‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 77 sur 127 · Gervinu · texte numérisé non relu

Gervinu

MAGBËT9. 243

santé , vous rouJe^ aufond du précipice ; mais vous êtes responsable au jnoins du premier pas, et même dans votre chute il y avait, $ji vous Tavie? hUn voulu, une jnain secourable toujours prête à se tendre ver§ cçlui qui l'invoque. Les agents démoniaques du drame shakespearien personnifient la tentation, irrésistible pour l'imprudent qui ose y arrêter se§ yeux, mais non pour le sage qui s'en détourne; c'est la gueule ouverte du serpent, où la proie fascinée court se précipiter, ce n'est pas la griffe subite et brutale saisissant par surprise une victime sans défense. Les sorcières ont beau s'appeler les soeurs fatidiques, leur apparition, leur prophétie n'exercent sur la volonté de Macbeth aucun pouvoir inéluctable^ elles ne le forcent point à mal faire; il demeure jusqu'au bout ce que l'homme est dans lout le théâtre de Shakespeare, ce qu'il est dans la vie, l'artisan de sa propre destiaée. Et si nous pouvions demander à Macbeth ce qu'il en penser il repQus§erait avec mépris toute insinuation tendant à rejeter sur un autre, fût-ce sur Satan lui-même, la responsabilité de ses crimes, La ûerté du héros ne consent point à la partager avec qui que ce soit parmi les hommes ou les démons* 11 n'accuse personne, ni sa femme, ni les sorcières. Il aurait honte de s'écrier comme l'Oreste d'Euripide: « C'est Apollon que j'aiîcuse, ce dieu m'a poussé à l'acte le plus impie! » Deux erreurs risquent toujours d'être commises relativement à Macbeth ; mais celle des mliquôs qui atténuent la réalité extérieure de la teptaiiQj^ suscitée par l'enfer devant ses pas est moins grave que Ter^reur de loeux qui méconnaissent le libre arbitre du héros. Schiller, dans une iatention éminemment morale, crut devoir, lorsqu'il traduisit jlfac6^//fc pourlethéâtre de Weimar, accentuer etpréciser Câ quiC Shakespeare avait poétiquement laissé dans le vajjue, et voici leji paroles expresses que les sorcières prononcent dans sa trqduotipu :

Sius^mbtr OM v^iiiere eni qn 8a^ puissance : Tegtons-le, me^ sœurs, car il est heureux.

Sans 0iev, contre nous Vhqmme est sans défenie : Satan l'enveloppe en ses rets affreux.

Nos mains dans les cœurs jettent la semence : S'ils la font germer, le crime est sur eux !

t Un jour, raconte le chroniqueur Holinshed, que Macbeth et

tu SHAKESPEARE ET L'ANTIQUITÉ.

Banquo se rendaient à Forres où le roi couchait en ce temps-Iâ, flânant ensemble par les chemins sans autre compagnie qa' euxmêmes, il arriva qu'après avoir traversé des bois et des champs, ils rencontrèrent brusquement, au milieu d'une clairière, trois femmes en costume bizarre et sauvage, ressemblant aux créatures d'un monde plus âgé. »

Le génie instinctif du poète a sensiblement modifié ici la donnée du chroniqueur. Ce n*est pas dans des circonstances quelconques, en flânant à travers la campagne fleurie ou en chassant gaiement par les bois et par la plaine que Macbeth, accompagné de Banquo, rencontre les sorcières; c'est au moment où il retourne de la' bataille, ivre de l'odeur du sang et de l'orgueil de la victoire \ Il vient, par sa valeur, de sauver son roi, le bon et pacifique Duncan, qu'une insurrection formidable faisait hier trembler sur son trône; sans lui, bien certainement, la royauté était perdue. Un flot tumultueux de sentiments confus, de pensées comme on en a quand on rêve éveillé, afilue en cet instant vers son cerveau et vers son cœur.

« Sans Macbeth, songe-t-il vaguement en lui-même, où serait maintenant le roi d'Ecosse ?... C'est à ce bras qu'il doit le salut de sa vie, le maintien de son trône... Si la couronne appartenait au plus digne, serait-elle à Duncan? »

ShaKCspeare n'a eu garde de placer ce monologue dans la bouche du héros; le poète n'est pas tombé dans la faute de donner un corps et une forme à ce qui devait rester embryonnaire et indistmct. Mais, dès les premières paroles que prononce Macbeth, nous pouvons surprendre je ne sais quelle mystérieuse harmonie entre les esprits des ténèbres et la couleur de son imagination. Les sorcières, causant entre elles, viennent de dire : « Le beau est horrible et l'horrible est beau^ » — « J^ n'ai jamais vu, dit Macbeth à Banquo, de journée si belle dans son horreur ^•» S'agit-il du temps qu'il fait ou de la bataille récente? L'ambiguïté du terme laisse planer sur le sens un doute, mais peu importe ; l'indication telle quelle a son prix ; nousavons,

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