I.ADV CAPri.ET, du dcl.ors
Ilolâ! ma fille! ètes-vous levée?
JULIETTE
Qui m'appelle? est-ce madame ma mère? Se seraitelle couchée si- tard ou levée si tôt? Quel étrange motif l'amène?
Mil
Son père ot sa mère entrent et lui font part do leur résolution de la marier, le jeudi suivant, à
Paris. Elle résiste ; ils insistent, l'injurient, la menacent. La nourrice, avec les sentiments bas et versatiles de sa condition, change de parti et lui conseille de préférer le beau et noble Paris à l'époux éternellement absent qu'elle a servi tout à l'heure. Juliette indignée apostrophe sévèrement sa nourrice et court à la cellule du père Laurence. Elle lui montre le poignard dont elle est décidée à se frapper, s'il ne la soustrait pas à l'union sacrilège avec Paris que lui impose son père.
« Arrête, ma fille, » lui dit le moine épouvanté de son désespoir, » j'entrevois encore mie espérance possible : mais le moyen nécessaire à son accomplissement est aussi désespéré que le mal que nous voulons empêcher. Si, plutôt que d'épouser le comte Paris, tu as l'énergie de vouloir te tuer, il est probable que tu oseras affronter l'image de la mort pour repousser le déshonneur, toi qui, pour y échapper, veux provoquer la mort elle-même. Eh bien, si tu as ce courage, je te donnerai un remède. )>
JULIETTE
Oh! plutôt que d'épouser Paris, dis-moi de m'élancer des créneaux de cette tour là-bas, ou d'errer sur le chemin des bandits ; dis-moi de me glisser où rampent des serpents; enchaîne-moi avec des ours rugissants; enferme-moi, la nuit, dans un charnier,
nOMKO ET JILIETTF.. . Hl
SOUS un monceau d'os de morts qui s'entrc-clioquont, de moignons fétides et de crânes jaunes et décharnés; dis-moi d'aller dans une fosse fraîche remuée, m'enfouir sous le linceul avec un mort : ordonne-moi des choses dont le seul récit me faisait trembler, et je les ferai sans crainte, sans hésitation, pour rester l'épouse sans tache de mon doux bien-aimé!
LAURENCE
Écoute alors : rentre à la maison, aie l'air gai et dis que tu consens à épouser Paris. C'est demain mercredi. Demain soir, fais en sorte de coucher seule; que ta nourrice ne couche pas dans ta chambre; une fois au lit, prends cette fiole et avale la liqueur qui y est distillée. Aussitôt dans toutes tes veines se répandra une froide et léthargique humeur : le pouls suspendra son mouvement naturel et cessera de battre ; ni chaleur, ni souffle n'attestera que tu vis. Les roses de tes lèvres et de tes joues seront flétries et ternes comme la cendre; les fenêtres de tes yeux seront closes, comme si la mort les avait fermées au jour de la vie. Chaque partie de ton être, privée de souplesse et d'action, sera roide, inflexible et froide comme la mort. Dans cet état apparent de cadavre tu resteras juste quarante-deux heures, et alors tu t'éveilleras comme d'un doux sommeil. Le matin, quand le fiancé arrivera pour hâter ton lever, il le trouvera morte dans ton lit. Alors, selon l'usage
de notre pays, vêtue de ta plus belle parure, et placée dans un cercueil découvert, tu seras transportée à l'ancien caveau où repose toute la famille des Capulet. Cependant, avant que tu sois éveillée, Uoniéo, instruit de notre plan par mes lettres, arrivera; lui et moi nous épierons ton réveil, et cette nuit-là même Roméo t'emmènera à Mantoue. Et ainsi tu seras sauvée d'un déshonneur imminent, si nul caprice iutile, nulle frayeur féminine n'abat ton courage au moment de l'exécution.
JULIETTE
Donne! oh! donne! ne me parle pas de frayeur.
LAURENCE, lui remettant la lioie.
Tiens, pars! Sois forte et sois heureuse dans ta résolution. Je vais dépêcher un religieux à Mantoue, avec un messager pour ton mari.
JULIETTE
Amour, donne-moi ta force, et cette force me sauvera. Adieu, mon père! dis se séparent.)
L'intrépide jeune fille reste à la maison, se couche , prend la fiole... Un soupçon la saisit :
(( Et si c'était un poison que le moine m'eût subtilement administré pour me faire mourir, afin de ne
i;()Mi () r.T ji iJKTTi:. n.î
pas être déslionoré par ce iiiariap;e, lui qui m'a déjà mai'iée à Roméo ! J'ai pour de cela; mais non, c'est impossible : il a toujoiirs été reconnu pour un saint homme... Et si, une fois déposée dans le tombeau, je m'éveillais avant le moment où Roméo doit venir me délivrer'.' Vhl l'eiïroyable chose! Ne pourrais-je pas être éloulTée dans ce caveau dont la bouche liideuse n'aspire jamais un air pur, et mourir sulloquée avant que Roméo n'arrive? Ou même, si je vis, nest-il pas probable que 1" horrible impression de la mort et de la nuit jointe à la terreur du lieu... — K\\ elTet, ce caveau est l'ancien réceptacle où depuis bien des siècles sont entassés les os de tous mes ancêtres ensevelis; où Tybalt sanglant et encore tout frais dans la terre pourrit sous son linceul; où, dit-on, à certaines hoiu'es de la nuit, les esprits s'assemblent!... Hélas! hélas! n'est-il pas probable que, réveillée avant l'heure, au milieu d'exhalaisons infectes et de gémissements pareils à ces cris de mandragores déracinées que des vivants ne peuvent entendre sans devenir (ous... Oh! si je m'éveille ainsi, est-ce que je ne perdrai pas la raison, environnée de toutes ces horreurs? Peut-être alors, insensée, voudrai-je jouer avec les squelettes de mes ancêtres, et arracher de son linceul Tybalt nmtilé, et, dans ce délire, saisissant l'os de quf'lcpie grand parent comme une massue, en broyer ma cervelle désespérée! Oh ! lencz ! il me semble voir le spectre de mon cousin poursuivant Roméo qui lui a troué le corps avec la pointe do
i\i SHAKSPEARE.
son épée... Arrête, Tybalt, arrête! (eiic porte u coie ù SOS lèvres.) Roméo! Roméo! Roméo! voici à boire! jo
DOIS à, toi. ') (Elle se jette sur son lit, derrière un rideau.)
Le matin se lève. On entre pour la réveiller, on la trouve morte. — Cris et larmes ! Le vieux Capulet lui-même se lamente. La mort est sur elle comme une gelée précoce sur la douce fleur (k\^ champs !
« Le sépulcre est mon gendre, » dit-il à Paris, averti de .la perte, « le sépulcre est mon héritier! le sépulcre a épousé ma fdle. Moi, je vais mourir et tout lui lais.ser! Quand la vie se retire, tout est au sépulcre !
« — Rien qu'une pauvre enfant, une pauvre chère enfant ! rien qu'un seul être pour me consoler, » sanglote la mère, « et la mort cruelle l'arrache de mes bras !
(( — 0 jour! ô jour! ô jour affreux ! » crie la nourrice ; « jamais jour ne fut si sombre ! 0 jour douloureux ! »
nOMÉO ET JlLlETTt:. il".
Le moine entre.
« Rougissez, » dit- il , « de votre désespoir. Lo ciel et vous , vous vous partagiez celte belle enfant : maintenant le ciel l'a tout entière ! Voire part à vous, vous no ]i()iiv<'z la garder de la mort : mais !•• ciel la garde pour l'éternelle vie ! C'était le ciel poinvous de la voir s'élever, et vous pleurez, maintenant qu'elle s'élève ! Vivre longtemps mariée, ce n'est pas être bien marié<\ La mieux mariée est cell»' 'pii memt jeune ! Sécbez vos larmes et attachez vos brandies de romarin sur ce beau corps. Puis, selon la coutume, portez- la dans sa j)lns belle |)arure à l'église, car, h'ion rpjo la faible nature nous porte à pleurer, les larmes de la nature font sourire la raison ! »
Ine scène déplacée et dun scandaleux comir[ue entre le domestique de la maison et les musiciens, à la cérémonie funèbre, interrompt cette lamcntaiion désespérée et cette résignation pieuse. Son objet, manqué, est évidemment tle montrer l'indiiïérence des étrangers aux douleurs de la famillo des grands. Mais ici c'est la douleur de la nature tout entière à La.'^pprt d'une catastrophe de la vie, de la jeunesse, de la beauté et de l'amour. Tout le monde doit être attendri, ou bien il n'y a plus de tragédie, il n'y a ()lu3 de nature humaine sympathique. Aussi celle scène fait-elle horreur et n'est ludlement comique.
116 SHAKSPKAIU:.
(i'est niu> (le ces l'an tes de ^oùt qu'il ne faut pas attribuef à Shakspeare, mais à la populace dépravée dont il était forcé de captiver, par des moyens lion- ! nix. la faveur.
Plaignons les grands hommes !
Roméo, seul, en montant dans sa chambre, éprouve un heureux pressentiment que les morts heureux donnent aux survivants qui ignorent leur sort comme un avant-goût céleste de leur réunion prochaine ; il se sent léger.
u Mes rêves, » dit-il à son réveil, <( m'annoncent l'approche de quelque heureuse nouvelle. »
lîntre un messager de Vérone.
(( Gomment va madame Juliette? car si ma Juliette est heureuse, il n'existe pas de malheur!
(( — Elle est heureuse , » répond le messager, « car son corps repose dans le tombeau des Capulet, et son âme immortelle se réjouit avec les anges!... »
(t Esl-ilvrai? » s'écrie Roméo en se dressant sur son séant; « eh bien ! astres du ciel, je vous délie!
nO.MKO HT Jl LIKTIE. 117
De l'encre, du papier, des chevaux de poste, je pars à rinstant! Pas d'hésitation ! »
Le messager obéit et sort. 11 sort lui-mèui ■ pour aller acheter du poison.
'I Oui, Juliette, je dormirai près de toi cette nuit. Chfrrhons le moyen... 0 destruction! comme tu t'olTres vite à la pensée de^ hommes désespérés! Je me souviens d'un apothicaire qui demeure aux environs: récemment encore je le remarquais sous sa guenille, occupé, le sourcil froncé, à cueillir des simples; il avait la mine amaigrie, l'àpre misère 1" avait usé jusqu'aux os. Dans sa |)auvre échoppe étaient accrochés une tortue, un allij^ator empaillé et des peaux de poissons monstrueux; sur ses planches, une chélive collection de boites vides, de pots de terre verdâtres, des vessies et des graines moisies, des restes de ficelle et de vieux pains de rose étaient épars çà et là pour faire étalage. Frappé de cette pénurie, je me dis à moi-même : <t Si un homme avait besoin de (( poison, bien 'pic la vente en soit j)unie de mort à «i Manloue, voici nu ijauvrc gueux qui lui en ven- « drail. » Oh ! je pressentais alors mon besoin présent; il faut que ce besoigneux m'en vende... AuUint qu'il m'en souvient, ce doit être ici sa demeure; comme c'est fête aujourd'hui, la boutique du mUérable est fermée... Holà! l'apothicaire! »
118 SilAkSPEAllli.
L'apothicaire cède à la niisèru cL lui veiul la mort, sans craindre la punition des lois.,
« Viens, cordial, viens, » s'écrie Roméo en pressant son libérateur dans son sein, cette ciguë des amants; u viens au tombeau de Juliette; c'est là que tu dois me délivrer ! »
Pendant qu'il se hâte vers Vérone, tout s'explique dans la cellule du père Laurence. Le moine ({u'il avait adressé à Roméo pour lui (iiire part du subterfuge de la feinte mort de Juliette revient annoncer que, retenu par un accident, il n'a pu accomplir son message et qu'il en a chargé un simple courrier.
Cependant, Paris, accompagné de son page, vient, dans sa douleur pieuse, répandre en secret des ileurs virginales sur le tombeau de sa fiancée. Le moine, de son côté, inquiet du réveil de Juliette assoupie par le breuvage, y court pour assister à sa résurrection et pour la recueillir, à défaut de Roméo, dans sa cellule et l'envoyer le lendemain ta son amant.
Roméo airive enfin en secret et emprunte une
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piorlip (le son page pour enfoncer le sépulcre et s'y coucher mourant à côté de son amante morte. Paris, étonné, reconnaît en lui le meurtrier de Tyhalt: il linjurie. Roméo en a pitié: mais il le tue parce que Paris veut s'opposer à son sacrilège.
'< — Oli ! je suis tué, » dit Paris en expirant. " Ouvre-moi le tombeau, et dépose-moi prés de JulietU'. ;j
no M ru.
Sur ma foi je le ferai. — Examinons cette figure. — Quoi! un ])arent de mon ami Mercutio? le noble comte Paris! Que disait donc mon valet en roule? Mon âme bouleversée n'y a pas f;iit attention. Il me contait, je crois, que Paris devait épouser Juliette. M'a-t-il dit cela ou l'ai-je rêvé? (u pren.i par le bras ic -adavrc de Paris.) Oli ! doune-mol ta uialu, toi que l'âpre adversité a inscrit comme moi sur son livre! Je vais l'ensevelir dans un tond)eau triomphal... — In tombeau? OJi ! non, j«'une victime, c'est un louvre splendide, car Juliette y repose, et sa beauté fait de ce caveau une salle de fête illuminée; (n ci<ipos<; pahs dans le momimcntJ Mort, repose ici, enterré par un iudiI. — (}ue de fois les hommes à l'agonie ont eu un accès de joie, un éclair avant la mort, comme disent ceux qui les soignent!... Ah ! comment comparer ceci à un
éclair? (contemplant le corpn do Juliette.) 0 UIOU aUlOUr! Uia
fenune ! La mort qui a sucé le miel de ton haleine n'a
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pas encore eu de pouvoir sur ta beauté : elle ne l'a pas conquise ; la flamme de la beauté est encore toute cramoisie sur tes lèvres et sur tes joues, et le pâle drapeau de la mort n'est pas encore déployé là...
(Allant à un autre cercueil.) Tybalt! tC VOilà donC COUCllé
dans ton linceul sanglant! Oh! que puis-je faire de plus pour toi? De cette même main qui faucha ta jeunesse, je vais abattre celle de ton ennemi. Pardonnemoi, cousin. (Revenant sur ses pas.) Ah! chère Juliette, pourquoi es-tu si belle encore? Dois-je croire que le spectre de la Mort est amoureux et que l'alïreux monstre décharné te garde ici dans les ténèbres pour te posséder!... Horreur! Je veux rester près de toi et ne plus sortir de ce sinistre palais de la nuit, ici, ici, je veux rester avec ta chambrière, la vermine! Oh! c'est ici que je veux fixer mon éternelle demeure et soustraire au joug des étoiles ennemies cette chair lasse du monde... (Tenant le corps embrassé.) Uu dernier regard, mes yeux! bras, une dernière étreinte! et vous, lèvres, vous, portes de l'haleine, scellez par un baiser légitime un pacte indéfini avec le sépulcre accapareur! (saisissant la fioie.) Viens, amer conducteur, viens, acre guide. Pilote désespéré, vite ! lance sur les brisants ma barque épuisée par la tourmente ! A ma bien-aimée! (n boit le poison.) Oh ! l'apothicaire ne m'a pas trompé : ses drogues sont actives... Je meurs
ainsi... sur un baiser! (n expire en embrassant Juliette.)
ROMtO ET jr MF/ni;. 121
r II h l\ E L A l n h ^ (> E , parait à l'autre cxtréniit«- du clmotiôro, avec une lanterne, un levier et une bérho.