PHILOSOPHIE DE L'HUMOUR, AVEC UN APERÇU SUR L'HISTOIRE
DE CE GENRE D'eSPRIT.
Vhwnour considéré comme le contraire de la gravité. — LMdée du néant universel.
— Différence entre Thumoriste et l'auteur comique ordinaire. — Explication de Tamour de Thumoriste pour ses personnages grotesques. — Rapprochement insolent de tous les contrastes. — Loi de contradiction de Thumour en tant que forme de l'art — Vhumour chez les Babyloniens; chez les Perses; dans la décadence romaine; au moyen âge. — La fête des fous. — La danse des morts. — L'Ecolesiaste. — Vhumour des Espagnols. — Vhumour des Anglais. — Rabelais. — Villon.
— Pascal. — Voltaire. — Humoristes du mx* siècle.
J'emprunterai un instant à Guillaume |Schlegel sa fameuse méthode des contraires * pour donner une dernière définition de VhumouVy plus précise, plus profonde, plus intéressante que toutes celles qui ont passé devant nos yeux, mais peut-être aussi moins applicable à la grande généralité des cas où les hommes ont coutume d'employer ce terme. J'opposerai à Vhumour l'état d'esprit qui lui est le plus contraire : cet état, c'est la gravité.
Écartons avant tout les idées de tristesse et de morgue qu'on associe d'habitude au mot gravité^ mais qui sont étrangères à la notion de la chose. Qu'est-ce qu'un homme grave? c'est simplement un homme qui se prend lui-même au sérieux et qui prgnd les choses au sérieux ; c'est, selon l'étymologie, un homme qui pèse. J'entends le verbe peser dans les deux sens, au sens neutre et au sens actif : l'homme grave, gravisy a du poids, du lest, comme on dit par métaphore ; dans l'ordre général du monde il
1 . On se souvient que Schlegel fonde toute sa théorie de la comédie sur une prétendue contradiction du tragique et du comique.
pèse pour sa part — ou croit peser ; et, en outre, il a une balance dans laquelle il pèse toutes choses. Cette double idée de poids, figurée sous les deux symboles du lest et de la balance, telle est la signification complète du mot gravité.
L'homme grave, ai-je dit, prend tout au sérieux, et d'abord sa propre personne. Rire de lui-même, manquer au respect qu'il se doit, se donner un petit soufflet sur la joue ou la moindre chiquenaude sur le bout du nez, déroger tant soit peu à sa dignité de sénateur, de député, de ministre, d'évêque, de magistrat, de professeur, de gendarme, etc. , la pensée ne saurait lui en venir. 11 envisage avec le même sérieux le monde, la société, les hommes, toutes choses. Gela, répétons-le encore, ne signifie point qu'il voit tout en noir, qu'il prend tout au tragique; non, c'est un esprit juste, parfaitement réglé, mesuré et sensé. Chaque chose à sa place; rien de trop : voilà ses devises. Il sait qu'il y a un temps pour rire et un temps pour pleurer; il sait qu'il y a des choses qui sont gaies et d'autres choses qui sont tristes. L'homme grave rit donc lui aussi et s'égaie, mais seulement des objets convenables et aux heures convenables. Il croit à une valeur réelle et relative des choses. Il a des opinions arrêtées, des principes, dos convictions. 11 a aussi des passions : elles donnent du sérieux à la vie.
La gravité est l'état normal de l'homme, son état de santé et d'équilibre. Mais, de même que la vertu, elle a ses hypocrites, et l'immense majorité des hommes n'en possède que quelques faux dehors. « La forme, la fo-orme^ disait Brid'oison; on-on doit rem-emplir les formes. » — a Dans toutes les professions, écrit La Rochefoucauld, chacun affecte une mine et un extérieur pour paraître ce qu'il veut qu'on le croie ; ainsi on peut dire que le monde n'est composé que de mines. » Et encore : c La gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les défauts deTesprit. »
Voilà Yhumour presque défini, mais négativement et par son contraire ; nous n'avons qu'à retourner les termes de notre définition de la gravité.
L'humoriste ne prend rien au sérieux, ni les hommes, ni les choses, ni lui-même. Pourquoi? veut-il seulement contredire celle gravité fausse qui n'est qu'hypocrisie et mensonge? ou bien est-ce
qu'il n'a pas su s'élever jusqu'à la vraie gravité et atteindre les sommets d'où l'on découvre le rapport et la raison des choses? Non; il a tout vu, tout compris, et il a jugé que tout n'est qu'une farce. L'idée du néant universel est le fond de sa philosophie. Il méprise tout, ou plutôt il rit de tout, sans colère, sans amertume et sans passion, car la passion est sérieuse. Rien, à ses yeux, ne mérite l'honneair d'être distingué dans ce grand amas de vanités qui cpnstitue l'univers moral ; surtout il ne fait pas de distinction entre la folie et la sagesse. Il n'y a point de sages, il n'y a point de fous ; mais le monde entier est fou, et lui-même non moins que les autres. Car il ne se prend pas plus au sérieux que le reste de l'univers ; un de ses traits les plus caractéristiques est une perpétuelle raillerie intérieure qui a pour objet sa propre personne ; rhumoriste possède par excellence l'art de se dédoubler et d'offrir la moitié de son individu en spectacle à l'autre moitié. A toute heure, je veux dire en temps et hors de temps, il se coiffe du bonnet à grelots ; et léger, turbulent, irrévérencieux, brouillant tout, confondant tout à plaisir, il brise d'un petit coup de sa marotte la balance de la gravité.
Par là, l'humoriste se sépare profondément des auteurs ordinaires de satires et de comédies. Le satirique ordinaire flagelle les vices ou fustige les ridicules du ton âpre et caustique de l'homme exempt lui-même, par hypothèse, des infirmités dont il fait le tableau. Le poète comique ordinaire produit sur son théâtre des sottises spéciales : l'avarice, l'affectation, la couardise, l'ignorance, la pédanterie, etc. Et quelles sortes de personnes invite-t-il au spectacle? des dames et des messieurs bien raisonnables, pour lesquels il témoigne la considération la plus respectueuse, des femmes très graves et des hommes très haut juchés sur leur cravate, qui se rengorgent dans leur sagesse, rient d'un rire sec et hautain en regardant la scène, et rendent grâce au ciel, comme le Pharisien orgueilleux, de n'être point comme, ces genslà : « Messieurs les personnages de la comédie, nous sommes beaucoup plus sages que vous, et nous comprenons parfaitement que vous êtes des sots. »
M. Hillebrand, dans un mémoire couronné par l'Académie de Bordeaux sur les Conditions de la bonne comédie^ dit fort justement : « L'esprit ravale et rapetisse l'objet qu'il frappe. Or, pour
pouvoir faire cela, il faut de toute nécessité qu'il soit au-dessus de cet objet, que celui qui l'exerce se trouve sur un point plus élevé d'où il puisse lancer ses dards... L'esprit n'est comique et n'atteint son but qu'autant qu'il s'élève au-dessus de son objet... Toute la force du talent comique est là. Lui-même supérieur à ce qu'il attaque, il nous élève, nous spectateurs, à sa propre hauteur. » Oui, voilà bien le point de vue du boa sens et de ce que nous appelons orgueilleusement la raison ; mais quel mépris cette courte et présomptueuse sagesse n'inspire-t-elle pas à l'humoriste ! Écoutons Jean-Paul sur ce point. Suivant mon habitude quand je cite les esthéticiens allemands, je ne traduis pas liltéralement ses expressions, je développe et commente sa pensée:
f L*auteur comique vulgaire, dit à peu près Jean-Paul, pygmée grimpé sur des échasses, attaque et poursuit vaillamment de pauvres sottises individuelles : l'amour-propre, la vanité aristocratique ou bourgeoise, les charlatans, les précieuses, les coquettes, les dupes, les imposteurs, les cuistres. Ce vainqueur rabaisse ce qui est bas, rapetisse ce qui est petit, terrasse ce qui est déjà à terre et croit, par cette généreuse exécution, se rehausser lui-même ainsi que tous les riches en esprit ! Fou un peu plus fou que les autres dans la maison de fous du globe terrestre, il prononce orgueilleusement, du haut de sa folie qu'il ignore, un sermon triomphant contre ses frères les fous. L'humoriste, plein d'indifférence à l'égard des sottises individuelles, se dresse sur la roche tarpéienne d'où sa pensée précipite l'humanité entière : tel nous apparaît Swift dans son Gulliver ;o\\ bien, comme Sterne, il pose sur la tête de l'Humanité une couronne de fleurs et la mène en souriant aux Petites-Maisons. »
Jean-Paul est, avec Henri Heine, le seul auteur, à ma connaissance, qui ait profondément compris la philosophie de Vhumour. L'humoriste n'éprouve pas pour son public la déférence ni pour les personnages qu'il met en scène la froideur dédaigneuse que professe le poète comique ordinaire. Il ne divise pas les hommes en fous et en sages, les sages instruisant et guérissant les fous. 11 n'est d'aucun parti, d'aucune église, d'aucune école, d'aucune coterie ni d'aucune secte. S'il a percé à jour les meneurs de la populace, ce n'est pas pour être la dupe des chefs de l'aristocratie; Nicias, à ses yeux, ne vaut pas mieux
que Cléon : ce sont deux variétés de la grande folie humaine. De quel droit insulterait-il Trissotin? est-ce que les plus grands savants de la terre ne sont pas aussi de triples sots ? est-ce que toute la science de l'homme est autre chose que vanité ? Quelle illusion, quelle outrecuidance, chez les spectateurs comme chez le poète, de s'imaginer qu'ils sont supérieurs aux personnages de la comédie! Le petit monde qui grouille sur la scène, le monde tout aussi microscopique qui est assis dans la salle, sa propre personne et Tunivers entier, tout est confondu aux yeux de l'humoriste dans 1 égalité du néant.
Non seulement l'humoriste n'éprouve aucun sentiment de dédain pour ses grotesques, mais, par une conséquence naturelle de son mépris général du monde et comme pour humilier le sot orgueil de la galerie, il les aimey il a pour eux une prédilection secrète, une tendresse de cœur. C'est ici le trait le plus profond de rhumour. Nous l'avons noté dans notre dernier chapitre, mais sans expUcation, sans dire de quelle idée il procédait, parce que nous n'étions pas encore remontés à la source philosophique de ce genre d'esprit. Nous comprenons maintenant ce curieux amour de l'humoriste pour tous les déshérités du royaume de Dieu. L'humoriste part de ce principe, que le poète ne doit point immoler quelques misérables victimes pour Tamusement égoïste d'une élite intellectuelle qui n'existe pas, et il raisonne ainsi :
Vous doncqui savez que vous êtes fou, ô poète ! ne soyez pas mé- . chant, ne soyez pas avare pour vos frères les fous. Protégez-les, au contraire, avec un tendre et maternel amour, contre la malignité des sots; puissent-ils sécher d'envie en voyant combien ce pauvre fou leur est supérieur en bonté, en esprit, en imagination, en sagesse ! Ne faites pas comme les comiques vulgaires, qui emprisonnent leurs mannequins dans des camisoles trop justes etqui croiraient l'art et la morale compromis s'ils donnaient de l'esprit à Harpagon, de la délicatesse à Sganarelle, du cœur à Scapin ou de l'imagination à Vadius. Leurs avares, à eux, sont des imbéciles; leurs maris jaloux n'ont point d'habileté; leurs faux savants sont lourds et bêtes, et leurs visionnaires manquent d'idées. Vous, au contraire, ornez vos grotesques de toutes sortes de grâces; enrichissez-les généreusement de talents et de vertus. Ajoutez aux débauches de Falslaffla philosophie de Falstaff pour contre-poids;
ne laissez pas Hamlet perdre la raison sans réparer aussitôt celle perte au centuple par les saillies brillantes de Tesprit el les mystiques clartés de la seconde vue ; faites sortir de la bouche édentée de don Quichotte les discours d'un sage, et mettez dans ses membres amincis par le jeûne et raidis par un long usage des coups la grâce polie et les gestes courtois d'un parfait gentilhomme ; que la science et l'adresse de Panurge nous étonne et nous ravisse autant que sa poltronnerie nous amuse, et que l'eicapitaine Shandy, ce vieil enfant qui joue avec des canons et des forteresses pour rire, reçoive de vos mains libérales un cœur d'or et rinnocence des anges !
Je ne dis pas qu'il n'y ait point de contradiction dans ce mélange de tant de grâce avec tant d'absurdité. Gomment Panurge, ce vaurien qui « toujours machinait quelque chose contre les sergents et contre le guet », a-t-il pu avoir le temps et la volonté d'apprendre treize langues ? Mais l'humoriste, loin d'éviter les contradictions, s'y complaît; car elles apportent leur part d'appui à la seule doctrine qu'il professe, celle du néant de toute chose. Son amusement par excellence, sa plus délicieuse joie, est de détruire de ses propres mains ce qu'il vient d'édifier. A la suite d'un développement qui paraît sérieux, il lâche une sottise el fait une gambade, pour bien montrer que tout cela n'a aucune importance et qu'il n'est pas assez dupe de lui-même pour en croire un seul mot. Voilà pourquoi il aime à rapprocher, à confondre les choses que notre point de vue borné de gens graves nous fait considérer comme contraires : les larmes et le rire, la tristesse et la joie, la sagesse et la folie, la grandeur et la petitesse ; voilà pourquoi il débite gravement des plaisanteries, signale avec soin le côté grotesque de tout ce que les hommes vénèrent et, dans le récit d'une scène émouvante ou douloureuse, ne manque jamais de faire entrevoir l'ombre de ridicule qui se projette impitoyablement sur tous les accidents de la vie humaine. Le rire tout à coup surgit de quelque coin, comme le gros bras nu du Suisse endormi dans le tableau célèbre où Saint- Simon peint la cour de Versailles à la mort de iMonseigneur. L'humoriste est effrontément cynique, non par goût pour le libertinage, mais par mépris pour le décorum hypocrite, afin de
rire des pudeurs effarouchées, de retourner l'envers de Tétoffe et d'exhiber à nu la bête qui est dans l'homme. Soulever tous les voiles ; produire sur la scène les mystères des coulisses et les secrets du machiniste ; livrer aux regards téméraires le cabinet de toilette de la beauté ; traîner sous les yeux du public les héros tels qu'ils sont pour leur valet de chambre, en pantoufles, chemise de nuit et casque à mèche ; humilier tout ce qui est fier, exalter tout ce qui est humble : c'est la volupté de l'humoriste.
En bonne logique, l'fttimour est la négation môme et la ruine de l'art, puisque le mépris de l'univers, principe de l'humour^ embrassant tout ce qui existe, doit comprendre l'art comme les autres choses ; et nous voyons, en effet, les humoristes faire profession de mépriser jusqu'à la forme qu'ils donnent à leur pensée. Ils altèrent à cœur joie la beauté de leur œuvre, en dérangent rharmonie, en bouleversent les proportions, se livrent à des écarts de toute sorte, bizarreries, lazzis et zigzags do plume. S'ils ne se sentent pas de folie naturelle, ils se font une folie par raison. Coiffés du bonnet à clochettes, affublés d'une veste d'arlequin, ils saluent la noble compagnie le dos tourné, en lui montrant « le lieu que les Arabes appellent al-katim^ », ouvrent généralement leur livre par une culbute et le ferment sur une pirouette. Rabelais remplit six colonnes avec une liste d'adjectifs. Sterne s'échappe en perpétuels hors-d'œuvre : ici l'histoire d'une abbesse des Andouillettes, là unefable de Hafen Slawkenbergius, de Nasis, en latin; au beau milieu de son roman, il s'amuse à dessiner une table composée de petits carrés blancs et noirs en défiant le lecteur d'en deviner le sens, et il commence un chapitre ainsi : « Pt...r...ing — twing — twing — prut — trut (c'est un abominable violon). Tr...a...e...i...o...u — twang... Diddle, diddle, diddle, diddle, diddle, diddle, dum dum... twaddle diddle, twiddle diddle, twoddle diddle, twuddle diddle — prut — trut — krish — krash — ykrush. >
Mais il est clair que Vhumour est contraint de se modérer luimême. Car son extrémité logique, son dernier terme, serait la destruction de toute espèce de [plaisir et d'intérêt, l'anéantissement du fond et de la forme, le rien pur et simple, — zéro. Aussi
i. Rabelais.
rhumoriste a-t-il beau se piquer d'excentricité, il s'impose une règle et une mesure ; il n'échappe point, quoi qu'il dise et quoi qu'il fasse, ^à la grande loi de tout art, qui est de se tracer une limite. Sous son masque de folie, il se surveille et se possède très bien ; ce Socrate en démence n'est pas si fou qu'il le prétend et sait parfaitement ce qu'il fait. Inconséquence piquante ! il ada goût, ce grotesque briseur de lignes; si vous pouviez le surprendre aux heures de composition, vous le verriez tranquillement assis dans son cabinet de travail (et non pas toujours sous la table, comme il s'en vante), mesurer son coup, calculer son effet, appliquer certains principes mystérieux. C'est ici la contradiction intime de Yhumour. Gomme tant d'autres contradictions du même genre, elle n'est pas un principe de mort, mais de vie, puisque c'est à elle que l'humoriste doit d'exister littérairement et d'èti'e à sa manière un artiste. Vhumoury qui semble à la plupart des personnes qui le définissent ce qu'il y a de naturel et de spontané par excellence, est donc aussi quelque chose de très factice et de très voulu. 11 devient aisément choquant par ses affectations,et alors rien n'est plus insupportable; la nuance entre l'art et le procédé, entre le style et la manière, est le mystère du goût, le secret du talent.
Je voudrais maintenant sortir des considérations générales et plus ou moins abstraites, pour considérer Yhumour dans les faits de l'histoire et dans les œuvres de la littérature ; mais je ne saurais avoir la prétention d'esquisser en un chapitre l'historique, même sommaire, de ce genre d'esprit, et mon seul dessein est de produire çà et là quelques exemples, sans m'astreindre à un ordre logique rigoureux. — Je réserve Shakespeare, Aristophane et Molière, dont le génie dans ses rapports avec Vhumour sera l'objet d'un examen spécial.
On s'est souvent demandé si l'antiquité classique en général avait connu et pratiqué l'/it^moitr? La réponse dépend naturellement de l'explication qu'on donne de ce mot: à l'entendre dans toute la plénitude du sens que je viens de développer en dernier lieu, il est évident que l'esprit grec et l'esprit humoristique sont deux choses profondément contraires. La seule supposition de l'existence de Yhumour au siècle de Pcriclès et de Phidias serait
une sorte de sacrilège. Aux époques primitives et aux époques classiques, Vhumour, fleur barbare, ou fleur artificielle d'une civilisation raffinée en train de se corrompre, cache au sein delà terre ses^couleurs de mauvais goût et le poison enivrant de ses parfums. Car alors l'homme est plein de santé, et Vhumour est une maladie ; l'homme est heureux, croyant, et Vhumour est une forme du scepticisme; l'homme est dans un état d'équilibre parfait, et Vhumour est le renversement frénétique de tous les rapports et de toutes les proportions. Quel est le principe de rimmortelle beauté de l'art et de la nature humaine en Grèce, sinon l'harmonie idéale de la matière çivec l'esprit? «Les anciens, adit^Jean-Paul, aimaient trop le monde et la vie pour les mépriser à la façon de Vhumour. » Dans la décadence de l'antiquité Vhumour fit éclosion; mais, pour qu'il s'épanouît dans tout son faux éclat, deux choses ont été, je crois, nécessaires : il a fallu d'abord que le christianisme révélât à l'individu sa valeur infinie comme être spirituel et moral, son prix supérieur à celui « des corps, du firmament, des étoiles, de la terre et de ses royaumes »"; il a fallu ensuite que le scepticisme philosophique inclinât l'individu à penser qu'il n'est lui-même qu'une illusion fugitive au sein d'un univers illusoire, rêve d'une ombre qui passe, création fantasmagorique d'un fantôme.
Les peuples de l'antique Orient avaient eu la bizarre idée de consacrer un ou plusieurs jours à la fête de la Folie, et cet usage, transmis aux nations occidentales par les Latins de la décadence, n'a pas disparu de nos mœurs; il se retrouve dans les mascarades et les débauches par lesquelles nous disons adieu au carnaval. Dans son beau livre sur les Fragments cosmogoniques de Bérose, commentés d'après les textes cunéiformes et les monuments de l'art asiatique, M. François Lenormant rapporte que les Babyloniens avaient coutume de célébrer cinq jours de suite une fêle humoristique appelée Sacée, durant laquelle les esclaves commandaient à leurs maîtres; un d'entre eux était revêtu d'un costume pareil à celui du roi. Les Perses empruntèrent cette mode aux Babyloniens en la perfectionnant : au lieu d'un esclave, ce fut un condamné à mort qu'on chargea pendant quelques jours du rôle du roi; puis, la fête terminée, il était dépouillé, battu de verges et pendu. Sémiramis avait été d'abord une esclave du harem de
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Ninus ; lors des Sacées, ce fut elle qu'on choisit pour l'asseoir sur le trône comme reine de la fête; elle prit son rôle au sérieux, donna Tordre de mettre à mort le monarque, et c'est ainsi qu'elle s'çmpara du pouvoir. ^
M. Gaston Boissier, dans le chapitre de son grand ouvrage sur la Religion romaine où il raconte l'invasion des religions étrangères à Rome, fait de bien curieuses citations d'Apulée et d'Hérodien. «Apulée, dit-il, a décrit la procession grotesque qui précédait au printemps les fêtes d'Isis : c'était un véritable carnaval. On y prenait les costumes les plus bizarres, on y montrait les spectacles les plus variés. Après avoir dépeint les gens qui s'habillent en soldats, en femmes, en gladiateurs, en magistrats, en philosophes, il ajoute : a Je vis un ours qui était vêtu en » matrone et qu'on portait dans une litière ; un singe avec un » chapeau de paille et une tunique phrygienne, qui tenait une » coupe d'or et représentait le berger Paris ; un âne couvert de » plumes qui précédait un vieillard décrépit ; l'un était Belléro- » plion et l'autre Pégase. » Hérodien rapporte précisément la même chose des fêtes de Cybèle qui se célébraient auSsi au printemps : « Alors, dit-il, on a liberté entière de faire toutes les » folies et toutes les extravagances qui viennent dans l'esprit. » Chacun se déguise à sa fantaisie; il n'est dignité si considéra- » ble, personnage si sévère dont on ne puisse prendre l'air et les » vêtements. »
Au moyen âge, une sorte d'humour en action nous est également offerte dans la célèbre fête des Fous. C'était une mascarade où l'État, l'Église et toutes les choses respectées étaient livrées au ridicule pendant un jour. Un prédicateur en chaire justifiait ainsi cet usage : a Les tonneaux de vin crèveraient si on ne leur » ouvrait quelquefois la bonde ou le fausset pour leur donner de » l'air. Or, nous sommes de vieux vaisseaux et des tonneaux mal » reliés, que le vin de la sagesse ferait rompre si nous le lais- » sions bouillir ainsi par une dévotion continuelle au service di- » vin. C'est pour cela que nous donnons quelques jours aux joies » et aux bouffonneries, afin de retourner ensuite avec plus de » ferveur à l'étude et aux exercices de la religion, i
D'autres scènes humoristiques, mais du plus lugubre caractère, appartenant à la fois aux représentations de l'art et à l'his-
toire réelle, nous apparaissent dans la Danse des morts. Quel théâtre que ce cimetière des Innocents où, en l'année I^S^, une foule de misérables, atteints de je ne sais quelle démence épidémique, vinrent danser sur les fosses béantes qu'ils allaient tout à l'heure remplir I Et quel histrion de comédie que ce grimaçant squelette aux formes anguleuses et gauches, tel qu'il est figuré dans les peintures du xv* siècle, venant convier à la danse tous les états et toutes les classes : pape, empereur, cardinaux, évêques, riches et pauvres, nobles et vilains, l'avare couvant ses monceaux d'or et la belle dame à s^ toilette, qui, dans la glace de son miroir, voit en pâlissant l'horrible fantôme ricaner derrière elle !
Uhumour peut être triste, triste jusqu'à la mort; certes il a de quoi être mélancolique, puisque son principe est le sentiment profond du néant de toute chose :
€ Vanité des vanités, disait l'Ecclésiaste; vanité des vanités; tout est vanité!... Moi, l'Ecclésiaste, j'ai été roi sur Israël à Jérusalem... Ayant vu toutes les choses qui se font sous le soleil, je n'y trouvai que vanité et pâture de vent... Je me disais en moimême : « Me voilà grand; j'ai accumulé plus de science qu'au- » cun de ceux qui ont vécu avant moi à Jérusalem ; mon intel- * ligence a vu le fond de toute chose ; j'ai appliqué mon esprit > à connaître la sagesse et à la discernerde la folie. » J'appris vite que cela aussi est pâture de vent ; car
Beaucoup de sagesse, Beaucoup de tristesse ; Grandir son savoir Est peine vouloir.
» Alors je me dis à moi-même : « Voyons ; essayons de la joie ; » goûtons le plaisir. » Je devais reconnaître bientôt que cclaaussi est vanité. . . Je fis de grandes œuvres ; je me bâtis des maisons, je me plantai des vignes, je me fis des jardins et des parcs; j'y fis venir des arbres fruitiers de toute sorte ; je fis creuser des réservoirs d'eau pour arroser mes arbres de haute futaie; j'achetai des esclaves des deux sexes; si bien que le nombre des enfants de ma maison, de mes bœufs et de mes brebis surpassa celui que per-
sonne eût jamais possédé avant moi à Jérusalem. En même temps, j'entassai dans mes trésors l'argent, l'or, l'épargne des rois et des provinces ; je me procurai des troupes de chanteurs et de chanteuses et toutes les délices des fils d'Adam... Et je ne refusai à mes yeux rien de ce qu'ils souhaitèrent ; je n'interdis à mon cœur aucune joie... Puis, m'étant mis à considérer les œuvres de mes mains et les travaux auxquels je m'étais livré, je reconnus encore une fois que tout est vanité etpâture de vent... Je me tournai alors à étudier quelle différence il peut y avoir entre la sagesse d'une part, la folie et la sottise de l'autre... Je crus d'abord que la supériorité de la sagesse sur la sottise est comme la supériorité de la lumière sur les ténèbres.
Le sage a ses yeux dans sa tête, Et le fou marche dans la nuit.
» Or bientôt je vis qu'une même fin est réservée à tous deux. Alors je pensai en moi-même : Si la destinée qui m'attend est la même que celle du fou, que me sert d'avoir travaillé sans relâche à augmenter ma sagesse? Et je dis en mon cœur: Encore une vanité ! . . . Ces réflexions me firent prendre la vie en haine ; j'eus en aversion tout ce qui se passe sous le soleil, voyant que tout est vanité et pâture de vent*. »
Telle est l'expérience de l'humanité depuis Salomon jusqu'à Faust. Cependant, si l'humour se confondait en dernière analyse avec l'amertume et la mélancolie, il ne formerait pas dans la littérature un genre suffisamment original. Son caractère propre consiste dansl'alliance paradoxale d'un tempérament aimable et joyeux avec l'idée du néant de l'existence. Le parfait humorisle pense, comme l'Ecclésiasle, que tout est vanité sous le soleil; mais au lieu de dire cela en pleurant, il rit. La tristesse est pénible et fâcheuse, elle est trop parente de la gravité : le rire affranchit l'âme; chose ailée, légère, il voltige, secouant toute révérence pour les majestés qui inspirent aux hommes la vénération ou l'effroi.
Uhutnotir mélancolique est d'ailleurs beaucoup plus fréquent que l'humour gai. Si j'en juge par ce que les érudits nous ont