‹ Shakespeare et son œuvreChapitre 16 sur 93 · CAPULET · texte numérisé non relu

CAPULET

Je veux que Roméo soit auprès de sa femme dans la même splendeur : pauvi'es victimes de nos inimitiés !

LE Pr.IXCE.

Cette matinée apporte avec elle une paix sinisti-e, le soleil se voile la face de douleur. Partons pour causer encore de ces tristes choses. 11 y aura des graciés et des punis. Car jamais aventure ne fut plus douloureuse que celle de Juliette et de son Roméo.

(Tous sortent.)

Telle est cette première grande œuvre dramatique de Shakspeare.

Invention nulle , puisqu'elle est littéralement tra-

nOMIO KT JULIETTE. 113

(lui(f« do la nouvelle italienne que nous avons donnée au coniniencement.

(joiit vicié, puisque l'obscénité la plus scandaleuse y tient la |)lace de la pudeur virginale, vertu du style connue do Taniour.

Style en grande partie dépravé par ralTéteric italienne de cette époque, où l'auteur lait de l'esprit au lieti de l'aire éclater le sentiment pur et vrai dans les situations où il place ses personnages. I*atliétifpi(' refroidi par le faux r|uinlessencié des «expressions. Voilà l<'s défauts do Sliakspcaro dans cette pièce.

Mais ceci admis et trop prouvé par les citations sur lesquelles nous avons jeté le voile de l'omission, les beautés révèlent un grand génie, une imagination splendide, un cœur pathétique et maître des cœurs.

La seule scène des noces des deux amants et cette admir.able invention du chant du rossignol réveillant la jeune épouse par ses chants, et cette incertitude qiip l'oispau fait naître dans l'àme de Juliette, si c'est le chant du soir annonçant une longue nuit de délices, on le chant du matin commandant la Sf'paration ou la mort; cette dispute amoureuse entre les deux amants, pour savoir si ce n'est pas l'alouetle matinale au lieu du rhanire nocturne; cette dispute au temps, des minutes supièmos qu'il va prolonger pour leur félicitti ou retrancher à leur amour, invention toute de Shakspeare et que nul autre que le

13» SII VKSPF.AUE.

poëte ne pouvait créer, vaut toute une tragédie» C'est un poënie tout entier, c'est le cœur sondé jusque dans ses mystères, et c'est la nature s' associant au bonhetu' des amants par la plus joyeuse et la plus mélancolique analogie des nuits d'été sous le ciel des climats méridionaux , et c'est la mèuie note du rossignol, selon qu'il chante le soir ou au crépuscule du matin , donnant aux amants le signal de la joie ou l'aflre de la mort. Aussi, c'est le rossignol de Roméo , ou c'est l'alouette de Juliette est-il devenu le proverbe de l'amour inquiet dans tous les pays. La poésie ne va pas plus loin et l'imagination ne découvre pas de plus divines paraboles en aucune langue.

Remarquez ici combien le poëte, entièrement livré à lui-même, devient simple et sobre dans ses expressions, par la force et par la vérité même du sentiment. Tout le pathétique porte sur ces deux mots : C'est le rossignol ou c'est V alouette; et puis sur ce cri terrible de Juliette, quand après l'avoir nié, elle est forcée de reconnaître l'alouette : C'est l'alouette , mon amour sauve-toi !

Four entendre un pareil dialogue dans une pièce, on passerait sur un océan de concetti et de froides déclamations. La force de la situation entraîne tout; on ne résiste pas à cette anxiété qui saisit d'un bout à l'autre le spectateur ; et puis la passion jeune enflamme tout. Shakspeare écrit avec des étincelles le dénoûment funèbre dans le tombeau des Capulet.

lîOMÉO KT JLLIETTt. l.T.

Cette double oneur si bien amenée et découverte après coup; ce poison bu par Roméo pour ne pa.-^ survivre à celle qu'il croit morte: ce coup de stylet que se donne Juliette pour ne |)as se réveiller dans un monde où son amant n'est plus: ce moine innoceiimient coupable qui arrive trop tard pour ])révenir ce double suicide, comme la fatalité toujours en i-etard d'une minute sur le bonbiur liumain: tout cela fait ({ue si la pièce de liomco et Juliette n'est pas bien inventée, puisqu'elle e^t inventée par le roman, elle est admirablement choisie par Sliakspeare pour passionner un auditoire et pour exprimer la première des passions innocentes de l'hunianité : l'amour !

\ussi n'y a-t-il dans la pièce aucun crime, aucun vice pour contraster avec les deux jeunes amants. Ils se sufiisent à eux-mêmes et ils suflTisent au spectateur. Tout est innocent, tout est bon autour d'eux. excepté la fatalité aveugle et sourde qui leur tend un |)iége et qui les y pousse. Le père, la mère, les amis, le moine, le prétendant lui-même, Paris, tout conspire à les aimer et à les servir, et cependant ils s'aiment, ils s'unissent et ils meurent !,.. La fatalité les attire les sépare et les réunit dans le sanglant hymen du tombeau. Une touchante pitié pour ces deux enfants, victimes de l'amitié même du moine qui veut les sauver, est le seul sentiment que le .'spectateur emporte de ce beau drame : une larme San» amertume coule de tous les yeux. C'est la lia-

13 î SU VKSPKAHi:.

gétlie de l'innocence; c'est la tragédie de la nature; mais ce n'est pas la tragédie de l'art. Voltaire a dit brutalement de Sliakspeare : un snucagc ivre; non, mais lin homme de génie inculte et naïf f[ui ressemble aussi peu, dans l'ordonnance châtiée de ses pièces, à Eschyle, à Euripide, à Corneille, à Racine, à Voltaire lui-même, que le Parthénon d'Athènes ressemble à la forêt vierge des bords du Mississipi! Cependant le Parthénon est de marbre; on l'admire, mais il ne vit pas ; aucune sève ne circule dans les veines de pierre de ses statues, et la forêt vierge végète et vit d'une vie qui déborde et se renouvelle dans tous les siècles ! C'est le caractère de Shakspeare ; il est plein de défauts , mais il est plein de passion; il vit et il vivra d'une vie éternelle.

Voyons son principal chef-d'œuvre et rendonsnous raison ainsi de l'enthousiasme que ce pauvre gardien de chevaux à la porte du thécàtre inspire à la nation la plus cultivée de l'univers.

ÏÏAMLET

HAMLET

Voici comment M. Franrois-Victor Hugo, fils du grand po»"te. nous donne le premier récit de la tragique aventure d'où sortit Hamlet.

On sait que Sliakspeare, qui n'avait alors (jii.vingt et un ans, vivait chez son père, à Stratford-snr- Avon, avec sa femme, un peu plus âgée que lui, ei les petits enfants qui lui étaient nés.

Lisez d'abord ceci ; voici le tableau :

« On ne saura jamais tout ce qu'il y eut de dctuloureux dans ces premières luttes du génie avec j.i nécessité, et que d'amertume cette grande àmc y pulna. Je me figure que le jeune homme dut rruellrinent souffrir de ces privations intellectuelles que lu

i'.o sitAkSPF-Ar.i:.

pauvreté lui imposait. (Juand le colporteur nouvellement venu de Londres à Stratford passait devant rhuml)le maison de Henley Street, quel crève-cœur de le laisser aller sans lui rien acheter! lîien souvent Will a dû le voir tourner le coin de la rue en soupirant. C'est alm"S qu'il aurait voulu être riche et qu'il enviait cet imbécile de chevalier Lucy qui s'ennuyait si magnifiquement dans son château. Mais ^Vill, si gêné qu'il fût, n'était pas homme à résister indéfiniment à la tentation. La veille de Noël, par exemple, à l'approche de cette fête joyeuse qui est le jour de l'an des Anglais, le colporteur ne manquait pas de faire sa tournée dans la ville et de passer devant la demeure du jeune poëte. Alors Wiil n'y tenait plus, il faisait une folie, il ouvrait la porte et appelait le colporteur. Celui-ci entrait, défaisait sa halle, et étalait sous les yeux avides de Shakspeare toutes ces richesses importées de la grande ville. Mais ce qui attirait l'attention de Will, ce n'étaient pas ces verroteries , ces bijoux faux , ces dentelles , ces soieries, ces brimborions, ces fanfreluches; c'était ce petit bouquin relié en parchemin et doré sur tranche, relégué négligemment au coin de la boîte. ^Vill prenait le volume, le feuilletait, et, si sa curiosité était piquée, demandait le prix au marchand. Puis, quoique le prix fût toujours bien élevé, il se disait qu'on était à JNoël, qu'il fallait faire un cadeau à sa femme et qu'Anne aimerait certainement mieux ce livre qu'un ruban. Alors il se décidait, fouillait sa poche,

II \ MI. Kl. i;i

en tirait iiik- pièce dargent, la rcnn-ttait an colporteur, et remontait triomphalement avec son emplette.

« L'apparition d'un livre nouveau devait faire événement dans la maison de Sliakspeare, au milieu de cette monotone existence de province, où les émotions sont .si rare.-^. La lecture en était annoncée d'avance : elle devait se faire le soir, en famille, car. le jour, tout le monde était occupé et Will aidait au service de la boutique. Le soir, donc, toute la famille se réunis.sait daii.s la même salle, devant la même bûche, à la lueur de la même chandelle, car il falLiil économiser. Tous les sièges étaient mis en réquisition et placés le plus prés possible de l'càtre, car l'hiver était rude et il faisait déjà grand froid. Les voyez-vous d'ici, tous les membres de l'auguste famille, rangés en cercle autour de ce triste feu? A droite de la cheminée, cet homme aux cheveux grisonnants, qui est a.ssis sur cette chaise haute, c'est le père de William, maître Jean Sliakspeare. i)Oucher, corroyeur. gantier et marchand de laine de son état, jadis élu par ses concitoyens bailli de la bonne ville de Slratford. En face de lui, à gauche de la cheminée, sur ce fauteuil unique dans la mai.son. celte matrone respectable qui tricote, c'est la mère de William, mistress Sliakspeare, qui de son noui de fille s'appelle Marie Arden et qui descend d un valet du roi H^nri Ml, s'il \(»ii-> plaît. A côté d'elle, sur cette chaise basse, cette jeum- («'uiuk' qui allaite

Ii2 Si[AKSPi:.\RK.

un enlant, c'est la l'emme même de William, demoiselle Anne Hathaway, fille d'un fermier de Slioltery, liumble village des environs. Près d'elle, sur ce tabouret, ce tout jeune homme au front élevé, au nez aquilin, à l'œil étincelant, c'est lui! lui, l'auteur encore inconnu d'Othello et de Macbelli! lui, le liitnr prince des poëtes, William Shakspeare! Enfin, sur ce banc qui touche la chaise du père, cet adolescent de dix-sept ans, c'est Gilbert, frère puîné de William. Et où sont donc les autres? Will a encore une petite sœur et deux petits frères. Oii est Jeanne? où est Richard? où est Edmond? où se sont-ils fourrés ces enfiints? Eh bien! regardez avec attention, vous les trouverez sous la cheminée même, blottis dans les deux niches pratiquées à droite et à gauche du foyer.

« \insi la réunion est au complet, la porte est bien fermée, la fenêtre bien close. Rien n'empêche que la lecture commence. Cette lecture doit être faite à haute voix, et c'est Gilbert qui s'en charge, car Gilbert a un grand goût pour la déclamation et une grande envie d'être comédien. On recommande aux petits d'être sages et de ne pas faire de bruit. Gilbert prend le livre que Will vient d'acheter : c'est un recueil d'histoires tragiques, traduites du français. Parmi ces histoires, écrites toutes par le fameux chroniqueur Belleforest, Gilbert n'a qu'à choisir. Il ouvre le volume au hasard, et lit avec un accent solennel. »

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Or. voit i le sens de ce quil lit dans cette traduction des histoires populaires de Belleforest :

Rovique réçrnait sur !(' nord de rKuiopo: il accorda sa fille (iéruthe pour femme à lord R(nvill, qui \en.iit de combattre vaillamment pour lui en .hitland, Fengor, frère d'IIordrevcnill , jaloux du bonheur «n de la gloire de son frère, l'assassina au milieu d'un banquet. H épousa la veuve Géruthe. Géruthe avait un fils de Hardenwill; ce fils était Ilamlet; Hanilet contrefit le fou pour échapper aux piégrs de son beau -pore. Ka reine Héruthe aiïectait de le plaindre en le méprisant. Depuis Brutus, c'est la ruse ordinaire de ceux qui ont une injure mortelle à venger et qui couvent un grand dessein sous une in<apacité feinte. Fengor lui fit présenter Ophélie , qui aimait dès la plus tendre enfance Ilamlet ; mais Ilandet eut l'air de la dédaigner. Cette froideur convainquit Fengor qu'Hamlet était réellement privé de sens. Cependant il voulut l'éprouver mieux encore ; il fit enfermer Ilamlet avoc Géruthe, sa mère, pondant un voyage simulé, et cacher un espion dans la chambre, ne doutant pas que la solitude n'engageât le jeune homme à se trahir en avouant à sa mère qu'il connaissait l'assassin de son père <l qu'il se préparait à venger le meurtre sur le meurtrier. Mais Hamlet continua à battre des ailes comme un poulet, et fondant tout à coup sur l'espion, comme dans un mouvement convulsil, il l'cgorgoa, cl le roidant hors de la ci)ambrc par un conduit secret

lU SIIAKSl>K\Ri;.

qui coiuluisait dans les basses-cours, il le donna à dévorer aux porcs du palais. 11 dévoile ensuite son intelligence dans de justes reproches à sa mère. Celle-ci s'excuse sur sa faiblesse et sur la complicité de la cour, qui ont contraint sa volonté, et conjure son fils de continuer à feindre.

Fengor, revenu au palais, s'étonne de ne pas retrouver son espion dont la mort lui paraît éfjuivoque. Il éloigne Ilamlet en renvoyant en Angleterre, et comme il se réjouissait avec sa noblesse de la mort de son beau-fils, faussement répandue en Danemark, Hamlet, époux de la princesse d'Angleterre, et cliargé de trésors, dot de son éponse, arrive inopinément au palais, trouve les complices de Fengor, dans l'ivresse de la fête, endormis sur le plancher, décloue la tapisserie de la salle du festin , la fait tomber sur les convives assoupis dans leur vin, les enveloppe et les cloue vivants sous ce linceul, puis les perce de son épée et met le feu à la salle. 11 marche ensuite à la cham])re royale où le tyran reposait sur son lit: il lui adresse les reproches les plus terribles sur son crime avant de le frap})er. Le tyran s'élance légèrement de sa couche pour tuer Hamlet, il porte la main à son épée suspendue au chevet du lit, mais la reine Géruthe a noué la garde du glaive au fourreau , et le tyran tombe sous les coups d 'Hamlet.

« Va, » lui dit-il, « aux enfers, et raconte à

IIAMLET. lij

Hardonwill, mon père, que c'est son llls qui le fait \nourir pour le venger! »

11 dépouille ensuite sa folie simulée , et règne en grand roi sage et prudent sur le Nord. (îérutlie survit dans le palais entre les ombres de ses deux maris assassinés, l'un i)ar le crime, l'autre par la piété filiale.

Voilà le germe d'ILnyilrf trouvé par Shakspeare dans une légende française, comme celui de liomâo et Juliitlc dans un roman italien.

Shakspeare avoue qu'à vingt et un ans, âge qu'il avait quand parut cette aventure en Angleterre, ce fut l'extrême misère qui l'induisit à écrire. Le génie lui-même a besoin de ce sanglant aiguillon ; la gloire est fdle du besoin.

Le succès fut grand, mais pas assez pour donner au jj'une poète l'aisance, la liberté, le loisir avec sa famille. Il continua à jouer médiocrement des rôles comiques sur le théâtre de Londres, au milieu des tlésordres d'une vie inquiète. Quelques années après, il refit llamlct avec plus de maturité et moins de

miccès. Le premier lln^ulcl fit la fortune de son

lu

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auteur; et, selon l'expression de M. François -Victor Hugo, fonda le théâtre anglais, comme le Cid de Corneille fonda le théâtre français.

Mais laissons ces considérations accessoires, et rendons-nous compte de la pièce de théâtre , le manuscrit à la main. Et cependant, avant, un mot du grand poëte allemand Gœthe sur Hamlet. On voit dans ce mot combien (iœthe, supérieur en poésie à Shakspeare , égal en force dramatique , supérieur en philosophie théâtrale, avait été fortement frappé de l'économie de la pièce de son modèle.

« Plus j'avançai, » dit Gœthe, « dans l'étude d'ILimlct, plus il me devint difficile de me former une idée de l'ensemble. Je me perdis dans les sentiers détournés et j'errai longtemps en vain. A la fin , cependant, je conçus l'idée d'atteindre mon but par une route entièrement nouvelle.

(( Je me mis à rechercher toutes les traces du caractère d'Hamlet, pour le voir tel qu'il était avant la mort de son père. Je tâchai de distinguer ce qui y était indépendant de ce douloureux événement, indépendant des douloureux événements qui suivirent, et de deviner ce que le jeune homme eût été très-probablement si rien de pareil n'avait eu lieu.

(( Tendre et d'une noble tige, cette royale fleur avait grandi sous l'influence immédiate de la majesté : l'idée de la rectitude morale jointe à l'idée de sou élévation princière , le sentiment du bien ennobli par

Il A M LE T. ii-

la ronsci(?nrf' d'une haute naissance, s'étaient développés en lui simultanément. Il était prince et né pour l'être, et il désirait régner, afin que les hommes de bien fussent bons sans obstacle. Agréable extérieurement, poli par la nature, courtois du fond du cœur, il devait être le modèle de la jeunesse et la joie du monde.

« Sans passion dominante, l'amour qu'il avait pour Ophélia était un secret pressentiment des plus doux besoins. Son ardeur pour les exercices chevaleresques ne lui était pas entièrement naturelle : il fallait qu'elle fût excitée et enflammée parla louange accordée à d'autres et par le désir de les dépasser. Pur de sentiment, il reconnaissait vite l'honnêteté, et il savait apprécier cette paisible confiance dont jouit une âme sincère en s'épancliant dans le cœur d'un ami. Jusqu'à un certain point, il avait appris à honorer ce qui était bon , beau dans les arts et dans les sciences; la médiocrité, le vulgaire l'ofiiisquaient, et si la haine pouvait prendre racine dans «on âme, ce n'était que pour lui faire mépriser justement les êtres faux et changeants qui rampent dans une cour, et pour lui permettre de s'amuser d'eux avec l'aisance de la raillerie. 11 était calme dans son tem|)érament, franc dans sa conduite, ni ami de la paresse, ni trop violemment désireux d'emploi. 11 semblait continuer à la cour la routine de ITniversité. Il avait plut<5t la gallé de l'esprit que celle du cœur; il tliùl bon compagnon, complaisant, courtois.

148 SJIAKSPEARE.

discret, capable d'oublier et de pardonner une injure, incapable pourtant de se joindre jamais à ceux qui franchissent les bornes de la justice, de la vérité, de la décence...

« Imaginez-vous le prince tel que je vous l'ai peint ; son père meurt soudainement. L'ambition et . l'amour du pouvoir ne sont pas les passions qui l'inspirent. Resté fds de roi, il eut été satisfait; mais maintenant le voilà pour la première fois forcé de songer à la dilîerence qui sépare un souverain d'un sujet. La .couronne n'était pas héréditaire, et pourtant une plus longue occupation du trône par le père eût fortifié les prétentions d'un fils unique et assuré ses espérances de succession. Au lieu de cela, il se voit exclu par son oncle, en dépit de brillantes promesses , très- probablement pour toujours. Le voilà maintenant ruiné, disgracié, étranger sur la scène même qu'il regardait dès sa jeunesse comme son domaine héréditaire. Son caractère prend ici sa première teinte de tristesse. 11 sent que maintenant il n'est pas plus, qu'il est moins qu'un simple seigneur ; il se présente comme le serviteur de tous ; il n'est plus courtois et protecteur, il est besoigneux et dégradé.

« 11 se souvient de sa condition passée comme d'un rêve évanoui. C'est vainement que son oncle essaye de le consoler, de lui montrer sa situation sous un autre point de vue. Le sentiment de son néant ne peut plus le quitter.

IIAMM-T. lill

« Lo second coup qui l'atteint l'a blcsst', humilié plus profondément encore : c'est le mariage de sa mère. Le tendre et fidèle fils avait encoi-o une mère quand son père est mort. Il espérait vivre dans sa société pour révérer l'ombre du liéios disparu ; mais il perd aussi sa mère , et c'est quelque chose de pire que la mort qui la lui eulèvo : l'imaj^je tutélaire rpi'un enfant aime à se faire de ses parents n'existe j)lus. Plus de recours au mort, plus de prise sur la vivante. Elle aussi est femme , et elle a nom Fragilité î

« Alors, pour la première fois, il se sent orphelin, et il n'est plus de bonheur dans cette vie qui puisse compenser ce qu'il a j)erdu. Quoiqu'il ne soit naturellement ni rêveur ni triste, la rêverie et la tristesse sont devenues pour lui une accablante obligation.

« Figurez -vous ce jeune homme, ce fils de prince, vivant sous vos yeux, représentez-vous sa situation , et alors observez-le quand il apprend (jue l'ombre de son père apj)araît ; tenez-vous près de lui dans cette nuit sinistre où le fantôme vénérable marche devant lui. Un frisson d'horreur parcourt tous ses membres; il jiarle à l'ombre mystérieuse, il la voit lui faire signe de la tète, il la suit et il écoute. La voix terrible qui accuse son oncle retentit à son oreille : elle l'appelle à la vengeance en re|)étant cette prière déchirante : « Souviens-toi de moi ! n

« Et quand le spectre s'est évanoui, qui avons-nous

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SOUS les yeux? un jeune héros altéré de vengeance? un prince légitime, heureux d'être appelé à punir l'usurpateur? Non! Le trouble et la surprise ont saisi le solitaire jeune homme ; il devient amer contre les scélérats qui lui sourient, il jure de ne pas oublier l'esprit, et il conclut par cette exclamation significative : « Le monde est détraqué. 0 malédiction ! que je sois jamais né pour le remettre en ordre ! »

H C'est dans ces mots, il me semble, qu'est la clef de toute la conduite d'Hamlet. // est clair pour moi que Shakspeare a voulu nous montrer une âme chargée d'une grande action et incapable de l'accomplir. Cette pensée, selon moi , domine toute la pièce. Ln chêne est planté dans un vase qui ne devait porter que des fleurs charmantes ; les racines s'étendent et le vase est brisé. »

Il est évident que l'idée de Shakspeare est une religieuse fatalité. « Il y a, » dit-il lui-même dans un endroit du drame, a il y a une providence spéciale pour la catastrophe d'un passereau; si mon heure est venue, elle n'est pas à venir ! si elle n'est pas à venir, elle est venue ! Que ce soit à présent ou plus tard , soyons prêts ! »

Encore une fois, lisons la pièce.

UAMLET. IJl

Les sentinelles qui veillent autour du palais causent familièrement entre elles d'une apparition qui les a épouvantées la nuit dernière.

« C'était seulement la nuit dernière ! alors que cette étoile là-bas qui va du pôle vers l'ouest avait terminé son cours pour illuminer celte partie du ciel où elle resplendit maintenant. La rloclic alors tintait une heure !

« Taisez-vous, » dit un autre soldat, « regardez! la voilà qui revient ! »

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