‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 125 sur 127 · Écrit en · texte numérisé non relu

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apologiste allemand, M. Humbert, dans Tardeur un peu indiscrète de son zèle ; reconnaissons plutôt les bornes de Molière, et montrons, ce qui n'est pas difficile, que ces bornes faisaient sa force.

Une des barrières qui se dressaient devant lui était la puissance royale ; notre grand comique Ta toujours respectée, et pour cause. Faut-il appeler Louis XIV la limite de Molière, ou bien sa force et son appui? Oublie-t-on que sa verve n'aurait pu s'exercer librement contre la noblesse si le roi ne l'avait protégé? Protection parfois dure et humiliante, j'en conviens, mais intelligente en somme, et dont on doit féliciter le poète, au lieu de l'en blâmer ou de l'en plaindre, comme font des libéraux qui se trompent de siècle.

Une autre borne du génie de Molière était l'Église et la foi c;\tholique. Le comique français n'a jamais osé prendre avec celle puissance sacrée la moindre des libertés que se permettait Vhmuour d'Aristophane. Il n'aurait plus manqué que c«la! C*est assez, e*est beaucoup, qu'il ait eu l'audace d'écrire et de jouer Tarhiffe. La critique contemporaine en prend fort à son aîse; elle innive que la comédie, la poésie et Vhumour se passei'aienl bien de celte froide personnification de la sagesse à laquelle fauteur a donné le nom de Cléante : mais le rôle et les discoui's de Cléante étaient le laissez-passer indispensable du Tartuffe.

Ce point de fait bien établi, ne craignons pas de reconnaître la gravité, la pondération, la mesure de l'esprit de Molière, et son manque total d'hunwur en ce sens. Il est à mille lieues de la hardiesse et de la liberté sans frein de Rabelais, qui ne ménageait personne, ni le peuple, ni les savants, ni la cour, ni l'Église même, qui osait s'attaquer à tout ce qui avait nom dans le monde et allait chercher ses victimes jusque sur le trône et sur le sainl siège. L'idéal de Molière est une sorte de raison moyenne, de sens commun, qui n'est en somme que le préjugé du grand nombre, et que l'Ariste de VÉcoledes iiiaris définit fort prosaïquement en ces termes :

Toujours au plus graïul nombre on doit s'ac^Oiumoder, Ki jamais il ne faut se faire re(;^arder.

L'un et l'autre excès choque, et tout homme bien sage Doit faire des habits ainsi que du langage. N'y rien trop affecter, et sans empressement Suivre ce que l'usage y fait de changement. Mon sentiment n'est pas qu'on prenne la méthode De ceux qu'on voit toujours renchérir sur la mode, Et qui dans ses excès, dont ils sont amoureux, Seraient fâchés qu'un autre eût été plus loin qu'eux; Mais je tiens qu'il est mal, sur quoi que l'on se fonde. De fuir obstinément ce que suit tout le monde, Et qu'il vaut mieux souffrir d'être au nombre des fous Que du sage parti se voir seul contre tous.

Molière représente l'un après l'autre les ridicules du siècle et de la société; comme sa galerie de portraits est riche et comme son pinceau est un pinceau de génie qui élève chaque modèle particulier à la hauteur d'un type général, il se trouve qu'en définitive il a peint l'humanité; mais il ne parait point avoir eu et il n'a jamais exprimé, non pas même par la bouche d'Alceste, la profonde idée humoristique de l'humaine foUe. Le spectacle actuel du monde, dans le rôle nettement déûni de chaque acteur, absorbait uniquement son attention; il n'avait pas le loisir ou le goût de laisser monter bien haut sa rêverie et de contempler les tréteaux où s'agitent un moment les marionnettes humaines, du point de vue de l'éternité.

En un sens cependant Molière est humoriste. Il a su se dédoubler et rire de lui-même avec une telle sérénité, que, si l'on n'était pas averti par l'histoire mélancolique de sa vie, on ne se douterait jamais que c'est sa propre personne qu'il livre à la raillerie dans plusieui's de ses œuvres. « Il s' est joué le premier, écrit son camarade Lagrange, en plusieurs endroits, .sur les affaires de sa ramille et qui regardaient ce qui se passait dans son domestique. 1 Ce n'est pas tant dans V Impromptu de Versailles (la seule pièce de Molière louée expressément par Jean-Paul) que j'admire cette puissante objectivité humoristique du poète, quft dans George Dandin^ le Malade imaginaire et l^ MM(Mlhv0pi9fi Voilà les œuvres où Molière s'est réelleça^^loyéMpa,?; Je. ffirerj^um iessus deses propres douleurs^jCfciU'îf jaripn dJa.pJ^^fol^t/et(}p

Honnant. Cemir^e^'fy}i^i(mif^ ^Uft«ï^i!ffafipéM.,iiPM[pbwtli

qu'il n'hésite pas à dire que l'objeclivité mêmed*un Shakespeare ou d'un Goethe n'a rien d'aussi extraordinaire. Shakespeare et Gœthe, en effet, offrent-ils quelque chose de comparable au rire de Molière malade, de Molière mourant sur la scène en jouant le personnage d'Argan, et faisant précéder les folies de la pièce et du ballet qui la termine de ce prologue triste comme la mort :

Votre plus haut savoir n'est que pure chimère,

Valus et peu sages médecins; Vous ne pouvez guérir par vos grands mots latins

La douleur qui me désespère!...

Nous avons fait dans le tome premier de cet ouvrage une assez ample connaissance avec Vhtimour de Shakespeare quand nous avons étudié la tragédie d'Antoine et Cléopâtre^ et nous avons signalé la scène qui se passe à bord de la galère de Sextus Pompée comme la plus humoristique de son théâtre. D'autres pièces, Hamlet par exemple et le Roi Lear^ sont hautement humoristiques, en ce sens qu'elles nous laissent l'impression profonde du néant du monde et de la vie. Mais ce n'est point par ce dernier mot de la sagesse qu'il convient de commencer une revue générale de Vhumour du grand poète.

Partons du clown, qui est, dans ses tragédies comme dans ses comédies, le personnage humoristique par excellence. Pourquoi humoristique? Ce n'est pas seulement parce qu'il dit des facéties et fait rire par sa balourdise; cette fonction vulgaire est la partie inférieure de son rôle; le vieux théâtre anglais et les poètes qui ne sont point de vrais humoristes se sont contentés de cela. Shakespeare a élevé le clown ou plutôt le fou (car ce mot indique dans la hiérarchie un degré supérieur, et bon nombre des clowns de son théâtre ne sont que d'épais balourds sans esprit), Shakespeare, dis-je, a élevé le fou à la hauteur d'un interprète bouffon de sa propre sagesse. Il a personnifié en lui son humour otfii^ôri îfotrie. (f Le fou, dit finement Ulrici, est avec conscience ce que 'les autres personnages de la comédie sont sans le savoir, ûtttou; et par cette vue juste il cesse d'être fou, il acquiert le drdt*de*flirfe: Léf flltfàfôti'âêî nôffs tous ' rfesl pas celui qu'on

pense; et il devient pour son entourage le miroir de la vérité. > Le galimatias de Pierre-de-Touche dans As y ou like it renferme la pensée intime de cette comédie, où le bon sens de Shakespeare a raillé doucement la vie pastorale pendant que son instinct de poète se complaisait à en chanter lyriquement les charmes. « Et comment trouvez-vous cette vie de berger, maître Pierre-de-Touche? demande Corin. — Franchement, berger, en tant qu'elle est solitairci je l'apprécie fort ; mais en tant qu'elle est retirée, c'est une vie misérable . En tant qu'elle se passe à la campagne, elle me plaît beaucoup; mais en tant qu'elle se passe loin de la cour, elle est fastidieuse. Comme vie frugale, voyez-vous, elle sied par- &itement à mon humeur ; mais, comme vie dépourvue d'abondance, elle est tout à fait contre mon goût. »

L'idée de revêtir la raison d'un masque de folie est d'ailleurs vieille comme le monde, et Shakespeare n'a eu qu'à la transporter delà réalité dans son théâtre. Dans l'antiquité. Selon et le premier Brutus sont des exemples classiques de ce genre de travestissement. Au moyen âge, les bouifons chargés d'amuser les princes répondaient, quand ils se faisaient une idée élevée de leur rôle, à la définition de l'humoriste. Les fous de cour ont disparu des palais des rois; mais on les retrouve dans nos assemblées politiques : il n'en est presque pas qui n'ait son humoriste, faisant entendre du haut de la tribune des vérités qu'on lui pardonne à cause du déguisement plus ou moins extravagant et burlesque dont les affuble l'arf ou la nature.

Ce n'est pas seulement un contraste bizarre que recherche Vhumour^ c'est, au fond, une preuve d'intelligence et de bon goût qu'il donne, en choisissant des insensés pour être la« organes de la raison. Un auteur allemand qui vivait au xvii* siècle ï écrit un roman intitulé Simplice^ où il signale les abus contemporains et avise au moyen de les corriger ; mais, pour rtiontrer son peu de foi en la sagesse humaine, il met ses plans de réforme dans la bouche d'un fou.

h'humour de Shakespeare se plaît à faire briller l'esprit des

lersonnages frappés de folie réelle d'un éclat qui redouble au

nilieu de leur égarement. « Gomme ses répliques sont parfois

cosses de sens 1 » s'écrie Polonius en écoutant divaguer Hamlot;

heureuses reparties qu'a souvent la folie, et que la raison et

le bon sens ne trouveraient pas avec autant d'à-propos ! » — « 0 mélange de bon sens et d'extravagance ! s'écrie de même Edgar en entendant parler le roi Lear; la raison dans la folie! i Les meilleurs grotesques de Shakespeare sont plutôt spirituels que comiques , et leur esprit a naturellement pour effet qu'au lieu de rire à leurs dépens nous rions de concert avec eux, et que, loin de les mépriser, nous pouvons éprouver de la sympathie pour leur personne. L'art de rendre aimables les grotesques a été soigneusement relevé dans nos deux chapitres précédents comme le trait le plus caractéristique de l'/^î^mot^r considéré en général; ce trait distingue particulièrement V humour de Shakespeare. Ses ivrognes, ses gueux, ses fripons, ses débauchés, ne se confinent point dans leslimites étroites de leur rôle de mauvais sujets. Ils sont indépendants, et leur âme affranchie promène sur leur personne et sur le monde un regard philosophique. Shakespeare relève par la poésie ces pauvres diables ou ces méchants diables, et fait abonder sur leurs lèvres folles de brillantes images et des sentences d'or. « Par l'éclat de l'esprit qu'il leur prête, dit Hegel, par la grâce avec laquelle ils se peignent eux-mêmes à leurs propres yeux, Shakespeare fait de ces hommes des créations poétiques et, en quelque sorte, des artistes (feux-mêmes, »

Considérons Falstaff. — Le problème le plus délicat que la critique puisse se poser au sujet de Falsfaff, est celui-ci : Comment se fait-il que cette « grosse panse » , comme l'appellent ses conipagnonsde débauche, cette « énorme tonne de vin d'Espagne», ce « coquin au ventre omnipotent », ce « doyen du vice », cette « iniquité en chcveuxgris » , n'excite point notre dégoût, et que nous lui portions, au contraire, une tendresse si réelle et si vive que la sévérité du prince Henry à son égard nous peine lorsque, devenu roi d'Angleterre et homme sérieux, il renie son ancienne connaissance avec de dures paroles?

D'ingénieux moralistes ont remarqué, il est vrai, que le vice est plus aimable que la vertu ; mais pour que le vice soit aimable, encore faut-il qu'il soit élégant, et cette condition manque au vieux et corpulent Falstaff. a Combien y a-t-il de temps, Jack, que tu n'as vu ton propre genou? » lui demande le prince. La réponse de Falstaff est pleine de fantaisie, de bonne humeur et

L'ilUMOUR DANS SHAKESPEaKE. 505

(l'esprit sans fiel: « Mon genou! Quand j'avais ton âge, Hal, j'avais la taille plus mince que la serre d'un aigle; je me serais glissé dans la bague d'un alderman. Peste. soit des soupirs et des chagrins! ils vous gonflent un homme comme une vessie. » L'imagination, l'esprit, quand il est inoffensif, l'ensemble des qualités qui constituent ce qu'on appelle le bon caractère, sont choses aimables en soi : Falstaff nous plaît par cette heureuse disposition de sa nature et par la bonne grâce avec laquelle il se moque de lui-même. Rien de- plus agréablement impertinent que la scène où notre humoriste suppose qu'il est le roi et gronde le prince de Galles, afin de l'accoutumer à soutenir l'éclat de la colère de son père. Il y a une idée semblable dans les- Fourberies de Scapm ; mais combien Scapin est plus sec, plus brusque, plus direct, moins inventif dans le détail ! Scapin dit à Octave :

fÇà, essayons un peu pour vous accoutumer. Répétons un peu votre rôle, et voyons si vous.ferez bien. Allons. La mine résolue, la tête haute, les regards assurés... Bon. Imaginez-vous que je suis votre père qui arrive, et répondez-moi fermement comme si c'étaità lui-même. — Comment, pendard, vaurien, infâme, fils indigne d'un père comme moi, oses-tu bien paraître devant mes yeux après tes bons déportements, après le lâche tour que tu m'as joué pendant mon absence? Est-ce là le/ruit de mes soins, maraud, est-ce là le fruit de mes soins? le respect qui m'est dû? le respect que tu me conserves? (Allons donc!) Tu as l'insolence, fripon, de l'engager sans le consentement de ton père? de contracter un mariage clandestin? Réponds-moi, coquin, réponds-moi. Voyons un peu tes belles raisons... Oh! que diable, vous demeurez tout interdit. »

Écoutons maintenant Falstaff:

« Si le feu de la grâce n'est pas tout à fait éteint en toi, tu vas être ému... Donnez-moi une coupe devin d'Espagne, pour que j'aie les yeux rouges et que je sois censé avoir pleuré ; car il faut que je parle avec émotion... Henry, je m'étonne non seulement des lieux où tu. passes ton temps, mais aussi de la société dont tu t'entoures. Car, bien que la camomille pousse d'autantplus vite ^ qu'elle est plus foulée aux pieds, cependant, plus la jeunesse est gaspillée, plus elle s'épuise. Pour croire que tu es mon fils, j'ai d'abord la parole de tamère, puis ma propre opinion; maisj'aisur-

506 MOLIBRE, SHAKKSPEÀIiE ET hk CRITIQUE ALLEMANDE.

tout pour garant cet affreux tic de ton œil et cette dépression idiote de ta làvre inférieure. Si donc tu es mon fils, voici ma remontrance. Pourquoi, étant mon fils, te fais*tu montrer au doigt? Voiton le radieux fils du ciel faire l'école buissonnière et aller manger des mûres sauvages? ce n'est pas une question à poser. Yerra4-on le fils d'Angleterre devenir filou et coupeur de bourses? voilà la question. Il est une chose, Harry, dont tu as souvent ouï parler, et qui est connue à bien des gens dans notre pays sous le nom de poix. Cette poix, selon le rapport des anciens auteurs, est salissante; il en est de même de la société que tu fréquentes. Harry, en ce moment je te parle dans les larmes et non dans l'ivresse, dans le désespoir et non dans la joie, dans les maux les plus réels et non en vains motsl... Pourtant il y a un bomme vertueux que j^ai souvent remarqué dans ta compagnie ; mais je ne sais pas son nom.

Le prince IIenry. — Quelle manière d'homme est-ce, sous le bon plaisir de Votre Majesté?

Falstaff. — Un homme de belle prestance, ma foi I corpulent, l'air enjoué, le regard gracieux et la plus noble attitude; âgé, je pense, de quelque cinquante ans ou, parNotreDame, inclinant vers la soixantaine. Et je me souviens maintenant, son nom est Falstaff. Si cet homme est d'humeur libertine, il me trompe fort; car, Harry, jelisla vertu dans ses yeux. Si donc l'arbre peut se connaître par le fruit, comme le fruit par l'arbre, je déclare hautement qu'il y a de la vertu dans ce Falstaff. Attache-toi à lui, et bannis tout le reste. »

L'absence de tout sérieux dans le rôle de Falstaff en tempère l'immoralité et le rend presque innocent; il se moque du monde et se joue de lui-même en virtuose, en artiste, avec une sorte de poésie. Le moyen d'attacher la moindre importance à ce qu'il dit, lorsque dans la même phrase il se contredit effrontément:

<lTu m'as fait bien du tort, Hal, Dieu te le pardonne! Avant de te connaître, je ne connaissais rien; et maintenant, s'il faut dire la vérité, je ne vaux pas mieux que ce qu'il y a de pis. Il faut que je renonce à cette vie-là, et j'y renoncerai ; pardieu, si je ne le fais pas, je suis un coquin ! Je ne me damnerais pas pour tous les iîls de rois de la chrétienté !

Le prince Henry. — Où prendrons-nous une bourse demain, Jack?

Falst^f, — Où tu voudras, mon garçon ! J'en suis. Si je me récuse, appelle-moi coquin et moque-toi de moi. j>

La partie est organisée. On attaquera le lendemain matin, à quatre heures, des pèlerins qui vont àCantorbéry avec de riches offrandes. Mais le prince, avec un de ses joyeux compagnons, médite une farce excellente : les pèlerins détroussés, pendant que Falstaff se partage le butin avec le reste de la bande, ils fondront tous deux sur les voleurs, masqués, et les détrousseront à leur tour. Cette seconde partie du plan s'exécute aussi aisément que la première. Le prince Henry et Poins n'ont qu'à s'élancera l'improviste sous leur nouveau déguisement, pour que la bande se disperse et pour que Falstafif se sauve le premier, suant et criant grâce ! Tout cela, ce n'est que le préparatif de la fête. La vraie fête doit consister dans le récit que Falstaff fera de l'aventure, dans les mensonges énormes qu'on attend de lui et dans la confusion finale qu'on se promet bien de lui infliger.

Les amis se réunissent le soir dans une salle d'auberge. Falstaff raconte, en effet, comment il a croisé le fer avec une douzaine d'adversaires deux heures durant, comment son bouchera été percé de part en part, son épée ébréchée comme une scie à main; et pour convaincre les incrédules il montre son épée, qu'il vient d'ébrécher dans l'antichambre avec sa dague.

« Poins. — Je prie Dieu que vous n'en ayez pas égorgé quelques-uns !

Falstaff. — Ah! les prières n'y peuvent plus rien! car j'en ai poivré deux; il y en a deux à qui j'ai réglé leur compte, deux drôles en habit de bougran. Je vais te dire, Hal: si je te fais un mensonge, crache-moi à la figure, appelle-moi cheval. Tu connais ma vieille parade; voici ma position, et voici comme je tendais ma lame... Quatre coquins vêtus de bougran fondent sur moi...

Le prince Henry. — Comment? quatre ! Tû disais deux tout à l'heure...

Falstaff. — Ces quatre s'avançaient de front, et ils ont foncé sur moi en même temps. Moi, sans faire plus d'embarras, j'ai reçu leurs sept pointes dans mon bouclier, comme ceci.

Le prince Henry. — Sept! mais ils n'étaient que quatre tout à l'heure..,

Falstaff. — Fais attention, car la chose en vaut la peine. Les neuf en bougran, dont je te parlais...

Le prince Henry. — Bon ! deux de plus déjà !

Falstaff... — Ayant rompu leurs pointes, commencèrent à lâcher pied. Mais je les suivis de près, je les attaquai corps à corps et, en un clin d'œil, je réglai le compte à sept des onze.

Le prince Henry. — 0 monstruosité ! de deux hommes en bougran il en est sorti onze.

Falstaff. — Mais, comme si le diable s'en mêlait, trois malotrus, trois goujats, en drap de Kendal vert, sont venus derrière mon dos et ont foncé sur moi ; car il faisait si noir, Hal, que lu n'aurais pas pu voir ta main.

Le prince Henry. — Ces mensonges sont pareils au père qui les enfante, gros comme des montagnes, effrontés, palpables. Ah! énorme montagne de chair, magasin d'humeurs, muid humain, coffre à mangeaille, pain de suif graisseux, bœuf gras rôti avec la farce dans son ventre, comment donc as-tu pu reconnaître que ces hommes portaient du drap de Kendal vert, puisqu'il faisaitsi noir que tu ne pouvais voir ta main? Allons, donne-nous une raison ! Qu'as-tu à dire?

PoiNS. — Allons, une raison, Jack, une raison !

Falstaff. — Quoi! par contrainte? Non, quand on m'infligerait l'estrapade et tous les supplices du monde, je ne dirais rien par contrainte. Vous donner une raison par contrainte ! Quand les raisons seraient aussi abondantes que les mûres des haies, je n'en donnerais à personne par contrainte, moi ! »

Le prince de Galles rétabht enfin la vérité des faits et prétend confondre l'impudent menteur. Vain espoir! on ne désarçonne point Falstaff, toujoursferme et bien en selle sur le coursier delà fantaisie :

« Pardieu! je vous ai reconnus aussi bien que celui qui vous a faits. Ah çà, écoutez-moi, mes maîtres : vouliez-vous donc que j'allasse escofier l'héritier présomptif? Était-ce à moi de tenir tête à mon prince légitime?.. Pardieu, enfants! je suis

charmé que vous ayez l'argent. A quoi allons-nous nous amuser ? »

Le caractère des mensonges de Falstaff, c'est d'être humoristiques, je veux dire d'être faits sans dessein sérieux de tromper le monde, mais pour la gloire de l'invention et le plaisir de l'art. Ils ne sont pas une manie morale comme ceux duMenteur de Corneille; ils sont une création poétique de l'esprit. Leur invraisemblance même est ime garantie que la vérité n'est pas sérieusement menacée par eux; leur propre énormilé les réduit à néant.

En parfait humoriste, Falstaff est un fanfaron de toutes sortes de vices qu'il n'a pas, et il vaut personnellement beaucoup mieux que la mauvaise réputation qu'il semble avoir à cœur de se faire à lui-même et qu'il travaille à obtenir avec une verve et une rage de possédé. Ilya chez les humoristes un besoin véritablement démoniaque de jeter le ridicule sur eux-mêmes et de se perdre dans Testime des gens sérieux . Oh I qu'il est aisé d'atteindre ce beau résultat ! Le monde ne croit rien plus volontiers que le mal que nous disons de nous-mêmes. Aussi la première règle de conduite de quiconque tient à sa bonne réputation doit-elle être de ne jamais se permettre la moindre plaisanterie sur sa propre personne, a Que cette idée ne vous vienne jamais de paraître douter de vous, car aussitôt tout le monde en doute, dit un homme de bon conseil dans une comédie d'Alfred de Musset; eussiezvous avancé par hasard la plus grande sottise du monde, n'en démordez pas pour un diable et faites-vous plutôt assommer. » La plus grande duperie des gens sans expérience est la modestie. Ce n'est point la réalité de la vertu ou du vice qui décide de la réputation des hommes et, par suite, de leur destinée : c'est l'apparence de ces deux choses ; la prudence la plus élémentaire consiste donc à montrer l'une et à cacher l'autre. Falstaff méprisait cette prudence; il s'est amusé à passer pour un vaurien: le monde n'a pas demandé mieux que de le prendre au mot. Mais, en réalité, sans être un partingon de toutes les vertus, Falstaff n'était pas plus vicieux que Pierre ou Paul, et s'il avait voulu être prudent, s'il avait appliqué son brillant esprit à faire valoir l'honnête médiocrité morale de sa nature, au lieu de la vilipender à cœur joie, il pouvait, en restant au fond le même homme

SiO MOLIÈRE, SUA&ESt»ËÀRË ET LÀ CRltlQtlE ALLEMANDE.

devenir l'objet de Testime dû monde superficiel et dupe des apparences. '

Un critique anglais du xviii* siècle, Maurice Morgann, a écrit sur le caractère de sir John Falslaff un essai vraiment délicieux, humoristique comme le personnage même auquel il est consacré, mais sans s'écarter jamais du bon goût et de la distinction la plus exquise. L'écrivain fait l'apologie du héros, réhabilite sa réputation, et soutient en particulier ce piquant paradoxe, que Falstaff était un homme de courage. S*ii passe pour un poltron, ce n'est pas à cause de ce qu il a fait, c'est à cause de ce qu'il a dit; sur ce point-là surtout, par son imprudence volontaire, il est l'auteur de la mauvaise opinion que le monde a de lui; mais ses actions valent mieux que ses paroles.

Sans aller jusqu'à faire de Falslaff un Bayard, on peut, en toute justice et en toute vérité, soutenir qu'il n'était pas plus poltron qu'un autre et que, s'il est cité partout comme un type de poltronnerie, c'est que son humour a ambitionné ce singulier honneur et, comme il arrive toujours, l'a sans peine obtenu. Il avait le degré de vaillance compatible avec son grand âge et son énorme masse de chair ; et dans toutes les occasions où nous le voyons lâcher pied ou faire le mort, l'équité oblige de reconnaître qu'à moins de se faire tuer comme un Romain de Corneille, ce vieux et gros homme ne pouvait pas, s'il voulait conserver sa chère guenille, agir autrement qu'il n'a fait. 11 est clair que si Shakespeare avait voulu faire de Falstaff un type de miles gloriosus, c'est-à-dire de vantardise et de lâcheté, il aurait dû le représenter dans la fleur et la force de l'âge : un vieil infirme qui fuit n'est point ridicule. Mais Falslaff n'est pas un soldat fanfaron ; il ne se vante pas (Tavance d' exploits qu'il n'accomplira point; ses rodomontades ne viennent qu!après l'action et sont une libre et joyeuse invention de Vhumour brodant sur des faits particuUers.

Sur le champ de bataille de Shrewsbury, en pleine ardeur delà lulte, Falstaff plaisante, et le prince Henry lui dit: «Ah çà! est-ce le moment de plaisanter et de batifoler? » Non sans doute; un caractère sérieux ne voudrait pas plaisanter en pareille circonstance; mais un lâche ne le pourrait pas*. Un vigoureux gaillard de

i . Maurice Morgann, An Essay (m the dramalic chûracler of sir John Falstaff.

L'HUMOUR DANS SËÂRÈSI^EAftË. Mi

Tàrmée ennemie, Archibald, comte de Douglas, s'élance contre Falstaff qui, à sa vue,

Plus froid que n*est un marbre, Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent,

Ayant quelque part ouï dire

Que Tours s'acharne peu souvent Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire.

Il fait, parbleu! joliment bien. « Sandis! il était temps de simuler le mort, ou ce bouillant dragon d'Écossais m'aurait payé mon écot. Simuler? je me trompe, je n'ai rien de simulé. C'est mourir qui estsimuler;caron n'est que le simulacre d'un homme quand onn'a plus la vie d'un homme ; au contraire, simuler le mort, quand par ce moyen-là on vit, ce n'est pas être un simulacre, mais bien le réel et parfait modèle de la vie. La meilleure partie du courage, c'est la prudence ; et c'est grâce à cette meilleure partie que j'ai sauvé ma vie, »

Je vous demand e un peu à quoi il eu t servi que Falstaff se fît tuer ? Sans profit pour la société, il aurait donc cherché — l'égoïste I -— la satisfaction personnelle d'un fantastique honneur?

i L'honneur! est-ce que l'honneur peut remettre une jambe, un bras? enlève-t-il la douleur d'une blessure? s'entend- il à la chirurgie? Qu'est-ce que l'honneur? un mot. Qu'y a-t-îl dans ce lïiot? un souffle.... Les morts y sont insensibles, et il ne peut vivre avec les vivants, car la médisance ne le permet pas... L'honneur n'est qu'un écusson funèbre, etainsi finit mon catéchisme. »

Falstaff fait le mort, non en lâche, mais en bouffon; sans doute, c^élait d'abord une ruse, et la plus légitime des ruses ; mais c'était aussi (ce qu'il aimait par-dessus tout) une bonne farce ; car, le danger passé, il ne se relève pas de suite, il continue à faire le ttiort pour entendre l'oraison funèbre que fera sur lui le prince de Galles, et pour rire. Cet incident de la bataille servira de matière à son humour y Comme l'aventure des voleurs volés. Le cadavre d'Holspur est étendu à côté d6 lui ; il lui donne un grand coup de poignard et le charge sur son dos.

€ Voilà Percy ! Je m'attends à être duc ôu comte. Le prince Henry. — Mais c'est moi qui ai tué Percy, et toi, je t'ai vu mort.

Falstaff. — Toi?... Seigneur I Seigneiirl que ce monde est

adonné au mensonge ! Je vous accord^ que j'étais à terre et hors d'haleine, et lui aussi ; mais nous nous sommes relevés tous deux au même instant, et nous nous sommes battus une grande heure à l'horloge deShrewsbury... Je soutiendrai jusqu'à la mort que c'est moi qui lui ai fait cette blessure à la cuisse ; si l'homme était encore vivant et qu'il osâtme démentir, je lui ferais avaler un pied de mon épée. »

Falstaffest l'humoriste le plus plaisant du théâtre de Shakespeare. D'autres ont une tournure d'esprit plus chagrine et plus sombre. Tel est Jacques dans As y ou like it. Le tableau que ce mélancolique personnage fiait de la vie humaine est une grande page de philosophie à la façon de Vhumour:

« Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n'en sont que les acteurs. Ils entrent et ils sortent, et chacun y joue successivement les différents rôles d'un drame en sept âges. C'est d'abord l'enfant, vagissant et bavant dans les bras de sa nourrice. Puis l'écolier pleurnicheur avec son petit sac et son frais visage du matin, qui, aussi lent qu'un limaçon, rampe à contre-cœur vers l'école. Et puis l'amoureux, ardent comme une fournaise et soupirant une ballade plaintive dédiée aux sourcils de sa maîtresse. Puis le soldat, prodigue de jurons étrangers, barbu comme le léopard, jaloux sur le point d'honneur, brusque et vif à la querelle, poursuivant la réputation, cette fumée, jusque sous la gueule du canon. Et puis le juge, dans sa belle panse ronde garnie d'un gras chapon, l'œil sévère, la barbe taillée bien gravement, plein d'antiques adages et de maximes banales etjouant, lui aussi, son rôle. Le sixième âge nousoffreun maigre Pantalon en pantoufles, avec des lunettes sur le nez et une grande poche à sa robe de chambre ; les bas bien conservés de sa jeunesse, infiniment trop larges pour son mollet maigri; sa voix, jadis pleine et mâle, revenue au fausset des premières années et modulantun aigre sifflement. La scène finale, quiterminece drame historique plein d'accidents inattendus, est une seconde enfance, état de pur oubli: sans dents, sans yeux, sans goût, — sans rien I »

Et après?

Hamlet va nous le dire.

^ < OÙ estPolonius? lui demande le roi.

— A souper.

-' — A so\iper 1 où donc ?

— Dans un endroitoû il ne mange pas, mais où il est mangé. Un cerl^n congrès de vermine politique est en affaire avec lui en ce moment. Le ver, voyez-vous, est l'empereur qui préside à toute votre diète. Nous engraissons les autres créatures, et nous nous engraissons nous-mêmes pour les asticots. Le roi gras et lemenidiant maigre ne sont qu'un service différent pour la même table. Voilà la fin... Un homme peut pêcher avec un ver qui a iHangé d'un roi, et manger du poisson qui a mangé ce ver.

— Que veux- tu dire par là?

— Rien. Je veux seulement vous montrer comment un roi peut faire un voyagea travers l'intestin d'un mendiant.»

Une fresque sublime d'Orcagna représente la Mort armée de sa faux et planant au-dessus d'une brillante société de jeunes gens et déjeunes filles, qui rient et se parlent à l'oreille amoureusement inclinés, et, pendant que la musique joue, caressent leurs faucons et leurs chiens. Voilà le frontispice qu'il faudrait mettre aux œuvres de Shakespeare. La Mort est la seule majesté que le grand poète ajt révérée. Sa supériorité consiste en ceci, qu'il contemplait la vie humaine du point de vue de l'éternité. Il n'a pas épouçé avec l'ardeur d'Aristophane les passions et lespréjugés d'un parti à vue courte; il ne s'est pas incliné respectueusement, comme Molière, devant des institutions politiques et religieuses, vénérables sansdoute, mais humaines et, commetout ce qui est humain, condamnées à périr. Il reste en dehors de nos querelles d'une heure ; il s*élève au-dessus de notre sagesse d'un jour. Voilà pourquoi son théâtre est le plus profond de tous et le plus universel. € C'est un divin bateleur, a-t-on dit ^ Le monde lui apparais* sait comme un tréteau de saltimbanques, les vivants comme des masques de théâtre forain, la vie comme une pièce de marionnettes. Il pose devant nous ses personnages dans les attitudes lesplus tragiques, il tire de leur poitrine des accents qui nous remuent les entrailles et nous glacent le cœur, et soudain

i. Victor Cherbuliez, Etudet de littérature etd*art.

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