‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 101 sur 127 · II · texte numérisé non relu

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constitution intérieure une fidèle image de cette démocralie excessive contre laquelle le poàle dirigeait ses coups. Il est piquant de voir avee quelle ingénieuse subtilité Schlegel fait tourner à la louangA d^Ariatophane et à la confirmation de sa théorie du comique l^g oboàesi qui y semblent le plus contraires. Il n'y avait, dit-il, qu'uiU) partie sérieuse en apparence dans les comédies d'Aristophane, c'était la parabase et les chœurs : et oela même, à bien pi'endre la chose, était au profit de la gaieté. En effet l£^ parabase, ce morceau étranger à la pièce, avait beau être sérieux en lui-même, il montrait que le poète ne prenait p£^s au sérieux la forme dramatique ; et les chœurs, tout sublimes qu'ils étaient, et précisément parce qu'ils étaient sublimes, faisaient voir avec quelle liberté il se jouait même de la comédie, en déployant tout à coup les magnificences de la poésie lyrique au sein du grotesque le plus bas. Si Sophocle, s'adressant 1 l'î\ssemblée par l'entremise du chœur, eût vanté son propre piérite et dénigré ses compétiteurs, ou si, en vertu de son droit de citoyen d'Athènes, il eût fait des propositions sérieuses pour le hieft public, assurément tqute impression tragique aurait été détruite par de semblables infractions aux règles de la scène. Mais les incidents épisodiques, les bizarreries de toute espèce reçoivent de la gaieté un favorable accueil, lors même que ces hors-d'o^uvre sont plus sérieux que tout le reste du spectacle; car la gaieté est toujours bien aise d'échapper à la chose dont on l'occupe, et toute attention prolongée, quel qu'en soit l'objet, lui est pénible. C'était pour les spectateurs un plaisir de se soustraire un instant aux lois de la scène, à peu près comme dans un déguisement burlesque on s'amuse quelquefois à lever le masque.

11 était nécessaire, pour des raisons étrangères à l'art, que h forme de l'ancienne comédie fût abolie bientôt; mais son esprit, c'estr^-dire la fantaisie poétique et la gaieté, pouvait et devait lui survivre, et lui a survécu en effet dans les comédies de Shakespeare, dans le Hoi de Cocagne de Legrand, dans le Désespoir à Jocris$e, « ouvrage classique ! » s'écrie Schlegel dans sa douzième leçon, « ouvrage qui a conquis la palme de l'immortalité >. De Ménandre, Térence et Plante Schlegel fait peu de cas, parce que chez les auteurs comiques de cette école la forme de la compo-

sition est sérieuse ; tout y est régulièrement ordonné et dirigé avec efifort vers un but. L'unité d'impression est le grand souci de ces poètes : de peur de Taflaiblir ou de la troubler, ila évitent soigneu* sèment tout ce qui pourrait distraire les spectateurs en les égayant hors de propos ; ils n'admettent les saillies de la verve comique que dans la mesure où elles concourent à l'effet principal. Et le sérieux n'est pas seulement dans la contexture des poèmes, où tout se lie, où tout se tient comme les scènes d*une tragédie : il est dans l'esprit de ces pièces, qui s'appellent pourtant des comédies et qui ne sont que des moralités lourdes ou des drames gonflés de pathétique. Quant au prosaïsme, il est partout : dans l'imitation de la vie réelle, dans le but instructif que se propose le poète, dans le dénouement de ces œuvres graves et raison* nables qui se terminent régulièrement par un mariage. En les lisant, on croit entendre Euripide s'écrier, dans les Grenouilles d'Aristophane :

Grâce à moi, grâce à la logique

De mes drames judicieux,

Kl surtout à l'esprit pratique

De mes héros sentencieux,

Le bourgeois plus moral, plus saj^

Apprend à mener sa maison.

Car il rencontre â chaque pa(|fe

Des maximes pour sa raison

Et des conseils pour son méi\a|;e !

Arrivons à Molière. — Il y a dans son théâtre des scènes pleines de folie poétique et de gaieté, et que Schlegel, conséquent avec ses doctrines, fait profession d'admirisr beaucoup; telles Sont : bs ballets du Malade imaginaire; les coups de bâton que les archers donnent à Polichinelle; les coups de plat de sabre que les Turcs distribuent en cadence à M. Jourdain ; la danse des dervis : Daray darabastonara,.. « Mamamouchi, vousdis-je, jesuis niamamouchi ; i> M. do Pourceaiignac poursuivi par des apothicaires armés des outils de leur profession ; ou bien encore cette petite scène de la Princesse d'Élide où Moron caresse un ours :

« Ah! monsieur l'ours, je suis votre serviteur de tout mon Cœur; de grâce, éparj» nez-moi 1 je vous assure que je ne vaux ien du tout à manger, je n'ai (juo la peau et les os et je vois de

356 MOLIËKE, SHAKESPKAKE ET LA CRITIQUE ALLEMANDE.

certaines gens là-bas qui feraient bien mieux votre affaire. Khi eh! ehl monseigneur, tout doux, s'il vous plaît. Là, là, là, là. Ah! monseigneur, que votre altesse est bien faite! elle a tout à fait Fair galant et la taille la plus mignonne du monde. Ah! beau poil! belle tétel beaux yeux brillants et bien fendus! ah! beau petit nez! belle petite bouche! petites quenottes jolies! ah! belle gorge! belles petites menottes ! petits ongles bienfaits !... i

Voilà, selon Schlogel, les endroits magistraux de Molière. L'auteur du Médecin malgré lui excelle, quand il veut, dans cette gaieté inolTensivc, dans ces douces et poétiques foli<^ qui ne font de mal à personne; il connaît le grand art des intermèdes, ces interruptions si éminemment comiques dans la suite naturelle des scènes et des actes, surtout quand elles n'ont aucun rapport avec le sujet de la pièce ; il dit |«ïrfois de pures bêtises : par exemple, quand le docteur Pancrace prie Sganarelle de passer de l'autre côté, « car celle oreille-ci est destinée pour les langues scientifiques et clrangôrcs, et l'autre est i)our la vulgaire et la maternelle»; quand 1 Clilandro, pour savoir si Lurinde est malade, tàtc le pouls à son })ère, ce sont là. Dieu nuwci ! de vraies gaietés comiques cl nullement- dlBS traits de caraclèrc. Nous avons entendu dire à M. Guizbt que Schlegol, dans ses conversations, professait une admiration particulière pour les Fourberies de Scapin.

Malhcureusem^mt, Molière a écrit le Misanthrope et le Tortuffe, sans parler de VAvarey des Femmes savantes et de tanl d'aulics erreurs d'un homme ((ui n'était pas sans génie romiqu»». Le Tartuffe est une assez belle satire en forme de drame; mais, à quelques scènes près, ce n'est point une comédie. Sauf la gaiol'' oblij^ée de la soubrette, tous les personnages sont sérieux, la mère et le fils par leur bigoterie, le reste de la famille par sa haine pour l'imposteur, et h», boau-frère par ses sermons, oi'iil prêche avec tant d'onction que les dévots de cœur ne doivent

Jamais contre un pécliciir avoir d'acharncmont, Mais altadicr leur haine au prcliô seulement.

Quant à Tartuife lui-mAnu», le théâtre tout entier n'a point de personnage moins gai (|ue ce scélérat, qui fait passer le pauvre Orgon par « une alarme si chaude », que le dénoueinonl

de cette prétendue comédie allait être tragique, si Molière ne se fût avisé à temps que Louis XIV était « un prince ennemi de la fraude ». Après le discours inopiné du messager royal, on conçoit l'allégresse de toute la famille, le soulagement du public et notre reconnaissance pour le poète qui, par un coup de son art, vient de nous délivrer de la terreur et de la pitié tragiques et de sauver la comédie. Mais nous comptions sans le beaufrère, qui nous interdit toute joie profane et nous ramène à des sentiments sérieux par cette exhortation finale, tout à fait édifiante :

. . .Souhaitez que son cœur, en ce jour, Au sein de la vertu fasse un heureux retour, Qu'il corrige sa vie en détestant son vice Et puisse du grand prince adoucir la justice.

Le crime puni, cela est tragique ; mais le crime repentant, cela s'éloigne encore davantage de la gaieté et de la comédie. En sorte que le Tartuffe est une satire entremêlée de sermons et terminée comme un drame moral, à laquelle l'auteur a eu soin d'ajouter un personnage superflu, Dorine, pour avoir au moins un rôle gai et ne pas faire mentir entièrement le titre de comédie qu'il a donné à son œuvre.

El le Misanthrope ? Soyons sérieux ; on n'assiste pas à la représentation de cette pièce pour s'amuser :

Ah ! ne plaisantez pas, il n'est pas temps de rire !

nous dit Alceste d'un ton courroucé, et s'il nous arrive de nous dérider à la scène comique de Dubois ou à la plaisante description du (c grand flandrin de vicomte » qui, a trois quarts d'heure durant, crache dans un puits pour faire des ronds, » le drame étonné et indigné s'écrie, par l'organe de son principal personnage :

Par la sambleu, messieurs, je ne croyais pas être Si plaisant que je suis!...

Tel est le jugement de Guillaume Schlegel sur Molière, ou, plus exactement (car je laisse de côté, pour l'heure, mainte critique de détail plus ou moins curieuse), la partie de ce jugement qui est en relation directe avec sa théorie du comique.

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Il me reste à faire connaître aux lecteurs de cet exposé le Roi de Cocagne de Legrand, poète français? (1673-1728), Théritier d'Aristophane en France, comme Shakespeare est son héritier eo Angleterre, le seul écrivain de notre prosaïque nation qui ait vraiment réalisé Tidéal de la comédie. Schlegel a malheareu-^ sèment omis de donner à ses auditeurs de 1808 l'analyse du chefd'œuvre; je comblerai cette lacune, mais le critique allemand fera seul le commentaire.

La pièce est précédée d'un prologue. Legrand en personne, sous le nom de Geniot, s'eflTorçant d'escalader le Parnasse, ren* contre Thalie, qui cherche précisément un poète. Elle vient de rebuter Plaisantinet, parce qu'il aime la gaillardise et qu'il ne sait pas faire rire sans choquer l'honnêteté. Geniot lui propose son sujet, le Roi de Cocagne. Thalie en est charmée, et l'auteur, impatient du dieu qui l'agite : Allons, s'écrie-t^il,

Allons, Muse, il est temps! Ne m'abandonnez pas! Déjà vous m*inspircz du badin, du folâtre, Du bouffon.

Ce petit prologue est, sans doute, peu de chose ; mais « il ne faut pas qu'un prologue ait trop d'importance ». Shakespeare est tombé dans le défaut qu'a su éviter Legrand : « dans Taming ofthe Shrew, le prologue est plus remarquable que la pièce même ».

Philandre, chevalier errant, Zacorin, son valet, et Lucclle, infante de Trébizonde, sont transportes dans le pays de Cocajine par la puissance de l'enchanteur Alquif. Bombance, ministre du roi, les accueille avec bonté au nom de son maître et leur fait une description merveilleuse de l*empire :

Quartd on veut s'habiller, on va dans les forêts. Où l'on trouve à choisir des vêtements tout prêts. Vout-on manger? Les mets sont épars dans nos plaines, Les vins les plus exquis coulent de nos fontaines; Les fruits naissent confits dans toutes les saisons; Les chevaux tout sellés entrent dans les maisons; Le pigeonneau farci, l'alouette rôtie, Nous tombent ici-bas du ciel, comme la pluie.

a Si les critiques français ne se montraient pas indifférents ou même contraires à tous les élans de la véritable imagination, ils

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ne dédaigneraient pas une petite pièce dont l'exéctltion est aussi soignée que celle d'une comédie régulière, par cette seule raison que le merveilleux y joue un grand rôle et y occupe la première place. L'esprit fantastique est rare en France, et Legrand n'a dû qu'à son génie l'idée d'un genre absolument neuf ; car il est probable qu'il ne connaissait pas le théâtre comique des Grecs. i>

Dès la seconde scène, le théâtre change, et l'on voit s'élever le palais du roi ; les colonnes en sont de suore d'orge et les ornements, de fruits confits.

< Les critiques français affectent de mépriser les changements de décoration. Au milieu d'un peuple léger, ils ont pris le poste d'honneur de la pédanterie ; pour qu'un ouvrage leur inspire de l'estime, il faut qu'il porte l'empreinte d'une difficulté péniblement vaincue ; ils confondent la légèreté aimable, qui n'a rien de contraire à la profondeur de l'art, avec cette autre espèce de légèreté qui est un défaut du caractère et de l'esprit. >

Au moment où les étrangers se disposent, en dépit du déses* poir de Bombance, à manger le palais, le roi s'avance au bruit de la symphonie :

Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici.

Bombance, demeure*, ci Vous, Ripaille, aùiàl.

Cet empire envié par le reste du -monde,

Ce pouvoir qui s'étend une lieue à la ronde,

N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit

Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit.

Je ne suis pas heureux tant que vous pourrie» croire;

Quel diable de plaisir! toujours manger et boire!

Dans la profusion le goût se ralentit;

11 n'est, mes chers amis, viande (jue d'appétit.

Je suis donc résolu, si vous le trouvez bon,

De laisser pour un temps le trône à l'abandon...

Le trône, cependant, est une belle place :

Qui la quitte, la perd. Que faut-il que je faase?

Je m'en rapporte à vous, et par votre moyen

Je veux être empereur ou simple citoyen.

« Folie aimable et pleine de sens ! La parodie des vers tragiques est un des meilleurs motifs de la comédie. » — Toute celte scène est excellente. Je regrette seulement que Bombance Use au roi :

Si le trop de santé vous cause des di^dains, Souffrez dans vos États deux ou trois médecins : Ils vous la détruiront, je me le persuade.

L'influence de Molière est sensible ici ; mais elle est rare partout ailleurs, et à part un ou deux traits mordants de la même nature, une gaieté douce règne dans ce petit poème exempt de fiel et parfaitement inofi'ensif,

Cependant le roi tombe amoureux de Lucelle, et Philandreesl mis en prison. Cet embarrns du héros de la comédie n'est point pénible pour le spectateur, comme celui d'Orgon,victime des machinations de Tartufi'e. Pourquoi? parce que le poète a eu bien soin de ne nous intéresser à aucun des personnages de sa pièce, et que dans le monde purement idéal où il les a placés nous savons qu'ils ne manqueront jamais d'expédients pour se tirer d'afi'aire. En effet, le sage Alquif possède une bague fée, qui a la propriété de rendre fou l'imprudent qui la met à son doigt. Zacorin, devenu échanson, cherche un moyen de la substituer à l'anneau royaj. 11 présente au roi un bassin avant son repas.

ZACORIN.

Sire...

LE ROI

Qun voulez-vous? tous ces apprôts sont vains.

ZACORIN.

Quoi?...

LE ROI

Je viens là-dedans de me laver les mains.

ZACORIN.

Et ne voulez-vous pas Ins laver davantage?

LE ROI

Et par quelle raison les laver, dis?

ZACORIN (bas).

J'enrage.

(Haut.)

Sire, dans nos climats, la coutume des rois

Est de laver leurs mains toujours deux ou trois fois.

De guerre lasse, il imagine de répandre, comme par mégardc, un encrier sur la main du roi. Le roi quitte son diamant pour se laver, et quand il a fini Zacorin lui présente à la place la

bague enchantée. Mais l'infortuné prince ne Papas plus tôt mise à son doigt que la tête lui tourne... il ne sait plus ce qu'il dit ni ce qu'il fait. Il chasse Lucellc de sa présence en raccablantd'injures ; il donne l'ordre d'élargir Philandre, et entre autres extravagances du meilleur comique il s'écrie :

Gardes !

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