ŒDIPE ET LEAR. — ANTIGONE ET CORDELIA
Le roi Lear victime de la fatalité comme Œdipe: sa folie an^mcurc; progrès de cette maladie mentale. — Haute généralité d'Antigone, individualité de Cor* dejia.
. Trois tragédias de Shakespeare, le Roi Lear^ Macbeth et ffam^ tetf vont maintenant nous offrir Tune après l'autre la matière de quelques rapprochements avec la tragédie grecque : il y a car* taines analogies de situation et de rôle entre Œdipe et Lear, entre Antigone et Cordelia ; le drame de Macbethy par sa belle structure, par la place qu'y occupent les démons, las apparia tiens et les oracles, par la fatalité réelle ou apparente qui pèsA sur le libre arbitre du héros, enfin par la raideur farouche de rbéroïne, est plus rempli qu'aucune autre pièce de Shakespeare de Tesprit de l'antique tragédie ; quant à Hamlet, il est rOreste des teipps modernes. Ces exemples particuliers servir ront à illustrer nos remarques générales et à donner un relief plus vif à la différence des arts et des mpeurs. Il n'est peut-être pas inutile de répéter que là est l'unique sens des études de littérature comparée que nous poursuivons. On peut considérer ^ Hamlet en lui-même et Oreste en lui-même ; mais si on com« pare c^s deux personnages, le rapprochement et le contraste jettent sur l'un et sur l'autre une lumière redoublée et font mieux ressortir ce quia les logiciens appellent le genre prochain et la différence spécifique : voilà toute l'ambition de ces parallèles. Il ne s'agit nullement, comme on Peut fait autrefois,
216 SHAKESPEAKE ET L'ANTIQUITÉ.
de montrer qui, de Shakespeare ou de Sophocle, a été le meilleur poète; l'immixtion dans nos recherches de la moindre préoccupation de ce genre changerait sur-le-champ un travail qui peut avoir son intérêt en un tissu d'enfantillages et de sottises d'un autre temps. Il importe donc, pour l'honneur de ces études, qu'il ne puisse y avoir à cet égard aucun malentendu.
Œdipe, chassé par ses fils, les maudit, de même que Lear maudit ses filles qui l'ont mis à la porte de leur maison. La situation est analogue, mais les âmes et les sentiments diffèrent. Œdipe a toute la majesté d'un organe des dieux ; il est plus imposant que pathétique. Il y a même, à notre point de vue moderne, quelque chose de trop raide et de trop dur dans l'inflexible obstination avec laquelle il repousse Polynice, qui, instruit par le malheur et touché de repentir, vient demander pardon à son père. C'est qu'Œdipe est plus qu'un homme et moins qu'un homme : instrument de la fatalité, il ne serait pas libre de conjurer, quand même il le voudrait, l'effet des imprécations qu'il a lancées contre ses fils et que les Euménides ont recueillies. Un passage des Phéniciennes exprime avec force cette absence de liberté morale chez le petit-fils de Labdacus : « Malheureux, s'écrie le pauvre père, j'ai causé la perte de mes enfants en transportant sur eux les malédictions prononcées contre moi par Laïus : car je ne suis pas par nature assez insensé pour avoir exercé une telle fureur contre la vie de mes fils, si un dieu ne m'y avait poussé, » La fatalité enchaîne à ce point tous les membres de la famille d'Œdipe, que ses fils eux-mêmes n'ont pas été libres de ne pas exiler leur père ! ils n'ont fait qu'obéir à la volonté d'Apollon. Mais alors pourquoi Œdipe leur reproche-t-il cette action ? Avouons qu'il y a là un cercle vicieux, où la raison et la logique ont bien de la peine à pénétrer. « Et c'est là, disait^ Schiller, ce qui, même dans les plus excellentes pièces du théâtri grec, nous laisse encore quelque chose à désirer : dans toutes cei pièces, en fin de compte, c'est à la fatalité qu'on fait appel, e pour notre raison, qui prétend retrouver la raison en toute: choses, il reste là un nœud qui ne se dénoue pas. »
En opposition avec Œdipe, qui est soumis à l'ascendant d'u pouvoir mystérieux, le roi Lear sera-t-il pour nous, comme po