Rambert, Corneille^ Racine et Molière
nuMy Deas sanctus, est ne oratio latinas? Etiam oui, quare pourquoi, quia substantivo et adjectivum concordat in generi, nnmerum et casus.
Il y a toute une grande comédie de Shakespeare conforme d'un bout à l'autre à la théorie de Hegel, et je ne lui en fais pas mon compliment : c'est Peines d'amour perdues. Le roi de Navarre et trois seigneurs de sa suite font vœu, on ne sait pourquoi, de consacrer trois années à l'étude, de ne point voir de femme durant tout ce temps, de ne dormir que trois heures par nuit, de jeûner complètement un jour par semaine et de ne manger qu'un plat les autres jours. Il est manifeste que ce serment n'est pas sérieux, et dès le début de la comédie les quatre partenaires se trouvent placés dans des conditions telles, qu'ils sont obligés par la force des choses de le violer partiellement. A dater de cet in- . stant, la situation a entièrement perdu le peu d'intérêt qu'elle pouvait avoir. Ils ne tardent pas à se parjurer tout à fait et à se moquer ouvertement de leurs vœux : « Considérons ce que nous avons juré : jeûner, étudier, et ne pas voir de femme! Autant d'attentats notoires contre la royauté de la jeunesse. Dites-moi, pouvons-nous jeûner? Nos estomacs sont trop jeunes, et l'abstinence engendre les maladies. En jurant d'étudier, chacun de nous a abjuré le vrai livre... Les femmes sont les livres et les académies... L'amour enseigné par les yeux d'une femme se répand, rapide comme la pensée, dans chacune de nos facultés; à toutes nos forces il donne une force double en surexcitant leur action et leur pouvoir, etc., etc. » Cette tirade, quoique d'une longueur excessive, est juste et spirituelle; mais l'absence de tout sérieux, de toute naïveté dans les rôles, est évidemment la cause principale de l'insipidité de Peines d'amour perdues en tant que comédie.
Falstaff est un autre exemple, et le plus intéressant qu'on puisse produire, d'un personnage comique qui ne se prend pas au sérieux, s'associe au rire qu'il excite et se moque de lui-même. « Que voulez-vous ? dit ce bon vivant, c'est ma vocation ; et ce n'est pas péché pour un hommequede suivre sa vocation. Si, dansl'état d'innocence, Adam a failli, que peut donc faire le pauvre John Falstaff dans ce siècle corrompu? Vous voyez bien qu'il y a plus de chair chez moi que dans un autre, partant plus de fragilité. »
t Me voici, moi, dit-il encore, le plus vieux et le plus gros des honnêtes gens qui en Angleterre aient échappé à la potence! » Je me contente ici d'indiquer ce trait du caractère de Falstafif; pour peu que j'insistasse à présent sur ce point, je toucherais à une question réservée, et que je désire garder intacte à cause de son importance : la question du genre d'esprit nommé humour et de la littérature humoristique. Hegel, dans la page citée tout à rheure, a confondu, je crois, deux choses très différentes : l'humour et le comique proprement dit.
La théorie hégélienne de la comédie ressemble beaucoup au fond à celle de Guillaume Schlegel. Elles aboutissent toutes deux à cette même conclusion absurde, mais logique, que le prix de l'art appartient à des farces telles que le Roi de Cocagne^ VŒU crevé, etc., et que le théâtre des Folies-Dramatiques est au-dessus de celui de la Comédie-Française ! Qui se serait attendu à tant de légèreté de la part des doctes professeurs allemands? J'airae bien VŒU crevé dans son genre, et je serais fâché que ce genre n'existât point; seulement je ne crois pas qu'il y ait des raisons scientifiques de penser que cette pièce réalise mieux que te Misanthrope l'idéal de la comédie : c'est ce que je me propose de montrer dans le chapitre qui va suivre.
CHÏTIQUE Ï)U PQGMATISME EN LITTÉRATURE.
Ux Critique de V Ecole des (émanes de Molière et la Critique du jugement de Kant. — L'ancien et le nouveau dogmatisme. — Critique de l'idée à priori ou rationnelle de la comédie. — Critique de l'idée du beau. — Critique de l'idée à posteriori ou empirique de }a congédie, ^-^ Critique de l'idée de la poésie. — Vanité de la méthode dogmatique.
Nous venons de voir comment on prouve, en vertu de certains principes généraux dogmatiquement formulés d'avance, que Molière est un assez méchant poète comique, tandis qu'Aristophane et Shakespeare sont les vrais maîtres dans l'art de la comédie. On pourrait, par le même procédé, prouver tout aussi pertinemment le contraire et réfuter ainsi d'une façon indirecte les paradoxes de Técole allemande. Mais ce n'est pas ce que je me propose de faire. J'aime mieux entreprendre franchement la critique du dogmatisme en littérature, et montrer que dans les jugements de l'ordre esthétique rien ne relève de la science et tout dépend du goût.
Ce n'est pas une petite satisfaction, pour celui qui veut faire eet utile travail, de sentir qu'il a pour lui Shakespeare et Molière. Nous avons vu dans la première partie de cet ouvrage quelle indiflRSrence superbe Shakespeare professait à l'égard de toutes les doctrines littéraires. Le grand esprit de Molière pensait de même sur 06 point*. Tous ses principes de critique sont résumés dans fe dialogue suivant de Dorante et d'Uranie, les deux personnages sensés et sérieux de la petite comédie intitulée la Critique de ^Kcole des femmes.
« Dorante. — Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes
les règles n'est pas de plaire, et si une pièce de théâtre qui a attrapé son but n'a pas suivi un bon chemin. Veut-on que tout un public s'abuse sur ces sortes de choses, et que chacun ne soit pas juge du plaisir qu'il y prend ?
Uranie. — J'ai remarqué une chose de ces messieurs-là : c'est que ceux qui parlent le plus des règles, et qui les savent mieux que les autres, font des comédies que personne ne trouve belles.
Dorante. — Et c'est ce qui marque. Madame, comme on doit s'arrêter peu à leurs disputes embarrassées. Car enfin, si les pièces qui sont selon les règles ne plaisent pas et que celles qui plaisent ne soient pas selon les règles, il faudrait de nécessité que les règles eussent été mal faites. Moquons-nous donc de celle chicane où ils veulent assujettir le goût du public, et ne consultons dans une comédie que l'effet qu'elle fait sur nous. Laissonsnous aller de bonne foi aux choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de raisonnements pour nous empêcher d'ayoir du plaisir.
Uranie. — Pour moi, quand je vois une comédie, je regarde seulement si les choses me louchent ; et, lorsque je m'y suis bien divertie, je ne vais point demander si j'ai eu tort et si les règles d'Aristote me défendaient de rire.
Dorante. — C'est justement comme un homme qui aurait trouvé une sauce excellente, et qui voudrait examiner si elle est bonne sur les préceptes du Cuisinier français.
Uranie. — Il est vrai, et j'admire les raffinements de certaines gens sur des choses que nous devons sentir par nous-mêmes.
Dorante. — Vous avez raison. Madame, de les trouver étranges, tous ces raffinements mystérieux. Car enfin, s'ils ont lieu, nous voilà réduits à ne nous plus croire ; nos propres sens seront esclaves en toutes choses ; et jusqu'au manger et au boire, nous n'oserons plus trouver rien de bon sans le congé de messieurs les experts. »
Cette petite comédie de Molière est l'image la plus charmante et la plus vraie de la grande et éternelle comédie de la critique. On y voit un savant, M. Lysidas, qui dit exactement comme Guillaume Schlegel : « Ces sortes dcl^omédies ne sont pas proprement des comédies, d On y voit une femme d'esprit. Élise,
dont l'agréable ironie traduit bien l'impression que les éléganls sophismes de Schlegel ont dû faire sur l'esprit de plus d'un lecteur : « Mon Dieu ! que tout cela est dit élégamment ! J'aurais cru que cette pièce était bonne ; mais Madame a une éloquence si persuasive, elle tourne les choses d'une manière si agréable, qu'il faut être de son sentiment, malgré qu'on en ait. » Et n'estce pas Hegel que Dorante désigne lorsqu'il parle des personnes que le trop d'esprit gâte, qui voient mal les choses à force de lumières : a Dis-moi un peu, chevalier, demande le marquis, crois-tu que Lysandre ait de l'esprit ? -— Oui, sans doute, et beaucoup, » répond Dorante, et Uranie ajoute : « C'est une chose qu'on ne peut pas nier... — Demandez-lui ce qui lui semble de VÉcole des femmes : vous verrez qu'il vous dira qu'elle ne lui plaît pas. — Eh mon Dieu ! il y en a beaucoup* que le trop d'esprit gâte, qui voient mal les choses à force de lumières, jd
La fausse méthode contre laquelle Molière prolestait par la bouche de Dorante est généralement abandonnée aujourd'hui ; un autre abus lui a succédé. Mais l'argumentation de Dorante reste éternellement bonne et prévaudra toujours contre tous les dogmatismes.
Le dogmatisme littéraire du xvii* siècle invoquait non la raison, mais l'autorité, l'autorité d'Aristote d'abord et des autres anciens ; puis, chose bizarre, celle des Pères de l'Église, d'Heinsius, dé Grotius et de tous les savants de quelque renom qui avaient pu glisser dans leurs énormes in-folio une pensée relative à la poésie. En ce temps-là, prouver une proposition quelconque sur l'art, c'était purement et simplement citer une autorité à Tappui ; le moi preuve n'avait pas d'autre sens dans la langue de la critique au xvii' siècle. Boileau s'étonne, dans la troisième préface de ses œuvres, que l'on ose combattre les règles de son Art poétique^ après qu'il a déclaré que c'était une traduction de celui d'Horace. Racine avait trop d'esprit pour s'engager loin dans cette voie ; cependant, lorsqu'une de ses tragédies avait réussi, il expliquait très bien son succès par les règles : « Je ne suis point étonné, écrit-il dans la préface de Phèdre, que ce caractère ait eu un succès si heureux du temps d'Euripide, et qu'il ait encore si bien réussi dans notre siècle, puisqu'il a toutes les
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^70 MOLIÈRE, SHAKESPEARE ET U tlhlTlQUË ALLEMANDE.
qualités qU'Aristole dematide dans le héros de là tragédie. > El dans la préface de Bérénice : <l Je conjure mes critiques d'avoir assez bonne opihion d'eux-mêmes pour ne pas croire qu'une pièce qui les touche et qui leur donhe du plaisir puisse être absolument contre les règles. » Molière poussait plus loin lé scel)tidsme, pas aussi loin pourtant qu'on pourrait le croire. D n'allait pas jusqu'à prétendre que les fameuses règles pussent être fausses ; il soutenait seulement que la connaissance n'en était point utile, si ce n'est pour fermer la bouche aux pédants : « Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles, doilt vous eittbarrassez les ignorants et nous étourdissez tous les jours! Il semble, à vous ouïr parler, que ces règles de l'art soient les pla« grands mystères du monde ; et cependant ee ne sont qiiô quelques observations aisées que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on prend à ces sortes de poèmes ; et le même bon sens qui a fait autrefois ces observations les fait aisément tous les jours, sans le secours d'Horace et d'Aristote. » Quand Lysidas dit à Dorante : « Enfin, Monsieur, toute votre raison, c*est que V École des femmes a plu ; et vous ne vous souciez point qu'elle soit dans les règles, pourvu... — Tout beau ! M. Lysidas, interrompt Dorante avec feu, je ne vous accorde pas cela. Je dis bien que le grand art est de plaire, et que, cette comédie ayant plu à ceux pour qui elle est faite, je trouve que c'est assez pour elle et qu'elle doit peu se soucier du reste. Mais, avec cela, je soutiens qu'elle ne pèche contre aucune des règles dont v(m parlez. Je les ai lues, Dieu merci, autant qu'un autre, et je ferais voir aisément que peut-être n'avons-nous point de pièce au théâtre plus régulière que celle-là. » Dorante prend contre le marquis la défense des jugements du parterre, « parla raison qu'entre ceux qui le composent il y en a plusieurs qui sont capables de jager d'une pièce selon les règles^ et que les autres en jugent par la bonne façon d'en juger, qui est de se laisser prendre aux choses, et de n'avoir ni prévention aveugle, ni complaisance affectée, ni délicatesse ridicule. » Mais rien n'égale, en matière d'autorité et de règles, la naïveté du grand Corneille. Il repousse avec indignation le système de défense adopté par les plus zélés partisans du Cid : (L Ils se sont imaginé avoir pleinement satisfait à toutes les objections,quand ils ont soutenu qu'il importait peu que le Cid f&t
ChltlQUÈ fit DOGMATISME EN LiTTÉftATURÉ. 371
ueiotl lès règles d'AHstote> et qu'Aristote en avait fait potif son siècle et pour des GfetiS, et non pour lé ttôtre et pouf des Français. Cette ferrëUr fi'esl pâS moitlâ injUrieUise à Aristote qu'à moi. Certes je S6t»â!8 lô premier qui t^ondauiuetais le Cid, s'il péchait contre les
grandes et soUveralneâ maximeg que tious tenons de ce philosophe. ^ Dans le même écrit, la préface du Cid, Corneille ap-^ pelle la poétique d' Aristote un traité dMn. Par une subtilité qui éiatt bien dans la nature de son génie, ce naïf grand homme stvait besoin de trouver dans les anciens des exemples et des règles pour faire autrement que les anciens, et 11 voulait leur rester soumis eu lèur désobéissant. Voici comment 11 justifie l*une de
ses pièces, Dùn Santhe, d*èlre sans modèle dans l'antiquité : t L*àmour de là nouveauté était l'humeur des Grecs dès le temps d'Esehyle,et, si je ne me trompe, c'était aussi colle des Romains,
Ned mittÎMttin merbere â§ëU8j v&6iigia gi^ca Ausi deserere.
Ainsi, j*âl du moins des exemples d'avoir entrepris une chose qui
ii*eû a point. »
L^hlstoire des erreurs de l'esprit humain n*offre pas de page plus curieuse que cette longue aberration de tout le monde au sujet d^Arlstôte et de sa Poétique. Aristote n'avait pu faire et sàûs doute n*avaît voulu faire que la poétique des Grecs, et des CîPécs de son temps. C'est à peine si, par le regard divinateur du génie, il pouvait entrevoir une bien faible partie du développement futur de la poésie en Grèce , sans qu*il pût aucunement prétendre à lui imposer à l*avance des lois ; quant à la marche de l*art à travers les âges, elle était tout à fait hors de ses conjectures comme de sa juridiction. Cependant le monde entier a pris les informations de sa Poétique sur les poètes qui l'avaient précédé pour autant d'arrêts définitifs réglant la forme de toute la poésie à venir, et ce document d'histoire a conservé jusqu'au Xviii* siècle l*aUtorité d*un code dans la république des lettres. Lessing, grand polémiste, critique de beaucoup de sensibilité et de talent, mais trop étroitement absorbé par les questions de métier et de main d'œuvre pour ne pas mériter, à mon seris, presque autant que Schlegel, le reproche fait à celui-ci par dœthe de ne jamais Voir dans les ouvrages dramatiques que le.
squelette de la fable et son arrangement extérieur, — Lessing gardait encore dans son intégrité le culte d'Aristote. « Je n'hésite pas à déclarer, écrit-il vers la fin de sa Dramaturgie y dût-on se moquer de moi en ce siècle de lumière, que je tiens la Poétique d'Aristote pour aussi infaillible que les éléments d'Euclide. Les principes n'en sont ni moins vrais ni moins sûrs que ceux d'Euclide ; seulement ils sont moins faciles à saisir et par conséquent plus exposés à la chicane. Et particulièrement pour la tragédie, puisque le temps nous a fait la grâce de nous conserver à peu près toute la partie de la Poétique qui la concerne, je me fais fort de prouver victorieusement qu'elle ne saurait s'écarter d'un seul pas de la direction qu'Aristote lui a tracée sans s'éloigner d'autant de sa perfection. » Voilà l'ancien dogmatisme dans toute son âpreté et sa raideur. Notre siècle a enfin renversé l'idole, ou, pour mieux dire, il l'a laissée debout avec un intelligent respect, mais en la cataloguant à son numéro d'ordre dans la collection des antiques. L'ancien temple de la superstition est devenu un musée. Nous ne croyons plus qu'Aristote fût inspiré du ciel. Ses doctrines littéraires ont perdu pour nous leur autorité singulière et absolue; objet de curiosité érudite plutôt que d'indispensable étude, s'il nous plaît de nous en occuper nous les jugeons à la lumière de notre propre raison, et nous écrivons librement sur l'art sans nous inquiéter de ce que le Grec a pu dire : les théories de ce sage se trouvent-elles d'accord avec les nôtres, nous louons hautement la sagacité extraordinaire de son perçant génie ; sommes-nous d'un autre avis que cet ancien, nous trouvons celatoutnaturel, et celui que nos pères révéraient comme un oracle ou comme un dieu à cause de son antiquité, c'est à cause de son antiquité que nous l'excusons et lui pardonnons ses erreurs. L'opinion générale du xix' siècle sur la Poétique d'Aristote est assez fidèlement exprimée dans cette note de M. Cousin : « On ne peut dire le mal qu'a fait à la poésie nationale l'admiration dont se prirent les pédants d'autrefois, à la suitede ceux d'Espagne et d'Italie, pour cet ouvrage d'Aristote, assez médiocre en lui-même, sauf quelques parties qui tranchent fort sur tout le reste. Cette Poétique, qu'on a voulu imposer à l'Europe entière, n'est pas autre chose, en ce qui concerne le drame, que la pratique du théâtre grec, ou plutôt d'un bien petit nombre de pièces de ce théâtre,
'igée en théorie universelle : comme si une poésie éteinte depuis îux mille ans 'pouvait servir de type à la poésie d'une autre naan, et d'une nation chrétienne et moderne ! » Le principe d'autorité est ruiné aujourd'hui, ou ne se survit l'à peine à lui-même chez quelques rares revenants d'un autre je, et le dogmatisme nouveau ne prétend plus que l'excellence une comédie consiste dans sa conformité avec les règles posées ir les anciens ; il soutient à présent qu'une comédie est bonne Tsqu'elle est conforme à l'idéal delà comédie : en conséquence, détermine Vidéal de la comédie et montre que Molière n'est as comique, il définit Vidée de la poésie et fait voir que Molière 'est pas poète. Mais je crois que sa méthode, plus ambitieuse ue par le passé, n'est pas moins chimérique, et qu'il fait tou- >urs comme un homme qui voudrait vérifier si une sauce est onne d'après les préceptes du Cuisinier français, au lieu d'en lire l'essai sur son palais et sur sa langue. L'unique différence, 'est qu'autrefois le cuisinier français était un cuisinier grec, qui 'appelait Aristote, tandis que les pédants modernes composent ux-mèmes les recettes de leur cuisine idéale au fond des laboranres de l'Allemagne.
Les comparaisons de l'ordre culinaire sont naturelles et presue inévitables toutes les fois qu'on agite la question du goût sthétique. Le livre de cuisine auquel Dorante fait allusion dans a Critique de VÉcole des femmes était l'œuvre d'un sieur de la Garenne, écuyer de cuisine de M. le, marquis d'Uxelles; il ivait paini en 1651 à Paris sous ce titre : « Le Cuisinier français, enseignant la manière de bien apprêter et assaisonner toutes sortes de viandes grasses et maigres, légumes, pâtisseries et autres mets qui se servent tant sur les tables des grands que des particuliers, avec une introduction pour faire des confitures. » Le fondateur de la philosophie critique au xviii® siècle, Emmanuel Kant, dans sa Critique du Jugement, dit exactement comme Molière : « On peut bien m'énumérer tous les ingrédients qui entrent dans un certain mets et me rappeler que chacun d'eux Btt'est d'ailleurs agréable, en m'assurant de plus avec vérité qu'il titrés sain : je reste sourd à toutes ces raisons, je fais l'essai de ce mets sur ma langue et sur mon palais, et c'est d'après cela ®tnon d'après des principes universels que je porte mon Juge-
^70 MOLIÈRE, JSftAKESPËÂRE ET U tlhlTlQUE ALLEMANDE.
qualités qU'Aristole dematide dans le héros de là tragédie, i El dans la préface de Bérénice : e Je conjure mes critiques d'avoir assez bonne opinion d'eux-mêmes pour ne pas croire qu'une pièce qui les touche et qui leur donhe du plaisir puisse être absolument contre les régies. » Molière poussait plus loin lé scel)ticisme, pas aussi loin pourtant qu'on pourrait le croire. Il n'allait pas jusqu'à prétendre que les fameuses règles pussent être fausses ; il soutenait seulement que la connaissatice n'en était point utile, si ce n'est pour fermer la bouche aux pédante : « Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles, doilt voUs eiîlbarrassez les ignorants et nous étourdissez tous les jours! D semble, à vous ouïr parler, que ces règles de l'art soient lés pltis grands mystères du monde ; et cependant ee ne sont que quelques observations aisées que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on prend à ces sortes de poèmes ; et le même bon sens qui a fait autrefois ces observations les fait aisément tous les jours, sans le secours d'Horace et d'Aristote. » Quand Lysidas dit à Dorante : « Enfin, Monsieur, toute votre raison, c*est que V École des femmes a plu ; et vous ne vous souciez point qu'elle soit dans les règles, pourvu... — Tout beau ! M. Lysidas, interrompt Dorante avec feu, je ne vous accorde pas cela. Je dis bien que le grand art est de plaire, et que, cette comédie ayant plu à ceux pour qui elle est faite, je trouve que c'est assez pour elle et qu'elle doit peu se soucier du reste. Mais, avec cela, je soutiens qu'elle ne pèche contre aucune des règles dont vous parlez. Je les ai lues, Dieu merci, autant qu'un autre, et je ferais voir aisément que peut-être n'avons-nous point de pièce au théâtre plus régulière que celle-là. » Dorante prend contre le marquis la défense des jugements du parterre, « parla raison qu'entre ceux qui le composent il y en a plusieurs qui sont capables de juger d^une pièce selon les règles^ et que les autres en jugent par la bonne façon d'en juger, qui est de se laisser prendre aux choses, et de n'avoir ni prévention aveugle, ni complaisance affectée, ni délicatesse ridicule. » Mais rien n'égale, en matière d'autorité et de règles, la naïveté du grand Corneille. Il repousse avec indigna* tion le système de défense adopté par les plus zélés partisans du Cid : a Ils se sont imaginé avoir pleinement satisfait à toutes les objections,quand ils ont soutenu qu'il importait peu que le Cid f&t
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selon lès règles d'AHstote> êtqu'Aristoteén iavait fkitpotit-son siècle et pour dès GfëCi, et non p&jt lé ttôtrô ètpouf des Français. Cette ferréUr fi'esl pâS moitlâ injurieuse à Arislote qu'à moi. Certes je S6t»âts lô premier qui t^ondauiuerals le Cid, s'il péchait contre les grandes et soUvei*àlllèâ tnàximëS que tloUs tenons de ce philosophe. 1^ Dâûs le même écrit, la préface du Cid, Corneille appelle la poétique d'Aristote Uh traité dit)in. Par Utië subtilité qui était bien dsms la nature de son génie, ce naïf grand homme avait
besoin de trouver dans les anciens des exemples et des règles pour faire autrement que les anciens, et 11 voulait leur rester sottmîs eu leur désobéissant. Voici comment 11 justlfle l*une de
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qualités qti*Aristote dematide dans le héros de là tragédie. > El dans la préface de Bérénice : a Je conjure mes critiques d'avoir assez bonne opihion d'eux-mêmes pour ne pas croire qu'une pièce qui les touche et qui leur donhe du plaisir puisse êtreab-
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grandes et souveraines tnaximës que uous tenons de ce philosophe. » Dans le même écrit, la préface du Cid, Corneille appelle la poétique d'Arlstote un traité dit)in. Par Uttë subtilité qui élattbien dans la nature de son génie, ce naïf grand homme StVait
besoin de trouver dans les anciens des exemples et des règles pour faire autrement que les anciens, et il voulait leur rester soumis eu leur désobéissant. Voici comment 11 justifie l*une de
ses pièces, i)()nSancfte, d*èlre sans modèle dans Tantlquité: t L'amour de la nouveauté était rhumeur des Grecs dès le temps d'Esfthyle,et, si je ne me trompe, c*étalt aussi celle des Romains,
Neé mittiuttm merbere â§ëU8, v&6tigia gi'eaca Ausi deserere.
Ainsi, j*ai du moins des èîtômples d'avoir entrepris une chose qui
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m M0L1£RB, 69AIC&FEAIIE 9T 14 GHITIQIIE 4IAPUNDE.
objet capable d'eiiciter le rire ineiitiiiguible non seulamôBt des dieux, mais des hommes, Il faut donc, de toute nécansiié, que la comédie soit le contraire de Tode ; car, autrement, elle ne aérait le contraire de rien : ce qui apporterait une perturbation fftoheuse dans Testhétique, considérée comme science à priofi Of quels sont les principaux caractères de Tode? Il y en a trois: la personnalité du poète s'y révèle; l'enthousiasme remporte dans un monde imaginaire ; son style est métaphorique. Les caractères de la comédie sont donc : V i'impersonnalité (Fauteup doit disparaître derrière ses personnages) ; ^° la peinture de la réalité; 3* un style naturel. Donc Molière est le plus grand poète comique. -^ Ce syllogisme ne Taudrait qi plus ni moins que ceux de Sc^lee gel et de JeanrPaul.
En fait, ni Scblegel, ni Je^n-Paul, ni Hegel Iqi^^iôme, ni m-^ pun philosophe que je saplie, n'a eqcore déQpi la ^oiqédia à piiùri. Deipandons-nous maintenant si une telle défîiiitiqp est possible, et posons la question dans les termes qui sont las seqhi raisonnables : peut-il y avoir une notion de la comédie, opptenmtt quelque chose de plus que ce que donna l'analyse des qanvf es, contenant une idée qui ne soit pas dans la réalité, contenant un élément à priori? Si la connaissance étendue et approfondie du théâtre comique nous suggère nne idée telle du comique parfait, qn'elle puisse nous servir de critérium unique, absolu, pour juger et pouf classer toutes les œnvres, cette idée, quelles que lOient les conditions empiriques de sa formation, renferme une part d'à priori, j'entends le principe même de nos jugements et de notre classiûcation. Mais je dis qu'une telle idée n^est qu'une chimère, et bien loin d^accorder que nous puissions avoir la potion d'un comique plus parfait que celui de Molière, d'Aris? tophape et de Shakespeare, je soutiens que nous n'avons pas même l'intuition de l'idéal d'une seule de leurs comédies.
La France compte un grand nombre de philosophes qu'on appelle spiritualistes et qui, pour la magnificonco et l'antiquité d'une doctrine qui remonte à Plalon, sont naïvement persuadés d'une chose véritablement fantastique. Au spectacle ou à la lecture d'un chef-d'œuvre, prétendent-ils, Timagede quelque chose de plus parfait surgit dans notre esprit; nous comparons la réar
lité à ce Tpodèle divin, et noq^ avons trouyé le principe de l^ entique littéraire. I^'^nalyse dissipe cette illnsion.
Prenons le Tq^rtuffe. Cette pièce, il faut le reconnaître, nous parait imparfaite. Le dénouement en est artificiel; plusieurs critiques, sans être allemands, trouvent même qu'il est bien sérieux, et que le personnage qui le rend nécessaire est un pew trop terrible et un peu trop odieux pour être franchement cQwxi^ que. Qu'est-ce donc dan« leur idée que le Tartuffe parfait? Un Tartuffe qui ne nous ferait point passer par une alarme si chaude. Rien de plus ; leur intuition de l'idéal se réduit à cette correction toute négative.
Le Misanthrope ?iussi est imparfait. Il ^ deux ou trois vers, guelquegruns disent quatre, mal écrits. Cela devait être ! s'écrient UQsi philosophes spiritualistes, la perfection n'est pas de ce monde I II est vrai, elle habite le monde intelligible, Mais qu'estr. ca que le Misanthrope idéal? Tout simplement le Misan-^ thrope réel, moins ces trois ou quatre vers mal écrits. Quelques raffinés ajoutent, il est vrai ; Molière, ce moraliste, n'est pas assest gai pour être comique; la raison et la satire des mœurs prévalent trop sur l'imagination dans son théâtre; on n'egt poète et poète comique que lorsque la Muse est en délire et tient un thyrse à la main. A la bonne heure I Voilà une idée po-s sitive de la perfection; mais est-elle à priori ?. Aristophane sait bien que non, et son ombre se moque des théoriciens allemands.
f Voua me faites, leur dit-elle tout bas, bien de l'honneur. L'idéal que vous avez extrait de mes œuvres est plus pur et plus parfait que mes œuvres mêmes ; car voici comment vous l'avez formé : vous avez retranché de mon théâtre deux choses, les allusions personnelles et les indécences. Vous n'avesç rien pu ajouter au tableau que j'ai fait de main de maître; mais vous avez eu soin d'en effacer quelques taches qui le déparaient. En sorte que l'archétype et le prototype de la comédie dans vos doctes traités, le modèle éternel et universel des poètes comiques à tra^ vers les peuples et les âges, c'est mon théâtre -^ moins les indécences et les allusions personnelles. Encore une fois, vousme faites beaucoup d'honneur; mais rendez-moi ce qui m'appartient. >
Pendant que l'ombre d'Aristophane murmure ces choses à roreille des critiques d'outre-Rhin, ceux de la patrie de Molière
disent en chœur : Aristophane, ce rieur, n'est pas assez moraliste pour être comique ; l'imagination, dans son théâtre, prévaut trop sur la satire des mœurs et sur la raison ; on n'est poète et poète comique que lorsque la Muse se fait psychologue et porte son flambeau jusqu'au fond du cœur humain. A la bonne heure encore ! Voilà une idée positive, et non plus seulement négative, du comique parfait. Mais que les critiques français ne s'avisent pas de dire qu'elle est à priori^ de peur que l'ombre de Molière ne vienne aussi se moquer d'eux.
Les pièces de Molière nous font penser à celles d'Aristophane ou de Shakespeare, qui sont différentes; et les pièces deRegnard, de Destouches, de Brueys, de Dancourt, deLemercier, de Piron, d'Etienne, nous font penser à celles de Molière, qui sont plus parfaites. -Les comédies d'un maître nous remettent en mémoire celles d'un autre maître, et les comédies d'une école celles de son chef. Nous pouvons établir une hiérarchie entre les diverses imitations d'un même modèle, parce que nous avons une commune mesure pour les comparer ; mais nous ne pouvons point établir de hiérarchie entre deux modèles, parce que nous n'imaginons pas d'exemplaire idéal supérieur à l'un et à l'autre. Il est vrai que nous pouvons découvrir des défauts dans l'un et dans l'autre; mais il ne faut pas confondre la faculté d'apercevoir des taches au soleil avec celle de concevoir un soleil plus beau.
Je conclus que nos idées à priori de la perfection sont purement négatives, et que nos idées positives de la perfection sont purement empiriques.
Faisons toutefois cette réserve, qu'il ne s'agit que de nos idées à nous, humbles critiques. Car il est raisonnable de supposer dans le génie des grands poètes originaux dos images idéales de leurs œuvres et des idées plus ou moins obscures, mais positives et à priori de la perfection, comparables à ces idées créatrices que la métaphysique platonicienne faisait résider dans l'intelligence divine. S'il existe un critique capable de concevoir avec clarté un idéal positivement supérieur aux œuvres de l'art, ce critique-là a du génie, mais un génie analogue à celui des poètes. Nous avons vu un rare et magnifique exemple de cette application du génie poétique à l'analyse littéraire dans la théorie hégélienne du choôur antique. Cette théorie, supérieure à la pratique
d'Eschyle et de Sophocle, est rœiivre d'une imagination hors ligne ; ^c'est une création idéale, et c'est en ce sens glorieux qu'elle n'est point vraie. Les grands métaphysiciens sont des poètes, et Hegel, en croyant écrire l'histoire de l'art, en a fait l'épopée.
Poursuivons notre œuvre de destruction. Lors même que la critique pourrait avoir une idée à priori et positive du comique parfait, elle n'aurait pas encore trouvé la pierre philosophale, j'entends un principe unique et absolu. Car une comédie pourrail être parfaite selon la définition sans être belle, ou belle sans être parfaite. Nous avons cité d'Uranie, dans la Critique de VÉcole des femmeSj une remarque bien fine et bien juste : « J'ai remarqué une chose, disait cette femme d'esprit, c'est que ceux qui parlent le plus des règles et qui les savent mieux que les autres font des comédies que personne ne trouve belles. » S'il fallait accepter les oracles de Guillaume Schlegel et sa définition du comique, force nous serait bien de convenir que le Roi de Cocagne est plus parfait que le Misanthrope; mais le Roi de Cocagne n'en resterait pas moins une platitude, et le Misanthrope une merveille. Nous dirions bien : Rien ne manque à Vénus, ni les lys, ni les roses; rien ne manque au Roi de Cocagne y ni la folie, ni la bêtise, ni le mélange exquis de tous les éléments du comique. Mais s'il lui manque ce charme secret dont Vœil est enchanté^ nous ne saurions nous empêcher d'aimer davantage, d'admirer davantage une pièce moins comique, moins folle et moins bête, mais plus belle.
La perfection d'une chose, c'est son harmonie intérieure, l'accord des moyens qui concourent à sa fin, l'union des qualités qui conviennent à son idée. Mais la beauté est essentiellement un charme secret, un je ne sais quoi. Nous ne pouvons ni la nier, ni la définir. Semblable à ces déesses d'Homère et de Virgile qui apparaissaient aux mortels, elle enchante nos yeux, subjugue nos cœurs; mais si nous voulons la saisir, nous embrassons une nuée :
Ter frustra comprensa manus cffugit imago, Par levibus venlis volucrique simillima somno.
Kant dit dans son langage exact et sévère : « La finalité objec
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lîve interne ou la perfection se râppi*och6 du prédicat de là beauté, et c'est pourquoi de célèbres philosophes Poût regardée Comme identique avec la beauté, en y ajotltaiit cette Condition, que l'esprit n*en eût qu'une coilCeptiotl conFUse..» Mais c'est tttic erreur de croire qu'entre le concept du beau et celui du pdt*foit il n'y ait qu'une différence logique, c'est-à-dire que l'un soit CotiRls et l'auti^e clair... La diffei^encfe est spécifique... Uii jugement dé goût ne nous donne aucune coniialsisatice de fedîl tJbjôl, pas même une connaissance confuse... Lemotîf dujugêtaôlitqiie nous portons sur le beau ne peut jamais être un concept, ni pair Conséquent le concept d'une fin déterminée... PoUf décldéfiS une chose est belle ou ne l'est pas, noUâ n'en rappdrtdtiis paih représentation à son objet au moyen de l'entendement et êû Wife d'Une connaissance, mais au sujet et att sentiment du plaisir ou de la peine, au moyen de l*imaglnation. Notre jugement n^cfl t)as logique, mais esthétique, c'est-à-dire qUe le principe qui le détermine est purement subjectif. »
Ne disons donc pas que nouè comparons les cheffe-d'CBuvre de Molière à une certaine idée du beau qui existe dans notre esprit; car cette hypothèse est fausse et ce langage incorrect. Il est cofltradictoire de poser comme terme d'une comparaison une idée aussi indéterminée, dans l'esprit du commun des hommes, que Celle de la beauté ; quant aux philosophes qui l'ont définie, il faut les plaindre, si le fantôme de leur formule abstraite les poursuit durant la lecture du Misanthrope. Se laissent-ils aller au plaisir d'admirer sans se souvenir de leur formule? Il est démontré alors que le sentiment du beau n'esl pas le résultat d'une opération logique.
îl n*y a point d'idée du beau ; il n*y a point de notion ralîoiinelle et à priori du comique ni de la comédie. Voyons raainl^Jttantcequ'il faut penser d'une définition plus modeste, qui serait à posteriori et empirique.
t)n certain nombre d*œuvres à la fois semblables et diverse^ sont comprises sous la dénomination commune de comédies. D semble donc que, sous la diversité des formes particulières, toutes ces œuvres doivent avoii' une essence commune, et
que, pour dégager ce caractère général qui constitue le fond ïï<
CftItîQUE J)tJ DOGMATISME EIH LITTÉRATURE. S83
de chacune d'elles, l'analyse et l'abstraction soient suffisantes. Ici pouHailt utl scrupule m'inquiète et m'arrête. Je ne suîs jpoirit sûr que lé langage humain ne se trompe pas, el que toutes les OBUvfes qui portent le notn de comédies soient vraiment des ôôtflèdies. Un philosophe m'afflfme que le Misanthrope est une tlragédié et le Tartuffe une satire. Le Inonde a beau se récrier et difë : « C'est absurde î » je n'en sais rieii ; Guillaume Schlegèl ôSt tiil homme de beaucoup d'esprit, de beaucoup de savoir, et lô seiis commun, le langage est faillible. Voilà deux autorités 6'Oiisidèrables qui se coiitredisent. Pour décider entre elles k question, il faudrait que j'eusse une tiotion à priori du comique et dô la comédie. Mais cette notion est impossible. Quel étrange ëfbbàrras ! Je me croyais hoi*s de l'impasse, et d'abord je me IrôuVe on plein cercle vicieux.
Passons sur cette première difficulté; supposons que rien ne fasse obstacle à une définition empirique de la comédie. Je dis qu'une telle définition est condamnée à être superficielle et insignifiante si elle est vraie, à être fausse si elle est intéressante et précise. Je ne suis pas sceptique aU point de ne pas croire que des rivages de TAtlique à ceux de la Nouvelle -Hollande, depuis i'àhtlqùité la plus reculée jusqu*à la consommation des siècles, on a ri partout et on rira toujours de voir un lourdaud perdre Téquîlibre, un étranger faire des quiproquos, une vieille dame lutter contre le vent qui soulevé ses jupes, un nain se baisser en passant sous un portique, un homme grave laisser tomber ses lunettes dans sa soupe. Je crois aussi que du commencement à la fin du monde, des bords de l'Atlantique et du grand Océan à ceux de toutes les mers intérieures, une comédie â été et sel'a une pièce dramatique, représentant des actions ridicules, des discours ridicules, des personnages ridicules, en un mot, le petit calé de la nature humaine; mais cela, je n'en suis pas aussi sûr. Voilà ma profession de foi; voilà mon idée à posteriori du comique et de la comédie. La voilà tout entière, et je trouverais bien Wdi quelqu'un qui en croirait plus long sur cet article. Cepen- "^t les téméraires ne manquent pas, et leur audace m'étonne, ''^nelon dit, et le Dictionnaire de l'Académie française a répété "'^près lui, que « la comédie représente une action de la vie ^^XUnuEe que l'on suppose s'être passée entre des personnes de
3Si MOLIÈRE, SHAKIiiSPEÀRE ET LÀ CRITIQUE ALLEMANDE.
condition privée > : voilà une définition qui exclut du cercle de la comédie tout le théâtre politique d'Aristophane et tout le théâtre fantastique de Shakespeare. M"* de Staël écrit : € Le comique exprime Tempire de Tinstinct physique sur Texistence moi*ale. > Elle oublie donc Philaminte, Armande et Bélise, ainsi que Yadius, les pédants de Molière en général, et Alceste : rien que cela. Boileau définit la comédie : une peinture fine et fidèle des caractères, ne songeant pas ou ne voulant pas considérer qu'on chercherait en vain un caractère dans la plupart des pièces espagnoles, et que les caricatures de l'ancienne comédie n'étaient assurément ni fidèles ni fines.
Grecs et Latins, Anglais et Français, étrangers et nationaux, anciens et modernes, sont des hommes ; si les poètes sont des hommes aussi, s'ils méritent qu'on inscrive sur leurs œuvres ce beau vers de Térence :
Homo sum, hamani nihil a me alienum puto,
on doit pouvoir noter dans leurs comédies un certain nombre de traits, d'expressions, de gestes comiques pour toutes les époques et pour toutes les nations. Certes ce travail aurait son utilité, et je crois que Molière en retirerait une singulière gloire. Pourtant ce n'est point la tâche la plus instructive que puisse se proposer la critique. Ce qui nous instruit surtout, ce n'est pas de savoir que Phidippide, ronflant dans cinq couvertures et rêvant courses et chevaux, pendant que Strepsiade, son père, compte en gémissant ses dépenses, serait encore comique sur une scène fi*ançaise * ; ou que ce valet espagnol énumérant ce qu'on épargne à recevoir de la main d'un maître un habit toul fait, aurait pu être un personnage de Ménandre*; ou que les amis de Timon d'Alhènes, refusant de le secourir dans sa détresse, font valoir pour justifier leur abandon des excuses que Molière aurait signées ^ ; ou que le Malade imaginaire éprouvant par une mort feinte l'affection des siens est une idée aussi vieille que la comédie, comme Schlegel le remarque avec ud dédain absurde. Non, ce qui nous instruit surtout, c'est d'ap-