‹ Shakespeare en Russie, 1748-1840 (étude de littérature comparée)Chapitre 2 sur 41 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

C'est par les troupes anglaises d'acteu'-s ambulants qui, dès le XVP siècle, parcouraient le continent et particulièrement le Danemark, la Hollande et l'Allemagne que la Russie reçut vraisemblablement pour la première fois de pâles reflets du génie de Shakespeare, ^ mais ces comédiens et leurs successeurs allemands qui avaient, dès la seconde moitié du XVI P siècle, repris et propagé leur répertoire ne dépassèrent pas, à l'est, Riga.

Un recueil de leurs pièces, se rapportant à l'année 1620 mais imprimé en 1624, mentionne entre autres : Esther et Aman^ Le fils prodigue^ Le fils du roi d' Angleterre et la fille du roi d'Ecosse^ Julie et Hippolyte^ Quelqu'un et personne, Titus Andronicus. Dans différentes pièces accompagnées de danses et de chants le personnage principal était le traditionnel Pickle-herring, le clown

' Cf. sur l'histoire de ces comédiens et leur répertoire, entre autres études, celle de Albert Cohn. Shakespeare in Germany in the sixteenth and wventeenth centuries. London 1S65.

Protée dont les tours et la verve grossière mettaient la foule en joie. La seconde partie du recueil, éditée en 1630 sous le titre Liebeskampf^ contient huit pièces à tendance plus galante. Enfin l'édition en trois tomes, publiée à Francfort en 1670 sous le titre Schaubuhne englischer iind franz'ôsischer ComSdianten renferme des traductions de Molière et d'autres dramaturges français. Mais l'on sait que les " comédiens anglais " jouaient aussi, à côté de pièces de chevalerie, des adaptations de Christopher Marlowe, le Faust par exemple, et de Shakespeare, Le Juif de Venise^ Hamlet^ Roméo et Juliette^ Le roi Lear ; mais " ils traitaient aussi librement Shakespeare que les romans de chevalerie ou les nouvelles italiennes ; les pièces anglaises n'étaient qu'un canevas sur lequel ils brodaient leurs propres dessins, le plus souvent grossiers et mal tournés ".^ La sainte Moscovie avait jusqu'aux premières années du règne d'Alexis Mikhaïlovitch volontairement tenu à l'écart ces divertissements importés, et toléré seulement des représentations allégoriques d'essence religieuse, ou des " farces " de carnaval. Ce n'est que sous l'influence des idées occidentales du boïar Artamon Matvêev marié à une étrangère, que la création d'un théâtre de cour fut envisagée, et le pasteur Grigori, de la sloboda ^ allemande, forma, grâce au concours des colons étrangers une troupe qui donna le 17 octobre 1672,

' P. O. Morozov. Istoria rousskago teatra.

* Quartier réservé aux étrangers dans la capitale russe.

en présence du tsar, une représentation diEstJier et Artaxerch. Au commencement de 1673 fut jouée Judith^ en novembre Tobie le jeune^ et les années suivantes Bajazet et Tamerlan et La pitoyable comédie d'Adam et Eve. Dans ces pièces qui devaient généralement montrer Dieu punissant l'orgueil et exaltant l'humilité apparaissaient des intermèdes comiques, des danses et des chants. Esther était peut-être ^ une adaptation allemande de 1' " interlude " The Godley Queen Esther^ donné en 1594 par la troupe du Lord Chamberlain dont Shakespeare faisait partie, de même que le Bajazet et Tamerlan gardait sans doute quelque écho du Tamerlan de Marlowe. "

Sous Pierre le Grand la troupe allemande de I. Kunst comptait encore des membres aux noms anglais, ^ et qui avaient peut-être conservé d'anciennes traditions. Mais son théâtre, devenu accessible au public, avait un programme analogue à celui que Johann Felten avait fait triompher en Allemagne, et où dominaient les emprunts à Molière. Les pièces ou leur canevas, traduits dans les "bureaux des ambassades ", laissaient une large place à l'improvisation des acteurs; une liste de ces traductions fait figurer à côté du Docteur battu {JLe médecin malgré lui)^ de Bajazet^ de Don Juan^ et d'adaptations de Jodelet, Thomas Corneille, de

1 D'après P. O. Morozov. Istoria rousskago teatra.

' Idem.

' Morton Bydlar, Jack Starkey, le musicien Thomas Shelley.

Villiers, Calderon, une " comédie " Jules César qui, il est permis de le supposer, a peut-être quelque rapport avec la tragédie de Shakespeare. ^

Otto First, chargé de 1704 à 1707 de diriger les représentations interrompues à la mort de Kunst en 1703, n'apporte pas de modifications essentielles.

C'est aussi ce répertoire qui alimente partiellement la scène privée de la tsarevna Nathalie et celle de la tsarine Praskovia Fedorovna, mais il s'y ajoutait des tentatives originales pour traiter des sujets religieux ou moraux. L'exemple donné par Siméon Polotski, auteur d'un Nabuchodonosor et d'un Fils prodigue^ avait été suivi par la tsarevna Nathalie. " A son tour, l'érudit Feofane Prokopovitch marquait un progrès sensible. Nourri des préceptes et des modèles donnés par Aristote, Horace, Sénèque, Térence et Plaute, il introduisait dans sa tragi-comédie Vladimir^ écrite en 1705, outre l'observation de certaines règles classiques, un élément de surnaturel païen, l'ombre d'un mort et l'intérêt psychologique. En dépit de ces innovations hardies et du sursis de " trois ou quatre jours " accordé à l'unité de temps, Feofane est de tempérament classique. Il raille ainsi les libertés que prenaient les imitateurs russes des drames

* Voir P. Morozov, op. cit.

* Citons parmi les pièces de la tsarevna : Comédie de Ste Catherine, Comédie du prophète Daniel, Comédie de la belle Mélusine, Comédie de Varlaam et d; Joseph.

jésuitiques ^ : " Les tsars, sur leur scène, disent des sottises, pleurent comme des femmes, parlent comme des artisans. " V. V. Sipovski^, citant cette phrase, conclut avec raison : " Avec de pareilles idées, Feofane aurait certainement critiqué Shakespeare et exalté Corneille et Racine... "

L'invasion accélérée de la culture française ne pouvait qu'enraciner plus profondément le classicisme en Russie et balayer presque tout souvenir des ébauches façonnées par la " barbarie " saxonne ou la naïveté slave. Sous Elisabeth Petrovna, le théâtre français de Sérigny donne le ton avec les œuvres de Molière, de Desmarets, de la Calprenède et bientôt de Voltaire. Les Russes auteurs ou acteurs d'arts poétiques prennent leur mot d'ordre en France.

En 1747 Soumarokov imprime sa première tragédie Khorev. L'action, qui se passe aux temps fabuleux de l'histoire kiévienne, a son noeud dans la lutte qui déchire le cœur des héros partagés entre l'amour et le devoir. Elle s'exprime au moyen des tirades et des monologues traditionnels, et Trediakovski pouvait, non sans quelque raison, accuser l'auteur d'avoir plagié Corneille, Racine et Voltaire. S'ensuit-il que, publiant la même année

' Le drame allégorique religieux subsiste au XVIII'' siècle, mais admet, sous l'influence des pièces des jésuites, des allusions contemporaines, notamment la glorification des hauts faits de Pierre le Grand.

^ Istoria rousskol sloy>esnosti. Tch. II, p. 19.

l6 SHAKESPEARE EN RUSSIE

un Hamlet^ Soumarokov ait aussi plagié Shakespeare ? On le souhaiterait, mais il n'en est rien. Les œuvres du poète anglais n'avaient pas encore pénétré en Russie, ni dans le texte original ni en traduction complète. Peut-être pouvait-on trouver de rares exemplaires de la traduction allemande de Jules César par Borck. ^ Mais le peu qu'on savait de lui était encore dû à la France. Sans remonter à la grammaire anglaise de Boyer qui, en 1700, découvrait du Sophocle et de l'Eschyle " dans Shakespeare, " ni aux travaux du Père de Courbeville, ^ ni aux traductions et imitations de Destouches, on rencontre, à partir de 1730, dans les préfaces, les tragédies, les Lettres sur les Anglais de Voltaire, l'introduction la plus sensationnelle à l'œuvre du " Corneille des Anglais ". Le discours à Mylord Bolingbroke, Brutus^ La mort de César^ les Lettres philosophiques ou Lettres sur les ^Anglais furent vite familiers aux Russes acquis à notre culture, quelques-uns même lisaient des journaux dévoués à la propagande anglaise, comme le "Pour et Contre de l'Abbé Prévost ou la Bibliothèque britannique de la Haye. Dès l'origine Hamlet avait été le plus en faveur. Voltaire appelait sa traduction en vers du monologue To be or

1 Trad. en 1741.

' Cf. dans sa traduction de Jeremy Collier : "Phèdre est modeste, tout insensée qu'elle est. Si Chacsper avait pris les mêmes précautions pour la jeune Orphélie (personnage d'une pièce titulée Hamlet) tout en eût été beaucoup mieux. "

LES PREMIERS CONTACTS l"]

not to he " une faible estampe d'un beau tableau ", mais lançait sa malédiction aux faiseurs de traductions littérales qui, en traduisant chaque parole, énervent le sens. ^ Prévost relevait le gant et opposait à la paraphrase voltairienne une version en prose serrant le texte de plus près. ^ En 1738 il donnait une vie de Shakespeare et l'analyse des principales pièces. ^

Mais c'est P. A. de La Place qui, en 1746, embrassait le plus complètement l'œuvre dans les premiers volumes de son Théâtre anglais^ composés d'expositions, d'analyses et de citations. La méthode était singulièrement arbitraire : selon son bon plaisir le critique résumait, supprimait, traduisait en prose ou en vers, mais l'intention était bonne malgré quelques jugements de ce genre : " Ophélie ridiculement habillée de paille et de fleurs chante de vieilles chansons ridiculement lugubres. " Les analyses étaient fidèles. Dans Hamlet^ la scène des fossoyeurs, dont se gaussait Voltaire, ■* était jugée digne d'être traduite.

Soumarokov, attentif à tous les événements littéraires de France ne pouvait donc manquer de faire cette connaissance indirecte de Shakespeare

' Lettres philosophiques. Dix-huitième lettre sur la tragédie.

' Le Pour et Contre, 1733, n" 12. De son côté la Bibliothique Britannique se livrait au même exercice sur "ce que M. de Voltaire fait dire " à Hamlet.

' Ibid. 1738, tome XIV.

* Cf. sa Dissertation sur la tragédie ancienne et moderne, en tête de Sémiramis, etc.

et particulièrement de Hamlet. La circonstance rapportée par Th. Koni, ^ qu'en 1748 l'acteur allemand Conrad Ackermann soit venu jouer à Saint-Pétersbourg non seulement des pièces de Molière, Destouches, Schlegel et Gellert, mais aussi Hamlet et Richard III pourrait n'être pas étrangère au choix définitif du dramaturge russe. Elle expliquerait aussi la ressemblance du monologue de Dimitri Samozvanets ^ avec celui de Richard III. '

Malheureusement Hamkt^^ tragédie d'Alexandre Soumarokov", imprimée en 1748 ^ et représentée en 1750^, n'a qu'un lointain rapport avec son homonyme anglais. Les personnages principaux sont Claudius, roi illégitime de Danemark, Gertrude, Hamlet, Polonius confident de Claudius, Ophélia, Armance confident de Hamlet, Flémina, confidente d'Ophélia, Ratouda, nourrice d'Ophélia, le page de Hamlet et des guerriers. La scène se passe "dans la maison royale." Hamlet se plaint que la voix de son père assassiné, entendue en songe, ne laisse aucun repos à sa conscience. La voix, qui lui a révélé le crime de Claudius, le presse de punir le régicide et de délivrer " les

• Le théâtre russe, sa destinée et ses historiens. {Rousskaia Stsena, 1864, n« 5.)

* Acte II, se. 7.

3 Acte V, se. 3.

■• Imprimerie de l'Académie des Sciences, 1748. Saint-Pétersbourg. (Sans aucune mention d'imitation de Shakespeare.) 5 Le 19 février 1750, selon l'hypothèse de V. Lebedev.

citoyens ". Devra-t-il donc voir une ennemie dans son amante Ophélia dont le père fut l'instrument du meurtre à venger ?

Il répond à Armance qui lui représente les douleurs qu'il se prépare :

Je veux me prouver par mon malheur Que je puis être le maître de mon amour. J'aime Ophélia, mais un noble cœur Doit être juste, qu'il soit captif ou libre.

Il déclare à sa mère, inquiète de son air soucieux, qu'il connaît toutes les circonstances du crime. Gertrude avoue, sanglote, se repent, redoute l'enfer qui "la dévorera", et songe à se retirer au désert. Armance tente d'apaiser la colère de son ami par des phrases sentencieuses :

Qui pleure son péché sent déjà son péché.

A l'acte II, Claudius, las de ses forfaits, essaie de prier :

G Dieu ! voici devant toi cet homme exécrable

Qui n'a rempli sa vie que de honte,

Combattant la vérité, zélateur d'actions honteuses,

Ennemi de toi, ennemi de son prochain, meurtrier, bourreau,

Je n'ai plus la force de supporter mes forfaits :

Force-moi, force-moi à demander pardon.

Inspire-moi le désir de chercher ta bénédiction.

Je ne puis en moi-même trouver cette ferveur.

Rempli de toutes les passions odieuses à la Divinité,

Je n'ai dans ma conscience pas une étincelle de bien.

Par quoi dois-je commencer mon repentir ? Il m'est tout à fait impossible de quitter le trône, A quoi bon me repentir et rejeter mon venin, Si mes pensées demeurent éloignées de toi?...

Il s'endurcit dans le mal sur les exhortations de Polonius qui lui propose de faire périr l'héritier du trône et sa mère, et d'épouser ensuite Ophélia. Il traite de folle Gertrude qui le conjure de confesser son crime comme elle l'a fait, et d'abdiquer en faveur de Hamlet aimé du peuple. Gertrude s'épanche dans le sein de Ratouda, qui elle aussi, pressée de remords, avait tout avoué à Armance. Restée seule, elle invoque en pleurant le souvenir de son premier mari, et dit qu'elle se suiciderait si le suicide n'était un péché.

A l'acte III, Polonius annonce à sa fille qu'il va la marier à Claudius, et que Gertrude sera mise à mort. Ophélia proteste et, après le départ de son père, découvre en un monologue ses sentiments pour Hamlet qu'elle aimerait " même esclave ". Celui-ci fait irruption l'épée nue et veut chasser son amante qu'il accuse d'être maintenant son ennemie ; mais elle se justifie et sort avec lui. Armance et Ratouda s'entretiennent de l'impatience du peuple qui aspire au renversement de Claudius. — Hamlet reparaît ébranlé par les prières et les larmes d'Ophélia, et ne sait à quoi se résoudre : qui écouter, un père ou une amante ? Il étreint son "glaive " fidèle et médite :

Faut-il ouvrir la porte du tombeau et terminer mes maux ? Ou dans ce monde encore patienter ?

Quand je mourrai, je m'assoupirai. ..je m'assoupirai et je dormirai. Mais quels rêves cette nuit me présentera-t-elle ? Mourir et entrer au tombeau... tranquillité charmante... Mais de quoi sera suivi le doux rêve ?... On ne le sait. Nous savons ce que nous promet généreusement la Divinité. Il y a de l'espoir, l'esprit est vaillant, mais la nature est faible. O mort, heure odieuse ! minute plus atroce que tout. Dernier malheur plus cruel que tous les malheurs, Imagination qui nous tourmente, Indicible effroi des cœurs les plus hardis, A ton seul nom toute la chair frémit Et du port elle est rejetée dans les flots. Mais si avec ses maux la vie était ici-bas éternelle, Qui ne voudrait de ce paisible rêve ?

Qui pourrait supporter les persécutions de l'infortune, Les maladies, la misère, et les attaques des puissants. L'injustice de juges sans conscience, Le pillage, les offenses, le courroux, l'infidélité des amis, Le poison que verse au cœur des grands les lèvres de la flatterie, Si nous vivions éternellement, et si le chagrin vivait éternellement

[avec nous, En de telles circonstances il nous faut la mort ; Mais ah ! dans tous les maux elle est terrible...

Il se décide à obéir à sa conscience, de peur que le peuple ne dise que l'amour a triomphé de l'héroïsme. Il préviendra Gertrude pour que seul coule " le sang des tyrans ".

A l'acte IV, Ophélia se désespère de ne pouvoir ni sauver son père, car Hamlet est inflexible, ni réaliser son doux rêve de mariage. A Polonius qui vient lui répéter sa sommation d'épouser Claudius,

elle réplique en l'adjurant d'abandonner le tyran, et de craindre la fureur populaire. Polonius en courroux la renie, et lui promet la mort pour le jour même. "Béni soit le jour où je mourrai!'* répond-elle simplement. Le roi entre et approuve cette condamnation : " Sois ferme, mets-la vite à mort ", conseille-t-il au tendre père, qui sort en criant à sa fille :

Je t'arracherai l'âme dans les tortures !

Ophélia, restée seule, fait ses adieux à la vie :

Adieu, pays et ville natale !

Délivrez-vous de votre joug !

Palais où j'ai grandi, infortuné palais, Adieu pour toujours...

Adieu très cher prince...

Elle est emmenée par les gardes.

A l'acte V, Polonius a soudoyé " cinquante esclaves " pour assassiner Hamlet et Gertrude, et Claudius le presse de faire périr Ophélia. Lorsque celle-ci arrive sous escorte, Polonius prend l'assistance à témoin de la manière dont il va tuer sa fille. Par faveur royale, le palais et non la place publique servira de lieu d'exécution. Interrompu par un guerrier qui vient annoncer le siège du palais par le peuple, "jeunes gens, vieillards, sexe féminin et enfants", le justicier conseille au roi d'aller calmer l'émeute ; puis, saisissant Ophélia qui s'écrie : " Tue-moi comme tu as tué le tsar...

Hamlet m'aimait..." il va la transpercer, lorsqu'il est brusquement désarmé par un bras puissant. C'est Hamlet arrivé avec Armance et des soldats. A son tour il veut tuer Polonius, mais surseoit au châtiment, à la prière de sa bien-aimée. Ophélia rappelle au prince les heures meilleures de leurs amours, le temps où, lorsqu'elle était triste, il lui baisait les mains ; elle le supplie de ne pas ruiner cet amour, en faisant périr Polonius. Hamlet persiste dans sa résolution, et veut s'éloigner ; elle le retient et lui demande de la tuer avant de tuer son père. Le héros cède à tant d'amour filial ; il raconte comment, ayant échappé au guet-apens de ses ennemis, il a, aidé du peuple, massacré Claudius, après avoir mis Gertrude en sûreté auprès du tombeau de son premier époux. Un guerrier survient apportant la nouvelle que Polonius s'est suicidé en maudissant Ophélia et Hamlet. L'orpheline se rend ce témoignage qu'elle a fait tout son devoir, et elle conseille à Hamlet d'aller se montrer au peuple, tandis qu'elle ira " rendre à la nature les derniers devoirs."

Telle est cette tragédie où l'on retrouve avec la stricte observation des unités et des conventions classiques, la préoccupation cornélienne du conflit entre l'amour et le devoir, et des souvenirs du OV. On y rencontre aussi, comme dans Voltaire, les couplets de morale civique et les maximes à l'usage des rois, mais qu'y reste-t-il du Hamlet shakespearien } Une vague parenté dans la situa-

tion, et l'imitation maladroite des deux monologues de l'acte III.

V. K. Trediakovski ayant écrit au sujet de l'œuvre de son rival: ^^ Hamlet^ comme le disent des témoins oculaires, a été traduit en prose de l'anglais de Shakespeare, et de la prose, l'honorable auteur l'a mis en vers russes ", Soumarokov offensé protesta orgueilleusement : " Mon Hamlet^ sauf le monologue à la fin du troisième acte et l'agenouillement de Claudius, ressemble à peine à la tragédie de Shakespeare. " ^ Cette naïve fatuité disait vrai. Seule l'influence du monologue To he or not to be devait encore se faire sentir dans un passage de Sinav et Trouver en 1750.^

Au reste, si le dramaturge russe repoussait aussi énergiquement le parrainage britannique, c'est qu'il partageait l'opinion de Voltaire sur les " irrégularités barbares " et les " fautes grossières " ' dont les œuvres de Shakespeare sont remplies. Passant en revue dans une épître sur la poésie, les écrivains glorieux qui peuplent " l'Hélicon ", il place après les Grecs et les Romains, Malherbe, Rousseau, Quinault, Milton, Shakespeare "quoique non cultivé "... et il ajoute en note : " Shakespeare, tragique et comique anglais dans lequel il y a beaucoup de mauvais et extraordinairement beaucoup de bon. Mort le 23 avril 16 16 à ^2» ans."

' Réponse à la critique (Œuvres X, p. 103.) ' Dans le monologue d'Iimena. (signalé par V. A. Lebedev.) 3 Voltaire. Discours sur la tragédie. A Mylord Bolingbroke (En tête de Brut us.)

Les notes enthousiastes sur Milton, Voltaire, Corneille, Racine, Rousseau, La Fontaine " dont les œuvres paraissent composées par les Muses ellesmêmes ", Molière, " le plus glorieux des comiques du monde ", ne connaissaient pas ces restrictions.

Le théâtre russe dont Soumarokov était non seulement le fournisseur le plus fécond, mais aussi, à partir de la fondation officielle en 1756, le directeur, ne risquait pas, sous sa tutelle, de s'égarer dans la recherche de voies nouvelles. Toutefois, si l'on en croit le chroniqueur Nosov ^, l'acteur Dmitrevski, qui partage avec F. Volkov la gloire d'avoir été un des fondateurs de la scène russe, aurait en 1759 traduit littéralement et joué Tke Life and Death of King Richard lll ru Palais d'hiver. Mais il ne reste aucune trace de cette traduction. Ce n'est qu'en 1765 que Dmitrevski fit son premier voyage à Paris et à Londres, et s'il est vrai que Garrick l'initia au répertoire de Shakespeare ^ et lui prodigua les conseils, il n'en resta pas moins fidèle aux traditions dont son ami Lekain lui avait donné le modèle.

Cependant le progrès constant des relations avec l'Angleterre dans les domaines de la diplomatie, des échanges commerciaux, de l'économie politique et rurale, de la vie intellectuelle et mondaine, opérait une lente évolution dans les mœurs et dans les esprits. La vogue des contredanses lon-

1 Cité par Kolioupanov. {Rousska'la Mjysl. 1889, N° 8.

' Boulitch. Soumaroko'V i sovremennala emou kritika. 1854.

doniennes à la cour ^, l'engouement pour les draps ^, les voitures ^, les maisons et jardins anglais pouvaient n'être que des caprices passagers. Mais le mouvement était plus significatif.

Le Jivopisets écrivait : " Les Anglais ont remplacé les Français ; maintenant les femmes et les hommes s'efforcent à l'envi d'imiter quelque chose des Anglais ; tout ce qui est anglais nous semble maintenant bien, charmant, tout nous séduit. Et par malheur nous sommes si partiaux envers l'étranger que souvent nous estimons vertus leurs détauts même. Nous appelions noble liberté l'insolence française, et maintenant nous appelons la grossièreté anglaise noble grandeur d'âme. Certains d'entre nous ont admiré les acteurs provinciaux ambulants anglais, mais nous avons les nôtres qui égalent les meilleurs acteurs et actrices anglais ; cependant nous ne les admirons pas, parce qu'ils sont russes... " ■*. Pour mettre à la mode son article, Novikov l'appelait Promenade anglaise. Luimême avait, comme ses confrères des Ejemêsiatchnya soîchinenia et de la Vsiakaïa Vsiatchina^ emprunté au Spectator la forme et quelquefois le fond de ses polémiques '\

' Arkkiu Forontsovykh, V, p. 14.

2 Trouten, 15 septembre 1769.

* Ji-Tjopisets, I, n" 20.

* Sur les plagiats de la Fsiaka'la Fsiatchina, voir l'excellente étude de V. Solntsev [Journal CMinisterstva Narodnago 'Pros'vêchtchenia, !%<)?., n" I.)

A côté de parents qui enseignaient le français et l'allemand à leurs enfants pour que ceux-ci " bavardassent en langue étrangère avec des Français et des Allemands vagabonds^ " il en était qui initiaient leurs enfants aux langues " française, anglaise et allemande " pour " éclairer leur raison et embellir leur mémoire par la lecture des illustres auteurs ^ ".

Plus les possibilités de comparaisons s'élargissent, et moins le dogme de l'infaillibilité classique conserve de fidèles. En 1769 Y Adskaïa Potchta se plaint déjà que le goût change : " Jadis chacun admirait Molière et le Misanthrope ; aujourd'hui beaucoup préfèrent à cette comédie leurs propres extravagances... " ^ Evidemment l'anglophilie sert plus l'Angleterre des Georges que celle d'Elisabeth, et moins Shakespeare que Milton ^, Pope, Addison^, Locke, Fielding''. Ce sont plutôt des pièces du XVIIP siècle qui devaient se jouer sur le théâtre anglais établi l'hiver 1767 à Saint-Péters-

^ Poustomelia, 1770, juin.

» IbU.

^ Lettre I.

* Le poète V. P. Petrov, envoyé à Londres en 1772 par Catherine II, traduisit pendant son séjour en Angleterre Taradise lost.

5 Dès 1731 Schumacher suggérait à Trediakovski de traduire des extraits du Spectator.

* En 1767, Bolotov, ayant entrepris une traduction du " glorieux" roman Amelia, s'était aperçu avec dépit, au bout de trois mois d'efforts, que le roman avait déjà été traduit en russe ! (Cf. ses Zapiski.)

bourg dans la maison du négociant Rair\ ou à la " comédie anglaise " qui d'après le Jivopisets ^, était, chaque lundi, le rendez-vous des gens à la mode.

Toutefois le nom de Shakespeare apparaît de loin en loin dans les journaux. En 1769 V Adskaïa Potchta paraphrase le jugement de Voltaire : "Shakespeare, cet ancien tragique, encore aujourd'hui adoré des Anglais, avait des pensées très élevées, était spirituel et savant, mais entêté et de mauvais goût. Toutes ses tragédies sont devenues maintenant d'étranges farces, où les caractères sont décrits et mêlés sans choix. Dans son Jules César, des plaisanteries qui conviennent à de grossiers artisans romains sont introduites dans la très importante scène entre Brutus et Cassius... „ ^. Mais le public russe n'a pas encore été mis en face d'une traduction littérale de Shakespeare. Ce n'est qu'en 1772 qu'il en connut les premiers fragments. A cette date, N. I. Novikov, le grand novateur, publie dans ses Vetchera ^, le monologue que, au cinquième acte de Romeo and Juliet^ Romeo prononce devant le cadavre de Paris. Une analyse

1 Staehling, Z«r Geschichte des Theaten in Russland (dans Haigold von Russland. Riga, 1769, I, p. +29). Une seule pièce est mentionnée Thejealous /lusband, ]ouée devant l'ambassadeur Tchernychcv, par Mr. Rair, Mr. et Mrs. Brooks et miss Cook.

^ Adskala Totchta (cité par A. Afanasiev. Rousskie satiritcheskie journaly, 1 769-7+, pp- 78-79 — (1859.) * 1772, I, P- 14-

succincte du drame éclairait la situation. La traduction "de l'anglais", œuvre probable de M.V. Souchkova, comprenait quarante-quatre vers hexamètres blancs et n'était infidèle qu'en présence des expressions hardiment imagées qu'elle supprimait ou affaiblissait. Grâce à cette toilette, Shakespeare pouvait faire décente figure à côté du Caton d'Addison qu'on lui donnait pour pendant. C'est seulement trois ans plus tard ^ que paraît le premier manifeste de franche admiration, sous la forme d'une " lettre d'un anglomane à un des membres de la libre assemblée russe ". ^ L'auteur anonyme l'avait écrite comme préface de sa traduction du monologue de Hamlet :

" Il faut, disait-il, se sentir des dons extraordinaires ou être extraordinairement audacieux pour traduire Shakespeare, surtout ces célèbres endroits de ses œuvres où la force de l'imagination, des pensées et de l'expression ont quelque chose d'exquis et d'excellent : cependant, sans avoir les qualités qui sont nécessaires à une telle entreprise, et étant uniquement épris de quelques endroits des œuvres de Shakespeare, j'ai osé traduire quelques-uns de ses vers qui sont si connus que tous ceux qui savent lire les connaissent par cœur, et nommément l'illustre monologue de Hamlet... "

^ Mentionnons, à titre de simple curiosité, qu'en 1773 paraissait à Saint-Pétersbourg Timon le Misanthrope, comédie en trois actes avec prologue, œuvre de M. Allainval, traduite du français en exceptant de l'original les ballets et les choeurs.

^ Essais des travaux de la libre assemblée russe auprès de Vuni'versité de {Moscou, II, pp. 257-260. Moscou. 1775.

Après avoir conté comment il s'est inspiré de l'exemple d'un peintre de Naples qui, quoique peu habile technicien, avait, à force d'amour, fait une remarquable copie de la Danaé du Titien, il continue :

" Je trouvai que si, imitant ce peintre, j'essayais de pénétrer le sens shakespearien et de le rendre exactement, je pourrais faire une œuvre analogue à la copie de Danaè et rendre service à ceux qui veulent avoir une faible idée du genre de composition, de l'association des pensées, et de la liberté hardie de cet écrivain exquis. Je n'ai pas été arrêté en me rappelant que Voltaire avait traduit ce monologue. Tous les Russes ne savent pas la langue française. En outre, ayant comparé cette traduction avec l'original, je vis que Voltaire se mesurait plus avec Shakespeare qu'il ne le traduisait et que si l'on retraduisait sa traduction en anglais, personne ne reconnaîtrait que c'est une œuvre de Shakespeare. J'ai encore trouvé qu'il est presque impossible de parler en langue française comme Shakespeare parle en langue anglaise, mais en russe on peut au moins l'imiter, et garder sinon sa force et sa couleur, du moins son esprit. J'ai rencontré seulement une difficulté qui cependant provient plutôt de la nature de notre imagination que de la nature de notre langue. Nous donnons plus d'entraves à notre style qu'il ne sied à la liberté de notre langue. Il semble que ces expressions métaphysiques qui animent et embellissent le style, ne sont pas assez reçues par nous, et si je ne me trompe, j'ai remarqué que chez nos écrivains qui ont eu l'imagination la plus vive et la plus chaude, les choses inanimées sont moins douées de vie, et les phénomènes

intellectuels sont plus rarement représentés sous une forme sensible que chez les écrivains étrangers et particulièrement chez les Anglais. Ceux-ci, peut-être, donnent à leur imagination trop de liberté, mais il me semble que ce défaut même est la source des beautés qui abondent tant dans leurs œuvres. Je ne sais jusqu'où nous pouvons les imiter... "

Suivaient des phrases de politesse à l'égard de la Libre assemblée russe ^ seule juge du profit que ces imitations pourraient apporter à l'enrichissement de la langue. La traduction, en hexamètres blancs, était généralement précise, bien qu'elle sacrifiât encore nombre de ces mots concrets et imagés dont la cause venait d'être plaidée si chaleureusement.

Le coup de cloche était sonné ; non seulement le génie de Shakespeare était posé comme supérieur à tout rival, mais on refusait même à la langue française l'aptitude à l'interpréter. Faut-il voir dans cette audacieuse attitude l'aboutissement fatal de l'anglomanie russe, livrée à sa propre action ? Sans doute le terrain était bien préparé, mais il semble que les semences soient venues d'ailleurs. De 1762 à 1766 Wieland avait publié sa grande traduction de Shakespeare, d'un effet si considérable en Allemagne. L'école de Gottsched perdait toute chance de vivre. En 1767 et 1768 Lessing, formulant avec décision ce que chacun sentait plus ou moins clairement, lançait sa Hamburgische Dramaturgie comme un bélier contre la

forteresse classique. Sous ses attaques passionnées s'écroulaient les anciennes idoles, et Shakespeare divinisé régnait seul dans l'olympe dramatique. La sensation produite en Allemagne dépassait les frontières, et naturellement allait, avec le temps, gagner la Russie.

Non moins que les relations fréquentes entre les deux pays, le tempérament russe lui-même devait aider à cette diffusion. Parler d'abrogration des règles, recommander la simplicité et le naturel, c'était d'avance avoir cause gagnée auprès d'esprits impatients des contraintes. D'autres raisons agissaient : l'assurance avec laquelle la " solidité " germanique dénonçait la " frivolité " française, l'impétuosité de l'offensive qui devait enflammer des âmes jeunes et sensibles, et flatter d'obscurs instincts de ressentiment contre une discipline longtemps imposée. Evidemment la pensée allemande ne pénètre pas rapidement la masse et l'empreinte française est trop marquée pour s'effacer en quelques années ; la fermentation ne sera longtemps sensible que chez les initiés, et elle se traduira plus par des articles et des traductions isolées que par des modifications profondes de la technique dramatique. La poétique de la Mort de César ^ ou même du Brutus ^ de Voltaire satisfait encore, à la fin du siècle, le goût de la majorité.

Même à la nouvelle propagande la France n'est

' Traduit par V. levlev en 1777.

* Traduit par le même en 1783.

pas étrangère. N'est-ce pas chez elle que depuis 1776 se publie la monumentale traduction entreprise par Le Tourneur, et qu'en 1773 et 1778 paraissent les pages dithyrambiques de Mercier en faveur de Shakespeare?^ Si en 1783 est élaborée à Nijni Novgorod la première version russe de Richard IIP^ c'est à Le Tourneur qu'elle doit le jour. Le traducteur anonyme, qui jugeait un passage de Voltaire assez bon pour lui servir de préface, éprouvait cependant le besoin de se disculper de tout soupçon d'inféodation à l'école française, et pour trancher de l'homme d'importance, il bâtonnait le guide dont il avait daigné accepter les services : " Cette pièce, expliquait-il, est traduite littéralement, autant qu'il était possible de transporter dans la langue française ce qui dans l'original est hardi et excellent. Celui qui connaît la langue de Shakespeare ne trouvera certainement rien de démesuré dans la manière dont on s'est efforcé de la faire passer dans notre langue. " Il est regrettable que ce Novgorodien ait ignoré l'anglais ; il eût pu sans cela s'épargner une double trahison ; il y a plus d'écart encore entre sa lourde

' L. S. Mercier. Essai sur l'art dramatique. 1773. — De la littérature et des littérateurs, sui'vi d'un nowvel examen de la tragédie française, 1778.

* Imprimée à St-Pétersbourg en 1787 sous ce titre : La 'vie et la mort de Richard III, roi d' Angleterre, tragédie 'de 5Vf. Shakespeare qui 'Vécut au XFl'^ siècle et mourut l'an 1576. Traduite de la langue française à Nijni-Novgorod l'an 1783. Imprimée à St-Pétersbourg, l'an 1787.

prose russe et la langue de Le Tourneur, qu'entre celle-ci et celle de Shakespeare.

Toutefois cette attitude condescendante envers la langue française est un signe des temps. L'anglomanie se développe de plus en plus dans la haute société. Les privilèges de l'aristocratie anglaise exercent sur la noblesse russe un vif attrait. Les voyages en Angleterre se multiplient, et l'on en revient plein d'admiration pour les vertus, les lois, le flegme britanniques. On émaille sa langue de mots anglais, Alexandre Kourakine va jusqu'à déclarer que s'il n'était né Russe, il voudrait être Anglais ! ^

Catherine II donne l'exemple. Malgré ses relations bien connues avec Voltaire et les Encyclopédistes, elle ne cache pas son dédain pour le caractère français. Elle projette de prendre la Grande Charte pour modèle de constitution. Elle affirme " aimer naturellement les Anglais. " Aussi est-ce sans surprise que, dans le domaine littéraire, on la voit se tourner vers Shakespeare. L'élève de Voltaire se souvient alors qu'elle est Allemande et préfère aux truchements français la traduction d'Eschenburg dont les treize tomes avaient paru de 1775 à 1782. Le premier fruit de sa lecture fut, en 1786, la comédie en cinq actes qu'elle tira des Merry Wtves of Windsor^ et qu'elle intitula : Voila ce que c est que d'avoir un panier et du linge {libre et très faible adaptation de Shakespeare^.

' E. Haumant. La culture française en Russie, p. 122.

Le titre russe est emprunté à une exclamation de Ford dans la dernière scène de l'acte III : " This 'lis to hâve linen and buck-baskets ! " L'action se déroule à Saint-Pétersbourg ; Falstaff devient Iakov Vlasievitch Polkadov, Fenton-Fintov, Shallow-Chalov, Slender-Lialioukin, Page-Papin, Ford- Fordov, Evans-Vanov, le docteur Caius-Kajou, et l'universelle ^ Mrs Quickly se mue en la marchande française madame Kiéla. Mrs Page reçoit l'harmonieux prénom d'Akoulina,

Catherine II s'est bien gardée de négliger ce ressort comique d'une infaillible action dans tous les temps, et qui est la mise à la scène d'étrangers parlant et prononçant grotesquement la langue nationale ; mais ne voulant pas que le moindre ridicule effleurât un prêtre, elle a remplacé le jovial pasteur gallois par le laïque Vanov, compère de Shallow et de Slender, et elle a déversé sur Mrs Quickly, devenue la Française Kiéla, le ridicule que Shakespeare avait — avec combien d'indulgente bonhomie — attribué à Evans.

Falstaft-Polkadov a subi une curieuse métamorphose. L'ivrogne " flamand ", la baleine au ventre gonflé de tonnes d'huile échouée à Windsor, est devenu un élégant petit-maître, toujours habillé, coifl'é, chaussé à la dernière mode, et qui après un voyage en " Europe " ou " Erlope " ainsi qu'il le

^ " One mistress Quicklv, nvhick is in the manner of his {Dr Caius) nurse, or dry nurse, or his cook, or his laundry, his ivasher, and his nvringer ". (i, 2.)

dit et un séjour en France, est revenu plein de dédain pour ses compatriotes, conscient d'une supériorité qu'il affirme en mêlant à ses propos des parallèles désobligeants entre les coutumes française et russe, en émaillant ses discours de phrases françaises : " Chez nous, à Paris " dit-il avec la désinvolture de Ivanouchka dans le Brigadier de Fonvizine ; et l'on songe à la phrase fameuse : " Tous ceux qui ont été à Paris ont le droit, en parlant des Russes, de ne pas se compter comme tels, parce qu'ils sont déjà plus Français que Russes ". ^ Catherine a sans doute jugé plus vraisemblable de prêter à un séducteur professionnel des manières plus distinguées : Polkadov se jette aux pieds de Fordova comme Ivanouchka aux pieds de la conseillère ; il déclame en un jargon de ruelle, ce dont FalstafF se disait incapable ; ^ et devant ce pâle fantoche on se prend à regretter la trogne enluminée et la barbe de bouc de sir John, son gros rire secouant ce "portly belly " qu'arrosèrent tant de gallons de " sack ", son imperturbable sang-froid, et jusqu'à son cynisme. Evidemment Catherine, en en faisant un dandy gallomane, a poursuivi le même but que Fonvizine, elle a voulu jeter le discrédit sur une éducation, qui, par son extravagant esprit d'imita-

' Le Brigaciier, acte III, scène 3.

2 Corne, I cannot cog, and say thou art this and that, like a many qf thèse lisping hanjothorn buds that corne like ivomen in mens appareil and smell like Buckler s-bury in simple-time. (III, 3.)

tion et son asservissement aux modes d'Occident, allait à l'encontre des efforts clairvoyants de l'impératrice pour dégager et affirmer la nationalité russe.

Le rôle de la marchande Kiéla, entremetteuse rouée, et qui s'exprime en un amusant galimatias franco-russe, ^ égratignait encore le prestige français. On y perdait malheureusement le pittoresque du personnage de Mrs Quickly, affairée, obséquieuse et habile avec ses gestes et ses protestations de sincérité, sa feinte sympathie pour ceux qu'elle trompe et sa verbosité de femme du peuple.

Nous ne nous arrêterons pas à relever les changements de détails introduits par la traductrice, l'impuissance à rendre non seulement les jeux de mots, mais même les plaisanteries de terroir et ■certains traits qui peignent un caractère, ^ l'exagération de certains effets comiques dont le grossissement même compromet l'humour. L'emphase

1 V. Lebedev {Rousski Fêstnik, 1878, 3) a remarqué très justement .que, par une étrange inconséquence, dans la scène 6 de l'acte V, Kiéla habillée en sorcière, parle en un russe très pur. C'est aussi Kiéla qui récite les vers russes, Zelenya. bêlya... composés sans doute par Khrapovitski.

* Lialioukin demande à Papin s'il est vrai que sa chienne s'est blessée. Papin répond : " Elle ne s'est pas blessée, on l'a blessée. " Cette phrase n'a aucun intérêt. Au contraire dans Shakespeare, Slender demande: " Comment va votre lévrier roux.'' J'ai entendu dire qu'il a été battu à la course à Cotsale ", et Page, piqué dans son amour-propre de chasseur réplique : " On n'a pas pu en juger, monsieur. " — "Vous ne l'avouerez pas, vous ne l'avouerez pas ! " jicane Slender.

lyrique de FalstafF comparant Mrs. Page à une région de Guyane, " toute or et abondance " et rêvant de faire des deux femmes ses Indes orientales et occidentales, devient dans la traduction une plate comparaison ; le discours suivant, qui dans Shakespeare éclate comme une sonnerie de victoire, ^ s'abaisse dès la seconde phrase de Polkadov, à une énumération prosaïque et insipide des différents secrets de mode rapportés de Paris. La lettre de Falstaff, traduite dans son sens général, mais dépouillée de toutes les finesses de forme qui en font le charme et l'esprit, paraît grossière et inepte. Les personnages secondaires, que le génie de Shakespeare avait marqué d'une personnalité originale, ne sont plus dans la pièce de Catherine que d'incolores silhouettes.

L'hôte aussi, mine host of the Garier, joyeux compagnon, facétieux, fort en gueule, mais serviable, avec son gros bon sens, de la vraie lignée de l'hôte du Tabard à Southwark, " Ifold of his speche^ and wys^... eek therto right a mery man " ^ est, dans l'œuvre russe, réduit à un rôle insignifiant; Catherine est incapable de camper ces types ou d'en goûter l'humour ; aussi a-t-elle fait dans la pièce de nombreuses coupures, parmi lesquelles la plupart des scènes où apparaissait l'hôte.

L'épisode comique du " duel " entre Caius et

1 Saillike mypinnace to thèse golden shores. — Rogues, hence, a-vaunt !

' Chaucer, Canterhury Taies, The Prologue, vers 755-757.

Evans, et dont l'hôte tient les fils, est sacrifié, et cette suppression qui tarit une source de gaieté et de bonne humeur, rend inintelligibles certaines situations. L'extraordinaire gaieté de l'hôte, que Papin attribue à l'ivresse ou à la bourse bien garnie, s'expliquait naturellement dans Shakespeare par la pensée du bon tour joué au pasteur gallois et au médecin français. D'autres scènes, en général les plus pittoresques, sont omises : scène du vol des chevaux, scène à l'auberge de la Jarretière, scène entre Falstaff et Pistol et qui met en lumière la déloyauté de FalstafF, scène où Mrs Quickly persuade FalstafF d'accepter un troisième rendezvous, scène charmante de l'examen de latin de William Page élève d'Evans, en présence de sa mère et de Mrs Quickly...

D'autres sont tronquées et mutilées, ainsi que tout l'acte V, si joliment fantastique, avec son décor de songe d'une nuit d'été, ses rondes de faux lutins sous le clair de lune, l'épreuve du feu, le chœur de railleries accablant l'infortuné satyre, et la flèche du Parthe que lui décoche Ford. ^ Même des personnages aussi efïacés que Fenton et Anne Page ont dans Shakespeare des traits, des mots qui leur donnent une personnalité. Catherine a méconnu ces intentions en ne traduisant pas les vers où Fenton confesse honnêtement à Anne qu'il

^ Sir John,

To Master Brook you yet shall hold your ivord } For ke, to-night, shall lie witA Mistress Ford.

l'avait d'abord courtisée for moneys sake et la réflexion d'Anne: " Oh ! le monde de défauts vils et laids qu'embellit un revenu de trois cents livres! " '

Les monologues sont réduits à quelques lignes ou omis : que ce soit Fordov-Ford ou Polkadov-Falstaff, Catherine ne leur laisse jamais le temps de penser tout haut ; plus vite ! toujours plus vite ! Il semble qu'elle ait voulu mener une action dramatique comme une campagne de guerre; il ne faut ni traînards, ni batteurs de buissons. Elle coupe, taille, et l'infortunée comédie devient semblable à ces arbres ébranchés dont la barbarie savante d'un jardinier a fait une colonne où les oiseaux ne se posent plus.

Les rares additions — car il y en a quelques-unes en regard des suppressions — ne témoignent pas du goût le plus sûr. Les passages oii Falstaff se plaint que ses serviteurs ne parlent ni français ni allemand, o\i il énumère les nouveautés rapportées de Paris, sont dûs à la conception nouvelle de son caractère; mais qu'Anne Page ait le nez long, que Kiéla-Quickly compare la générosité de Fenton à la ladrerie du docteur qui ne lui a promis en paiement que des pilules, que chaque mot de Lialioukin-Slender soit accompagné d'un hi! hi! hi! niais, ce sont là des innovations qui grossissent la farce et rendent plus large le fossé entre le modèle et l'imitateur.

* 0, ijuhat a luorld of vile ill-fa-vour' d faults

LooJ{s kandsome in three kundred pounds a-year ! (III, 4)

Ce n'était d'ailleurs qu'un prélude. Lorsque Catherine, en 1786, publia la première de ses " représentations historiques ", De la vie de Rurik^ elle ajouta en sous-titre pour que nul \\ç.\\ ignorât: Imitation de Shakespeare^ sans V observation des règles ordinaires du théâtre. De même que Shakespeare avait ressuscité l'histoire d'Angleterre, Catherine évoquait les temps mémorables de l'histoire de Russie. Audacieusement elle choisissait l'époque fameuse où la Russie, divisée, victime de l'anarchie et du désordre, demande en un franc aveu d'impuissance, que des chefs étrangers viennent la gouverner. Elle sait merveilleusement prévenir les susceptibilités nationales et " présenter " l'histoire. Gostomysl, prince de Novgorod, étant à la mort, réunit les " anciens " des Slaves, des Krivitches, des Tchoudes, etc., et leur commande d'envoyer des messagers aux Varègues pour prier ses trois petits-fils Rurik, Sineous et Trouvor, nés du roi finnois Ludbrat et de sa fille Oumila, de venir gouverner le pays. Ludbrat et Oumila reçoivent la députation slave, se font exposer la situation critique de la Russie, et autorisent leurs trois fils, revenus d'une expédition longue et victorieuse en Occident, à se partager la succession de Gostomysl. Rurik, Sineous et Trouvor s'installent en Russie. Une expédition est projetée contre les Kazars de Kiev ; mais Rurik doit réprimer des désordres fomentés à Novgorod par Vadim, petit-fils et pupille de Gostomysl, qui avait espéré recueillir la

succession de son grand-père. Vadim est fait prisonnier ; Edwina, femme de Rurik, intercède en sa faveur; Rurik, conquis parle courage de son ennemi, lui accorde son pardon.

Ce résumé montre que les règles ordinaires du théâtre avaient été délibérément abandonnées ; la scène passe de Novgorod en Scandinavie, de Scandinavie aux rives du Volkhov. Mais si Catherine II ne s'est pas émancipée jusqu'à réunir dans le même acte des pays différents, elle n'a pas craint de varier les décors des scènes ; c'est tantôt un camp au bord de la mer, tantôt un palais, tantôt le port même où abordent les navires ramenant les princes varègues ; puis les rives du Volkhov avec un lointain bois de chênes.

Nous sommes loin de l'uniforme majesté du palais des tragédies classiques. L'idée pittoresque de donner comme décor le bord de la mer et de faire aborder des navires avait heureusement servi Shakespeare. ^

L'unité de temps a naturellement le sort de l'unité de heu, et nous pouvons en dire autant de l'unité d'action, la moins tyrannique pourtant. Si l'on ajoute que beaucoup de scènes n'ont que quelques lignes, et que la pièce est écrite en prose, ^

' z^ part of Henry FI (IV, i), par exemple.

* Et pour cause : l'impératrice n'écrivait pas dé vers. Ségur ayant entrepris de lui expliquer les règles de la métrique, les résultats furent si pitoyables que l'impériale élève renonça vite à ses velléités poétiques. Ségur n'avait jamais rencontré d'oreille aussi rebelle à l'harmonie des vers.

on aura constaté l'influence de Shakespeare sur la charpente de Rurik. L'action du modèle apparaît aussi dans certaines situations qui évoquent, quoique faiblement, les chroniques anglaises, et dans quelques traits des personnages. Gostomysl mourant et ordonnant sa succession est une ombre pâle de Henry IV ; la révolte de Vadim, préparée dès l'acte I, a quelque parenté avec les rébellions dans Henry IV ; Vadim a l'impétueuse bravoure et l'insolence de Hotspur ; la clémence de Rurik, à la prière d'Edwina, est un geste shakespearien ; ainsi Bolingbroke, supplié par la duchesse d'York, pardonne à Aumerle. Le rideau tombe sur les paroles de Rurik ordonnant l'expédition contre Kiev, prélude de la campagne contre les Grecs : ainsi Henry V, à l'issue du couronnement, annonçait l'expédition contre la France.

Les victoires anglaises sur le continent flattaient le patriotisme britannique ; Shakespeare en a fait le sujet de plusieurs chroniques ; il semble que Catherine ait été inspirée par le même sentiment en plaçant dans la bouche de Rurik le récit de sa triomphale campagne de France.

Il n'est pas jusqu'aux personnages de femmes qui, dans leurs rôles de mère tendre, d'épouse aimante et de femme pitoyable à l'infortune, ne passent comme dans les chroniques shakespeariennes, tel un chant consolant parmi les rumeurs guerrières.

Il est manifeste aussi que Catherine II a voulu

prêter à Rurik les qualités qui font les grands princes : la bravoure, l'esprit politique, l'équité, la générosité, et qu'elle proposait cet idéal à l'admiration nationale, de même que Shakespeare exaltait Henry V, son héros favori.

Mais tout, dans cette pièce, trahit la hâte de la composition. ^ Les personnages nen sont pas des hommes, ni même des " emplois " ; ce sont des ombres sur toile, et de la coulisse l'auteur leur prête sa voix. Aussi les maximes morales et les préceptes abondent ; l'impératrice ne voulait pas seulement apprendre l'histoire à ses sujets, elle essayait de les édifier. Faut-il ajouter foi au récit de la princesse Dachkova, rapporté par Makarov, ' et d'après lequel Catherine aurait pensé que les savants anglais, s'intéressant à l'origine normande de Rurik, apporteraient peut-être quelque lumière précieuse pour l'histoire du peuple russe } La princesse est mieux inspirée lorsqu'elle revendique pour l'auteur de Rurik la gloire d'avoir la première en Russie, en pleine mode pseudo-classique, lu, apprécié et essayé de faire connaître Shakespeare. Au reste si celui-ci a le parrainage de Rurikj c'est surtout à son mépris des unités qu'il le doit. La lettre à Grimm, du 24 septembre 1786, est explicite :^

1 Le 7 août 1786, Khrapovitski recopie le i"' acte, le 24 août, le 3% le 28 le 4." et le i'' septembre le 5". Le 4 octobre la pièce est envoyée pour corrections à G. A. Potemkine, et le 8 pour lecture à P. V. Zavadovski.

2 Répertoire, 1844.

' Citée dans l'édition de Pypine (Acad. des Sciences, 1901.)

"...Les faiseurs de comédies font présentement des pièces historiques à l'imitation de Shakespeare, que nous avons lu en allemand traduit par Eschenhurg ;^ neuf tomes sont déjà gobés ; les pierres gravées nous servent par-ci, par-là, pour le costume. Une des pièces historiques suivra de près le Chamane qu'on joue ce soir. Or, ces imitations de Shakespeare sont très commodes, parce que n'étant ni comédies ni tragédies et n'ayant d'autre règle que celle du tact... je les crois susceptibles de tout : il n'y a à éviter que l'ennuyeux et l'insipide ; les nôtres auront l'exactitude historique, autant qu'elle ne sera pas choquante, beaucoup de spectacles, de belles âmes et de beaux sentiments, quand ceux-ci viendront à propos, le moins de montre d'esprit de l'auteur qu'il sera possible, la majesté du sujet et des situations de personnages fort intéressantes... " Khrapovitski ^ témoigne du peu d'estime professé pour les unités par Catherine qui demandait pourquoi, alors qu'on pouvait faire tenir vingt-quatre heures en une heure et demie, il serait interdit d'y faire tenir deux ans.

Aussi, satisfaite de sa première tentative, l'impératrice écrivit tout d'une haleine ^ Les débuts du gouvernement d' Oleg, accompagnant le titre de la

' L'impératrice ne savait pas l'anglais.

' Dnenjnik, 21 sept. 1786.

^ Le S septembre 1786 Khrapovitski recopie l'acte I, le 19 l'acte II, le 22 l'acte III, le 25 l'acte IV, et s'il recopie seulement le 5 octobre l'acte V, c'est que l'impératrice avait été occupée à se documenter dans V Encyclopédie au sujet des cérémonies et des jeux.

formule par laquelle elle avait placé Rurik sous le patronage de Shakespeare. Oleg, chargé de la régence pendant la minorité d'Igor, fonde Moscou, entre à Kiev qu'abandonne Oskold, converti au christianisme, préside au mariage d'Igor et Prekrasa à Kiev, se dirige avec deux mille barques par le Dniepr et la mer Noire sur Constantinople, impose au " tsar " grec Léon un tribut et un traité de commerce, et suspend à une colonne de l'hippodrome le bouclier d'Igor légué à l'admiration de la postérité. Ruriky par sa concision, ressemblait à un canevas de drame ; Oleg est un livret d'opéra, avec ballet et divertissements. La représentation naïve de la fondation de Moscou, où les prêtres apportent solennellement à Oleg la première pierre et commentent le vol des oiseaux, la cérémonie où les boïarines parent de riches vêtements la rougissante fiancée Prekrasa, tandis que dansent et chantent des jeunes filles, le cortège magnifique du prince Oleg se rendant au temple, le retour, aux sons éclatants d'une marche nuptiale, le festin dans le somptueux palais de l'empereur grec, les danses des nymphes de Flore et de Pomone, au rhythme d'une "très agréable musique",^ les jeux de l'hippodrome font plus songer à Quinault qu'à Shakespeare. Cependant Shakespeare, qui ne hait pas le bruit des fanfares, les exhibitions des pompes royales, a sans doute sa part de responsabilité dans cette débauche de pittoresque. On

1 Indication scénique.

sent un louable effort pour sortir de la grisaille pseudo-classique, et chercher la couleur locale.

Le succès n'est que partiel ; le langage et les sentiments des héros rappellent plus les traditions du XVIIl^ siècle que la barbarie slave du X^. On peut se demander aussi quel plaisir a pu faire au Varègue Oleg la représentation d'un fragment de V Alcesie d'Euripide. Mais on doit admirer Catherine d'avoir, malgré son origine étrangère et l'imperfection de ses facultés poétiques, compris le charme des chants populaires russes, et enveloppé de leur fraîche harmonie la scène gracieuse où les svakhi ^ et les compagnes de Prekrasa entourent et parent la pudique fiancée. ^

Il faut aussi lui savoir gré d'avoir, à l'exemple de Shakespeare, introduit des personnages d'humble condition. Ici des soldats échangent leurs impressions sur le passage des bandes hongroises; l'un d'eux émet l'avis qu'on devrait leur interdire de traverser les montagnes ; son compagnon le rappelle au respect de l'autorité : " Ce n'est pas à nous à juger, nous ne connaissons pas toutes les

1 Les courtières de mariage.

* Ces chants si populaires parmi les grandes familles russes, qui avaient leurs chœurs de serfs, ont été empruntés par Catherine à quelques-uns de ces nombreux recueils ou pésenniki publiés dans la seconde moitié du XVIII' siècle.

M. Bezsonov a retrouvé le chœur : Perekatno kramo solnychko... sous le n° 33, dans le fèitnnik de M. D. Tchoulkov (1770-74) et le chœur Fo sênetchkam, sénetchkam, dans Itpêsennik de I. E. Schnor, avec d'insignifiantes variantes.

circonstances... Nos princes savent ce qu'il faut faire... " ^ Catherine avait voulu glisser une leçon, elle a en même temps inconsciemment mis en relief un trait de caractère slave. Plus loin deux bourgeois s'abordent sur une place de Kiev : le premier tient à la main et montre au second un papier décrivant l'ordre du cortège princier, dont ils attendent le passage ; quand le cortège paraît, le premier bourgeois le commente à haute voix. Cette scène est inspirée directement de V Henry VIII de Shakespeare. Deux gentlemen venus pour assister à la procession du couronnement de " Lady Anne ", se rencontrent, se saluent en termes analogues, et le premier, par le stratagème du papier, explique le spectacle.^ Ui, I.

^ Cf. dans Catherine :

i" bourgeois. — Bonjour, frère.

2' — Bonjour.

i" — Tu es venu évidemment ici pour la même raison que moi.

2' — Je suis venu voir la procession du grand prince se ren-

dant du palais au temple pour le mariage. !■■■■ — C'est aussi pour cela que je suis venu.

2* — Quel est ce rouleau que tu as là à la main ?

\" — Je me suis procuré au palais une liste indiquant l'ordre

des personnages dans la procession au sortir du palais» Cf. Shakespeare {Henry FUI, iv, i) :

i" gentleman. — You are well met once again. 2'' — So are you.

i*' — You corne to take your stand hère and behold

The Lady Anne pass from her coronation ? Z** — ■ 'Tis ail my business

May 1 be bold to ask what that contains

That paper in your hand ?

i" — Yes ; tis the list

Of those that claim their offices this day,

By custom of the coronation.... etc.

Mais si le procédé est shakespearien, les acteurs ont une physionomie russe. C'est bien un bourgeois de Kiev que ce brave homme illettré qui nous divertit par ses questions naïves, sa hâte comique à aller charrier ses biscuits ; ce n'est pas encore là le réalisme du charretier de Henry IV, mais c'est le divorce avec la convention pseudoclassique qui régnait souverainement en Russie. Le prologue de The Taming ofthe S>hrew et surtout la scène fameuse de Hamlet ont pu aussi donner à Catherine l'idée d'intercaler une représentation théâtrale dans sa pièce.

Le style dans lequel est écrit OIeg n'a malheureusement pas plus que Rurik bénéficié de l'influence shakespearienne ; c'est toujours la même prose concise et sèche de mathématicien ou de législateur ; à peine découvre-t-on une phrase où l'imagination de l'auteur se hausse péniblement à une comparaison.

Oleg était à peine achevé que Catherine entreprenait une nouvelle " adaptation libre de Shakespeare ", la comédie Le prodigue, ^ dont le titre

' Le journal de Khrapovitski indique que cette pièce fut composée en novembre et décembre 1786.

Le 23 novembre avait été lu le commencement du Prodigue, et le II décembre Khrapovitski recopiait le 4™° acte. L'acte V n'existe que dans l'autographe de l'impératrice, et il est inachevé. Le i"" décembre Khrapovitski dit aussi avoir fait deux chœurs. Nous n'en avons pas le texte ; Pypine émet l'hypothèse qu'ils se rapportent à l'acte III, scène i. Cette hypothèse nous paraît d'autant plus vraisemblable qu'à cette date Khrapovitski venait de recopier l'acte II et que dans la scène i, on trouve par deux fois l'indication scénique: " La musique joue et le chœur chante ".

fO SHAKESPEARE EN RUSSIE

rappelle celui de la pièce de Destouches, mais qui est directement inspirée de Timon of Athens. Elle supprimait le décor grec, sans préciser toutefois le lieu de la scène, appelant le héros " Tratov ", c'està-dire le dissipateur. La disparition des scènes où était ressuscitée la vie grecque, avec son Sénat et ses guerres civiles, influe sur la structure de la pièce et sur le détail de l'intrigue : un tassement se produit et les divisions shakespeariennes s'écroulent. Les deux premiers actes de Timon sont fondus en un, et plus on avance, plus la fantaisie de l'adaptatrice se donne libre cours.

Dépouillée de l'illusion historique, sans trouver en échange un milieu qui la " situe ", la pièce ressemble plus à une " moralité " en quarante-cinq tableaux qu'à une étude de caractère et à la réalisation plastique d'une pensée philosophique : Tratov est un prodigue, qui, après avoir épuisé sa fortune par sa magnificence et sa générosité, et jeté un vain appel à ceux qu'il a obligés, s'enfuit, traqué par ses créanciers, et gagne une forêt. Là, plein de haine pour les hommes, il creuse la terre, pour y trouver sa nourriture ; son ami Braguine ' qui passe dans le bois avec ses trois sœurs, Taïsia, Larisia, Aménaïde, le reconnaît et lui propose ses services. Tratov, qui en creusant, vient de découvrir un trésor, décline cette offre et jette des poignées d'or dans le tablier de Taïsia et Larisia ravies, tandis que la troisième sœur se refuse à rien prendre.

» L'Alcibiade, de Timon of Athens.

Openka, le bouffon, qui dans la pièce russe joue le rôle du philosophe cynique Apemantus, survient et conseille à Tratov d'épouser cette jeune fille désintéressée. Tratov proteste mollement, puis sur l'insistance de Braguine qui l'invite à le suivre, il confesse qu'il se marierait volontiers, s'il était assuré de trouver " bon cœur et bon caractère, fidélité, honneur et amitié unis à la beauté ". Braguine répond que s'il s'agit d'Aménaïde, ses désirs seront réalisés, " s'ils ne déplaisent pas à sa sœur ".

C'est sur ces mots que se termine le brouillon impérial, et il est permis de supposer que l'achèvement de l'acte V eût montré le prodigue épousant la modeste Aménaïde et se réconciliant par là avec le genre humain. Ce dénouement, si inattendu pour qui a compris Timon of Athens^ montre mieux que de longs commentaires à quel point Catherine a méconnu son modèle. On conçoit qu'elle ait renoncé à imiter la hardiesse de Shakespeare qui fait paraître Alcibiade entre ses deux maîtresses, bien que cette apparition ait donné à Timon le texte de ses invectives les plus violentes, mais dénaturer cet épisode et s'en servir pour une conclusion banale, voilà qui est quelque peu impertinent. Evidemment l'adaptatrice ne pensait pas être très audacieuse en s'éloignant ainsi du texte : que Timon mourût ou qu'il se mariât, ce n'était qu'une variante de dénouement, introduite pour les besoins d'un auditoire aimant que les choses " finissent bien ". Mais cette variante suffirait à condamner Catherine,

si les pièces à conviction n'étaient déjà si nombreuses. Tratov est un prodigue sans caractère -^ loin de se venger de l'ingratitude de ses obligés par la mémorable scène du festin, il s'échappe comme un criminel, enveloppé dans le manteau de son intendant. Devenu misanthrope, c'est très brièvement, et avec une louable modération qu'il se plaint de l'humanité. C'est un Alceste qui rêverait à Ehante. Jean-Jacques Rousseau ^ a soutenu qu'Alceste n'était pas un vrai misanthrope, puisqu'il n'avait que la haine des fripons et des flatteurs. Qu'aurait-il dit de Tratov si résigné et si calme .'* Catherine n'a pas mesuré la grandeur de Timon. Comment d'ailleurs l'eût-elle pu ? Elle n'était pas née poète et qui, sinon un poète, peut traduire Shakespeare ? Elle avait trop l'âme du XVIIP siècle, encyclopédiste et raisonneuse : analyser, prouver, démontrer, c'était là l'orbite de son activité intellectuelle ; joignez-y un esprit vif qui n'est pas l'humour, et vous aurez un ensemble de qualités rares et précieuses, mais étrangères à la poésie. ^

ï Lettre à (M. d'AUmbert.

* Un passage du journal de Khrapovitski semble classer la comédie Le Chamane sibérien parmi les imitations de Shakespeare. Le 14. juillet 1786, le secrétaire de Catherine écrit : " J'ai collationné avec l'original la comédie Le Panier, tirée de Shakespeare ", et le 1 6 : " J'ai reçu aux mêmes fins Le Chamane sibérien.

Les critiques russes, et parmi eux Lebedev, ont cherché en vain à quelle pièce de Shakespeare Khrapovitski a fait allusion. Nos recherches personnelles ont eu le même insuccès. Nous ne voyons absolument rien de Shakespeare ni dans l'intrigue, ni dans les caractères, ni dans les dialogues du Chamane. Cette comédie à laquelle

L'initiative de Catherine pouvait propager et consacrer en Russie la renommée de Shakespeare, elle était encore insuffisante à provoquer le désir de lire le poète anglais, et même à le faire apprécier.

La société russe, malgré son affectation d'anglomanie, continue à chercher dans les livres et les pièces de théâtre français ses lectures et ses divertissements favoris.

le héros Ambane-Laï donne un caractère de farce, par ses gestes étranges et burlesques, ses aboiements, ses miaulements, ses gloussements, visait la franc-maçonnerie ; les personnages qui coudoient le charlatan escroc paraissent devoir à la tradition française les côtés les plus éclairés de leur grise personnalité : la trop mûre coquette Oustinia a l'illusion tenace de Bélise, Prélesta est une ingénue de Molière, la jolie petite scène entre son père et elle * confirme particulièrement cette impression, la suivante Mavra et le valet Prokofi ont la perspicacité et l'astuce de nos valets de comédies... Au reste il n'y a pas imitation ; et bien que cette comédie ne soit pas de mœurs essentiellement russes, nous sommes d'autant plus convaincus de son originalité que le style en est beaucoup plus naturel, primesautier et léger, que dans les " traductions " de l'impératrice.

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