‹ Shakespeare et son œuvreChapitre 10 sur 93 · I. A >(»LKni(;E · texte numérisé non relu

I. A >(»LKni(;E

C'est ainsi qu'elle est afiaissée, sanglotant et pleurant, pleurant et sanglotant!... (se penchant sur Roméo.)

Debout, debout! Levez- vous, si vous êtes un hoinmo. Au nom de Juliette, levez-vous, diîbout! i*uurquoi tomber dans un si iirctfond drs('s|i()ir?

KoMI.O, »c rc<lr<^>aal cuuiuic en sursaut.

La nourrice!

LA NoritniCF,.

Ali! monsieur! ah! monsieur!... Voyons, la mort est au bout de tout.

FU».Mi;(>.

Tu as parlé de Juliette! en quel état est-elle? Estce qu'elle ne me regarde pas connue un assassin endurci, maintenant que j'ai souillé l'enfance de notre bonheur d'un sang si proche du sien? Où est-elle? et comfnent est-elle? Ouo dit ma mystérieuse compagne de nuire amoureuse mist'-rc?

LA NOlRniCK.

Oh! elle ne dit rien, monsieur; mais elle pleure;

et alors elle se jette sur son lit, et puis elle se redresse et appelle Tybalt: et puis elle crie : Roméo! et puis elle retombe.

ROMÉO

Il semble que ce nom, lancé par quelque fusil meurtrier, l'assassine, comme la main maudite qui répond à ce nom a assassiné son cousin!... Oh! dismoi, prêtre, dis-moi dans quelle vile partie de ce squelette est logé mon nom; dis-le-moi, pour que je mette à sac ce hideux repaire! (n tire son poignard

comme pour s'en frapper, la nourrice le lui arraclic.) LAURENCE.

Retiens ta main désespérée! Es-tu un homme? ta forme crie que tu en es un; mais tes larmes sont d'une femme, et ta sauvage action dénonce la furie déraisonnable d'une bête brute. 0 femme disgracieuse qu'on croirait un homme, bête monstrueuse qu'on croirait homme et femme, tu m'as étonné!... Par notre saint ordre, je croyais ton caractère mieux trempé. Tu as tué Tybalt et tu veux te tuer! tu veux tuer la femme qui ne respire que par toi, en assouvissant sur toi-même une haine damnée! Pourquoi insultes-tu à la vie, au ciel et à la terre? La vie, le ciel et la terre se sont tous trois réunis pour ton existence; et tu veux renoncer à tous trois! Fi! fi! tu fais honte à ta beauté, à ton amour, à ton esprit.

noMKo i:t Juliette. h»»

UsuritM-, tu regorges de tous les biens, et tu ne les emploies pas à ce légitime usage qui ferait honneur à ta beauté, à ton amour, à ton esprit. Ta noble beauté n'est qu'une image de cire, dépourvue d'énergie virile : ton amour, ce tendre engagomont. n'est qu'un misérable parjure, qui tue celle que tu avais fait vœu de chérir; ton esprit, cet ornement do la beauté et de l'amour, n'en est chez toi que le guide égaré : comme la poudre dans la calebasse d'un soldat maladroit, il prend feu par ta propre ignorance et te mutile au lieu de te défendre. Allons, relève-toi, homme! Elle vit, ta Juliette, cette chère Juliette pour qui tu mourais tout à l'heure : n"cs-tu pas heureux? Tybalt voulait t'égorger, mais tu as tué Tybalt : n'es-tu pas heureux encore? La loi (|ui te menaçait de la mort devient ton amie et change la sentence en exil : n'es-tu pas heureux toujours? Les bénédictions pleuvent sur ta tète : la fortune te courtise sous ses plus beaux atours; mais toi, maussade comme une fille mal élevée, tU fais la moue au bonheur et à l'amour. Prends garde, prends garde! c'est ainsi qu'on meurt misérable. Allons, rends-toi près de ta bien aimée, comme il a été convenu : monte dans sa chambre et va la consoler ; mais surtout quitte-la avant la fin de la nuit, car alors tu ne pourrais plus gagner Mantoue; et c'est là (pie tu dois vivre jusqu'à ce que nous trouvions le moment favorable pour proclamer ton mariage, réconcilier vos familles, obtr-nir le pardon du princf et te rappeler

lOi SHAKSPEARE.

ici. Tu reviendras alors plus heureux un million de lois que tu n'auras été désolé au départ... Va en avant, nourrice, recommande-moi à ta maîtresse, et dis-lui de faire coucher son monde de honne heure ; le chagrin dont tous sont accahlés les disposera vite au repos. Roméo te suit.

LA NOURRICE

Vrai Dieu! je pourrais rester ici toute la nuit à écouter vos bons conseils. Oh ! ce que c'est que la science! (a Roméo.)

Mon seigneur, je vais annoncer à madame quG vous allez venir.

ROMÉO

Va, et dis à ma bien-aimée de s'apprêter à me gronder.

LA NOURRICE, lui remettant une bague.

Voici, monsieur, un anneau qu'elle m'a dit de vous donner. Monsieur, accourez vite, dépêchez-vous, car il se fait tard. (La noumce son.)

ROMEO, mettant la bague.

Comme ceci ranime mon courage!

LAURENCE

Partez. Bonne nuit. Mais faite.s-y attention, tout

ROMKO FT JLLIF.TTE. 10:i

votre sort en dépend, quittez Vérone avant la fni de la nuit, ou éloignez-vous «à la pointe du jour sous un déguisement. Restez k Mantoue; votre valet, que je saurai trouver, vous instruira de temps à autre des incidents heureux pour vous qui surviendront ici... Donne-moi ta main; il est tard : adieu; bonne nuit.

R<>.Mi-:<i.

Si une joie au-dessus de toute joie ne m'appolait ailleurs, j'aurais un vif chagrin à me séparer de toi si vite. Adieu, dis sortent.)

Ici, la scène immortalise toute la poésie de la nuit dans le délire de la passion. Shakspeare n'eùt-il écrit que cette scène , il serait encore Shakspeare ! — le combat entre la mort et la vie.

Le théâtre représente la chambre à coucher de Juliette, à l'aube indécise du malin. Roméo se dispose à partir. Juliette le retient :

JITTrTTF..

Quoi ! veux-tu donc partir, le jour n'est pas proche encore! c'était le rossignol et non l'alouelte dont la

10l> SIIAKSPEAllE.

vo'iK perçait ton oreille craintive. Toutes les nuits, il chante sur le grenadier, là-bas. Crois-moi, amour, c'était le rossignol.

ROMÉO

C'était l'alouette, la messagère du matin, et non le rossignol. Regarde, amour, ces lueurs jalouses qui dentellent le bord des nuages à l'orieni! Les flambeaux de la nuit sont éteints, et le jour joyeux se dresse sur la pointe du pied au sommet brumeux de la montagne. Je dois partir et vivre, ou rester et mourir.

JULIETTE

Cette clarté Là-bas n'est pas la clarté du jour, je le sais bien, moi; c'est quelque météore que le soleil exhale pour te servir de torche cette nuit et éclairer 'ta marche vers Mantoue. Reste donc, tu n'as pas besoin de partir encore.

ROMÉO

Soit! qu'on me prenne, qu'on me mette à mort; je suis content, si tu le veux ainsi. Non, cette lueur grise n'est pas le regard du matin, elle n'est que le pâle reflet du front de Cynthia; et ce n'est pas l'alouette qui frappe de notes si hautes la voûte du ciel au-dessus de nos têtes. J'ai plus le désir de rester que la volonté de partir. Vienne la mort, et elle sera bienvenue!... Ainsi le veut Juliette... —

nOMKO ET JULIETTE. 107

Comment étes-voiis, mou âme? Causons, il n'est pas jour.

JULIETTE

C'est le jour, c'es^t le jour! Fuis vite, va-t'en, pars : c'est l'alouette qui détonne ainsi , et qui lance ces notes rauques, ces strettes déplaisantes. On dit que l'alouette proloni^e si doucement les accords: cela n'est pas, car elle rompt le notre. Ou dit que l'alouette et le hideux crapaud ont changé d'yeux : oh ! que n'ont-ils aussi ciiangé de voix, puisque cette voix nous arrache effarés l'un à l'autre et te chasso d'ici par son hourvari matinal! — Oli ! maintenant pars. Le jour est de plus en plus clair.

ROMÉO

De plus en plus clair!... de plus en plus sombre

est notre malheur. (Entre la nourrice.)

Madame !

Nourrice?

LA NOURRICE

JULIETTE

LA NoUllRICii.

Madame votre mère va venir dans votro rhambro. Le jour paraît; soyez jirudente, faites attention.

( La aouriicc ton.)

lOS SIIAKSPKARE.

JULIETTE

Allons, fenêtre, laissez entrer le jour et sortir ma vie.

ROMÉO

Adieu, adieu! un baiser et je descends, dis s'embrassent. Koméû descend.)

.IULIETTE, se penchant sur le balcon.

Te voilà donc parti? amour, seigneur, époux, ami ! Il me faudi-a de tes nouvelles à chaque heure du jour, car il y a tant de jours dans une minute ! Oh ! à ce compte-là, je serai bien vieille quand je reverrai mon Roméo.

ROMÉO

Adieu ! je ne perdrai pas une occasion, mon amour, de t' envoyer un souvenir.

JULIETTE

Oh! crois-tu que nous nous rejoindrons jamais?

ROMÉO

Je n'en doute pas; et toutes ces douleurs feront le doux entretien de nos moments à venir.

JULIETTE

0 Dieu ! j'ai dans l'âme un présage fatal. Mainte-

noMLO i;t jllikttk. loo

liant que tu es en bas, tu m'apparais' comme un mort au fond d'une tombe. Ou mes yeux me trompent, ou tu es bien pâle.

ROMÉO

Crois-moi, amour, tu me semblés bien pâle aussi. L'angoisse aride boit notre sang. Adieu! adieu!

(Roméo sort.)

.UI.IKTTE.

0 l'ortune! fortune! tout le monde te dit capricieuse ! Si tu es capricieuse, qu'as-tu à faire avec un homme d'aussi illustre constance? Fortune, sois capricieuse, car alors tu ne le retiendras pas longtemps, j'espère, et tu me le renverras.

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