Catus amat pisces, sed non vult tingere plantas
s'offraient, et pourtant vous vouliez les créer tous deux. Ils se sont créés d'eux-mêmes, et voilà que leur concours met à néant votre courage. J'ai allaité, et je sais combien il est doux d'aimer le petit enfant qui nous tette* ch bien, au moment où il me souriait, j'aurais arraché le bout de mon sein de ses gencives sans os, et je lui aurais brisé le crâne, si j'avais juré de le faire, comme vous avez juré ceci ! »
Est-ce un démon qui parle? à la bonne heure. Si c'est une femme, si c'est une créature humaine, qu'il soit permis à la critique de dire que ceci est faux, outré, hors nature. Le caractère de Lady Macbeth n'est point pour nous faire changer d'opinion au sujet des femmes de Shakespeare ; à l'exception de Gléopâtre, reine d'Egypte, tableau égal à ses peintures d'hommes les plus achevées, Shakespeare n'a pas appliqué à l'étude de la femme ses grandes facultés d'analyse. En général, ou bien ses héroïnes sont bonnes, et alors ce sont des anges de fidélité, de courage, de dévouement, de patience, de résignation, de douceur : telles sont Imogène, Cordelia, Hélène de Narbonne, etc. ; ou bien ses héroïnes sont méchantes, et alors ce sont des diables incarnés, comme Régane,Goneril et Lady Macbeth. Rendons à Shakespeare ce qui est à Shakespeare, et à nos grands poètes français ce qui leur appartient : la connaissance et la représentation du cœur féminin est une partie considérable du talent dramatique, où Racine est le maître et n'a point de rival.
La tragédie de Macbeth demeure sans contredit là plus belle
composition de Shakespeare. Comme le rôle de Lady Macbeth
\ soulève les objections qui viennent d'être faites*, et que d'autre
t part il tient à l'action par des rapports autrement étroits que la
f,l scène désagréable du portier, dont on est toujours libre de dé-
■' barrasser le drame en la déclarant apocryphe, la critique s'est
évertuée à chercher dans cette prodigieuse personne quelques
'ï^ls par lesquels on pût la rattacher aux conditions normales
^^ la nature humaine, et sans trop de peine elle les a trouvés; car
Shakespeare est comme la Bible : on y trouve ce qu'on y cherche.
*• Voy. notamment Krcyssig, Vorlesungen uber Shakespeare.
ii\
Les commentaires favorables à Lady Macbeth sont un monument amusant de cette exégèse shakespearienne, à la fois naïve et subtile, qui a souvent passé pour de la profondeur. On a remarqué, par exemple, qu'elle aimait bien son mari; en effet, modèle des épouses, la femme de Macbeth s'absorbe en lui tout entière, et ce n'est point pour elle, c'est pour lui qu'elle est ambitieuse, contrairement à la légende, où elle est représentée comme brûlant du désir de s'entendre appeler reine. On a noté soigneusement que Macbeth l'appelle « sa poule chérie », et on a voulu nous attendrir sur l'édifiante union de ce couple de tigres. Mistress Jameson reste muette d'émotion à la pensée qu'après la grande scène du banquet, où Macbeth halluciné est un si triste trouble-fête, sa femme, restée seule avec lui, ne se permet pas de lui adresser une parole de reproche, et l'engage simplement à s'aller mettre au lit. C'est à l'école romantique allemande, à Tieck le premier, qu'on doit cette belle invention d'une Lady Macbeth dévouée et martyre ; il en reste encore quelque trace dans le grand commentaire de Gervinus.
Tout cela est fort ridicule. Il n'y a pas, d'un bout à l'autre du và\ù de Lady Macbeth, un seul trait authentique de l'humanité morale. La conscience, que Macbeth ne parvient à tuer en lui qu'à la longue, semble n'avoir jamais existé chez elle. — Cependant, cette femme n'est pas toute en dehors de l'humanité; étrangèn> »^ notre nature morale, elle tient à notre nature physique et rentre dans les conditions de son sexe par la délicatesse de Toi^ganisme nerveux. Elle fait allusion quelque part à la petitesse do sa main ; toute sa pei'sonne doit être conçue comme petite, et 00 serait un contre-sens de choisir pour ce rôle une grande et forte fennue, à la charpente solide et aux muscles d'acier. Lespeclateur doit au contraire recevoir l'impression d'une certaine dis- |>i\>portion entre la faiblesse corporelle de l'héroïne et l'esprit infernal qui la remplit. Tout chez elle est tendu, forcé, artificiel. Klle est obliptV de boire une liqueur alcoolique pour s'exciter au nuMuenl du erînuv O^^^nd son mari raconte comment il a tué les do\ix ohîuuMIans, elle sYvanouil. Elle avait projeté detuerellemt^nu^ Dunoan, mais elle n'ose, parce que les traits du roi endt>nul lui rappellent Tima^re de son père. Voilà les revanches do la $onsibilitt^ impaHîùlejuent maîtrisée, non par la force
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tranquille qui se possède, mais par la volonté furieuse qui s'exalte. Après avoir ainsi surmené sa pauvre machine, bientôt elle s'arrête court et tombe, pour ainsi dire, à plat; il n'est plus question d'une initiative, ni même d'une participation quelconque de Lady Macbeth à la série des crimes qui suivent l'assassinat du roi d'Ecosse. Elle s'efface complètement, et ne reparaît que dans la scène célèbre du somnambulisme, au cinquième acte. Son organisation, à ce momenl-là, est brisée. Le meurtre de Duncan, pour lequel elle avait rassemblé avec effort toute l'énergie de sa nature, a entraîné comme une conséquence nécessaire celui de Banquo, le massacre de la famille de Macduff, et combien d'autres crimes encore! Elle n'avait pas prévu cela dans sa vive, mais courte logique de femme; c'est plus qu'elle n'en peut supporter; la malheureuse succombe sous le poids. Elle n'a point de repentir, puisque rien dans ses paroles ne révèle le sentiment d'une loi morale violée^ mais l'horreur des événements passés, sinon la crainte du jugement à venir, la précipite elle aussi dans la folie, et lui cause cette affection particulière des fonctions cérébrales où le malade trahit pendant son sommeil, par des paroles et des actions automatiques, les occupations ou les préoccupations principales de sa vie.
« Le médecin.— Voilà deux nuits que je veille avec vous,etrien ne m'a encore confirmé la vérité de votre rapport. Depuis quand dites-vous qu'elle se promène ainsi?
Li DAME DE SERVICE. — Dcpuis quc Sa Majesté est entrée en campagne. Je l'ai vue se lever de son lit, jeter sur elle sa robe de nuit, ouvrir son cabinet, prendre du papier, le plier, écrire dessus, le lire, ensuite le sceller, et retourner au lit; tout cela pourtant dans le plus profond sommeil.
Le MÉDECIN. — Grande perturbation de la nature ! Recevoir à la fois les bienfaits du sommeil et agir comme en état de veille. Dans cette agitation léthargique, outre ses promenades et les actions dont vous parlez, que lui avez-vous entendu dire?
La dame DE service. — Des choses, monsieur, que je ne veux pas répéter après elle... Tenez! la voici qui vient, absolument comme à l'ordinaire, et, sur ma vie, profondément endormie...
Le médecin.. — Gomment s'est-elle procuré cette lumière?
La dame de service. — Ah! elle l'avait près d'elle ; elle a de la lumière près d'elle continuellement, c'est son ordre.
Le médecin. — Vous voyez que ses yeux sont ouverts.
La dame de service. — Oui, mais ils sont fermés à la sensation.
Le médecin. — Qu'est-ce qu'elle fait là? Regardez comme elle se frotte les mains.
La dame de service. — C'est un geste qui lui est habituel, d'avoir ainsi l'air de se laver les mains. Je l'ai vue continuer à faire cela pendant un quart d'heure.
Lady Macbeth. — Il y a toujours une tache.
Le médecin. — Écoutez ! elle parle. Je veux écrire tout ce qu'elle dira, afin d'en fixer le souvenir.
Lady Macbeth. — Va -t'en, tache maudite! Va-t'en, dis-je... Une! deux! Allons c'est l'heure de faire la chose... L'enfer est sombre!... Fi! monseigneur, fi! unçoldat avoir peur T.. . Pourquoi redouter qu'on le sache, quand nul ne pourra demander de comptes à notre autorité? Mais qui aurait cru que le vieux homme eût en lui tant de sang?... Le thane de Fife avait une femme ; où est-elle à présent?... Quoi! ces mains-là ne seront donc jamais propres? Assez, monseigneur, assez ! Vous gâtez tout avec vos frémissements.
Le médecin. — Allez! allez! vous en savez plus que vous ne devriez !
La dame de service. — Elle a dit ce qu'elle n'aurait pas dû dire, j'en suis sûre. Le ciel sait ce qu'elle sait!
Lady Macbeth. — H y a toujours l'odeur du sang... Tous les parfums de l'Arabie ne purifieraient pas cette petite main. Oh! oh! oh!
Le médecin. — Quel profond soupir ! Le cœur est cruellement chargé!...
Lady Macbeth. — Lavez vos mains, mettez votre robe de nuit, ne soyez pas si pâle... Je vous le répète, Banque est enterré, il ne peut pas sortir de sa tombe... Au lit! au lit! on frappe à la porte. Venez, venez, venez, venez, donnez-moi votre main. Ce qui est fait ne peut être défait; au lit! au lit! au lit! »
Voilà les signes de l'humanité chez celte femme : la faiblesse
physique, la maladie, la folie. Véritable démon d'ailleurs, sorti de l'enfer pour perdre Macbeth, elle y rentre volontairement, et pendant que son mari combat et meurt en héros, elle se tue.
On a comparé Lady Macbeth à diverses figures de la tragédie antique, d'abord à la Glytemnestre d'Eschyle.
11 n'y a aucune analogie de situation entre les deux personnages, et le rôle de Glytemnestre est infiniment plus tragique. L'ambition personnelle de Macbeth et de sa femme paraît mesquine et misérable à côté du motif sacré qui arme contre Agamemnon le bras de la mère d'Iphigénie. On peut apercevoir, il est vrai, entre l'héroïne de Shakespeare et celle d'Eschyle, certaines ressemblances extérieures d'attitude et de langage. L'une et l'autre possèdent l'art de dissimuler ; l'une et l'autre sont homicides et s'enivrent comme des bêtes féroces à l'idée du meurtre et à la vue du sang. Mais les ressemblances s'arrêtent là. De même que les situations, les caractères diffèrent profondément. Glytemnestre est une géante, au moral comme au physique. C'est la plus forte femme de tout le théâtre antique et moderne. Étant réellement forte, elle sait être calme et maîtresse d'elle-même. L'exagération frénétique du langage de Lady Macbeth trahit la conscience intime de sa faiblesse ; elle pourrait presque dire, comme Wallenstein : « Mes paroles étaient hardies, parce que mes actions ne l'étaient pas *. » Glytemnestre agit comme elle parle, parle comme elle pense, et n'articule pas un mot où l'on ne sente une personne entièrement capable de faire tout ce qu*elle dit. Aucune grande figure de l'art ne possède au même degré ce caractère de solidité plastique qui est le trait essentiel et la beauté suprême des personnages de la haute tragédie. Ge n'est pas elle ?ui s'évanouirait comme l'Anglaise, elle n'a pas besoin de boire de Talcool, et elle n'a point de cauchemars la nuit. Elle est sans P^ur, sans honte, sans remords. Son crime, loin d'ébranler sa santé et ses nerfs, la rafraîchit et la fortifie :
« L'ennemi a été vaincu; il est tombé , et moi je suis restée debout. J'avais tout préparé, il ne pouvait ni filir, ni défendre
Les commentaires favorables à Lady Macbeth sont un monument amusant de cette exégèse shakespearienne, à la fois naïve et subtile, qui a souvent passé pour de la profondeur. On a remarqué, par exemple, qu'elle aimait bien son mari; en effet, modèle des épouses, la femme de Macbeth s'absorbe en lui tout entière, et ce n'est point pour elle, c'est pour lui qu'elle est ambitieuse, contrairement à la légende, où elle est représentée comme brûlant du désir de s'entendre appeler reine. On a noté soigneusement que Macbeth l'appelle « sa poule chérie », et on a voulu nous attendrir sur l'édifiante union de ce couple de tigres. Mistress Jameson reste muette d'émotion à la pensée qu'après la grande scène du banquet, où Macbeth halluciné est un si triste trouble-fête, sa femme, restée seule avec lui, ne se permet pas de lui adresser une parole de reproche, et l'engage simplement à s'aller mettre au lit. C'est à l'école romantique allemande, à Tieck le premier, qu'on doit cette belle invention d'une Lady Macbeth dévouée et martyre ; il en reste encore quelque trace dans le grand commentaire de Gervinus.
Tout cela est fort ridicule. Il n'y a pas, d'un bout à l'autre du rôle de Lady Macbeth, un seul trait authentique de l'humanité morale. La conscience, que Macbeth ne parvient à tuer en lui qu'à la longue, semble n'avoir jamais existé chez elle. — Cependant, cette femme n'est pas toute en dehors de l'humanité; étrangère à notre nature morale, elle tient à notre nature physique et rentre dans les conditions de son sexe par la délicatesse de l'organisme nerveux. Elle fait allusion quelque part à la petitesse de sa main ; toute sa personne doit être conçue comme petite, et ce serait un contre-sens de choisir pour ce rôle une grande et forte femme, àla charpente solide et aux muscles d'acier. Le spectateur doit au contraire recevoir l'impression d'une certaine disproportion entre la faiblesse corporelle de l'héroïne et l'esprit infernal qui la remplit. Tout chez elle est tendu, forcé, artificiel- Elle est obligée de boire une liqueur alcoolique pour s'exciter at^ moment du crime. Quand son mari raconte comment il a tué le s deux chambellans, elle s'évanouit. Elle avait projeté de tuer elte** même Duncan, mais elle n'ose, parce que les traits du roi eiM^^ dormi lui rappellent l'image de son père. Voilà les revanch^^ de la sensibilité, imparfaitement maîtrisée, non par la forc^^
tranquille qui se possède, mais par la volonté furieuse qui s'exalle. Après avoir ainsi surmené sa pauvre machine, bientôt elle s'arrête court et tombe, pour ainsi dire, à plat; il n'est plus question d'une initiative, ni même d'une participation quelconque de Lady Macbeth à la série des crimes qui suivent l'assassinat du roi d'Écossc. Elle s'efface complètement, et ne reparaît que dans la scène célèbre du somnambulisme, au cinquième acte. Son organisation, à ce moment-là, est brisée. Le meurtre de Duncan, pour lequel elle avait rassemblé avec effort toute l'énergie de sa nature, a entraîné comme une conséquence nécessaire celui de Banquo, le massacre de la famille de Macduff, et combien d'autres crimes encore ! Elle n'avait pas prévu cela dans sa vive, mais courte logique de femme; c'est plus qu'elle n'en peut supporter; la malheureuse succombe sous le poids. Elle n'a point de repentir, puisque rien dans ses paroles ne révèle le sentiment d'une loi morale violée^ mais l'horreur des événements passés, sinon la crainte du jugement à venir, la précipite elle aussi dans la folie, et lui cause cette affection particulière des fonctions cérébrales où le malade trahit pendant son sommeil, par des paroles et des actions automatiques, les occupations ou les préoccupations principales de sa vie.
« Le médecin, — Voilà deux nuits que je veille avec vous,etrien ne m'a encore confirmé la vérité de votre rapport. Depuis quand dites-vous qu'elle se promène ainsi?
La dame de service. — Depuis que Sa Majesté est entrée en campagne. Je l'ai vue se lever de son lit, jeter sur elle sa robe de nuit, ouvrir son cabinet, prendre du papier, le plier, écrire dessus, le lire, ensuite le sceller, et retourner au lit; tout cela pourtant dans le plus profond sommeil.
Le médecin. — Grande perturbation de la nature ! Recevoir à la fois les bienfaits du sommeil et agir comme en état de veille. Dans cette agitation léthargique, outre ses promenades et les actions dont vous parlez, que lui avez-vous entendu dire?
La dame de service. — Des choses, monsieur, que je ne veux pas répéter après elle... Tenez! la voici qui vient, absolument comme à l'ordinaire, et, sur ma vie, profondément endormie...
Le médecin.. — Gomment s'est-elle procuré cette lumière?
Les commentaires favorables à Lady Macbeth sont un monument amusant de cette exégèse shakespearienne, à la fois naïve et subtile, qui a souvent passé pour delà profondeur. On a remarqué, par exemple, qu'elle aimait bien son mari; en effet, modèle des épouses, la femme de Macbeth s'absorbe en lui tout entière, et ce n'est point pour elle, c'est pour lui qu'elle est ambitieuse, contrairement à la légende, où elle est représentée comme brûlant du désir de s'entendre appeler reine. On a noté soigneusement que Macbeth l'appelle « sa poule chérie :&, et on a voulu nous attendrir sur l'édifiante union de ce couple de tigres. Mistress Jameson reste muette d'émotion à la pensée qu'après la grande scène du banquet, où Macbeth halluciné est un si triste trouble-fête, sa femme, restée seule avec lui, ne se permet pas de lui adresser une parole de reproche, et l'engage simplement à s'aller mettre au lit. C'est à l'école romantique allemande, à Tieck le premier, qu'on doit cette belle invention d'une Lady Macbeth dévouée et martyre ; il en reste encore quelque trace dans le grand commentaire de Gervinus.
Tout cela est fort ridicule. Il n'y a pas, d'un bout à l'autre du rôle de Lady Macbeth, un seul trait authentique de l'humanité morale. La conscience, que Macbeth ne parvient à tuer en lui qu'à la longue, semble n'avoir jamais existé chez elle. — Cependant, cette femme n'est pas toute en dehors de l'humanité; étrangère à notre nature morale, elle tient à notre nature physique et rentre dans les conditions de son sexe par la délicatesse de l'organisme nerveux. Elle fait allusion quelque part à la petitesse de sa main ; toute sa personne doit être conçue comme petite, et ce serait un contre-sens de choisir pour ce rôle une grande et forte femme, àla charpente solide et aux muscles d'acier. Le spectateur doit au contraire recevoir l'impression d'une certaine disproportion entre la faiblesse corporelle de l'héroïne et l'esprit infernal qui la remplit. Tout chez elle est tendu, forcé, artificiel. Elle est obligée de boire une liqueur alcoolique pour s'exciter au moment du crime. Quand son mari raconte comment il a tué les deux chambellans, elle s'évanouit. Elle avait projeté de tuer ellemême Duncan, mais elle n'ose, parce que les traits du roi endormi lui rappellent l'image de son père. Voilà les revanches de la sensibilité, imparfaitement maîtrisée, non par la force
UDY MACBETH. 267
tranquille qui se possède, mais par la volonté furieuse qui s' exalte. Après avoir ainsi surmené sa pauvre machine, bientôt elle s'arrête court et tombe, pour ainsi dire, à plat; il n'est plus question d'une initiative, ni même d'une participation quelconque de Lady Macbeth à la série des crimes qui suivent l'assassinat du roi d'Ecosse. Elle s'efface complètement, et ne reparaît que dans la scène célèbre du somnambulisme, au cinquième acte. Son organisation, à ce moment-là, est brisée. Le meurtre de Duncan, pour lequel elle avait rassemblé avec effort toute l'énergie de sa nature, a entraîné comme une conséquence nécessaire celui de Banquo, le massacre de la famille de Macduff, et combien d'autres crimes encore ! Elle n'avait pas prévu cela dans sa vive, mais courte logique de femme; c'est plus qu'elle n'en peut supporter; la malheureuse succombe sous le poids. Elle n'a point de repentir, puisque rien dans ses paroles ne révèle le sentiment d'une loi morale violée^ mais l'horreur des événements passés, sinon la crainte du jugement à venir, la précipite elle aussi dans la folie, et lui cause cette affection particulière des fonctions cérébrales où le malade trahit pendant son sommeil, par des paroles et des actions automatiques, les occupations ou les préoccupations principales de sa vie.
« Le médecin. — Voilà deux nuits que je veille avec vous, et rien ne m'a encore confirmé la vérité de votre rapport. Depuis quand dites-vous qu'elle se promène ainsi?
L\ DAME DE SERVICE. — Dcpuis que Sa Majesté est entrée en campagne. Je l'ai vue se lever de son lit, jeter sur elle sa robe de nuit, ouvrir son cabinet, prendre du papier, le plier, écrire dessus, le lire, ensuite le sceller, et retourner au lit; tout cela pourtant dans le plus profond sommeil.
Le médecin. — Grande perturbation de la nature ! Recevoir à la fois les bienfaits du sommeil et agir comme en état de veille. Dans cette agitation léthargique, outre ses promenades et les actions dont vous parlez, que lui avez-vous entendu dire?
La dame de service. — Des choses, monsieur, que je ne veux pas répéter après elle... Tenez! la voici qui vient, absolument comme à l'ordinaire, et, sur ma vie, profondément endormie...
Le médecin.. — Comment s'est-elle procuré cette lumière?
Sr» SHAKESPEARE ET L'ANTIQUITÉ.
. N*apprendras-tu jamais, âme basse et grossière, A voir par d'autres yeux que les yeux du Tulgaire?
C'est-à-dire : n'apprendrons-nous jamais, philistins que nous sommes, professeurs de morale et d'histoire, à goûter la poésie à Tétat pur, dans son absurdité complète et sans mélange?
... Et toi, que me veux-tu, Ridicule retour d'une sotte vertu?...
Dût le ciel égaler le supplice à Toffense, Trône, à t'abandonner je ne puis eonsentir : Par un coup de tonnerre il vaut mieux en sortir... Tombe sur moi le ciel, pourvu que je me venge !
Cléopâtre présente une coupe empoisonnée à son fils, le nouveau roi, et à la reine, sa bru;^ et comme ils hésitent à boire (car ils la connaissent), elle-même boit la première, aimant mieux périr avec eux que de manquer sa vengeance : mais l'effet du poison est trop rapide... Rodogune a le temps d'arrêter Antiochus.
Règne : de iîrime «n crime enfin te voilà roi* Je t'ai défait d'un père, et d'un frère, et de moi. Puisse le ciel tous deux vous prendre pour victimes, Et laisser choir sur vous les peines de mes crimes ! Puissiez-vous ne trouver dedans votre union Qu'horreur, que jalousie et que confusion ! Et pour vous souhaiter tous les malheurs ensemble. Puisse naître de vous un fils qui me ressemble l
Je maudirais les dieux s'ils me rendaient le jour. Qu'on m'emporte d'ici : je me meurs, Laonice; Si tu veux m'obliger par un dernier service, Après les vains efforts de mes inimitiés. Sauve-moi de raifiront de tomber à leurs pieds.
Il n'y a pas ombre de vérité humaine dans ce rôle; mais quel style! queUe fierté 1 quelle grandeur ! quelle poésie! Cela est beaucommeTantique, je veux dire solide, plastique, marmoréen. Je ne crois pas que, depuis la Glytemnestre d'Eschyle, on eût vu sur la scène tragique une femme plus insolemment superbe que Cléopâtre, reine de Syrie.
Quant à l'Agrippine de Racine, c'est la vérité même, c'est la perl'ection absolue, comme tous les caractères de femmes et comme presque tout ce qui est sorti des mains de cet ai'tiste
incomparable ; mais cette étude d'histoire est si finie et si exquise que les connaisseurs souffriraient de la voir rapprochée des toiles à grand effet, à larges coups de brosse, où des créateurs €omme Eschyle, Shakespeare et Corneille ont jeté des êtres surnaturels comme Glytemnestre, Lady Macbeth et Gléopâtre. Il n'y a point de commune mesure qui permette de comparer le monde de l'humanité à celui des géants ou des démons. Agrippine, au reste, n'occupe pas le premier plan du tableau, puisque l'inlendon du poète était précisément de peindre le déclin de son étoile devant la grandeur naissante de celle de Néron. Tout le monde a présent à l'esprit, dans le théâtre de Racine, un autre caractère -de femme criminellement ambitieuse, qui est plus en saillie et en relief : mais toutes choses d'ailleurs diffèreat trop pour que Ton pût trouver de l'intérêt dans une comparaison des crimes et de l'ambition de Lady Macbeth avec les crimes et l'ambition d'A- Ihalie.
HÀMLET
Les nouveaux commentateurs allemands de la tragédie. — Qualités natives du héros.
Sa maladie intellectuelle. — Sa maladie morale.
En 1875, à Berlin, il paraissait un livre, dont l'auteur annonçait au monde une grande découverte. M. Karl Werder avait trouvé le sens de la tragédie A'Hamlet. Gœthe, qui passe pour le premier révélateur de la pensée de Shakespeare dans cette pièce, n'y avait rien compris, et toute la critique, fascinée par l'ascendant de ce grand homme, avait gardé depuis lors, en expliquant Hamlet, un bandeau sur les yeux. M. Werder ôte enfin ce bandeau, voit l'œuvre de Shakespeare sous un nouveau jour et s'écrie (ce sont ses propres paroles) : < Voilà le sens, le sens clair, simple, évident! 11 n'est plus possible de le perdre de vue quand une lois on l'a saisi. Qu'on soit resté un siècle sans l'apercevoir, c'est pour moi le fait le plus inouï, le plus inconcevable que présente rhistoire de la critique littéraire depuis le premier jour de son existence. »
Cette façon d'emboucher la trompette ne manque jamais son eiïet. Tous les journaux littéraires d'Allemagne, naturellement lï iands de nouveauté, ont fait grand bruit de la découverte et ont porté aux nues son auteur. Quant aux professeurs, aux savants, aux doctes membres de la Société shakespearienne, les Bernays, les Vischer, les Hebler, les Ulrici, ils ont refusé de se laisser convaincre ; mais cette obstination peut venir de ce qu'ils avaient depuis longtemps leur siège fait dans la question remise à l'ordre du jour : nul ne renonce volontiers à des idées qu'il a publique-
ment soutenues. Pour nous qu'aucun précédent n'engage et qui sommes encore libres d'adopter l'interprétation d'Hamlet qui nous paraîtra la meilleure^ examinons sans parti pris l'opinion de M. Werder.
€ Shakespeare, avait dit Gœthe, a voulu nous montrer dans Hamlet une âme chargée d'une grande mission et incapable de Taccomplir. Cette pensée domine toute la pièce. Un chêne est planté dans un vase qui ne devait porter que des fleurs charmantes : les racines s'étendent et le vase est brisé. Une créature belle, pure, noble, éminemment morale, mais dépourvue de l'énergie physique qui fait les héros, succombe sous le poids d'un fardeau qu'elle ne peut ni porter ni rejeter : tous les devoirs sont sacrés pour Hamlet, mais celui-ci est trop difficile. C'est l'impossible qu'on exige de lui, non l'impossible en soi, mais ce qui, pour lui, est impossible. »
Telle est l'explication de Gœthe, que toute la critique a suivie. On a jugé avec plus ou moins de sympathie ou de sévérité le caractère d'Hamlet; les rêveurs lui ont pardonné, pendant que les amis du courage actif et résolu le condamnaient durement; mais tout le monde a, jusqu'à ce jour, admis d'un commun accord qu'Hamlet avait à faire quelque chose qu'il n'a point fait parce que l'élément nécessaire à l'accomplissement de ce devoir manquait dans la composition de sa nature, a Quand nous venons d'entendre Hamlet, écrit par exemple M. Hebler, professeur à l'université de Berne, crier à l'ombre de son père : — FaiS'm?i vite connaître le crime afin qu'avec des ailes rapides comme les pensées d'amour je vole à la vengeance! — nous supposons naturellement que son oncle ne reverra pas le soleil ; mais le héros se contente provisoirement de faire un nœud a j>on mouchoir, je veux dire de prendre ses tablettes et d'y noter que son oncle est un scélérat. Car ce qu'on a soin d'écrire, on ne risque plus de l'oublier ; ses maîtres lui ont appris cela à Wittemberg. Sérieusement, il ne pouvait parodier d'une façon plus choquante le SouvienS'toi de moi du fantôme; il ne pouvait plus vite enlerrer son ardeur. »
M- Werder retourne complètement le point de vue. Au lieu de
construire d'abord le caractère d'Hamlet, comme il reproche aux critiques de l'avoir toujours fait, il commence par examiner la nature de la tâche qui lui est imposée et la situation ou il se trouve ; puis il déclare que si Hamlet ne fait rien, c'est qull n'y avait rien à faire, c'est que l'action qu'on attend de lui était impossible, non pas seulement pour Forganisation morale du héros, comme le prétendent Gœthe et son école, mais impossible en elle-même, objectivement «t matériellement impossible.
Qu'exige-t-on dUamlet? écrit M. Werder. Qu'il poignarde le roi son oncle. Il ne pourrait rien faire de plus absurde; car ensuite, que fera le meurtrier? Il rassemblera, dit-ôn, la cour et le peuple, justifiera son action et prendra possession du trône. Vraiment? Et comment s'y prendra-t-il pour justifier son action? En racontant que le ^ectre de son père lui est apparu et la lui a commandée? C'est avoir une médiocre idée de l'intelligence des Danois que de supposer qu'ils se payeront de ce conte bleu! Cela serait possible dans la légende, où le meurtre du père d'Hamlet est un crime public, connu de tous, commis à main armée au milieu d'une fête ; mais il n'en est pas de même dans le di-ame : ici le crime est ignoré ; îl a été commis furtivemenl avec le poison pendant que le vieux roi faisait sa sieste, et le criminel est seul dans le secret. L'usurpation de la couronne paraîtra aux yeux de tout le monde le vrai motif d'Hamlet, et le prétendu devoir de venger un père assassiné passera pour un prétexte et une pure invention.
Je dis : l'usurpation de la couronne, poursuit M. Werder; car Hamlet n'est nullement, comme tous les critiques le supposent sans fondement aucun, Théritier légitime du U'ône de son père, frustré de son droit de succession par une violence injuste. D'après les idées anglaises, la reine, après la mort de son mari, devenait régulièrement la souveraine du ropume. Il lui plaisait d'associer son beau-frère à sa fortune et à son sceptre ; elle était parfaitement maîtresse de le faire et il n'est question, à l'avènement de Claudius, d'aucune opposition de la noblesse, d'aucun mécontentement populaire. Si Hamlet veut régner, il f^ut qu'il attende patiemment son tour. « Vous êtes, lui dit le nouveau roi, le plus proche héritier de notre trône. »
Dans ces conditions, que peut faire, que doit faire Hamle'
HABtLCT. 279
après la révélation terrible du mystère? Une seule chose, mais combien difficile ! arracher de la bouche du roi l'aveu de son crime, le forcer à jeter le masque. La situation étant donnée, il n'y a au monde qu'un homme par lequel la vérité puisse être produite au grand jour : cet homme, c'est le criminel couronné lui-même, et s'il se tait, s'il ne se trahit pas, la vérité restera cachée au fond de la terre jusqu'au jug;ement dernier. Poignarder le tyran? quelle misère! quelle sottise! Le ciel et la terre savent ce qu'il faut penser de Glaudius ; ils régleront son compte quand l'heure sera venue; c'est "pour la justice des hommes qu'Hamletdoittra\'ailler, et, dans l'espoir de lui livrer un jour le coupable, bien loin de le tuer, il doit le garder vivant, le couver de l'œil, le surveiller et le suivre, comme l'être àoat Texisleace importe le plus à ses uns. Voilà tout le devoir d'Hamlet « A l'œuvre mon cerveau ! i> dit-îl ; mon cerveau et non poini mon bras.
Telle est l'explication de M. Werder. Dès que j'en ai eu connaissance, mon premier soin a été de relire Hamlet pour voir si ^llc s'accordait avec l'impression immédiate que produit la tragédie; mais je dois avouer que les objections se sont présentées enfouie.
Quelque absurde que puisse être le dessein d'assassiner Glaudius, il résulte Me maint passage qu^Hamlet se regarde luimême comme appelé à commettre ce meurtre, et le sentiment d'Hamlet en cette matière est évidemment le seul qui importe. € Âh! s'écrie-t*il dans le monologue final du second acte, si je n^ étais pas un leannot rêveur, il y a déjà longtemps que j'agirais engraissé tous les milans du ciel avec les entrailles de ce drôle! > Quand il surprend le roi en prière: « Maintenant, dit-il, je puis faire la chose ; » et lorsqu'il a frappé Polonius à travers la tapis-' série, il dit au mourant : < Indiscret imbécile, je t'ai pris pour un plus gi'aad que loi ! >
Admettons qu'Hamlet a un auti^ devoir que celui de la yen* geance subite et sanglante, qu'il doit amener d'abord le roi à se démasquer; en effet, la représenlalion tliéâtrale si minutieusement organisée par ses soins au troisième acte pourrait à merveille ser\ir ce plan. Mais quel parti tire-il de l'émotion violente par laquelle le meurtrier de son père s'est publiquement trahi?
absolument aucun. Quelle que soit la nature de la tâche imposée à Hamlet, nous avons en tout cas devant nos yeux un héros inactif qui a quelque chose à faire et qui ne le fait pas.
M. Werder prétend qu'Hamlet n'était point l'héritier légitime du trône : c'est possible ; mais ici encore le sentiment d'Hamlet sur la matière est le seul qui importe. 11 appelle Glaudius, dans la grande scène avec sa mère, « un coupe-bourse de l'empire et des lois qui a filouté la couronne et l'a mise dans sa poche, » et il dit positivement à Iloralio que ses espérances ont été frustrées par l'élection de son oncle.
Sans doute la justification d'Hamlet devant la cour et devant le peuple, s'il avait sans façon poignardé le roi, n'était pas sans offrir de sérieuses difficultés ; mais il faut tenir compte aussi de certaines circonstances qui les atténuaient considérablement. Han^let était adoré de la muhitude, selon l'aveu de Clatidius lui-même, qui se plaignait que ce grand amour paralysât la justice royale et l'empêchàt de faire une enquête publique sur le meurtre de Polonius; quant au roi actuel, il n'était guère populaire, à en juger par l'extrême facilité avec laquelle l'émeute soulevée par Laertes avait réussi.
Enfin, et c'est ici mon objection capitale, M. Werder me semble détruire tout l'intérêt de la tragédie en transportant le point de vue du sujet, c'est-à dire d'Hamlet et de son caractère, à Vobjet, c'est-à-dire à la situation du héros et au devoir qui lui est imposé. S'il s'agissait d'une grande tradition antique, telle que l'histoire des Atrides, qui a en elle-même une haute signification morale et religieuse, c'est bien alors l'objet et non le sujet qui serait la chose importante; mais il est impossible d'attribuer aucune valeur substantielle à lapauvre légende transmise par le conteur Belleforest à Shakespeare: elle ne pouvait acquérir du prix que par la peinture des caractères ajoutée à ce misérable canevas. Si la tragédie d'Hamlet n'est pas la plus magnifique étude qui ait jamais été faite de l'irrésolution humaine, que devient-elle? un roman quelconque, une fable insignifiante et frivole, comme la plus creuse des comédies du poète.
Le paradoxe de M. Werder, bien qu'il ait retenti avec éclat, n'est pas né viable. Il y a un autre écrivain allemand dont
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le bon sens prosaïque est appelé à une bien autre" influence, M. Rùmelin, l'auteur des Études d'un réaliste sur Shakespeare ^ est le chef de la réaction contre Shakespeare en Allemagne. Le culte pour le grand poète avait dégénéré en superstition, et la louange avait atteint un tel degré d'hyperbole qu'un mouvement en sens contraire était devenu inévitable. Les contradicteurs euxmêmes de M. Rûmelin avouent que son livre était nécessaire pour remettre la critique au vrai point. Analysons quelques pages de ce judicieux volume, que tout commentateur exalté de Shakespeare doit désormais avoir sur sa table et qui a su conquérir, par la gravité de la forme et la solidité du fond, l'estime de ceux mêmes qui l'ont combattu. L'opinion de M. Rùmelin sur H amlet (et, réduite à ces termes, sa proposition me semble vraie), c'est que, si la tragédie était mieux faite, on ne la discuterait pas tant et que l'extrême diversité des commentaires est due à ce qu'elle a de défectueux.
Le critique réaliste signale dans l'œuvre de Shakespeare une obscurité, une incertitude générale contraire à l'usage du poêle, dont le pinceau est partout ailleurs clair et ferme comme celui de Rubens. On ne sait d'aucun personnage exactement ce qu'il est ni ce qu'il veut. Tous parlent beaucoup plus et beaucoup mieux qu'ils n'agissent, à commencer parle spectre, qui s'amuse à une longue et pédantesque description (cette remarque est de M. de Barante) des pernicieux effets du jus de la jusquiame, Le roi débite de fort beaux discours : à l'entendre, on le prendrait pour un des sept sages de la Grèce antique, et il ressemble peu au hideux portrait qu'Hamlet nous fait de sa personne ; mais il est bien hésitant et maladroit dans sa conduite envers son ennemi. Polonius commence par donner d'excellents conseils à Laertes et à Ophelia; c'est l'expérience la plus consommée, c'est la gravité la plus austère qui s'exprime par sa bouche ; puis tout à coup, sans transition, le voilà changé en bouffon grotesque et ridicule: grand embarras pour l'acteur chargé de ce rôle. Seraient-ce, par hasard, des phrases apprises par cœur que le vieux comédien récitait plus haut à ses enfants? alors l'intention du poète aurait dû être mieux marquée. Laertes lui-même, bien qu'il fasse extérieurement contraste avec Hamlet, ne reste point l'homme sensé et courageux que d'abord on avait cru voir; il exhale sa
douleur sur la tombe d'Ophelia dans un langage faux, emphatique^ et, quels que soient les entraînements de la passion, on a peine à comprendre comment ce noble cœur, ce galant chevalier peut s'oublier lui-même au point de consentir à s'armer contre Hamlet d'un fer empoisonné.
Ce qu'il y a déplus inintelligible dans la tragédie, selon M. Riimelin, c'est le plan du héros, el nous venons d'en voir une preuve, puisqu'un critique allemand a pu soutenir avec succès que le meurtre du roi Claudius, considéré jusqu'ici comme le premier devoir d'Hamlet, aurait été, au contraire, la plus lourde faute qu'il pût commettre. Que veut-il avec sa folie feinte? Le résultat qu'elle a et qu'elle devait avoir est directemeiU oont)*aire au but qu'il semble s'être proposé. Bien loin d'endormir les soupçons, elle était faite pour les éveiller; elle donnait au roi un excellent prétexte pour emprisonner ou bannir Thomme dont il se défiait, pendant qu'elle n'était point de nature i feire regretter aux E^nois que le trône fût occupé par le sage Claudius à la place d'un jeune fou qui tuait comme un rat le grand chambellan, commençait une intrigue d'amour avec sa filte, pub la plantait là sans motif et précipitait la malheureuse dans la Me et le suicide. Quel est exactement le droit d'Hamlet à la couronne? Shakespeare ne l'a indiqué nulle part avec clarté; pourtant c'est là un point capital, d'où toute l'action dépend. Pourquoi se laisse-t-îl envoyer en Angleterre sans résistance, sans regret, et comme si ce voyage faisait partie du plan qu'il semble poursuivre et dont il parle vaguement une ou deux fois ? Espère-t-fl lever une armée à l'étranger, comme Malcolm dans ifacbelhj comme Richmond dans Richard III? Nous n'en Bavons rien: nous devrions le savoir si Horatio, confident du secret d'Hamlet et son ami de cœur, avait été le dépositaire de sa pensée tout entière, comme il était naturel de s'y attendre. Hamlet est vraiment, comme quelqu'un Ta dit, la tragédie des ténèbres : elle commence par la nuit; la nuit jusqu'à la fin enveloppe toute l'action.
L'obscurité que M. Rûmelin signale dans le plan du héros et dans les caractères secondaires existe aussi, selon lui, dans le caractère principal, où il aperçoit des contradictions insolubles. Mais ici je cesse d'être de son avis, et je refuse de le suivre plus
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loin. Le caractère d'HamIet, comme je le montrerai tont à l'heure, est excessivement compliqué, sans pourtant que cette complication aille jusqu'à la contradiction logique, jusqu'à l'absurde. La conclusion du critique réaliste, son explication de la tragédie d'Hamlet, est d'un prosaïsme hardi: elle consiste à trancher, à sabrer le nœud gordien, au lieu de le délier. Le hasard, selon lui, conduit les événements et les personnages de la pièce; non point le hasard au sens poétique où Gœtbe l'entendait; cette puissance fatale, mystérieuse, qui, à défaut de la volonté et de l'action des hommes, se charge elle-même du dénouement : le hasard ici, c'est tout bonnement la propre incohérence de l'auteur. Il n'y a pas d'autre mystère dans ce drame énigmatique que celui qui résulte de la confusion même du travail de Shakespeare. Il n'a point fondu Hamlet d'un seul jet; trois fois au moins il a repris son œuvre ; il l'a faite de pièces et morceaux, curieux du détail seul et sans se préoccuper jamais de l'ensemble. Il Ta remplie d'allusions contemporaines et de sentiments personnels; c'est un tiroir où il a jeté pêle-mêle ses pensées, une sorte de journal où il a consigné les impressions d'une époque de sa vie. Retranchez à! Hamlet tout ce qui est épisodique et superflu, vous réduirez l'ouvrage de deux bons tiers au moins. Si le héros ne commence pas par tuer Glaudius, c'est simplement parce que ce coup de poignard aurait terminé le drame au premier acte, ce qui eût gêné le poète pour la composition des quatre autres. Cette tragédie, qui passe pour le chef-d'œuvre de l'esprit humain, considérée comme œuvre d'art, appartient à ce que Shakespeare a écrit de plus imparfait. Telle est la conclusion de M. Rûmelin.
C'est raidey et je ne sais si j'ai eu raison d'appeler grave, solide et judicieux un livre dont l'esprit profondément réaliste (mot presque synonyme d'antipoélique) aboutit à des conclusions aussi téméraires. Mais il est arrivé à M. Rûmelin une très heureuse fortune, c'est d'avoir un imitateur maladroit qui a renchéri grossièrement sur ses idées : dès lors, ce qui était passablement risqué dans sa critique a paru, par le contraste, plein de modération et de sens ; on a pu mesurer la distance qu'il y a entre un homme de savoir et de talent et un lourd philistin, — et l'auteur des Études d'un réaliste a obtenu un regain d'estime
composé de tout le mépris que son exagérateur inspirait. Le pamphlet de Benedix, intitulé la Shakespearomaniey est une honte pour la critique contemporaine. Sans doute il est toujours permis de faire un mauvais livre; mais, ce qui est affligeant, c'est de voir ce livre réussir, l'Allemagne daigner lui faire l'honneur de plusieurs réfutations très sérieuses, et la France, hélas! le citer avec éloge. Quand on commence à lire ce pamphletiissommant, "de qAtre cent quarante-six pages, contre les shakespearomanes^ rédîgi .en forme de dialogue entre trois interlocuteurs, on est d*ï6ord stupéfait d'une totale absence d'esprit naturel, et on se demande si ce Benedix est bien le même qui a composé des comédies. Qu'est-ce donc que ses comédies? Puis on y constate avec non moins de stupeur une absence totale de culture. L'auteur est un revenant du xviii* siècle. 11 ne s'aperçoit pas qu'il réédite ce qu'il y a plus suranné et de plus rance dans la critique de ce temps, toutes les vieilles rengaines contre les plagiats de Shakespeare, contre ses anachronismes, contre ses fautes de goût, contre l'immoralité de ses dénouements qui violent la justice poétique... Roderix Benedix est mort; qu'on se hâte d'enterrer son volume avec lui, et que la paix soit sur leurs cendres I
Le plan de cette étude sur Shakespeare et U Antiquité n'exige pas que nous fassions de la tragédie d'Hamlet une analyse complète, et je pourrais même, à la rigueur, n'examiner le rôle du héros que dans ses rapports avec celui d'Oreste. Mais lorsqu'on rencontre sur sa route un personnage aussi intéressant qu'Hamlet, l'objet vaut la peine qu'on s'y arrête ; il mérite d'être considéré d'abord en lui-même et indépendamment de toute relation avec d'autres que lui.
C'est le plus riche caractère de Shakespeare. Par ces mois de caractère riche^ il faut toujours entendre un caractère où les nuances, plus que cela, les contrastes abondent. Les contrastes sont le signe authentique de la réalité, de l'individualité, delà vie; l'uniformité, au contraire, est le sceau de l'idéal et de l'abstraction. Il suit de là que les expressions : caractère riche, caractère vivant, caractère individuel, sont termes synonymes. Tels sont, entre tous ceux que nous avons précédemment étudiés,
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celui dé Cassius el celui d'Antoine*. Mais le caractère d'HamIet est incomparablement plus riche en contrastes. Voilà pourquoi il est si difficile de l'analyser. Ces contrastessont la pierre d'achoppement de la critique, qui ne peut pas les concilier et les déclare incompatibles. Pour ma part, je ne découvre point de contradictions absolues dans le caractère d'Hamlet. Sans nier l'obscurité ou, si l'on veut, la confusion du plan de la tragédie et de quelques détails, je ne trouve pas que le héros lui-même soit un iip|éiié\ trable mystère, et je crois possible, sinon aisé, de PespliqQ^. .* complètement. Rappelons avant tout une remarque que 90m avons déjà faite : Shakespeare ne produit pas brusquement .^8 caractères, il les développe peu à peu, et chacune de ses grandes tragédies contient l'histoire entière d'une âme. L'idée générale que je me fais d'Hamlet est celle-ci : un homme né avec de .grands talents et de grandes vertus, qui, par suite des circonstances où le sort l'a placé et surtout par suite d'un défaut d'équilibre et de juste tempérament de ses qualités natives, subit un trouble intellectuel et une dégénération morale. La tragédie d'Hamlet est l'histoire de ce trouble et de cette dégénération.
Hamlet, de sa nature, n'est ni faible ni irrésolu. Le courage qu'il déploie dans la scène du fantôme est admirable ; ses nerfs, ses muscles sont aussi fermes que ceux du lion de Némée, et il ne faut pas que ses compagnons cherchent à le retenir, car, par le ciel ! il fera un spectre du premier qui osera l'arrêter. Sur mer, le vaisseau qu'il monte est poursuivi par un corsaire; impossible d'échapper, on accepte la lutle, et Hamlet saute le premier à l'abordage. Il est adroit à tous les exercices du corps et tire bien des armes. Fortinbras, prince de Norwège, lui rend ce témoignage: « Probablement, s'il eût été mis à l'épreuve, c'eût été un grand roi, » et Ophelia fait de lui ce portrait : « Courtisan, soldat, savîint, il a l'œil, la langue et l'épée; c'est l'attente et la fleur de ce beau royaume, le miroir du bon ton, le moule de l'élégance, le mo.dèle sur qui tous ont les yeux! » On a un peu abusé, à mon avis, d'une indication qui se trouve dans la pièce et d'après laquelle Hamlet serait gras et court d'haleine. Il est proba-