‹ ShakespeareChapitre 98 sur 137 · Gervinus, Shaktpeare · texte numérisé non relu

Gervinus, Shaktpeare

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A ce portrait sévère d'flamlet, c'est-à-dire de rAllemagne, M. Gervinus oppose la figure vive et énergique de Henri V qui lui paraît le personnage préféré de Shakspeare et le véritable représentant des qualités de la race anglosaxonne. « Ne soyez pas tristes et rêveurs comme Hamlet, semble-t-il dire à ses compatriotes , soyez gais comme le prince Henri, sachez rire avec lui des plaisanteries de Falstaff, et, quand il faut agir, soyez aussi actifs que le vainqueur d'Azincourt.»

Rien n*est plus louable que le patriotisme du critique. Mais la politique l'entraîne un peu loin quand il prétend que Shakspeare n'a point de sympathie pour Hamlet, et qu'en traçant ce caractère, le poëte fait valoir la supériorité de celui de Henri V. Il serait plus juste de dire que Skakspeare ne compare point ses personnages l'un à l'autre, et que, s'il les a fait parler plus d'une fois en son propre nom, comme nous l'avons remarqué, il ne leur fait pas exprimer des sentiments qui se combattent, mais des états diflférents de son âme. Henri V, dans ce qu'il a de commun avec l'écrivain, représente la période de sa vie la plus voisine de la première jeunesse, temps heureux où la gaieté et le sérieux se mêlent à doses égales, tandis quUfamlet^ exprime l'inévitable mélancolie de l'âge mûr, aggravée encore par quelque malheur secret. Cette seconde manifestation de la pensée de Shakspeare est plus claire même que la première, car il a remanié Hamlet trois fois, et ce qu'il y a ajouté semble l'expression de ses sentiments les plus intimes. Il blâme, d'ailleurs, si peu la mélancolie à cette époque de sa vie, il y est au contraire si enclin, qu'il reprend la même thèse dans Ti^ mon d'Athènes, et qu'il la pousse jusqu'à la misan* thropie.

iBAGBOIIàS. 333

VH

• TIMON D^ATHÈNKS.

Cette pièce est une des plus étranges de Shakspeare ; on y reconnaît à certaines touches la main d'un mattre , mais elle'porte en général des traces do précipitation ou de lassitude. Les inégalités qu*on y remarque ont beaucoup embarrassé les critiques fanatiques qui ne tolèrent pas la moindre réserve, en jugeant les œuvres de leur poëte favori. Us aiment mieux, pour le justifier, accepter les conjectures les plus invraisemblables, que reconnaître qu'il a pu se tromper. Coleridge suppose que le texte original de Timonj qui devait être, suivant lui, une production achevée, a été détruit par les comédiens'. Knight croit que c'est simplement une vieille pièce que Shakspeare a remaniée en quelques jours pouf le théâtre, comme Périclès ^ .

Ce qui est certain, c'est qu'il y a là une tragédie sans action tragique et sans unité. On ne peut pas donner le nom d'action à l'événement qui change les sentiinents de Timon, en lui révélant Ja perversité des homme». L'unité n'existe pas non plus, carrhistoire d'Alcîbiade, qui n'a aacun lien direct avec le sujet de la pièce, y lient cependant une place importante; 11 a manqué à Shakspeare, dans cette occasio», an canevas font fait, comme eelni dont il s'est servi pour la plupart de ses cetivres. Ea «névfte temps, il lai était fort difficile de soppléer, par la

i, t.M^}4^ê ktfrtfM (m ^hrttk^ptûffty f. I.

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force de rinvention persounelle, à l'insuffisance des sources sur un terrain qui lui était aussi peu familier que celui de l'antiquité grecque.

La seule question intéressante que soulève l'étude de Timonde Athène$y c'est de savoir jusqu'à quel point les idées qui y sont exprimées répondent à l'état de l'âme du poète. S'il est toujours délicat de distinguer, dans les œuvres d'imagination^ ce que l'auteur a éprouvé de ce qu'il a imaginé, cette recherche devient plus difficife encore quand il s'agit d'une pièce unique en son genre, et qui n'offre 4[ue peu de points de ressemblance avec les productions qui sont sorties de la même plume.

Collier, qui avait assisté aux leçons de Coleridge sur Shakspeare, raconte que le célèbre critique ne s'expliquait pas certaines parties de cette tragédie qui lui pa raissaient en désaccord avec l'idée qu'il s'était faite du caractère du poète. Il pensait qu'elle avait dû être écrite sous l'impression du mécontentement et même d'une vive contrariété. La surprise de Coleridge venait probablement de ce qu'il voulait identifier Timon et Shakspeare, et de ce qu'il ne reconnaissait plus, sous les traits d'un misanthrope, l'aimable physionomie de William. Mais il n'est pas plus nécessaire de prendre Timon pour l'interprète de la pensée intime du poëte, que d'attribuer à celui-ci tout ce qu'il fait dire à Macbeth et à Othello.

Sans doute il y a, dans le choix d'un tel sujet, un indice grave des dispositions d'esprit où se trouvait celui qui l'a choisi. Shakspeare devait être plus porté à la mélancolie qu'à la gaieté et voir surtout le côté triste des choses humaines , lorsqu'il conçut l'idée de composer une tragédie dont le héros serait un misanthrope, tl ne s'ensuit pas néanmoins qu'il donne raison à son héros,

et que les accusations qu'il place dans sa bouche contre rhumanité en général soient Texpression vraie de son opinion personnelle. Je ne vois nullement dans ce rôle une diatribe sociale derrière laquelle se cache Fauteur; j'y vois la conception d'un personnage satirique qui prend place, dans la galerie des créations de Shakspeare, à côté des humoristes, et qui n'a pas plus qu'eux la prétention de le représenter complètement. Cet humoriste, il est vrai, a le ton amer, et c'est en cela que je reconnais l'affinité de Timon et d'Hamlet. Le temps est passé où l'écrivain plaisante agréablement, par la voix de Bénédict et de Biron, sur les travers des hommes. Ici il est plus âgé, il connaît mieux le mal dont la nature humaine est capable, il s'est dépouillé des illusions de la jeunesse et il perce, comme il l'a fait dans Hamlet, tous les voiles derrière lesquels se cache l'égoïsme individuel. Il n'a pas acquis cette expérience sans douleur, et tandis qu'autrefois il se moquait gaiement de l'humanité, c'est maintenant avec une nuance de tristesse marquée qu'il en signale les imperfections.

Là s'arrête la ressemblance qu'on peut établir entre Timon et Shakspeare. Tout ce qui, dans le rôle du riche Athénien, dépasse l'accent mélancolique, n'appartient pas aux sentiments du poëte et n'est que le produit de son imagination. On n'attribuera sans doute à Shakspeare ni l'optimisme aveugle avec lequel Timon juge d'abord ses concitoyens, ni la fureur que lui inspire ensuite leur ingratitude inattendue. Shakspeare n'est ni si indulgent ni si sévère pour ses semblables. Il ne croirait pas, comme sonhéros, qu'on peut compter indistinctement sur l'amitié et sur la reconnaissance de tous ceux qu'on a aimés ou obligés ; il ne serait pas non plus sans pitié pour des

fautes qu'il aurait prévues. Ni au commencement, ni à la fin de la pièce, il ne semble être de l'avis de Timon, et, dans son malheur aussi bien que dans sa prospérité , il lui donne, par la bouche de quelques personnages, des avertissements mérités. Timon s'abandonne-t-il aux illusions deFamitié et se croit-il entouré d'aflfections sincères, le poëte lui envoie Apémantus le cynique, qui se raille de sa crédulité. S'emporte-t-il, au contraire, contre l'espèce humaine en général et enveloppe-t-il tous les hommes dans la malédiction qu'il ne devrait adresser qu'à ses amis perfides, voici que Flavius, son intendant, vient donner un démenti à ses accusations et lui prouver qu'il y a encore des cœurs honnêtes. En somme, il a toujours tort ; il a été follement prodigue, il a été généreux sans discernement, il a fait des présents à tous les citoyens d'Athènes, il n'a pas choisi ses amis, il a voulu aimer le genre humain et il a perdu sa fortune par sa faute, en la gaspillant. Puis, quand il apprend qu'il est ruiné et qu'il se voit abandonné de ceux sur lesquels il comptait, au lieu de s'en prendre à lui-même et de se dire que sa conduite est la véritable cause du mal, au lieu de remarquer qu'après tout il est assez naturel que les hommes, qui ont été témoins de ses prodigalités insensées, ne veuillent plus les entretenir à leurs frais, il accuse l'humanité et il passe de Fexcès de la confiance à une injuste misanthropie.

Il ne garde aucune mesure, et c'est pour cela qu'il ne représente guère la pensée de Shakspeare, qui place le vrai bonheur et le vrai mérite dans l'équilibre de toutes les facultés de l'âme. Si nous le comparons, par exemple, au Marchand de Venise^ Antonio, un des personnages favoris du poëte, qui est, lui aussi, riche et

prodigue, nous verrons que celui-ci a bien plus de raison, de sagesse et de pénétration. Sa générosité lui a gagné un ami dont il est sûr, et, quand arrive la mauvaise fortune, il se résigne philosophiquement à être abandonné par les flatteurs et par les courtisans que lui a valus la richesse, pourvu que Bassanio lui reste fidèle. . Timon n*a pas d'amis et il n'aime véritablement personne, puisqu'il aime tout le monde. On a voulu combler cette lacune quand on a remanié la pièce en Angleterre. Shaw lui donne une amante qui ne l'abandonne pas, et Cumberland une fille qui lui apporte des vivres dans la solitude où il est retiré. Mais, par ces changements, on dénature son caractère. Car Shakspeare a bien eu l'intention de représenter en lui un prodigue sans discernement, qui passe d'un extrême à l'autre, qui croit d'abord à tort que tous les hommes sont sincères et qui se persuade ensuite, avec non moins d'aveuglement, qu'il n'y en a aucun qui le soit.

On s'est demandé si le rôle de T;mon n'était pas comique. Goethe le trouve plus plaisant que le Misanthrope de Molière qu'il appelle un personnage tragique. Cependant il n'y a pas de doute que la pensée de Shakspeare a été de faire une tragédie. S'il n'y a pas complètement réussi, c'est que le sujet ne s'y prétait pas et qu'au fond il n'y avait rien de tragique dans les événements qu'il raconte. Mais la tragédie, que l'action dramatique ne comporte pas, s'est réfugiée dans le cœur du personnage ; c'est là qu'elle se passe, et il ne faut pas croire qu'elle n'existe point parce que les faits ne la révèlent pas. Timon ne plaisante àjîoupsûr ni dans son optimisme ni dans sa misanthropie. Les scènes comiques de la pièce, celles où ses amis refusent, sous différents prétextes, de

lui prêter de l'argent, ont lieu en son absence. Pour lai, il ne fait jamais rire, même quand il se moque de l'humanité, à cause de la violence extrême de son langage. Il n'y a que de l'emportement, il n y a pas de finesse dans ses satires, et c'est en cela, quoi qu'en dise Goethe, qu'il nous amuse moins qu'Alceste, qui, au milieu de ses colères, montre beaucoup d'esprit. Timon hait les hommes jusqu'à en mourir, parce qu'il a eu trop de confiance en eux ; Alceste n'en a jamais eu assez pour se désespérer de leur méchanceté. Il n'y a donc aucun parallèle ni aucune ressemblance possible à établir entre deux personnages qui ne sont pas partis du même point et qui n'arrivent pas aux mêmes conclusions.

Quelques critiques imprudents ont admiré la couleur locale de cette pièce. Ils eussent mieux fait de ne pas soulever une question qui ne peut pas tourner à la gloire de leur auteur favori. A dire vrai, rien n'est moins grec et ne rappelle moins les œuvres d'Aristophane ou de Sophocle que Timon d'Athènes. Le caractère d'Apé-

mantus, qu'on a beaucoup loué et qu'on a cru ou directement imité de Lucien ou deviné par l'intuition du génie, n'est qu'une réminiscence du portrait que Lyly a tracé de Diogène, dans sa médiocre pièce Ôl Alexandre et Campaspe\ L'illustre cynique avait la répartie plus fine, l'esprit plus alerte et plus de bon sens que le personnage grotesque des deux pièces anglaises. Il aurait accablé Timon sous le poids de son ironie, tandis qu^ici c'est Timon qui a souvent raison contre Apémantus.

L'emploi qu'a fait Shakspeare du nom d'Alcibiade indique mieux encore sa profonde ignorance de l'histoire

t . y. nos études sur les Contemporainx de S/iakgpcare,

grecque. Ce nom qui éveille chez nous le souvenir des leçons de Socrate, des dialogues de Platon, de toutes les élégances et de toutes les gloires du siècle de Périclès, ce nom dont nous avons fait le symbole de Vépicurisme intelligent ne raisonne aux oreilles du poëte anglais que comme celui d*un simple général d'Athènes, sans mérite et sans qualités distinctives. Shakspeare a transformé le plus brillant des Grecs, un Athénien élevé dans le culte des arts et de la poésie, en un homme positif et pratique qui ne sait que commander à des soldats. Ce n'était pas ici le cas de parler de couleur locale. Il a mieux connu l'antiquité romaine, dont il a saisi l'esprit à travers le texte de Plutarque, et qu'il a fait revivre dans trois tragédies historiques qui appartiennent à la même période de sa vie, que les pièces dont nous venons de nous occuper, mais qui méritent d'être étudiées dans un chapitre spécial.

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