‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 22 sur 127 · CONFLITS MORAUX DANS LA HAUTE TRAGÉDIE · texte numérisé non relu

CONFLITS MORAUX DANS LA HAUTE TRAGÉDIE

autres, elle enseigne que le Christ n'avait point de caractère, cl lire de cette remarque profonde une preuve de sa divinité.

Ce sont des considérations analopfues qu'ont à faire valoir les critiques qui, à l'exemple de Winckelmann et de Scliellinjj^, admirent dans la tragédie grecque l'absence de caractères; sans quoi, cette expres&ion pourra difficilement passer pour un éloge. Kant observe, dans une note de sa Critique du jugement esthétique, qu' « un visage parfaitement régulier ne signifie ordinairement rien, parce qu'il ne contient rien de caractéristique, parce qu'il exprime plutôt l'idée générale de l'espèce que le caractère particulier de la personne; » et il ajoute ceci : c L'expérience prouve que ces visages parfaitement réguliers n'annoncent ordinairement que des hommes médiocres. » Si donc Tondit sans explication que les personnages du drame antique n'ont point de caractère, « de même que l'eau des sources élevées n'a point de goût, » on risque de faire entendre qu'ils sont des êtres insignifiants ou une simple personnification d'idées, de vertus et de passions abstraites. Mais peut-être vaut-il mieux rendre le commentaire inutile en supprimant la proposition même, et en reconnaissant que les personnages ^e la haute tragédie ont des caractères à leur façon, de très grands caractères, quoique tout différents de ceux que nous offre le drame moderne, et particulièrement Shakespeare. Tant que nous ne les avons pas vus agir et que nous ne les connaissons qu'à la surface, nous pouvons douter de cette vérité; je crois que nous en serons pleinement convaincus lorsque, faisant un pas de plus dans la comparaison des deux théâtres, nous aurons étudié le rôle des antagonistes du drame grec.

Que veulent ces combattants? Quel est donc le sujet de cette lutte si sérieuse, où ils montrent tant de chaleur unie à tant de gravité ? Est-ce quelque passion personnelle, et poursuiventils l'accomplissement de leurs fins particulières ? Non. Ce qui les pousse à l'action, ce qui les arme l'un contre l'autre, c'est une idée morale; le motif de leur collision est juste et n'a rien d'égoïste : il s'agit d'un devoir, d'un intérêt sacré de religion^ de famille ou de patrie. — En d'autres termes, et dans un sens îïiétaphysique, le conflit est divin; les grands et invisibles ac-

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