Victor Hugo, les ChâtimenU
en paroles comme une catin !..« Oh ! que désormais mes pensées soient sanglantes, ou qu'on les estime à néant ! >
Nous connaissons maintenant ce que j'appelle la nature primitive et fondamentale d'Hamlet. Il est vrai que j'ai dû réunir les éléments de cette analyse dans le cours entier de la pièce et que je n'ai pas pu suivre simplement Tordre des scènes dans leur succession chronologique; mais c'est qu'ici nous n'avons point affaire à une histoire simple comme celle de l'âme de Macbeth. La psychologie d'Hamlet est autrement enchevêtrée et confuse. D'une part, le fond primitif de sa nature reparait de temps à autre jusqu'à la fin de la tragédie; d'autre part, la perturbation intellectuelle et morale dont j'ai parlé se déclare dès le début. Ce sont ces deux facteurs (pardon pour ce terme de mathématiques), le fond primitif et la perturbation survenue^ que je crois absolument nécessaire de distinguer et de séparer si l'on veut se rendre compte nettement du caractère d'Hamlet et bien comprendre toute son histoire. Faute de faire cette indispensable distinction, les critiques ne nous présentent qu'un Hamlet incomplet ou inintelligible, que l'on absout avec trop d'indulgence ou que Ton condamne avec trop de sévérité, et dont on ne sait pas au juste si on doit l'aimer ou le haïr, l'estimer ou le mépriser. Pour moi, je ne tiens ni à l'aimer ni à le haïr, pourvu que je le comprenne. Je crois bien que Shakespeare a conçu d'abord avec amour le personnage d'Hamlet; mais bientôt, détachant son affection du fruit de ses entrailles avec cette puissance d'objectivité qui n'est donnée qu'aux grands génies dramatiques, il a eu la force de l'étudier et de le peindre avec indifférence comme un caractère quelconque de son théâtre. C'est de la même manière que Molière a composé la plus personnelle et à la fois la plus étonnamment objective de ses œuvres, le Misanthrope.
Nous connaissons l'Hamlet primitif et normal; passons au trouble survenu dans son intelligence et dans sa moralité, d'abord dans son intelligence.
On connaît la loi naturelle que la zoologie nomme, si je ne ^^ trompe, loi de compensation. En vertu de cette loi, lorsqu'un o"^'
gane quelconque chez un animal s'atrophie, la perte de sève et de force qui se fait du côté du membre ou de la fonction dont l'activité est interrompue se traduit et s'accuse en un développement anomal et proportionnel dans quelque autre partie de l'individu physique. II en est de même dans l'ordre moral. La suspension de l'usage d'une faculté quelconque a pour effet de développer quelque autre faculté outre mesure et proportionnellement à la dépense épargnée. Soyez né, par exemple, avec une aptitude ordinaire pour les mathématiques, et interdisez-vous tout ce qui pourrait détourner votre esprit de cette étude, l'activité politique, la lecture des poètes, les belles-lettres, les beauxarts et les sciences concrètes; renoncez à la société des hommes, à celle des femmes, au mariage, à la vie publique; vivez seul avec vos calculs, vos chiffres, vos lignes idéales : vous développerez en vous une puissance extraordinaire d'abstraction, et vous pourrez devenir un mathématicien de première force autant que rhomme qui a reçu ce génie de la nature en naissant. On sait que César était en passe de devenir le rival de Gicéron au Forum quand la fortune l'appela aux fonctions administratives et militaires; le génie qu'il aurait déployé dans l'éloquence, il l'appli- ^a aux choses de la guerre et du gouvernement*. Nul doute qu'Hamlet, avec ses grandes qualités natives de résolution, de courage et de vigueur, ne fût devenu un guerrier et un homme d'État de premier ordre et qu'il n'eût mérité le bel éloge que fait de lui le prince Fortinbras, si un épouvantable et mystérieux malheur arrivé dans sa famille, développant tout à coup un germe de mélancolie sceptique déposé dans sa jeune intelligence par ses professeurs de Witlemberg, ne l'eût précipité dans un abîme de tristesse et dans l'excès de la méditation. Le ressort de la volonté se brise dans son âme; ses facultés diverses, semblables aux bras nombreux d'un fleuve endigué, se jettent dans une direction exclusive : il souffrira jusqu'à la fin d'une hypertrophie de la pensée.
II en souffrira, il en sera malade et, en même temps, il nous ravira d'admiration par la profondeur et par l'éclat de son génie. U y a des merveilles de l'art humain, comme des merveilles delà
^' Hudson,
294 SHÂKESPEUtE ET L'ANTIQUITÉ.
nature, qui sont des maladies positives. Je n'hésite pas à appeler Hamlet fou, réellement fou, en ce sens que l'équilibre de sa nature est rompu ; mais combien l'on se tromperait si l'on croyait que la folie diminue ou obscurcit en lui l'intelligence! Son esprit redouble au contraire de finesse et d'élévation, et c'est quand ii n'a pas le sens commun qu'il confond notre plate et vulgaire raison par la supériorité surnaturelle de la sienne. On ne va pas, j'espère, confondre les idiots et les fous : un idiot est un objet dégoûtant ; un fou est chose sacrée, il nous inspire je ne sais quel religieux effroi, nous sentons sur lui la main divine et il nous semble frappé, comme Prométhée, pour avoir voulu dérober aux dieux quelque secret dont ils étaient jaloux. La folie d'Hamletest donc réelle et doit être d'abord entendue au sens d'une sagesse qui échappe à toute mesure commune, d'une sagesse extraordi* naire et mystérieuse.
Je sais bien qu'il prétend contrefaire le fou ; je sais bien que, dans la grande scène avec sa mère, quand celle-ci dit qu'il a le délire, il répond : « Le délire ? mon pouls, comme le vôtre, bat avec calme et garde sa saine harmonie. Ce n'est point une folie que j'ai proférée. Voulez-vous en faire l'épreuve? Je vais tout vous redire; un fou n'aurait pas cette mémoire. » Mais les savants quiontétu- (lié la folie d'HamIetau point de vue médical nous apprennent que sa prétention de contrefaire le fou est compatible avec une aliénation réelle, et que les signes qu'il invoque comme preuve de sa parfaite santé mentale n'ont aucune valeur diagnostique. D'ailr leurs je n'ai garde de nier qu'il n'ait des intervalles, et de longs intervalles, de lucidité. Il n'en est encore qu'au commencemeal de la maladie, à la période d'incubation. Son mal est la mélancolie, atra bilis, au sens pathologique du mot, avec deux ou trois accès seulement de violence furieuse. Dans plusieui's circon^ stances il se moque du monde avec une parfaite possession de soi ^ et simule simplement le fou. Ce qu'il m'est impossible d'admettre , c'est que sa folie soit toujours simulée, car ce lourd et péniblear— tilîce serait, nous l'avons vu, trop inutilement imaginé, trop maladroitement conduit, et n'aurait ni sens, ni but, ni raison.
Dès avant la révélation du spectre, Hamlet est malade. Sonâm^ (isl eu proie i\ la plus atroce torture morale qui se puisse imagi* lU'v : il aime tendrement sa mère, et il la hait; ceci est autremeD^
^ HÂMLET. 295
sérieux que le fameux Odiet amo de Catulle. Oui, il hait sa mère, parce que cette mère qu'il aime si tendrement le condamne à la mépriser. C'est trop de douleur, il songe au suicide : « Ah! si cette chair trop solide pouvait se fondre, se dissoudre et se perdre en rosée ! Si l'Éternel n'avait pas établi sa loi sacrée contre le suicide 1 0 Dieu ! ô Dieu I combien pesantes, usées, plates et stériles me semblent toutes les jouissances de ce monde ! Fi de la vie! ah fi! C'est un jardin de mauvaises herbes qui montent en graine; une végétation fétide et grossière l'occupe tout entier. Que les choses en soient venues là ! depuis deux mois seulement qu'il est mort! Non, non, pas même deux mois! un roi si excellent, qui était à celui-ci ce qu'Apollon est à un satyre; si tendre pour ma mère qu'il ne voulait pas permettre aux vents du ciel d'atteindre trop rudement son visage. Ciel et terre ! faut-il que je me souvienne?... En un mois... ne pensons plus à cela... Fragilité, ton nom est femme ! En un petit mois, avant d'avoir usé les souliers avec lesquels elle suivait le corps de mon pauvre père, tout en pleurs, comme une Niobé... Eh quoi? elle, elle-même ! ô ciel, une bête qui n'a pas de réflexion aurait gardé le deuil plus longtemps... Brise-toi, mon cœur! car il faut que je retienne ma langue. i>
La question du suicide occupe tout le grand monologue du troisième acte, et jamais la mélancolie n'a été peinte en termes plus beaux et plus vrais que dans cet autre passage célèbre: < J'ai depuis peu, je ne sais pourquoi, perdu toute ma gaieté, renoncé à tout exercice*... >
En véritable amant de la mort, Hamlet promène volontiers sa mélancolie dans les cimetières; il aime à philosopher au milieu des crânes vides que pousse son pied et des gais fossoyeurs qui chantent.
Mais Hamlet est plus qu'un mélancolique; sa folie a des traits mieux accentués et n'est pas toujours douce. Après la révélation du fantôme, il est hors de lui et sent que son cerveau s'égare, car il le dit en propres termes; on pourrait vraiment interpréter comme un acte de démence le singulier mouvement qui lui fait saisir ses tablettes et y inscrire que son oncle est un scélérat.