LÉ A RIES
Mes bagages sont embarqués; il faut que j'aille à bord. Mais, avant que je parte, réfléchis bien à ce que je te dis. Je vois que le prince Hamlet te fait des démonstrations d'amour. Prends garde, Ophélia; ne
HAMF.KT. ICr.
te fie pas à ses serment'^ : peut-être aujourd'hui l'aime-t-il, et sa langue parle-t-elle du cœur; mais pourtant fais attention, ma s<uur. La vierge la plus chiche est assez prodigue si elle démasque sa beauté pour la lune; la vertu même n'écliappo pas aux calomnieuses pensées. Crois-moi, Ophélia, tiens-toi hors de portée, de peur qu'il ne jette à bas ton honneur et ta réputation.
onnr.iA.
Frère, je vous ai prêté une oreille attentive, et je suis bien résolue à gard-r ferme mon honneur. Mais, mon cher frère, ne faites pas comme ce sophiste retors qui enseigne le sentier et le plus court chemin du ciel, tandis que lui-même, insouciant libertin, satisfait pleinement les appétits de son cœur, sans se soucier beaucoup que son honneur périsse.
M:.vr.TLs.
Non, n'aie pas peur de cela, ma chère Ophélia. Voici mon père. L'occasion sourit à de seconds
adieux. 'Entre Corambis.)
(.01; A M r. IS.
Encore ici, Léartes? A bord! à bord! Quelle honte! Le vent est assis sur l'épaule de votre voile, et l'on vous attend. Voici ma bénédiction. ¥a puis ces quelques préceptes pour ta mémoire : Sois familier,
ICG SHAKSPEARi:.
mais nullement vulgaire; quand tu as ado])té et éprouvé un ami, accroche-le à ton àme avec un anneau d'acier, mais ne durcis pas ta main au contact de chaque nouveau camarade frais éclos. Gardetoi d'entrer dans une querelle, mais une fois dedans, comporte-toi de manière que l'adversaire se garde de toi. Que ton vêtement soit aussi coûteux que ta bourse te le permet, sans être de mode excentrique ; car le vêtement révèle souvent l'homme. Et, en France, les gens de qualité et du meilleur rang ont sous ce rapport le goût le plus exquis et le plus digne. Avant tout, sois loyal envers toi-même; et, aussi infailliblement que la nuit suit le jour, tu ne pourras être déloyal envers personne. Adieu. Que ma bénédiction soit avec toi.
LÉARTES
Je prends humblement congé de vous. Adieu, Ophélia, et souvenez-vous bien de ce que je vous ai dit. (n sort.)
OPHÉLIA
Tout est fermé dans mon cœur, et vous en garderez vous-même la clef.
CORAMBIS
Que vous a-t-il dit, Ophélia?
OPUÉI.IA.
Quelque chose touchant le seigneur Hamlot.
Il AMI, ET. 107
COR AMP.IS.
lionne idée, parti ic u ! On ina donné à emendre que vous aviez été trop prodigue de votre virginale présence envers le prince llainlet. S'il en est ainsi, «'t l'on nie l'a confié par voie de précaution, je dois vous dire que vous ne comprenez pas bien vousmême ce qui sied à mon honneur et à votre renom.
OlMi KI.IA.
Monseigneur, il m'a fait maintes oiïres de son amour.
Cor \mius.
Des oiTres! oui, oui, vous pouvez appeler cela des oITres,
opn i;f,ia.
Et avec des serments si sérieux!
COHA MRIS.
Pièges à attraper des grues. Quoi ! ne sais-jc pas, alors que le sang biùle, avec quelle prodigalité l'ame prête des serments à la langue? Bref, soyez plus avare de votre virginale présence, ou en vous donnant ainsi, vous me donnerez pour un niais.
Ol'll Li.l A.
Je vous obéirai, monseigneur, de tout mon possible.
168 SHAKSPEARi:.
CORAMBIS
Ophélia, ne recevez plus ses lettres, car les lignes d'un amant sont un filet pour attraper le cœur. Refusez les présents, autant de clefs pour ouvrir la chasteté du désir. Rentrez, Ophélia !
OPHÉLIA
Je rentre, monsei2;neur.
HAMLET sur la scène avec les OEUX SOLDATS
qui lui montrent le fantôme de son père.
Regardez, monseigneur, le voilà!
IIAMLET.
Anges, ministres de grâce, défendez-nous! Qui que tu sois, esprit salutaire ou lutin damné, que tu apportes avec toi les brises du ciel ou les rafales de l'enfer, que tes intentions soient perverses ou charitables, tu te présentes sous une forme si provoquante, que je veux te parler. Je t'invoque, Hamlet, sire, mon père, royal Danois. Oh! réponds-moi! ne me laisse
IIAMLET. iCÎ>
pas déchirer par le doute ; mais dis-moi pourquoi tes os sanctifiés, ensevelis dans la mort, ont déchiré leur suaire: pourquoi le sépulcre où nous t'avons vu enterré en paix a desserré ses lourdes mâchoires de marbre pour te rejeter dans ce monde. Que sif^nifie ceci? Pourquoi toi, corps mort, viens-tu, tout couvert d'acier, revoir ainsi les clairs de lune et rendre eiïrayante la nuit? Et nous, boudons de la nature, pour(|uoi ébranles-tu bi horriblement notre imagination par des pensées inaccessibles à nos âmes? Dis, parle, pourquoi? que veut dire cela?
Il («RATIO.
Il vous fait signe, comme s'il avait quelque chose à vous communiquer, à vous seul.
M ARC EL M" s.
Voyez avec f(uel geste courtois il vous appelle vers un lieu plus écarté. Mais n'allez pas avec lui.
HoRATK».
Non, gardez-vous-en bien.
Il A MIE T.
Il ne veut pas parler ici; alors, je veux h^ sui\n\
llull ATIM.
Eh quoi: mon^nigncur, si! allait vous attirer vers
no SHAKSPEARE.
les flots ou sur la cime effrayante de ce rocher qui s'avance au-dessus de sa base dans la mer, et là prendre quelque autre forme horrible pour détruire en vous la souveraineté de la raison et vous jeter en démence ? Songez-y.
HAMLET
Il m'appelle encore... Va, je te suis.
MARCELLUS
Vous n'irez pas, monseigneur.
HAMLET
Pourquoi? Qu'ai-je à craindre? Je n'estime pas ma vie au prix d'une épingle. Et, quant à mon âme, que peut-il lui faire, puisqu'elle est immortelle comme lui-même? Va, je te suis.
HORATIO
Monseigneur, soyez raisonnable; vous n'irez pas.
HAMLET
Ma fatalité me hêle et rend ma plus petite artère aussi robuste que les muscles du lion néméen. Il m'appelle encore... Lâchez-moi, messieurs. Par le ciel, je ferai un spectre de qui m'arrêtera! Arrière, vous dis-je!... Marche, je te suis.
lUMI.KT. 171
Il OU \ I l(>.
L'imagination le rend fuii«'U\.
M ARC Kl. Il s.
II y il quelque clio<e fie pituni dans l'empire du Danemark.
lioi; \ I II).
\ lions sur ses pas. A (juclle issue aboutira ceci?
M \ IH.ri.I.LS.
Suivons-le; il n'est pas prudent de lui obéir à ce
point, nu iorlcnt.)