‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 88 sur 127 · Voyez le reste de cette citation, p · texte numérisé non relu

Voyez le reste de cette citation, p

Quand ses compagnons le rejoignent, il joue devant eux le fou avec un naturel effrayant. Effrayante aussi est la description qu'Ophelia fait de lui à son père :

€ Oh! monseigneur, monseigneur ! j'ai été si effrayée!

— De quoi, au nom du ciel?

— Monseigneur, j'étais à coudre dans ma chambre, lorsque est entré le seigneur Hamlet, le pourpoint tout défait, la tête sans chapeau, les bas chiffonnés, sans jarretières et retombant sur la cheville, pâle comme sa chemise, les genoux s'entre-choquant, enfin avec un aspect aussi lamentable que s'il avait été lâché de l'enfer pour raconter des horreurs... 11 m'a prise par le poignet et m'a serrée très fort. Puis, il s'est éloigné de toute la longueur de son bras; et, avec l'autre main posée comme cela au-dessus de mon front, il s'est mis à étudier ma figure comme s'il voulait la dessiner. Il est resté longtemps ainsi. Enfin, secouant légèrement mon bras et hochant trois fois la tête de haut en bas, il a poussé un soupir si pitoyable et si profond qu'on eût dit que tout son corps allait éclater et que c'était sa lin. Cela fait, il m'a lâchée, et, la tête tournée par-dessus son épaule, il semblait trouver son chemin sans y voir, car il a franchi la porte sans l'aide de ses yeux, et jusqu'au dernier moment il en a tenu la lumière fixée sur moi. >

Sa conversation avec Ophelia au troisième acte est de la cruauté si ce n'est pas de la folie : il faut choisir; et enfin, aux funérailles d'Ophelia, la folie d'Hamlet atteint son paroxysme lorsqu'il se dispute avec Laerles. Croyons-en sa mère, qui dit aux assistants: « Ceci est de la folie pure ! et son accès va le travailler ainsi pendant quelque temps; puis vous le verrez, aussi patient que la colombe quand sa couvée au duvet doré vient d'éclore,tomberdans un silencieux abattement. > Croyons-en surtout Hamlet lui-même qui, plus tard, s'excuse en ces termes auprès de Laeiles: « î^' donnez-moi, monsieur, je vous ai offensé, mais pardonnez-moi en gentilhomme. Ceux qui sont ici présents savent et vous devez avoir entendu dire de quel cruel désordre d'esprit j'ai été afflige* Si j'ai fait quelque chose qui ait pu blesser votre caractère, votre

EAMLET. 297

donneur, voire susceptibilité, je proclame ici que c'était de la folie. Est-ce Hamlet qui a offensé Laertes? Hamlet? Non, jamais! 5i Hamlet se met hors de lui-même et si, lorsqu'il n'est plus luimême, il fait offense à Laertes, alors ce n'est pas Hamlet qui a îgi; Hamlet désavoue l'acte. Qui donc fait l'offense? sa folie, et Hamlet se range du parti de l'offensé; le pauvre Hamlet a sa folie pour ennemi. »

Telle est l'histoire du trouble survenu dans l'intelligence d'Hamlet. Mais, pour connaître le personnage tout entier, il nous reste ï étudier une chose : l'histoire de sa dégénération morale.

Le noble et chaleureux idéalisme qui rendait Hamlet digne d'être comparé au seul Alceste se change peu à peu en un pessimisme égoïste et froid, en un dur orgueil personnel, en une croyance paresseuse à la fatalité, qui le fait tomber au-dessous de Werther. Il devient infidèle à sa nature et à tous ses principes : ce généreux ennemi du mensonge affecte des voies obliques et tortueuses et semble goûter un plaisir d'artiste dans l'exercice le la dissimulation pour elle-même ; ce scrupuleux esclave d'une conscience timorée, qui n'ose pas verser le sang dç Claudius parce qu'il ne peut arriver à une conviction assez entière de sa culpabilité, en vient graduellement à perdre tout respect pour la ne humaine en général et à commettre des actions si brutales et si vilaines, qu'il faut examiner avec une attention extrêmement indulgente leur généalogie morale pour les distinguer d'avec des crimes.

Dès le début, on peut remarquer dans son langage une tendance dangereuse à étendre à toute l'espèce humaine le reproche mérité par un seul individu. Au fond de tout idéalisme il y a toujours un peu de pessimisme, et nous ne reprocherons pas trop sévèrement celte première exagération à Hamlet, puisque en ce point Alceste fait chorus avec lui. L'amer dégoût que lui cause la conduite de sa mère le rend injuste pour toutes les femmes, ennemi de toute l'humanité.

L'ombre de son père lui apprend qu'un crime particulier a été commis; dès lors le monde entier paraît criminel aux yeuxd'Hamlet, et voici comment sa passion raisonne et conclut qu'il n'y a point lieu de venger le meurtre et d'agir : « Notre époque est dé-

traquée. Maudite fatalité, que je sois jamais né pour la remettre en ordre I » c'est-à-dire, et le reste de sa conduite le iMrouve bien : a Dans les complications d'un monde où tout est mauvais, pourquoi irais-je me mêler? Pourquoi irais-je venger la vertu surprise par la fraude dans un monde où il n'y a point de vertu? Pourquoi irais-je rétablir Tordre moral détruit, dans un monde où il n'y a point d'ordre moral? » Ce n'est pas ainsi que raisonnait le généreux héros de Cervantes, et ce n'est pas non plus jusqu'à cette extrémité qu'Alceste pousse sa misanthropie.

Hamlet devient nihiliste. Il se soucie du monde autant que d'une noix vide. Les misérables insectes qui rampent sur la surface de la lerre, les esprits assez bornés pour prendre au sérieux la comédie humaine, lui inspirent un souverain mépris, et il ne fait pas plus de cas de leur vertu, de leur bonheur, il ne fait pas plus de cas de leur vie, que d'un vain jouet qu'on peut briser sans en devoir compte à personne. En même temps, bien qu'il n'estime pas « sa propre vie au prix d'une épingle », il a orgueilleusement conscience de sa supériorité intellectuelle, et pour avoir trouvé que l'univers n'est rien, il se croit lui-même quelque chose.

Il tue Polonius ; ce meurtre accidentel ne lui coûte qu'une parole superficielle de regret, car Polonius est un niais, dontilfait en ces termes l'oraison funèbre: « Fourrons cette grosse panse dans la chambre voisine. Mère, bonne nuit! Vraiment, ce conseiller est maintenant bien tranquille, bien discret, bien grave, lui qui, vivant, était un drôle si niais et si bavard. Allons, monsieur, finissons-en avec vous. Bonne nuit, ma mère! > Il tue deux seigneurs de la cour, et il n'en a point de repentir; car que sont Rosencrantz etGuildenstern? Des êtres évaporés et nuls, quin'apparliennent pas à l'aristocratie de l'esprit. < Ma foi, l'ami! dit-il à Horatio, ils ne gênent pas ma conscience; leur ruine vient de leur propre excès de zèle. II est dangereux pour des créaturesif^' férieures de se trouver, au milieu d'une passe, entre les épé^ terribles et flamboyantes de deux puissants adversaires. > l\^^^ Ophelia, et c'est là son plus grand crime. Oui, Hamlet tueOphelia, et d'abord il la torture de toutes les façons; il se fait un jeu delà pauvre fille, il lui parle avec une grossièreté qui la fait rougir, il la traite avec une rudesse qui la fait pleurer. La mort de Polonius,

son père, tué par son amant, précipite la malheuiieuse dans la folie et le suicide; et devant le cadavre de Polonius, Hamlet n'a pas eu un mot, pas une pensée pour Opheliaf 11 l'avait déjà complètement oubliée ; sa triste fin le laisse froid et indifférent. — Transportons-nous au cinquième acte. Hamlet se promène dans un cimetière avec Horatio :

« Pour quel homme creuses-tu cette fosse, Tami?

— Ce n'est pas pour un homme.

— Pour quelle femme alors?

— Ce n'est ni pour un homme ni pour une femme.

— Qui va-t-on enterrer là ?

— Une créature qui était une femme, monsieur ; mais, paix à son âme ! elle est morte.

— Comme ce maraud parle avec précision!... Combien de temps un homme peut-il rester en terre avant de pourrir?

— Ma foi ! s'il n'est pas pourri avant de mourir (et nous avons tous les jours des cadavres véroles qui peuvent à peine supporter l'inhumation), il peut vous durer huit ou neuf ans. Un tanneur vous durera neuf ans... Tenez, voici un crâne; eh bien! il vous est resté en terre vingt-trois ans.

— A qui était-il ?

— Ce crâne-là, monsieur, ce même crâne-là, c'était le crâne d'Yoïick, le bouffon du roi.

HAMLET, prenant le crâne.

Hélas ! pauvre Yorick ! ... Je l'ai connu, Horatio I c'était un garçon d'une verve infinie, d'une fantaisie exquise ; il m'a porté sur son dos mille fois. Et maintenant quelle horreur il cause à ^on imagination ! Le cœur m'en lève. Ici étaient attachées ces lèvres que j'ai baisées je ne sais combien de fois. Où sont vos plaisanteries maintenant ? vos escapades? vos chansons? et ces éclairs de gaieté qui faisaient tonner de rire toute la table? Quoi! plus unmot à présent pour vous moquer de votre propre grimace ! Quoi! tout à fait bouche close ! Allez maintenant trouver madame dans sa chambre, et dites-lui qu'elle a beau se mettre un pouce d® fard, ir faudra qu'elle en vienne à cette figure-là! Faites-la

bien rire avec ça... Mais chut, chut ! écartons-nous; voici le roi.

(Entrent en procession des prêtres; puis le corps d'Opheliaj

suivi par Liiertes et des pleureuses ; puis le roi, la reine et leur suite.)

HAMLET, continuant.

La reine ! les courtisans ! De qui suivent-ils le convoi? Pourquoi ces rites tronqués? Ceci indique que le corps qu'ils suivent a, d'une main désespérée, attenté à sa propre vie. C'était quelqu'un de qualité. Cachons-nous et observons...

Page 1