II
iU SHAKESPËARIi: ET L'ANTIQUITÉ.
est sorti de rimagination française, et ce sont elle et lui que nous voyons sous différents noms, d'abord au xm* sidcle dans deux poèmes, le Roman de la Violette et le Roman du comte de Poitiers, et dans un conte en prose, le Roman du roi Flore etde la belle Jehanne; puis au xiv' siècle, en Italie, dans le Décaméron de Boccace ; enfin au xv° siècle, en France de nouveau et au théâtre, dans un des nombreux mystères anonymes intitulés un Miracle de Notre-Dam£. Cette marche est celle qu'ont suivie la plupart des œuvres d'imagination au moyen âge : la France inventait alors presque tout, et les nations étrangères, l'Italie en particulier, moins originale, mais plus artiste, perfectionnaient en imitant — ou gâtaient.
Cymbeline est un roi presque aussi fou que Lear, un de ses descendants. Il a chassé de sa cour, sous un prétexte frivole, le digne seigneur Bélarius. Faible autant que violent, il se laisse mener par sa seconde femme, personne intelligente, ambitieuse, profondément perverse et capable de tout. Celle-ci est la mère d'un certain Cloten, personnage grossier et stupide, t qui ne pourrait pas apprendre par cœur que, ôté deux de vingt, il reste dix- huit », méchant comme sa mère par-dessus le marché, sans avoir son intelligence.
Cymbeline avait deux garçons qui ont disparu en bas âge, volés on ne sait par qui, avec leur nourrice. Il lui reste une fille, la perle de son sexe, Imogène. Naturellement, le plan de la reine est de marier son fils Cloten à Imogène, héritière présomptive du trône depuis la disparition de ses deux frères, et le roi favorise ce dessein. Mais Imogène n'est pas fille à se laisser marier contre son gré, surtout à un Cloten. Elle épouse secrètement un gentilhomme pauvre. Posthumus Léonatus, dont la noblesse toute récente n'a pas d'autre origine que le mérite personnel. Ce Posthumus est parmi les hommes ce qu'Imogène est parmi les femmes, une créature parfaite de tout point, si nous en croyons deux seigneurs en conversation dans la première scène et dont l'un fait à l'autre le plus grand éloge des deux époux : hommage rarement rendu aux absents dans un monde où Ton médit si volontiers du prochain, et mode d'exposition qui n'a pas coûté beaucoup de frais au poète.
Le 'mariage d'Imogène est clandestin, il est scandaleusement inégal au point de vue des convenances de la société, de la cour, de l'État, et il s'est accompli contre la volonté paternelle. Il ressemble donc, dans la forme, à celui de Desdémona et à celui de Juliette; mais combien il en diffère au fond! Imogène n'a pas uni son sort, comme Désdemona, dans un moment d'irréflexion et d'entraînement, à celui d'un homme que la différence d'âge, de nationalité, de caractère sépare d'elle par un abîme moral; elle n'a pas cédé comme Juliette à l'impétuosité d'une passion soudaine : son amour est un fruit qui a été lent à mûrir, c'est le choix éclairé et sérieux du cœur. Assiégée par Cloten et par la reine, elle n'a fait qu'user du droit de défense personnelle.
Cymbeline, dans. sa colère, exile Posthumus et condamne Imogène à rester prisonnière au palais. Ici, comme en toutes circonstances, la reine est l'instigatrice de son mari et le véritable auteur de la mesure. C'est un trait commun aux méchantes femmes de Shakespeare d'avoir dans le mal plus d'esprit d'initiative que les hommes ; le poète n'oublie pas qu'elles sont filles d'Eve. Pour comble de scélératesse, celle-ci dissimule; elle feint de prendre la défense des deux jeunes époux contre le roi. Mais ils ne sont pas dupes de l'hypocrisie de son langage et de ses manières. Il faut que la volonté du roi s'exécute et que les nouveaux mariés se séparent.
Les adieux d'Imogène à Posthumus sont intéressants à comparer, au point de vue de la différence des caractères, à ceux que, dans des circonstances analogues, Juliette fait à Roméo et Cressida à Troïlus.
€ Mon mari bien- aimé, la colère de mon père m'inquiète, mais (soit dit sans blesser le saint respect que je lui dois), ce n'est pas pour moi que je redoute sa rage. Il faut que vous partiez ! J'affronterai seule ici le feu incessant de ses regards furieux, soutenue dans la vie par cette unique pensée qu'il y a au monde un trésor de grand prix que je puis revoir encore.
POSTHUMUS. — Ma reine !. ma maîtressel oh! ne pleurez plus. Madame, de peur qu'on uq me soupçonne avec raison d'avoir plus de tendresse qu'il ne convient à un homme ! Je resterai le plus loyal mari qui ait jamais engagé sa foi... Quand nous passerions à prendre congé l'un de l'autre tout le temps qui nous
196 SHAKESPEARE ET TANTIQUITt.
reste encore à vivre, la douleur de la séparation ne ferait que grandir. Adieu !
iMOGÈNK, ^— Non, restez encore un peu. Tenez, mon amour, ce diamant me vient de ma mère ; prenez-le, mon cœur ; gardezla jusqu'à ce que vous épousiez une autre femme, quand Imogène sera morte.
POSTHUMUS. -^ Quoi! quoi I une autre femme! Dieux cléments,
donnez-moi seulement celle qui m'appartient Et vous, portez
ceci pour Tamour de moi : ce sont les menottes de Tamour; je veux les mettre à cette belle prisonnière. > {Il lui met un bra* celet au bras,)
Imogène est triste, mais calme, résignée et confiante. Juliette, plus agitée, met aussi plus d'imagination poétique et de passion exaltée dans ses adieux, pleins d'un sombre pressentiment.
( Allons, fenêtre, laissez entrer le jour et laissez sortir ma vie.
HOMÉo, r^ Adieu, adieu ! un baiser et je descends. (Ils «'#mbrassent^ Roméo descend.)
JULIETTE, se penchant sur le balcon. — Te voilà donc parti? amour, seigneur, époux, ami ! Il me £audrade tes nouvelles à chaque heure du jour, car il y a tant de jours dans une minute! Oh I à ce coropte'-là, je serai bien vieille, quand je reverrai mon Roméo.
ROMÉO. — Adieu ! je ne perdrai pas une occasion, mon amour, de t'envoyer un souvenir.
JULIETTE. ' — Ohl crois-tu que nous nous rejoindrons jamais?
ROMÉO. — Je n'en doute pas; et toutes ces douleurs feront le doux entretien de nos moments à venir.
JULIETTE. — 0 Dieu! j'ai dans l'âme un présage fatal. Maintenant que tu es en bas, tu m'apparais comme un mort au fond d'une tombe. Ou mes yeux me trompent, ou tu es bien pâle.
ROMÉO. — ^ Crois^moi, cher amour, tu me semblés bien pflle aussi. L'angoisse avide boit notre sang. Adieu ! Adieu t »
Quant à Cressida, lorsque son père Calchas la redemande st l'arrache ainsi à Troïlus, son chagrin nous touche autant que celui d'un enfant gâté auquel on ôtd son sucre de pomme. La spirituelle coquette jure fidélité à son amant avec trop d*éloquence pour que nous croyions un mot de ce qu'elle dit :
f Si je suis infidèle, si ma constance dévie d'un cheveu, qu'un jour, quand le temps se sera oublié lui-même à force de vieillir) quand les gouttes de pluie auront usé les murs de Troie, quand l'aveugle oubli aura dévoré les cités, et que de puissants États, restés sans monument, se seront anéantis dans la poussière; qu'alors la mémoire humaine, remontant, au milieu des femmes inconstantes, de fausseté en fausseté, dénonce ma perfidie ! Oui, quand on aura dit : Fausse comme l'air, comme l'onde, comme le vent, comme le sable; ftiusse comme le renard â l'agneau, le loup au petit de la génisse, le léopard au chevreuil^ ou la marâtre & son fils, qu'alors on ajoute^ pour atteindre au cœur même de la fausseté : Fausse comme Gressida ! »
Posthumus parti, Imogène se trouve de nouveau en butte aux obsessions de Gloten, qu'elle repousse avec le dernier mépris et qui jure de se venger de la manière la plus ignoble.
De son côté, la reine, abandonnant l'espoir du mariage que son ambition avait rêvé, cherche maintenant les moyens de se débarrasser d'Imogène, et pour cela s'adresse à un médecin à qui elle demande du poison sous prétexte de faire des expériences scientifiques sur les bêtes; mais le médecin a des soupçons, et comme il 68t bon homme, il livre à la reine une drogue inofTensive qui n'a d'autre effet que de procurer une léthargie passagère. La reine, par une succession de ruses bien conduites, réussit à fhire tomber une boîte de cette di ogue entre les mains de Pisanio, persuadé que c'est un excellent cordial. — Pisanio est le fidèle serviteur de Posthumus, qui l'a laissé, à son départ, au service d'Imogène.
L'exilé s'est rendu à Rome. Nous sommes au temps d'Auguste, mais c'est la Rome de Boccace. Posthumus rencontre chez son hôte une joyeuse compagnie dans laquelle on remarque un libertin nommé lachimo qui méprise hommes et femmes, sans doute parce qu'il n'a pas lieu de s'estimer lui-même, et qui va jouer le rôle du traître dans la tragédie de Cymbeline^ comme lago dans celle d^ Othello.
L'imprudent mari d'Imogène (il n'est pas si parfait qu*on veut bien le dire) ayant soutenu que sa femme était c la plus belle, la plus vertueuse, la plus sage, la plus chaste, la plus constante et
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la plus inattaquable > de toutes les femmes, lacbimo offre de parier qull saura la rendre infidèle à ses devoirs, et Poslhumus, non sans répugnance, accepte le pari, avec cette condition qu'en cas de défaite de l'homme qui ose avoir d'imogène une opinion si outrageante pour son honneur, un duel à mort lui permettra de châtier tant d'audace.
lachimo part pour la Bretagne et se présente à Imogène avec une lettre d'introduction de Posthumus. Pour triompher de sa vertu, il emploie successivement la galanterie, la médisance sur le compte de l'absent, la calomnie, l'audace... Tous ces moyens échouent. Alors il a recours à un stratagème, à une trahison qui va lui permettre, en perdant son pari, de convaincre Posthumus qu'il a été vainqueur. Il parvient à s'introduire une nuit dans la chambre à coucher d'imogène, et il note, avec la plus minutieuse exactitude, les moindres détails de l'ameublement. Tout autour de la chambre une tapisserie soie et argent représente la rencontre d'Antoine et de Gléopâtre sur le Cydnus. Au fond, il y a une cheminée sur le manteau de laquelle est sculptée une Diane au bain, et dont les chenets sont surmontés de deux Cupidons d'argent, les yeux bandés, se tenant sur un pied. Le plafond est couvert de chérubins d'or en ronde-bosse. Nous voilà bien loin des habitations celtiques telles que les décrit Strabon. C'est la chambre à coucher d'une princesse de la Renaissance. Belle occasion pour une critique pédantesque de crier à l'anachronisme; mais nous savons le peu d'importance de cette faute, la plus vénielle de toutes celles qu'un artiste peut commettre, si même c'est une faute. L'indiscrétion d'Iachimo va beaucoup plus loin : ce ne sont pas seulement les objets inanimés qu'il contemple et grave dans sa mémoire; aucun signe particulier ne lui échappe, et comme dernière pièce de conviction, il détache du bras d'imogène endormie le bracelet que lui a donné Poslhumus.
C'est une grande perte pour Imogène que celle de ce bracelet. Le lendemain, quand elle s'aperçoit de sa disparition, son inquiétude est vive. Elle appelle Pisanio : « Va dire à ma camériste de chercher un bracelet qui par mégarde a glissé de mon bras; il me vient de ton maître. Malédiction sur moi si je m'en séparais, fût-ce pour le revenu du plus grand roi de l'Europe ! Je crois bien l'avoir vu ce matin même; je suis sûre qu'il était hier à
mon bras; je l'ai baisé ; j'espère bien qu'il n*esl pas allé conter à mon seigneur que je baise un autre objet que lui ! »
lachimo est retourné à Rome. Sur son récit, sur ses descriptions intimes, sur la vue du bracelet, le malheureux Posthumus est convaincu de Tinûdélité d'imogène. Dans son désespoir, il s'abandonne à des invectives aussi absurdes que furibondes contre toutes les femmes, telles que le théâtre n'en avait pas entendu depuis les paradoxes d'Euripide, le plus violent ennemi du beau sexe; mais les injures le soulagent peu: il envoie à Pisanio l'ordre de tuer l'épouse adultère.
Sur ces entrefaites, Gaïus Lucius, général romain et ambassadeur de Gésar-Auguste, est allé en Bretagne pour réclamer du roi Cymbelinele paiement d'un tribut annuel de trois mille livres stipulé par son prédécesseur et interrompu depuis plusieurs années. Gymbeline est bien disposé pour les Romains; il a de grandes obligations personnelles envers Auguste, auprès duquel il a passé sa jeunesse et qui « l'a fait chevalier d ; mais sa femme ne lui laisse pas le temps de la réflexion, c'est elle qui se charge de répondre à l'ambassadeur, et sa réponse est un refus. Le roi l'approuve. Lucius, au nom de Gésar , déclare la guerre aux Bretons.
Au reçu de la lettre de Posthumus, le bon Pisanio est consterné, c Comment! d'adultère?... Et pourquoi ne pas me nommer le monstre qui l'accuse? Léonatus! ô mon maître! quel étrange venin est donc tombé dans ton oreille? Quel Italien perfide, répandant le poison avec sa langue comme il le verserait avec sa main, a pu ainsi surprendre ta crédulité trop facile?... Elle déloyale! oh! non... Gomment! que je l'assassine? moi! elle! son sang!.... Quelle mine ai-je donc, pour qu'on puisse me croire dénué d'humanité au point d'en venir là? Frappe, me dit-il; la lettre que je t'envoie pour elle te donnera Voccccsion d'agir sur son ordre même. Papier damné!... justement la voici. Je ne sais plus ce qui m'est commandé.
Entre imogène. — Eh bien, Pisanio?
PISANIO. — Madame, voici une lettre de Monseigneur.
IMOGÈNE. — De qui?deton seigneur?Ah! c'est de mon seigneur! de Léonatus !n serait bien savant, l'astronome qui connaîtrait
500 SHAKESPEARE ET L'ANTIQmTÉ.
les étoiles coitimeje connais son écriture: illirait l^avenîr à livre ouvert... Dieux propices, fait»*s que ce qui est contena ici tne montre mon seigneur amoureux, bien portant, satisfait... non pas d'être séparé de nioi (il faut qu'il en souffre. . . il est des souffhmces salutaires, et celle-là est du nombre, car elle fortifie ratnour), satisfait de tout, excepté de cela! avec ta permission, bonne cire! (Elle décachette la lettre.)
» Bénies soyez-vous, abeilles, qui faites ces fenûoîfs du secret!... {Elle lit.)
€ La justice et le courroux de votre père, s'il allait me sur- » prendre dans ses États, n'ont pas de cruauté qui m*épotiVante, » pour peu que vous consentiez, ô la plus chère des créatures,
> à me ranimer par votre vue. Apprenez que je suis en Cam- » brie, à Milford-Haven. Faites en cette circonstance ce qtle votre » amour vous conseillera. Votre bonheur est le Vœu de celtti qui i reste fidèle à ses serments et dont l'amour grandit toujours, de
> votre
> LÉOffAJ'tJS POSTHUMUS. »
» Oh I un cheval avec des ailes!... Entends-tu^ Pisanio? Il est à Milford-Haven. Lis, et dis-moi quelle distance il y a d'ici là. Si, pour de médiocres intérêts, un homme peut s'y traîner en une semaine, pourquoi ne puis-je, moi, y voler en un jour?... Combien y a-t-il d'ici à ce bienheureux Milford?... Je t'en prie, parle, combien de vingtaines de milles pouvons-nous bien faire à cheval, d'une heure à l'autre?
PiSANio. — Une vingtaine entre deux soleils, madame; c'est assez pour vous, c'est même trop.
IMOGÈNE. — Comment ! mon cher, un homme qui irait à son exécution ne se traînerait pas si lentement... Va, procure-moi à l'instant un habit de cheval simple comme celui que porterait la ménagère d'un gentilhomme campagnard.
PISANIO. — Madame, vous feriez bien de réfléchir.
IMOGÈNE. — Je suis la roule qui est devant moi, l'ami. Partout ailleurs, à droite, à gauche, en arrière, je ne distingue rien. En roule! fais ce que je t'ordonne. II n'y a plus rienà dire. Pasd'autiv voie praticable que celle de Milford. »
Avant d'avoir atteint Milford-Haven, Pisanio , dont Imogène
remarque Tair sombre et préoccupé, prend son grand courage, révèle tout à sa maîtresse et lui montre la lettre de Posthumus. Imogène veut mourir. Pisanio réussit à faire rentrer un peu de calme et même d'espérance dans son âme : « Il n'est pas possible que mou maître n'ait pas été abusé. Quelque scélérat, sans doute, consommé dans son art, vous a fait à tous deux cette offense infernale... Je ferai croireque vous êtes morte, et je lui enverrai quelque sanglant indice; car il m*a ordonné de le faire. Vous aurez disparu de la cour, et cela confirmera la chose. » Le plan de Pisanio est de faire prendre à Imogène des habits d'homme; un costume complet est là dans sa valise, car il a tout prévu et concerté d'avance. Elle entrera au service du général romain Lucius, qui arrive demain àMilford-Haven. Parce moyen elle pourra approcher des lieux où habite Posthumus, entendre ce qu'on dit de lui, savoir ce qu'il fait, peut-être même le voir de seà propres yeux.
«Tu es l'unique appui que les dieux me laissent pour vivre!
s'écrie Imogène qui accueille courageusement cette idée. — Je
pars. Madame, abrégeons les adieux, de peur que, mon absence
étant remarquée, je ne sois soupçonné d'avoir aidé à votre éva- ,
sien de la cour..*. Ma noble maîtresse, voici une boîte que je
liens de la reine. Ce qu'elle renferme est précieux. Si vous êtes
malade sur mer, si sur terre vous avez des langueurs d'estomac,
une goutte de ceci dissipera l'indisposition. »
Pisanio remet à Imogène un pourpoint, un chapeau, un hautde-chausses, tout l'altirail d'un gentihomme du xvi* siècle ; puis ils 86 séparent en invoquant la protection des dieux. Il y a beaucoup d'expressions de piété dans cette tragédie ; on dirait qu'elles coûtent moins à Shakespeare quand le paganisme en feit les frais.
Cependant la fuite d'Imogène a été découverte à la cour. Au retour de Pisanio, Cloten lui saute à la gorge, et, la pointe de son épée appuyée sur lui, l'interroge. Dans cdtte position critique, le serviteur est contraint de faire des aveux ; mais ce qui le rassure, c*en ridée qu'Imogène doit être loin et déjà sous la protection delucitts. Cloten se dispose à la poursuivre. Il ordonne à Pisanio d'aller lui chercher des vêtements que Posthumus ait portés du t^nipg qu'il était à la cour. « Elle m'a dit un jour (j'en ai encore
»â SHAKESPEARE ET L*ANTIQUITÊ.
ramertome surleci^ur!) qu'elle faisait plus de cas du moindre vêtement de Poslhumus que de ma noble personne, avec toutes les qualités qui Toment. Eh bien , c'est sous les vêtements de Posthumus que je veux la violer. Je commencerai par le tuer, lui, sous ses yeux; alors elle verra ma valeur, et ce sera le supplice de ses mépris, i
L'iniâme Cloten, revêtu des habits de Posthumus, se met en route tout seul pour Milford.
Nous sommes arrivés à la partie la plus poétique du drame, h celle qui est toute de l'invention dé Shakespeare.
Dans une contrée montagneuse du pays de Galles, loin de l'agitation du monde, loin de la corruption de la cour, est une caverne qui sert de retraite à une famille vivant selon les lois de la philosophie naturelle, et composée d'un vieillard et de deux jeunes gens. Leur religion est l'adoration de la nalure.Tou t dans leurs mœurs et dans leur langage a une robuste couleur païenne ; la sagesse du vieillard estantique,commeles exercices physiques des jeunes gens.
I^ur entrée en scène, c'est-à-dire leur sortie de la caverne, , est un hymne à la beauté du jour.
€ Un trop beau jour, dit le vieillard, pour garder la maison, surtout sous un plafond aussi bas que le nôtre. Baissez-vous, enfants ; cette porte vous apprend à adorer le ciel et vous courbe pour l'office divin du matin. Les portes des monarques ont des voûtes si élevées que des géants impies peuvent y passer le front haut, sans saluer le soleil. Salut, foi, beau ciel! — Salut, ciel! disent l'un après l'autre les deux jeunes gens, l'aîné d'abord, puis le cadet. — Maintenant, à nos jeux montagnards ! Grimpez sur ces hauteurs, vousdontles jambes sont jeunes; moi, je foulerai ces plateaux. Lorsque d'en haut vous m'apercevrez petit comme un corbeau, remarquez bien que c'est la place qui amoindrit l'homme ou le grandit, et vous pourrez alors réfléchir aux récits que je vous ai faits des c^urs, des princes, des intriguesdes camps, où le service n'est pas service parce qu'il est réellement rendu, mais parce qu'il passe pour l'être. . . Vite à la montagne ! Celui qui abattra le premier gibier sera le roi de la fête; les deux autres le serviront; et nous n'aurons pas peur du poison qui est d'étiquette en haut lieu. En chasse! je vous rejoindrai dans les vallées. >
LES DÉNOUEMEiNTS HEUREUX. — CYMBELINE. 203
Les jeunes gens s'éloignent, et le vieillard, resté seul, profite de la licence accordée aux personnages dramatiques de penser tout haut et de confier leurs secrets au public, pour nous faire savoir qui il est et qui sont ses deux compagnons. Lui, il est Bélarius, le seigneur injustement banni par Cyrabeline. Les deux jeunes gens sont les fils du roi, Guidérius et Arviragus, disparus de la cour peu après leur naissance ; et c'est lui, Bélarius, qui les a volés à l'âge de deux et de trois ans, voulant priver Cyrabeline de postérité, comme Cymbelinc l'avait privé de ses biens. 11 a épousé leur nourrice, qui leur a servi de mère, et qui maintenant est morte. Chaque jour ils vont l'honorer sur sa tombe. Us croient que Bélarius est leur père.
Imogène, déguisée en homme, défaillant de fatigue et d'inanition, arrive devant la caverne. Ce sauvage repaire est-il habité par des créatures humaines? Elle hésite à s'en assurer; mais la faim rend intrépide. Elle appelle. Pas de réponse. « Eh bien, entrons! Tirons toujours mon épée; pour peu que mon ennemi ait peur d'une lame autant que moi, il osera à peine la regarder. Donnez-moi un tel adversaire, cieux propices! » Et elle disparaît dans la caverne.
Les trois chasseurs reviennent pleins d'appétit et joyeux de trouver chez eux de la viande froide en attendant que leur gibier soit cuit. Ils entrent, mais ils s'arrêtent stupéfaits sur le seuil... Il y a là, au fond, un être qui ressemble à une fée et qui mange à belles dents leurs vivres, a Par Jupiter, c'est un ange ou une merveille terrestre! C'est la divinité même sous les traits d'un adolescent! — Bons maîtres, dit Imogène en se levant, ne me faites pas de mal. Avant d'entrer ici, j'ai appelé, et je comptais mendier ou acheter ce que j'ai pris. Sur ma parole, je n'ai rien volé, et je ne l'aurais pas fait, quand j'aurais trouvé le sol jonche d'or. Voici de l'argent pour ce que j'ai mangé; je l'aurais laissé sur la table aussitôt mon repas fini, et je m'en serais allé en priant pour l'hôtelier. »
De l'argent! de l'or !.. Élevés à l'école du philosophe Bélarius, les jeunes gens méprisent ce vil métal et le déclarent très haut. « Vous êtes fâchés, je le vois, reprend Imogène. Sachez, si vous voulez me tuer pour ma faute, que je serais mort si je ne l'avais pas commise.
— OÙ allez-vous? demande Bélarius. — A Milford-haven. — Quel est votre nom? — Fidèle, Monsieur. J'ai un parent qui pari pour ritalie ; il doit s'embarquer à Milford; j'allais le rejoindre, lorsque, presque épuisé par la faim, je me suis laissé allerà cette faute. — De grftce, beau damoiseau, ne nous prenez pas pourdes rustres, et ne jugez pas de nos âmes, qui sont bonnes, sur Tapparenre de notre sauvage demeure. Vous êtes le bienvenu. Il fait presque nuit. Vous accepterez un repas meilleur avant de partir, et nos remerciements pour être resté notre convive. Garçons, faites-lui fêle.
GuiDÉRirs. — Si vous étiez femme, damoiseau, je vous ferais une rude cour, rien que pour être votre serviteur. D'honneur, jo le ferais comme je dis.
ARViRAGUS. — Pour moi, je suis content qu'il soit homme. Je l'aimerai comme mon frère. Soyez joyeux, car vous êtes tombé parmi des amis.
IMOGÈNE {àparf), — Des amis ! si c'étaient des frères! Plût au ciel qu'ils le fussent!., dieux! pardonnez-moi! je voudrais chanpor de soxo pour être leur camarade, puisque Léonatus m'a trahie.
RÉi.ARirs. — Entrez, beau jouvenceau ; à jeun, la causerie est pénible; quand nous aurons soupe, nous te demanderons sans indiscrétion ton histoire, juste du moins ce que tu voudras nous en dire, v»
C'est ainsi que dans le monde d'Homère l'hospitalité est donnée atix voyapoui*$; le récit de leurs aventures après souper est tout le prix dont ils la payent.
L'idylle dos trois hommes de la nature et de leur nouvel assooîé est délicieuse. La voix du sang se fait entendre de plus en phis» et les deux fix^res d'Imogéne se sentent attirés vers elle par un lieu mystérieux qui étonne le vieillard. Le secret de son sexe nN^sl point décotivert, luiis il se trahit au moral par ses occupalions et sis j;oùls. Trop fiiiblepour accompagner les chasseurs, o*osl ell(^ qui fait le ménage: son chant est angélique, sa cuisine oHl exquis \ et elle entend sibienTart d'assaisonner les bouillons \\\\\m lt\s dirait destinés A Junon« reine des cieux.
but^l^t^ne serait heureuse, si son cœur ne souffrait pas. «Voilà, ?i«Mlil-o|li\ do bonnes oivaiure^. Dieux, que de mensonges j a*
LES DÉNOUEMENTIi» HEUhEUK. — CYMBELLNE. 205
nteoduB t Nos courtisans disent que tout est sauvage, hors de la OUF. Expérience, quel démenti lu leur donnes! » Mais elle souffre toujours, elle souffre au cœur, et, dans l'espoir de se soulaçer un peu, elle porte à ses lèvres le cordial que lui a laissé Pisanio...
Gloten, pendant ce temps, habillé des vêtements de Posthuaiu8,a fait du chemin. U arrive devant la caverne, au moment où nos chasseurs en sortent. Bélarius le reconnaît. « C'est Cloten, le fils de la reine. Je crains quelque embûche. Il y a bien des ajmées queje ne l'ai vu, et pourtant je suis sûr que c'est lui. Nous sommes mis hors la loi... Partons. — Il est tout seul, dit Guidérius, l'aîné des deux princes. Vous et mon frère, cherchez si quelque escorte est proche; allez, et laissez-moi seul avec lui. »
Cette brute de Gloten semble ne pas manquer de courage; mais h poète n'a pas voulu que l'apparence d'une qualité morale chez UD être aussi vil pût nous faire illusion : Gloten n'est brave que parce qu'il est stupide. S'il n'a pas peur, c'est qu' « il lui manque le jugement qui se rend compte du danger ». Il s'est mis en route tout seul à la poursuite de Posthumus et d'imogène. Le voilà maintenant placé par le hasard en face de Guidérius: son premier mot est pour le charger d'insultes grossières; il l'appelle gueux, voleur, brigand, scélérat, traître et bandit. « Quel est ton nom ? riposte froidement Guidérius. — Gloten, drôle ! '-Gloten, double drôle, a beau être ton nom, je ne tremble pas. -^Pour comble à ta frayeur, pour coup suprême à ta confusion, sache que je suis le fils de la reine. — J'en suis fâché; ta mine û'estpas digne de ta naissance. — Est-ce que tu n'es pas épouvanté? — Je ne crains que ceux que je révère, les sages ; les fous, i'^oris et je n'en ai pas peur. » Gloten fond sur lui, l'épée à la ^aia; Guidérius pare le coup, tue cet imbécile comme on lue une nioiiçheet lui coupe la tête avec sa propre épée. Bélarius et Arvi* f»gUB reviennent. « Qu'as- tu fait? s'écrie Bélarius. — Je sais P^rflitement quoi : j'ai coupé la tête d'un certain Gloten «e disant fils de la reine... Je vais la jeter dans le torrent, derrière notre **ocher, pour qu'elle aille à la mer dire aux poissons qu'elle est la lèle de Gloten, le fils de la reine. G'est tout le cas que j'en fois. »
L'admiration pour son royal élève, l'appréhension des consé-
quences de l'acte commis, se partagent Târae du vieillard. Le jeune Ârviragus est jaloux de Texploit de soa aîné c Je voudrais l'avoir fait, dût la vengeance retomber sur moi seul ! Mon frère, je t'aime, mais je t'envie cet exploit que tu m'as volé. Je voudrais que toutes les représailles auxquelles la force humaine peut faire face, vinssent nous chercher jusqu'ici et nous demander des comptes!... Mais j'oublie ce pauvre Fidèle qui est malade ! je vais le revoir avec plaisir. Pour lui rendre ses couleurs, je verserais volontiers le sang de toute une paroisse de Clotens, et je m'en louerais comme d'un acte de charité, i
Arviragus disparaît dans la caverne; Guidérius s'est éloigné pour € envoyer dans le torrent la caboche de Cloten en ambassade à sa mère >. « 0 déesse, ô divine nature! s'écrie Bélarius demeuré seul, comme tu te manifestes dans ces deux fils de roi ! Ils sont doux comme les zéphyrs murmurant sous la violette sans même remuer sa corolle embaumée ; et pourtant, dès que leur sang royal s'allume, les voilà aussi violents que la rude rafale qui saisit par la cime le pin de la montagne et le courbe jusqu'au fond de la vallée. Chose merveilleuse, qu'un secret instinct leur ait ainsi appris sans leçon la majesté royale, l'honneur dont ils n'ont point reçu de préceptes, la politesse dont ils n'ont point vu d'exemples, et cette valeur guerrière qui, germant en eux comme une plante sauvage, a déjà produit une moisson aussi riche que si elle avait été semée ! Cependant je voudrais bien savoir ce que nous présage la présence de Cloten ici, et ce que sa mort nous vaudra. »
La drogue de Pisanio, don funeste de la reine, heureusement dépouillée de sa vertu mortelle grâce à l'humanité et à la prudence du médecin de la cour, a produit sur Imogcne son effet. Elle est tombée dans une léthargie profonde ; nos trois amis la. croient morte. Tristement, doucement, ils déposent le corps suf un lit de fleurs, non loin du cadavre de Cloten décapité, et les? deux jeunes gens récitent sur le pauvre Fidèle un requiem A leur façon. H n'y a pas ombre de sentiment chrétien dans ce chant funéraire, d'une couleur et d'une inspiration toute paieDoe et anti(|ue :
GUIDÉRIUS
Ne crains plys les ardeurs du soleil,
Ni les outrages de i*hiver furieux.
Tu as fini ta tâche en ce monde.
Tu as reçu ton salaire et reg^agné ta demeure.
Garçons et jeunes filles aux cheveux d'or doivent tous
Devenir poussière comme les ramoneurs.
ARVIRAGUS
Ne crains plus le sourcil froncé des grands. Tu es hors de la portée du trait des tyrans. Plus de souci pour te vêtir et pour manger! Pour toi le roseau est égal au chêne.
Rois, savants, médecins, tous doivent Finir comme ceci et devenir poussière.
GUIDÉRIUS
Ne crains plus Téblouissant éclair.
ARVIRAGUS
Ni le coup de tonnerre redouté.
GUIDÉRIUS
Ne crains plus la calomnie, la censure téméraire.
ARVIRAGUS
Joies et larmes sont finies pour toi.