TOUS DEUX
Que ton corps se dissolve paisiblement en cendres. Et que ta tombe soit vénérée!
Les deux jeunes gens s'éloignent avec Bélarius, et bientôt 'ïïîogène se réveille. Réveil horrible! le premier objet qui frappe 56S yeux est le tronc mutilé de Cloten dans les vêtements de Pos-
â08 SHAKESPEARE ET L'ANTIQUITÉ.
thumus. Elle croit voir son mari barbarement assassiné, el tombe sur* lui évanouie.
Le général Lucius, avec l'avant-garde de l'armée romaine, vient à passer par là. Il s'arrête à ce spectacle étrange d'un cadavre décapité et d'un jeune et beau page qui semble mort ou endormi sur lui.
Imogène revient à elle. On l'interroge : « Qui est-il, et qui es-tu ?
— Je ne suis rien, ou, si je suis quelque chose, mieux vaudrait pour moi ne rien être. Celui-là était mon maître, un Breton vaillant et bon, tué ici par des montagnards... Hélas! il n'y a plus de pareils maîtres ! Je puis errer du levant au couchant, implorer du service, essayer de plusieurs maîtres, les trouver bons, les servir fidèlement, et n'en retrouver jamais un pareil...
— Pauvre jeune homme ! tes plaintes ne m'émeuvent pas moins que la vue de ton maître ensanglanté. Dis-moi son nom, mon bon ami.
— Richard du Champ. »
En faisant ce mensonge inoffensif, Imogènfe, aussi véridique que l'Iphigénie de Gœthe, demande tout bas aux dieux qui l'entendent de le lui pardonner.
« Et toi, reprend Lucius, quel est ton nom ?
— Fidèle.
— Tu le justifies hautement... Veux-tu risquer la chance avec moi? Je ne dis pas que ton nouveau maître vaudra l'autre; mais "sois sûr qu'il t'aimera autant. Des lettres de l'Empereur à moi remises par un consul ne te recommanderaient pas si bien auprès de moi que ton propre mérite. Viens avec moi.
— Je vous suivrai, seigneur. Mais d'abord je vais, s'ilpla'^ aux dieux, mettre mon maître à l'abri des mouches, dans un trou aussi profond que pourront le faire ces pauvres pioches (EU^ montre ses mains,). Puis, quand j'aurai jonché sa tombe de feuilles et d'herbes sauvages ; quand sur elle j'aurai répété cent prières, comme je le pourrai, pleurant et soupirant, je quilteraJ alors son service et me mettrai au vôtre, puisqu'il vous plaît de me recueillir. »
Lucius ordonne à ses soldats de creuser, avec lenrs pûju^ et leurs pertuisanes, une tombe, à l'endroit du g^azon le pl^^
émaillé de pâquerettes. Le corps y est pieusement déposé ; et, la cérémonie faite, tous s'en vont.
Jetons un coup d'œil rapide dans Tintérieur du palais du roi. Imogène a disparu, Clolen a disparu; la reine, en proie à la rage, est sur le point d'expirer, épouvantant ses femmes et son médecin de l'aveu des crimes qu'elle a commis et de ceux qu'elle aurait voulu commettre encore; Cymbeline, accablé de malheurs domestiques, avec une guerre sur les bras, a perdu la tête : telle est la situation de la Bretagne et de son roi, au moment où les légions romaines viennent de débarquer à Milford-Haven.
Le bruit de l'armée en marche parvient aux oreilles de Guidérius et d'Arvîragus, qui frappent du pied la terre et frémissent à l'ouïe des sons belliqueux, comme des chevaux de noble race. Le rôle du vieux Bélarius, en cette circonstance, est de faire entendre la voix de la raison : « Montons aussi haut que possible dans la montagne afin d'être en sûreté. La mort récente de Cloten nous oblige à la prudence et nous empêche de nous joindre au parti du roi. Et puis , jeunes gens, vous ne savez pas ce que c'est que la guerre, métier mal récompensé, où, sous prétexte de gloire et d'honneur, l'homme qui cherche le danger trouve souvent la mort, et une mort obscure. >
Mais les deux princes sont superbes d'ardeur guerrière et d'enthousiasme national. Leur sang royal s'indigne et se révolte aux paroles du vieillard, qui, renonçant bientôt à les retenir, prend le parti de les accompagner pour vaincre ou mourir avec eux.
Posthumus est arrivé en Bretagne avec l'armée romaine. Il est au désespoir de la mort d'Imogène. Un mouchoir sanglant envoyé par Pisanio l'a convaincu que son ordre était exécuté. Ce n'est pas en ennemi qu'il vient. « On m'a amené ici, au milieu de la noblesse italienne, pour combattre contre le trône de mon Imogène. C'est assez, Bretagne, que j'aie tué ta souveraine. Sois tranquille ! je ne te porterai pas d'autre coup. » Pour expier son crime, il a résolu de se faire tuer, en combattant contre les Romains sous les habits d'un paysan breton. « Je veux que les hommes reconnaissent en moi plus de valeur que n'en annoncent mes habits. »
La bataille s'engage. Les Bretons plient d'abord, en dépit des
110 SHAKESPEARE BT L*A]|TIQOITÉ«
prodiges de valeur accomplis par Posthutnu8« Gymbeline luimême est fait prisonnier, quand soudain deux jeutles gens et un vieillard s'élancent dans la mêlée, semblables à des dieux. Ces trois braves valent trois légions. Ils rallietitlôs fuyarda^ étonnent les vainqueurs, jettent le trouble dans leurs rangs et changent la fortune de la journée. La victoire est à la Bretagne^ et Posthumus vit encore I € Puisque la mort épargne les BretodSy je cesse d'être Breton, et je reprends ma place parmi |ea Romains. »
{Entrent deux capitaines bretons 0t des soldatSé) •
PREMiBR CAPITAINE. ^— € Quc le grand Jupiter soit loué I Lucius est priSé On croit que ce vieillard et ses fils étaient de^ anges.
DEUXIÈME CAPITAINE. — Il y OU avait un quatrième, est habit àt paysan, qui a donné l'attaque avec eux«
PREMIER CAPITAINE. — C'est co qu'ou raconte; mais on p'a pu retrouver aucun d'eux. {Apercevant Posthumus.) Halte! qui estlà?
P0STHUMU8. -^ Un Romain.
'^ Qu'on le saisisse I qu'on le mène au roi ! s
Posthumus est provisoirement jeté dans un cachot. Là il s'eodort et a une vision qu'on a fort critiquée, comme complètement inutile au drame. Il est certain qu'elle Ho fait pas avancer l'actioo d'un pas. Mais dans une œuvre purement fantastique, quin*i aucune prétention à la vraisemblance , il me semble que la poésie doit être partout la bienvenue et que les événements n'ont pas besoin d'un tissu aussi fin et aussi serré que dans une tragédie ordinaire. La famille do Posthumus, son père tnortafant sa naissance, sa mère, ses frères, lui apparaissent en songe et se plaignent hautement que les dieux aient remplacé par de cruelles douleurs la récompense due â son mérite :
Pourquoi donc, Jupiter, roi des dieux,
As-tu ainsi ajourné La récompense due à son mériU, Et Fas-tu changée en douleur?
. . . Jupiter, puisque notre fils est bon.
Termine ses misères.
Reg;arde-nous du haut de ton palais de marbre; Sans quoi, pauvres spectres, nous en appeiierom ▲u oonseil éclatant des dieuK
Contre ta divinité.
Alors, au milieu de la foudre et des édairs, Jupiter descend
LES DÉlfOCEMEIlTS HEUREUX. — GTMBELINE. 211
assis sur un aigle, et répond aux fantômes prosternés devant lui :
< Petits esprits des régions basses, cessez de blesser mes oreilles. Silence ! comment osez- vous accuser le dieu foudroyant dont le tonnerre lancé des cîeux dompte la terre révoltée? Pauvres ombres de TÉlyl^, arrière I allez voui^ reposer sur vos pelouses 'toujours fleuries. Ne vous tourmentez pas de ce qui arrive aux mortels. Ce n'est fm votre affaire, vous le savez, c'est la nôtre. Je châtie qui j'aime^ je diffère mes bienfaits afin qu'ils soient plus doux. Soyez tranquilles. Notre divine puissance relèvera votre fils abattu, son bonheur va être au comble, ses épreuves ont été utiles, et elles sont finies. Notre étoile souveraine a présidé à sa naissance^ et c'est dans notre temple qu'il a été marié. Relevez-vous et disparaissez I II sera l'époux fortuné de la princesse Imogène, et d'autant plus heureux qu'il aura plus souffert, a
Nous voici au dénoûment. Que de choses vont s'eitpliquer en présence de Cymbeline siégeant dans sa tente royale au milieu de tous les personnages du drame rassemblés autour de lui I Dans
< C6tte forêt de détails touffus », comme il dit, dans « cette ramification infinie de circonstances », comment le pauvre roi y verrat-il clair ? un plus intelligent y perdrait son latin. « Tenez-vous à nies côtés, dit-il, en commençant, au vieillard et aux deux jeunes gens inconnus qui ont été les principaux auteurs de la victoire; l^enez-vous à mes côtés, vous que les dieux ont faits les sauveurs de mon trône. Quelle douleur pour mon cœur qu'on n'ait pu retrouver le pauvre soldat qui a si magnifiquement combattu, dont les haillons faisaient honte aux armures dorées, et dont la poitrine nue était plus hardie que les boucliers impénétrables 1 »
Le noble Lucius implore de Cymbeline la liberté pour son Page, qui est né Breton. Le roi l'accorde ; il ne reconnaît pas d'abord Imogène (Pisanio seul l'a reconnue), mais l'instinct de ^ nature lui parle en sa faveur, et il permet au bel enfant de lui demander la grâce qu'il voudra.
Imogène, apercevant lachimo dans la foule, l'anneau de Posthumus au doigt (c'était l'enjeu du pari qu'il a gagné), réclame pour toute faveur que ce gentilhomme explique publiquement de qui il tient cet anneau. € Qu'est-ce que cela lui fait ? t dit tout
bas Posthumus. lachimo, bourrelé de remords, fait la confession la plus complète. 11 s'accuse lui-même d'infâme trahison, il reconnaît la pureté d'imogène et tous les mérites de Posthumus. Celui-ci alors éclate en malédictions contre lachimo et en imprécations contre lui-même. « Je suis Posthumus, et c'est moi qui ai tué ta fille. . . Crachez-moi au visage, jetez-moi des pierres, couvrez-moi de boue ! Ameutez contre moi les chiens de la me ! Que chaque criminel soit appelé Posthumus Léonatus! Son crime sera toujours moindre que le mien. 0 Imogène! ma reine, ma vie, ma femme ! 0 Imogène, Imogène, Imogène!...
IMOGÈNE (s*élançant vers lui). — Du calme, Monseigneur! écoutez, écoutez
POSTHUMUS. — Est-ce que je laisserai faire un jeu de ceci? Page insolent, à ta place ! »
(Il la frappe, et elle tombe évanouie.)
Pisanio vole au secours d'imogène : « C'est ma maîtresse et la vôtre ! c'est notre princesse Imogène »! Mais celle-ci le repousse, croyant que Pisanio a voulu l'empoisonner dans la* montagne, « Madame, que les dieux me lapident de leurs foudres si, en vous donnant cette boîte, je ne la croyais pas chose précieuse; je la tenais de la reine. »
C'est le tour du médecin d'intervenir et de révéler, avec les pratiques de la. feue reine, ce qu'il faisait pour les rendre inoffensives.
Imogène et Posthumus tombent dans les bras l'un de l'autre. Cymbeline bénit sa fille. « Imogène, ta mère est morte. — J*en suis attristée, seigneur. — Oh I elle fut criminelle ! et c'est bien sa faute si nous nous revoyons de façon si étrange. Quant à son fils, il a disparu, nous ne savons où ni comment. »
Pisanio raconte ce qu'il sait de l'équipée de Cloten. « A moi d'achever son récit, dit Guidérius. Je 1 ai tué. >
Cymbeline condamne à mort Guidérius. Alors Bélarius prend la parole; il découvre le secret de la naissance royale àes jeunes gens, son propre nom et le larcin qu'il a commis. Cymbeline pardonne, a Le service que vous m'avez rendu tons trois est plus extraordinaire que ce que tu dis... Oh! il m'est donc né trois enfants à la fois ? Jamais mère ne lut plus beo*
3use de sa délivrance 0 Imogène, tu y perds un royaume.
— Non, Monseigneur, j'y gagne deux mondes. »
Voilà le beau mot de la pièce. La perte d'une couronne met
e comble au bonheur d'Imogène : désormais elle sera toute à
Posthumus et à ses frères. Les joies de l'amour et de la famille
sont l'univers pour elle ; les soins de la royauté ne seraient qu'un
trouble-fête. Sî quelque chose avait répandu jadis une ombre
sur son mariage, c'est la pensée, non point que Posthumus n'était
pas d'aussi grande naissance qu'elle, mais qu'elle n'était pas
d'aussi humble origine que lui. Déjà, dans la montagne, elle avait
souhaité que les deux jeunes gens fussent ses frères: « Que le ciel
n'a-t-il permis qu'ils fussent les enfants de mon père I alors le
prix de ma personne eût été moins grand, et par là plus en
rapport avec toi. Posthumus. »
Le bonheur est communicatif. Pour que tout le nionde soit heureux, Cymbeline rend la liberté aux prisonniers. « Et ce soldat disparu, qui a combattu si noblement, comme il ferait bien ici! comme il rehausserait la gratitude d'un roi I
— Seigneur, dit alors Posthumus, je suis le soldat qui accompagnait ces trois braves sous le vêtement du pauvre. » Et en même temps il pardonne à lachimo agenouillé devant lui.
« Noble sentence ! s'écrie le roi. Que le mot d'ordre pour tous soit: Pardon!... Commençons par la paix... Caïus Lucius, quoique vainqueurs, nous nous soumettons à César et à l'Empire romain, et nous promettons de payer notre tribut accoutumé. Nous ne l'avons refusé que d'après les conseils d'une reine criminelle; et le ciel, dans sa justice, a fait tomber sur elle et sur sa race tout le poids de son bras.. Louons les dieux, et que la fumée de nos sacrifices monte jusqu'à leurs narines de nos autels bénis! Annonçons cette paix à tous nos sujets. Mettons-nous en marche. Que les enseignes romaines et bretonnes flottent amicalement unies. Traversons ainsi la ville de Lud, et allons dans le temple du grand Jupiter ratifier notre paix; scellons-la par des fêtes. En avant! Jamais guerre ne se termina par une paix si heureuse et si prompte, avant même que les guerriers aient lavé leurs mains ensanglantées ! »
Tel est le drame de Cymbeline. Shakespeare a écrit des œu-
vres plus fortes et plus vraies ; il n'en a point fait de pins poétique. Les jugements à contre-sens qu'on a portés sur cette pièce, soit pour la blânrer, soit pour la louer à l'excès, viennent de ce qu'on n'a pas assez reconnu son caractère purement idéal et fantastiques C'est le propre de la fantaisie de mêler au hasard les temps et les lieux : voilà pourquoi la Rome d'Auguste et la Rome de Boccace, l'ancienne Bretagne et la Renaissance se trouvent ici confondues. Hommes et choses, tout porte un cachet idéal. Imogène est assurément le plus beau caractère de femme qui soit dans le théâtre du poète. Mrs Jameson a remarqué qu'elle unit en sa personne les qualités diverses des autres héroïnes de Shakespeare : € l'enthousiasme de Juliette, la fidélité et la constance d'Hélène de Narbonne, la dignité et la pureté d'Isabelle, la douceur de Viola, le sang-froid et l'intelligence de la Portia du Marchand de Venise, » Qu'est-ce à dire, sinon qu'Imogène est parfaite ? Mais alors , elle appartient au rêve plutôt qu'à la réalité, au ciel plutôt qu'à la terre, et je ne sais à quoi Gervinus a pensé en prétendant qu'après Hamlet c'était « la plus riche exécution du pinceau de Shakespeare >. On ne peint pas l'idéal, on l'esquisse seulement. Si les poètes placent volontiers leur idéal moral dans les femmes, c'est tout simplement parce que les femmes ont moins d'individualité que les hommes et qu'il est plus aisé de les dessiner en quelques traits. L'écueil des drames où le \ice et la vertu sont exactement rétribués, c'est le prosaïsme. Pour éviter cet écueil, il faut fuir la terre et se lancer à voiles déployées dans la poésie pure, c'està-dire dans le fantastique et l'idéal. L'instinct de Shakespeare l'a heureusement compris, et grâce à cette navigation en pleine mer, en plein ciel, il a conduit son vaisseau à bon port.
1 . Ce caractère fantastique donne à la pièce de Cymbeline asses de ressemblance, pour le fond et pour la forme, avec les comédies proprement dites de Shakespcsrc, pour que M. Ulrici ail cru pouvoir la classer dans cette catégorie.