait Macbeth aux suggestions mauvaises a été vaincue. La passion Ta emporté sur le sentiment du de-

voir. Aussitôt, en vertu d'une conception morale qui fait suivre le crime d'un châtiment immédiat, la punition commence. Macbeth a perdu à tout jamais le calme de la conscience et la sérénité d'aune âme honnête qui n'a rien à craindre ni des hommes ni de Dieu. Il entend une voix intérieure qui lui crie : « Tu ne doçmiras plus. Macbeth a tué le sommeil, le sommeil innocent qui arrête par un nœud le^fij de la douleur, le sommeil, mort quotidienne, bain qui rafraîchit nos sens fatigués, baume versé sur leà blessures du cœur. » Il n'ose pas contempler son œuvre, il craint de rentrer dans la chambre où il vient d'assassiner Duncan, et ses mains rouges de sang lui font horreur. Il lui semble que jamais les taches du meurtre ne s'effaceront et que tous les flots de la même suffiraient pas à les faire disparaître.

Au troisième acte, Macbeth, devenu roi, n'est pas encore rassuré, et sous l'influence de la peur, il obéit à la loi fatale qui oblige les criminels à marcher de crime en crime. Arrivé au pouvoir, il n'en jouit pas tranquillement ; il est inquiet, comme le sont souvent les usurpateurs, il craint pour lui-même le sort qu'il a fait subir à Duncan, et la frayeur le rend féroce. Tous les attenjtats qu'il commet sont la conséquence du premier. Il défend par l'assassinat une ai^torité conquise par l'assassinat. 11 se défie de Banquo auquel les sorcières ont promis une lignée royale, et il le fait tuer. Mais l'assassin ne peut étouffer le cri de sa conscience. Avec une hardies,se admirable, qui produit un grand efl'et à la scène, Shakspeare donne un corps aux remords de Macbeth. Ce n'est point seulement par des rêves et des visions imaginaires qu'il le punit; il ressuscite sa victime et il fait apparaître devant lui la tête sanglante de Banquo. Deux fois cette

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apparition terrible se montre sur la scène, visible pour le coupable seul, et deux fois Macbeth, malgré son courage, recule devant elle. Au lieu d'assurer son repos par ce nouveau meurtre, le tyran n'a fait que se préparer de nouvelles terreurs'.

Le spectacle de ses angoisses nous apprend assez tout ce que coûte le crime à ceux qui le commettent. Macbeth, qui a perdu le sommeil, ne peut pas même être distrait de ses pensées par les fêtes et par les plaisirs de la cour. Pendant qu'il fait les honneurs d'un ban^ quet aux seigneurs écossais, les morts sortent du tombeau pour le poursuivre. Un dernier acte (de violence, inspiré par la frayeur que lui cause l'opposition de Mac-^ duff, met le comble à ses crimes. Chaque pas le fait glisser davantage sur cette pente rapide où les coupables ne peuvent plus s'arrêter. Le massacre de la femme et des enfants de MacdufiF couronne cette carrière sanglante. On dirait que, déjà puni sur cette terre par ses remords, Macbeth doit l'être encore par la décadence de sa raison et par les terreurs qui, en s' emparant de son âme, obscurcissent sa pensée. Il ferme les yeux, il ne voit pas le danger qui le menace, qui fond sur lui de toutes parts et qu'il appelle à chaque instant par de nouvelles cruautés. Il perd toute prudence, il se renferme dans une sécurité illusoire, il s'en rapporte à des oracles qui l'abusent, dont il ne comprend pas le sens caché et qui le conduisent à sa perte.

Quel spectacle, au dernier acte, quel tableau effrayant

1. n y a plus de trente aas que M. Villemaia a fait ressortir toutes les beautés de Macbeth en le comparant à l'imitation de Ducis. Je renvoie à ses Leçons sur le dix-huitième siècle et à l'Étude de M. Guizot sur Shakspeare et son temps , les critiques allemands qui croient qu^ nous jugeons encore Shakspeare comme le jugeait Voltaire.

que celui du désordre de cette âme énergique, mais souillée, agitée par des sentiments contraires et incapable de prendre un parti qui puisse la sauver! Comme les paroles entrecoupées et violentes que prononce Macbeth indiquent le trouble de la raison égarée par le crime et l'impuissance à laquelle est condamné le coupable, qui ne trouve plus, ni en lui ni autour de lui, un seul appui assuré ! De quelque côté qu'il tourne ses regards, il ne voit que des sujets d© crainte ; il le sent et il le dit. Mais il s'obstine dans la confiance que lui inspirent les prédictions qu'il a entendues et il se rattache, avec l'énergie du désespoir, à cette dernière espérance sans laquelle tout est perdu pour lui. En même temps, quelle lassitude de la vie ! Quel dégoût de tous les biens qu'il a tant ambitionnés, pour lesquels il a fait tant de sacrifices et dont il n'a même pas la consolation de jouir I

Le poëte ne nous a épargné le spectacle d'aucune des dernières souffrances de Macbeth. Pour que la leçon fût complète, il a voulu nous peindre sans ménagements la gloire passagère, la prospérité empoisonnée, mais surtout l'abaissement et la chute du criminel. 11 lui accorde seulement, en souvenir de sa bravoure, Thonneur de mourir sur le champ de bataille, de la main d'un ennemi. La fin de lady Macbeth ne nous inspire pas moins d'horreur et ne nous donne pas une leçon moins forte. La femme ambitieuse qui, voulant être reine, a armé le bras de son mari contre l'hôte, contre le roi qu'elle aurait dû protéger, qui, après le meurtre, se croyait heureuse, parce qu'elle avait atteint son but, ne trouvera pas plus que Macbeth le bonheur dans la possession du pouvoir. Si d'abord elle paraît plus hardie, plus cruelle, plus endurcie que son mari, ces sentiments violents sont le ré-

sultat d'une exaltation passagère ; lorsqu'elle sera moins émue et qu'il ne lui restera plus que le souvenir de l'action qu'elle a commise, elle aussi aura des remords. Elle n'avait pas prévu qu'un premier crime en amènerait tant d'autres, elle ne se doutait pas qu'après la mort de Duncan, il faudrait tuer Banquo et faire égorger les enfants de MacdufF. Quoiqu'elle soit capable d'embrasser l'idée d'un meurtre dans un moment de fièvre , elle ne peut s'accoutumer à une succession d'images sanglantes. Loin de se familiariser avec l'assassinat, elle en ressent toujours une horreur plus grande. Elle n'a pas l'énergie tranquille des grandes criminelles; elle n'a eu qu'un accès d'ambition et d'audace après lequel elle redevient femme. C'est ce que nous révèle le trouble de son sommeil, dans la scène du somnambulisme, où elle parle et marche, tout en dormant. Ses souvenirs ne lui laissent aucun repos; ses rêves lui présentent des images sanglantes. Elle voit les ombres des victimes se dresser à son chevet, comme des furies vengeresses. Une pensée unique l'obsède. Elle a assassiné. Elle est la femme et la complice de l'assassin.

Il y a, dans chaque tragédie de Shakspeare, une passion dominante dont le poète décrit les effets et dont il tire une leçon morale. Ici il a peint l'ambition, en chargeant sa peinture des plus fortes couleurs. 11 a fait de Macbeth le type de l'ambitieux, comme il avait fait d'Othello le type du jaloux. S'il avait mieux connu les Grecs et s'il avait eu besoin d'imiter quelque modèle pour exprimer des sentiments énergiques, on serait tenté de dire qu'il a fait passer dans cette pièce le souffle puissant d'Eschyle. Les caractères y sont rudes, les mœurs barbares, le style mâle et plein de poésie, comme dans les

vieilles tragédies grecques. Il n'y reste aucune trace de cette rhétorique artificielle qui gâte Roméo et Juliette, En neuf ans, de 1596 à 1605, date possible de Macbeth^ le poëte s'est débarrassé du mauvais goût et élevé jusqu'aux plus nobles conceptions de l'art.

Le merveilleux même qu'il emploie est une preuve de la force nouvelle de son génie. Il fallait voir de haut l'action dramatique, pour oser y mêler un élément épique qui ne se rencontre guère que dans les sujets fabuleux. Ne pas perdre de vue la terre, continuer le rôle d'observateur qui appartient au dramaturge, et cependant percer avec les yeux de l'imagination les ténèbres du monde invisible, faire usage de la raison la plus pénétrante en même temps qu'on accepte toutes les invraisemblances des fictions populaires : telle est la diflSculté qu'a abordée Shakspeare et dont il est sorti victorieux, en évoquant les sorcières de Macbeth. Quelques années auparavant, il aurait reculé devant cette épreuve.

Ici il concilie hardiment le drame et l'épopée, en rattachant le merveilleux à la donnée morale de la pièce. Nous avons remarqué, en effet, que les sorcières ont un rapport intime avec le caractère de Macbeth. Elles n'agissent point sur lui contre sa volonté ; elles ne font au contraire que flatter ses instincts et personnifier la tentation intérieure qui l'obsède. Elles n'exercent point l'influence irrésistible delà fatalité antique qui rend criminels même les innocents; elles ne poussent au crime que celui qui est déjà disposé aie commettre. Elles ne représentent point le destin aveugle, mais la destinée que nous nous faisons à nous-mêmes par nos propres actes. Quand Macbeth les écoute, ce n'est point une voix étrangère, c'est celle de son ambition qui lui parle.

Il ne faudrait pas dire néanmoins, comme quelques critiques, qu'elles ne sont que le produit de Fimagination du coupable et que le coupable seul les voit. Le poëte leur donne une existence réelle et une forme visible. Il les montre à Banquo, qui est honnête, aussi bien qu'à Macbeth. Il a soin, d'ailleurs, en les mettant sur la scène, de n'employer que le genre de merveilleux qui convient à son temps et aux croyances de ses compatriotes.

Au commencement du dix-septième siècle, le peuple anglais, surtout dans les campagnes, croyait encore à l'existence d'un certain nombre d'esprits malfaisants qui bouleversaient l'harmonie des lois de la nature, qui faisaient naître les orages, qui soulevaient les flots de la mer, qui apparaissaient aux hommes comme des messagers de malheur et de mort, qui frappaient les troupeaux de maladies étranges, qui égaraient le voyageur assez hardi pour s'aventurer seul, le sdir, dans la campagne, et qui répandaient sur leur passage la famine et les épidémies. On se représentait généralement ces mauvais génies, tels que les peint le poëte, sous les traits de femmes vieilles, ridées, flétries, appuyées sur un bâton cabalistique, séjournant au fond des bois et composant dans une chaudière infernale des œuvres sans nom. Il sufSsait de ressembler à ce portrait pour être désigné à la fureur de la populace. Sous le règne de Jacques I«', on attachait une si grande importance aux pratiques de la sorcellerie,' qu'on découvrit un prétendu complot formé par deux cents magiciennes contre la vie du roi. Ces malheureuses furent interrogées avec la plus grande rigueur. Quelques-unes se vantèrent de posséder le pouvoir que leur attribuait la crédulité publique de se changer en animaux, de courir sur les

vagues de la mer, de s'élever dans le ciel sur un manche à balai ou sur un char traîné par des escargots et de se rendre invisibles en se mêlant à Fatmosphère. Le peuple ne voyait pas que la présence même des sorcières devant les juges qui les condamnaient portait témoignage contre la vérité de leurs assertions, et que, si elles avaient eu à leur disposition des moyens aussi puissants, elles n'auraient consenti ni à se laisser surprendre et arrêter par les émissaires de la justice, ni à subir un interrogatoire, ni à rester dans une prison d'où elles ne devaient sortir que pour aller au bûcher. Le roi lui-même, quoique savant, ne comprenait pas l'inconséquence des juges qui croyaient au pouvoir surnaturel de ces créatures au moment où ils les tenaient enchaînées sur le banc des accusés. A la suite de ce procès, il composa un traité de la démonologie qui confirmait la croyance populaire, et fit brûler plus de six cents vieilles femmes accusées de magie.

Si les contemporains de Shakspeare croient encore aux sorcières , ils croient aussi aux spectres, aux revenants qui abandonnent le séjour des ténèbres pour reparaître sur la terre. C'est là une autre sorte de merveilleux dont le poëte fait usage dans Macbeth et dans ffamlet, quand il ressuscite Banquo et le roi de Danemark. Fautil croire, comme on l'a dit, que ces ombres ne sont que des rêves de l'esprit et n'apparaissent qu'aux hommes d'une imagination vive? Sans doute Banquo ne se montre qu'à Macbeth et demeure invisible pour les gentilshommes qui entourent le tyran. Gertrude ne voit pas le vieil Hamlet au moment où son fils le voit. Mais le spectre du roi assassiné s'est promené devant les soldats, sur les remparts d'Elseneur, avant de parler au jeune

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Hamlet. Le poëte a si peu l'intention de laisser dans le vague des rêves les ombres qu'il évoque, qu'il a soin de leur donner un costume et toutes les marques extérieures de la vie, à Tun les marques de ses blessures, à l'autre son armure, sa barbe grisonnante, son air majestueux et sa voix grave. C'est par là que ces personnages fantastiques sont originaux. Ils n'ont en réalité qu'une existence de convention, et cependant la baguette magique du poëte qui les a touchés les a doués d'une vie apparente. Ils jouent le même rôle que le songe ti^aclitionnel dans notre tragédie classique, mais ils le jouent avec la supériorité de l'action sur le récit. Au lieu d'avoir, comme Athalie, une vision imaginaire, Macbeth et Hamlet voient, avec les yeux du corps, l'un ses victimes, l'autre son père, et cette apparition agit plus fortement sur eux que ne pourrait le faire un rêve. Shakspeare, plus hardi que nos poètes, met sous les yeux des spectateurs des formes surnaturelles que notre théâtre se contente de peindre à l'imagination, sans les offrir aux regards.

Il n'y a pas de pièce de Shakspeare plus admirée que Macbethjïïi qui ait mieux réussi sur les différents théâtres de l'Europe. Les rares critiques dont elle a été l'objet n'ont porté que sur deux points, sur le monologue , en effet inutile et grossier du concierge, et sur le meurtre des enfants de Macduff. Schiller, dans sa traduction de Macbeth, a supprimé cette dernière scène comme trop horrible. On peut, en vérité, la retrancher sans rien enlever à l'intérêt de la pièce. Ce qui nous touche, ce n'est pas tant le crime en lui-même que l'impression qu'il produit sur le malheureux père. Or, cette impression e^t causée par le récit qu'on lui fait et non par le spectacle de la mort des siens. Que nous ayons vu ou non le mas-

sacre, nous n'en entendons pas moins l'explosion de la douleur paternelle, et c est là seulement ce qui nous frappe. Quand Macduff prononce ces mots auxquels Wilks et Ryan , contemporains de Garrick , donnaient une expression déchirante : « Il n'a pas d'enfants, » nous ne nous souvenons pas de ce qui s'est passé auparavant, nous sommes tout entiers sous le coup de l'émotion présente et nous n'avons pas plus besoin d'avoir vu le poignard des assassins , pour comprendre le désespoir du père, que cela ne lui est nécessaire à lui-même pour le ressentir. Sauf ces deux légers points de discussion , il n'y a qu'une voix sur la beauté de la tragédie.

Le rôle de Macbeth a été le triomphe des grands acteurs anglais : Garrick, Kemble, Kean, Macready, l'ont joué tour à tour. M™® Pritchard jouait lady Macbeth du temps de Garrick, et faisait frissonner l'auditoire dans la scène du banquet où apparaît l'ombre de Banquo et dans celle du somnambulisme. M™* Siddons, qui prit ce rôle après 1785, afifectait la pose simple d'une statue antique et le rendait avec une énergie concentrée qui lui permettait de garder l'immobilité du marbre ' . Mais quoi- (Ju'on ait interprété diversement au théâtre le caractère de lady Macbeth, il n'est venu à la pensée d'aucune actrice anglaise d'en faire, ainsi que le veulent les romantiques allemands, une héroïne de vertu, cruelle par amour pour son mari et par dévouement pour la grandeur de sa maison. C'est là une de ces opinions bizarres, nées de la théorie de l'art pour l'art et de la confusion du

1. V., sur le rôle de Macbeth et sur les acteurs qui l'ont joué, les réflexions paradoxales que contient la nouvelle Exégèse de Shakspeare qui vient de paraître en Angleterre. — New Exegesis of Shakspeare , Édiinhourg, 1849.

beau et du laid, du bien et du mal, qui excitaient la colère de Gœthe contre les critiques de son pay8.

HAMLET

Pour suivre exactement Tordre chronologique, j^aurais dû placer Hamlet immédiatement après Othello^ avant le Roi Lear et avant Macbeth, qui sont postérieurs; mais il ne me paraît pas très-important de tenir toujours compte des dates lorsqu'elles sont très-rapprochées , et je n'ai pas la prétention de suivre d'année en année , comme quelques critiques , le développement de la pensée de Shakspeare. Le Roi Lear a pu être écrit en 1604, Macbeth en \ 603. Le premier manuscrit à' Hamlet doit être de \ 601 , et le troisième, celui que nous considérons comme définitif, de 1603. Il n'y a pas entre toutes ces œuvres assez d'intervalle, et surtout on n'est pas assez certain de l'époque précise où elles ont été composées pour qu'il soit nécessaire de s'attacher à une chronologie qui n'est que probable, au risque de ne pas tenir compte de l'analogie des sujets et des rapports de genres qu'offrent les pièces entre elles.

J'ai mieux aimé partager les tragédies de Shakspeare en trois groupes, d'après la nature des sentiments qui y sont peints. Cela ne m'a, du reste, écarté de l'ordre des années que pour iH/acôeM et iTawfe^; je l'ai retrouvé pour les autres pièces , tout en le subordonnant à un intérêt qui me paraissait supérieur et plus conforme aux véritables exigences de la critique. Le premier groupe tra-

gique comprend Roméo et Juliette et Othello, drames d'amour; le second, le Roi Lear et Macbeth, drames épiques et drames d'action ; le troisième, Hamlet et Timon d'Athènes, drames philosophiques, où Tidée tient plus de place que Faction, où le poëte a semé le plus grand nombre de réflexions générales, et où, par conséquent, il a mis le plus de lui-même. Beaucoup de ceux qui ont voulu recomposer la physionomie morale de Shakspeare en ont cherché les traits principaux dans ces deux dernières œuvres.

La tragédie A' Hamlet, celle de toutes les pièces anciennes et modernes qui a été à coup sûr la plus étudiée et la plus commentée, est sortie presque tout entière du cerveau du poëte. Ailleurs , il suit le texte d'une nouvelle italienne ou d'une légende avec autant de fidélité que s'il s'agissait d'un document historique. Ici, il ne trouve qu'un canevas informe, où il n'est question ni de Laerte, ni d'Ophélie. 11 y avait dej!l eu, on le sait, deux jÉTam/e/ avant celui de Shakspeare, l'un en 1587, entremêlé de sentences dans le goût de Sénèque, l'autre en \ 594 ; mais il ne parait pas que le poëte en ait tiré parti pour son propre ouvrage.

Evidemment, ce qui séduisit Shakspeare dans ce sujet , c'est le caractère déjà indiqué A' Hamlet, Il saisit cette occasion de verser dans un seul rôle les idées philosophiques et ironiques dont son âme était remplie; il traça avec complaisance le portrait de ce jeune homme si irrésolu, si sombre, si malheureux , mais en même temps si généreux et si tendre ; il retoucha son œuvre à trois reprises différentes et chaque fois il ajouta quelque chose aux monologues d' Hamlet et aux conversations du prince avec Iloratio.

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beau et du laid, du bien et du mal, qui excitaient la colère de Gœthe contre les critiques de son payfe.

HAMLET

Pour suivre exactement Tordre chronologique, j'aurais dû placer Hamlet immédiatement après Othello^ avant fc Roi Lear et avant Macbeth, qui sont postérieurs ; mais Q ne me paraît pas très-important de tenir toujours compte des dates lorsqu'elles sont très-rapprochées , et je n'ai pas la prétention de suivre d'année en année , comme quelques critiques , le développement de la pensée de Shakspeare. Le Roi Lear a pu être écrit en 1604, Macbeth en \ 603 . Le premier manuscrit à' Hamlet doit être de 4 6W , et le troisième, celui que nous considérons comme défi-' nitif, de 4603. Il n'y a pas entre toutes ces œuvres asseï d'intervalle, et surtout on n'est pas assez certain de l'époque précise où elles ont été composées pour qu'il soit nécessaire de s'attacher à une chronologie qui n'esta que probable, au risque de ne pas tenir compte de l'ana^ — logie des sujets et des rapports de genres qu'offrent le-^ pièces entre elles.

J'ai mieux aimé partager les tragédies de Shakspea*:^ en trois groupes, d'après la nature des sentiments qui sont peints. Cela ne m'a, du reste, écarté de l'ordre A- ^ années que pour Macbeth et Hamlet; je l'ai retrouvé po les autres pièces , tout en le subordonnant à un intè'^^ qui me paraissait supérieur et plus conforme aux \é> — ' tables exigences de la critique. Le premier groupe t>^*^

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Nous avons déjà dit que les caractères de Shakspeare ne sont pas tracés uniquement en vue de l'action dramatique, car les héros qu'il met en scène n'y appliquent pas toutes leurs forces etn'y apportent pas toute leur^attentiou . Tandis que, sur notre théâtre, les personnages ne nous apparaissent que dans leurs rapports avec le drame, sur la scène anglaise ils se révèlent avec toute l'étendue et la complexité de leurs sentiments. Ils ont une existence indépendante ; ils vivent en dehors de la tragédie. Aucun caractère ne sert mieux à faire ressortir cett« tendance du théâtre de Shakspeare que celui d'Hamlet. Le prince de Danemark n'a pas besoin d'être pressé par les événements pour méditer et pour souffrir. Le mal qui le consume ne vient pas des circonstances au milieu desquelles il se trouve placé; quelle qu'eût été sa fortune, il aurait éprouvé le dégoût de la vie et le mépris des jouissances terrestres. Avant qu'il ait appris le meurtre de son père, entendez son premier monologue ; quelle amertume et quelle tristesse l « Ohl pourquoi, s'écriet-il, pourquoi cette chair trop solide ne peut-elle se fondre et se résoudre en rosée? Oh ! si l'Eternel n'avait pas fulminé ses défenses contre le suicide! 0 Dieu ! combien insipides, fastidieux et vains me paraissent tous les plaisirs de ce monde 1 »

Hamlet appartient à cette famille d'esprits malheureux qui ne saisissent que le mauvais côté des choses humaines, qu'un tempérament mélancolique et une pénétration trop clairvoyante rendent plus sensibles aux maux dont notre nature est aiffligée qu'aux biens qui nous ont été départis. Ces héros romanesques contemplent de bonne heure l'existence avec un mépris ironique ou avec un découragement profond ; désabusés de tout,

avant même d'avoir fait rexpérieiice du malheur, ils apportent dans le combat de la vie la puissance de soufifrir, sans la force de dompter la douleur.

Les Allemands comparent .volontiers Hamlet et Werther; bien des traits leur sont^ communs, en efifet, et je ne serais pas étonné que l'amant de Charlotte eût pris pour modèle le prince de Danemark '. Chez tous deux, même sensibilité délicate et maladive, même tristesse, même fierté, même penchant pour les méditations philosophiques. Ils jugent avec une égale amertume le monde au milieu duquel ils sont condamnés à vivre. Les misérables passions des hommes les révoltent. Leurs yeux se mouillent de larmes au récit ou au spectacle d'une action vertueuse ; leurs âmes se gonflent d'un enthousiasme généreux pour le bien et pour la vérité. Mais ils vivent trop repliés sur eux-mêmes; ils creusent trop profondément leurs pensées ; ils poussent trop loin la puissance de l'analyse et de l'observation pour jouer sur la terre le rôle qui convient à l'activité humaine* Nous sommes nés pour agir; ces êtres prédestinés que conçoit l'imagination du poëte ne semblent nés que pour penser. Mettez ces esprits délicats, plus sensibles qu'énergiquesjjaux prises avec une situation terrible , ils ne peuvent y résister courageusement ; ils plieront sous le poids des événements ; ils ne sont pas faits pour la lutte, mais pour la méditation solitaire. Werther ne saura pas étouffer son amour pour Charlotte; il n'aura ni assez de force pour renoncer à elle, ni assez de légèreté pour manquer à son devoir en l'enlevant à Albert, de même qu'Hamlet n'est ni assez indifférent pour oublier

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