‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 120 sur 127 · Traduction inédite de M. Renan · texte numérisé non relu

Traduction inédite de M. Renan

fait connaître du roman et de la poésie russe, il doit y avoir un grand fond & humour ^ mak d'humour triste, dans les littératures slaves en général. La littérature italienne manque essentiellement de joie; M. Marc Monnier a remarqué que Giusti lui-même, le plus spirituel des poètes de Pltalie moderne, rit amèrement ; TArioste seul fait exception par « l'ironie bienveillante et presque attendrie de sa conception du monde ^ » .

Les Espagnols sont, parait-il, beaucoup plus gais que les Italiens. M. Victor Gherbuliez, arrivant de Genève, ville trèsgrave, en Espagne, a été frappé de cette gaieté d'une nation malheureuse, € qui éclate dans leur vie publique et privée en dépit des nombreuses tourmentes politiques, et dans toute leur littérature, même dans les œuvres des grands infortunés, comme Cervantes ». Cette union étrange et contradictoire de la gaieté avec des raisons d'être triste constitue précisément le tempérament humoristique.

Le Français est trop logique et se prend lui-même trop au sérieux pour être gai à la façon de V humour ; il redoute excessivement d'être l'objet du rire. Il est très moqueur, mais de quoi se moque-t-il? Ce n'est pas de l'homme, ce n'est pas du monde, comme l'humoriste; c'est du voisin et de la voisine, des académiciens et des juges, des jésuites et du parlement, de Fréron et de Nonotte : simple persiflage qui est fort différent de Vhumour et de la grande ironie. Le persiflage se moque des individus; la grande ironie se moque de l'homme, et le hait; Vhumour se moque aussi de l'homme, mais il l'aime.

Vhumx>ur anglais, plus riche d'ailleurs et plus fécond que celui d'aucune autre nation, manque généralement, lui aussi, de gaieté et de joie. « Ils se réjouissaient tristement, écrit Froissart au xiv* siècle, suivant la coutume de leur pays. » En plein renouveau de la Renaissance, Surrey, brillant poète, n'imagine rien de plus opportun que de traduire en vers VEcclésiaste. € Le désenchantement, remarque à ce propos M. Taine, la rêverie morne ou amère, la connaissance innée de la vanité des choses humaines, ne manquent guère dans ce pays et dans cette race. >

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