‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 83 sur 127 · Tammg of ^ Shrew · texte numérisé non relu

Tammg of ^ Shrew

sera le premier mouvement de ma main. Aujourd'hui même, pour couronner ma pensée par un acte, que la résolution prise soit exécutée : je veux surprendre le château de Macduff, passer au fil de Tépée sa femme, ses petits enfants et tous les êtres infortunés qui le continuent dans sa race... Assez de bavardage! j'accomplirai cette action avant que Tidée refroidisse. Mais plus devisions! »

Le dernier état psychologique de Macbeth, c'est une sorte d'indifférence et de torpeur, un hébétement général dont il ne sort un instant que pour mourir en brave, semblable à une lampe pâlissante qui, au moment de s'éteindre tout à fait, jette soudain un très vif éclat. Des cris effrayants frappent son oreille, sans le faire tressaillir : « J'ai presque perdu le sentiment de l'inquiétude. Il fut un temps où mes sens se seraient glacés au moindre cri nocturne, où mes cheveux à un récit lugubre se seraient dressés et agités comme s'ils étaient vivants. Je me suis gorgé d'horreurs. L'épouvante, familière à mes pensées de meurtre, ne peut plus me faire tressaillir. » Il apprend sans s'émouvoir le suicide de sa femme, et se borne, pour toute expression de ses regrets, à murmurer d'une bouche stupide la plus triste sentence sur la vie humaine que le scepticisme et le désespoir aient jamais proférée : « La vie n'est qu'un fantôme errant, un pauvre comédien qui se pavane et s'agite durant son heure sur la scène et qu'ensuite, on n'entend plus ; c'est une histoire dite par un idiot, pleine de fracas et de furie, et qui ne signifie rien. i>

Les tourments de la conscience morale; les inquiétudes de l'imagination; la stupeur indifférente et idiote: tels sont les trois moments principaux de l'histoire de la décadence de Macbeth. Il n'était pas sans grandeur et sans noblesse native. Il était digne de se mesurer avec Satan, comme Job, et il ne tenait qu'à lui d'engager la lutte et de vaincre, lorsqu'en un jour d'ivresse et d'orgueil son ambition rencontra la tentation de l'enfer : « Salut, Macbeth, qui plus tard seras roi ! ))

Méthode familière à Shakespeare dans la peinture des caractères tragiques. — Exagération, invraisemblance du rôle de Lady Macbeth. — Qu'elle est plutôt un démon qu'une femme. — Faiblesse de sa nature physique. — Clytemnestre. — Electre. — Médée. — La Qéopâtre de Corneille. — L'Agrippine de Racine.

Le personnage de Macbeth, que nous venons d'étudier, est un très bel exemple de la méthode chère à Shakespeare dans la peinture des caractères tragiques : cette méthode consiste à expliquer l'origine et à graduer les développements de la passion qui entraîne vers sa perte le héros du drame, en sorte que le spectateur ait sous les yeux, non la crise d'une existence, commedans le théâtre classique, mais l'histoire d'une âme, avec son commencement, son milieu et sa fin. Macbeth n'est pas encore, au début de la pièce, ce qu'il deviendra au deuxième acte, et il s'en faut que le deuxième acte achève de nous révéler son caractère; on ne le connaît en entier que lorsqu'on l'a suivi jusqu'au bout. De même, Othello ne commence pas par la jalousie; sa nature ouverte, affectueuse, confiante, s'épanouit d'abord au bonheur d'aimer. Timon d'Athènes, avant d'être devenu un misanthrope, prodigue à tous les hommes son amitié et ses bienfaits : telle est la méthode de Shakespeare. C'est l'inverse de celle de Molière, chez qui les caractères sont dès le principe tout ce qu'ils seront jusqu'à la fin et ne subissent aucune modification ni en bien ni en mal. — Les surprises familières à notre grand poète comique, les brusques allures au moyen desquelles ses personnages nous étonnent et nous amusent d'abord, ont leur raison d'être dans la

comédie; mais la tragédie comporte et réclame des transitions mieux ménagées.

Dans sa création de Lady Macbeth, j'ose dire que Shakespeare a été infidèle à ses habitudes de psychologie patiente et profonde. Il a fait surgir tout à coup sur la scène, sans préparation d'aucune sorte, un monstre de cruauté, au sujet duquel nous ne savons ni comment il est devenu si méchant, ni même pourquoi il montre dans les circonstances actuelles tant de scélératesse.

J'admets très volontiers que les femmes, quand elles sont mauvaises, soient pires que les hommes :

Rien si malin qu'une femme peut naître,

a dit Ronsard, qui ajoute aussitôt :

Ni rien si bon, quand bonne elle veut être.

Médée fait cet aveu dans Euripide : « Nous autres femmes, c'est ainsi que la nature nous a faites, tout ce qu'il y a de plus habile à machiner le mal » ; et pour citer une plus grande autorité, je me permettrai de rappeler, avec un vieil auteur français, qu'on ne trouve point dans les saintes Écritures que Notre-Seigneur et les apôtres aient chassé du corps des hommes plus d'un diable, tandis que l'Évangile de vérité ne mentionne pas moins de sept démons chassés du corps d'une seule femme. On le conçoit sans peine; quand le sexe que Dieu a créé tendre et faible devient la proie du mal, il est susceptible de se dénaturer plus vite, plus complètement que le sexe plus grossier, mais aussi plus résistant et plus fort. Il n'y a donc pas plus de limites, peut-être même y en a-t-il moins, à la méchanceté des femmes qu'à celle des hommes, et les poètes ontassurément le droit de représenter la nature humaine dans tout l'excès de sa perversité. Mais, plus l'endurcissement anomal du cœur de la femme est grand, plus aussi il devient nécessaire de nous expliquer l'origine, de nous faire voir le développement de cette monstruosité. Shakespeare a négligé de satisfaire sur ce point notre curiosité légitime. Le principe et le progrès de la méchanceté de Lady Macbeth restent pour nous chose inconnue ; nous comprenons mal sa nature, et, ce qui est

plus grave, au point de vue dramatique, les motifs qui la font agir n'ont pas une clarté suffisante. — Elle entre en scène, lisant une lettre de son mari.

« Elles sont venues à ma rencontre le jour de la victoire, et j'ai appris par la plus complète révélation qu'elles ont une science plus qu'humaine. Comme je brûlais du désir de les questionner plus à fond, elles se sont confondues dans l'air et y ont disparu. J'étais encore éperdu de surprise, quand sont arrivés des messagers du roi qui m'ont proclamé thane de Cawdor, titre dont venaient de me saluer les sœurs fatidiques, en m'ajournant à un temps à venir par ces paroles : a Salut, toi, qui seras roi! » J'ai jugé bon de le faire cette confidence, compagne chérie de ma grandeur, afin que tu ne perdes pas la part de joie qui te revient, par ignorance de la grandeur qui t'est promise. Garde cela dans ton cœur, et adieu ! »

— Tu es Glamis et Cawdor, et tu seras ce qu'on t'a promis. Mais je me défie de ta nature : elle est trop pleine du lait de la lendresse humaine pour que tu prennes le plus court chemin. Tu voudrais être grand, tu n'es jpas sans ambition, mais tu n'as point les facultés du mal qui doivent accompagner l'ambition. La grandeur où tu aspires, tu voudrais l'atteindre sans crime... Hâte-toi d'arriver, que je verse dans ton oreille l'esprit qui m'anime, et que ma langue courageuse chasse tout ce qui t'écarle du cercle d'or dont le destin et une puissance surnaturelle semblent t'avoir couronné I »

Un serviteur entre, et annonce l'arrivée de Macbeth et du- roi. a Tu es fou de dire cela ! » s'écrie Lady Macbeth, pouvant à peine croire que le sort favorable prête un concours si prompt à ses desseins de meurtre; puis elle reprend seule son monologue :

(( Le corbeau s'est enroué à croasser l'entrée fatale de Duncan sous mes créneaux. Venez, venez, esprits qui assistez les pensées meurtrières ! Arrachez-moi mon sexe, et, du crâne au talon, remplissez-moi toute delà plus atroce cruauté ! Épaississez mon sang, fermez en moi tout accès, tout passage au remords; qu'aucun retour compatissant de la nature n'ébranle ma volonté farouche et ne s'interpose entre elle et l'exécution ! Venez dans mes mamelles de femme et changez mon lait en fiel, vous, ministres du

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meurtre, quel que soit le lieu où, substances invisibles, vous aidiez à la violation de la nature. Viens, nuit épaisse, enveloppetoi des plus noires fumées de l'enfer, afin que mon couteau ne voie pas la blessure qu'il va faire, et que le ciel ne puisse, perçant de son regard ton manteau de ténèbres, me crier : Arrête 1 arrête! »

Voilà bien de la frénésie; voilà surtout bien delà précipitation. C'est une lettre de son mari, dont la teneur expresse n'annonce rien que d'heureux, qui la met dans cet effroyable état. Et pourquoi donc? Au moins, quand Macbeth forme le projet d'assassiner Duncan, la désignation d'un fils du roi comme héritier présomptif a déjà infligé un démenti à la prédiction des sorcières ; mais Lady Macbeth n'en est encore qu'aux termes mêmes de cette prédiction, termes de nature à remplir son cœur d'espérance et de joie, ainsi que Macbeth le lui écrit. D'où vient qu'ils produisent sur elle un effet tout contraire? Il faut, pour expliquer une explosion si subite et si inattendue des sentiments les plus forcenés, supposer de graves conversations antérieures entre Macbeth et sa femme, un échange de pensées ambitieuses et de velléités criminelles, sans doute quelque phrase catégorique de Lady Macbeth excitant déjà son mari à l'usurpation violente du trône d'Ecosse. Mais cette scène, qui aurait préparé nos esprits à ce que nous entendons et à ce que nous allons voir, s'est passée dans la coulisse avant le lever du rideau. Ce que nous avons présentement sous les yeux, c'est une femme lisant, dans un papier qu'elle tient à la main, des nouvelles du caractère le plus encourageant, et tirant de cette lecture une conclusion qui est en contradiction directe avec la teneur de l'écrit. Des êtres surnaturels ont prophétisé à mon mari la plus haute fortune; ils semblent avoir dit vrai, car la moitié de leur prédiction s'est déjà accomplie, le reste est en bonne voie ; notre vaisseau navigue vers le port à pleines voiles et le vent en poupe: c'est pourquoi, ô tempêtes I déchaînez-vous, et remplissez le ciel propice d'épouvante et d'horreur. Telle est la logique de Lady Macbeth. Un crime, quel qu'en soit le succès, est toujours une action terrible, pleine de trouble et de violence ; pour vouloir commettre un premier crime dans la tranquillité d'une vie prospère, l'apparence d'une nécessité à

un si étrange dessein est bien la moindre condition qu'on puisse requérir ; et, en l'absence de tout motif appréciable dans la conduite de Lady Macbeth, on se demande si c'est bien une femme, une créature humaine, que Shakespeare a prétendu nous montrer, si ce n'est pas plutôt le diable en personne, une incarnation positive de l'esprit du mal, moralement semblable aux sorcières insexées et barbues, et revêtu seulement d'une forme plus féminine.

t Votre visage, mon cher Macbeth, est un livre où les hommes peuvent lire d'étranges choses.... Pour tromper le monde, paraissez comme le monde : ayez la cordialité dans le regard, dans le geste, dans la voix ; ayez l'air de la fleur innocente, mais soyez le serpent qu'elle couvre. >

N'est-ce pas là le langage du Tentateur?

QuandMacbeth,aumomentd'assassinerle roi son hôte, éprouve un scrupule qui l'honore, sent faiblir toute sa résolution et déclare qu'il n'ira pas plus loin dans cette affaire, le démon, je veux dire sa femme, ressaisit sa victime prête à lui échapper, en murmurant ceci dans son oreille :

< Était-elle donc ivre, l'espérance sur laquelle vous fondiez votre avenir? s'est-elle endormie depuis? et se réveille-t-elle maintenant pour paraître pâle et livide de crainte devant le but qu'elle contemplait si volontiers? Désormais, je ferai le même cas de ton amour. As-tu peur d'être dans tes actes et dans ta résolution le même que dans ton désir? Tu voudrais avoir ce que lu regardes comme l'ornement de la vie, et cependant vivre en lâche dans la propre estime, laissant un ^e n'ose pas swiwc \e je voudrais, comme le pauvre chat de l'adage *.

Macbeth. — Paix, je te prie ! J'ose tout ce qui sied à un homme; qui ose au delà n'en est plus un.

Lady Macbeth. — Quelle est donc la bête qui vous a poussé à me révéler cette affaire? Quand vous l'avez osé, vous étiez un homme; osez maintenant être plus que vous n'étiez, vous n'en serez que davantage un homme. Alors ni l'occasion ni le lieu ne

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