‹ Shakespeare en Russie, 1748-1840 (étude de littérature comparée)Chapitre 1 sur 41 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 I9I · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 I9I

RqL*D

A M. Emile Hàumant

Hommage de gratitude et d'affection.

On s'est proposé dans ce travail de suivre pas à pas la fortune;;;de Shakespeare en Russie depuis les premières tournées des " comédiens anglais " au XVIP siècle, jusque vers 1840, époque où la critique analyse avec pénétration Hamlet^ Othello^ Cymbeline, et passe au crible les jugements de Gœthe et de Rôtscher.

On a été ainsi amené à étudier cette fortune dans la société, au théâtre, dans les traductions et dans la critique. Entre ces domaines, aucune division théorique n'a été tracée, car tout y est action et réaction : le traducteur fait jouer sa pièce sur la scène devant le public, et les revues rendent leurs arrêts. La collaboration consciente ou inconsciente de tous élève progressivement le niveau du goût et rend plus impérieuses les exigences. C'est cette ascension vers la vérité dont on a esquissé les premières étapes, en se documentant dans les revues et les auteurs contemporains des temps étudiés.

Le moindre défliut d'une étude de ce genre est d'isoler, pour les besoins de la cause, un cas particulier qui, en réalité, fait partie d'un vaste

ensemble de phénomènes dont il dépend plus qu'il ne les modifie. Aussi, ne faut-il voir dans notre essai qu'un recueil de matériaux offert à ceux qui seraient tentés de brosser un tableau d'ensemble de l'influence anglaise, politique, sociale, économique, littéraire en Russie ; encore ce tableau, pour être fidèle, ne pourrait-il être séparé de celui des influences française et allemande. C'est dire assez quelle serait la complexité de la tâche à laquelle nous apportons cette modeste contribution.

On verra que le shakespearisme a été souvent une machine de guerre, non seulement contre le classicisme, mais contre l'esprit français, tandis qu'il s'est merveilleusement accordé avec l'engouement pour Schiller, Gœthe et Hegel. Il est toutefois consolant de constater avec l'auteur de la Culture française en Russie, ^ que les Français n'ont cessé d'être les courtiers désintéressés de la gloire anglaise, et de fournir ainsi des armes contre euxmêmes.

Quoi qu'il en soit, le shakespearisme n'a pas été une mode passagère, comme le byronisme, mais un phénomène quasi-organique. Certes, le génie aux multiples aspects est d'abord apparu aux Russes comme la légendaire " montagne-vérité " chantée par le poète ^ :

' E. Haumant.

* Alexis Tolstoï.

O toi, petite mère, vérité.

Tu es grande, vérité, immense tu te dresses !

Tu t'élèves en montagnes vers le ciel,

Tu t'étends, notre dame, en steppes.

Tu te répands en mers bleues.

Tu t'embellis de villes populeuses,

Sur toi croissent des forêts épaisses !

On ne te peut parcourir en cent ans,

A te regarder, le bonnet en tombe !

Et sept frères sont partis pour examiner cette " vérité " dont on parle tant, " dont on écrit tant, et dont tant on ment. " Ils galopent, les hardis gars, ils galopent tous les sept et l'examinent chacun de son côté :

Ils ont regarde, les bons gars.

Ils ont secoué leur tête hardie,

Et sont rentrés dans leur patrie.

Et rentrés dans leur patrie.

Chacun racontait la vérité à sa manière.

L'un l'appelait montagne élevée.

L'autre ville de commerce populeuse.

L'autre mer, l'autre forêt, l'autre steppe...

Mais cette variété même a été une garantie de durée. Shakespeare a pu contenter les goûts des générations successives. Il a pu, chez un même homme, demeurer l'idole de la jeunesse et le dieu de la maturité, et résister, par exemple, aux variations fougueuses et extrêmes d'un Bêlinski. Parmi les tempêtes d'une mer agitée par les vents d'ouest, il a été le pôle sur lequel les bons pilotes se sont guidés pour conduire la nef au port.

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