SCENE XVÏ
lUne chambre à coucher- Desdémona est au lit endormie. Près d'elle un flambeau aliuoié.]
Entre OTHELLO.
OTHELLO
C'est la cause, c'est la cause, ù mon âme ! Laissezmoi vous la cacher à vous , chastes étoiles ! C'est la cause!... Pourtant je ne veux pas faire couler son
OIliLiLLO. 'jx:>
saiip; ni faire de cicatrice à cette peau plus blanrlie que la neige et aussi lisse que l'albâtre monumental, (n dépusc sou ëpéc.» Pourtant il faut qu'elle meure: autrement, elle en trahirait d'autres. (Montrant lo namhoau.) Éteignons d'abord cette lumière, et puis... (M..itr.int Dcsdcmona.) étcignous cclle-ci. Si je souille sur toi, ministre de llamme, je puis ressusciter ta clarté première, pour peu que je me ravise... Mais, la tienne une fois éteinte, ù modèle achevé de l'exquise nature, je ne sais pas où est le feu i)rométhéen qui pourra la rallumer!... Quand j'aurai cueilli cette rose, je ne pourrai plus lui rendre sa sève vitale, il faudra qu'elle se flétrisse ! Je veux la respirer sur la tige! (ii remi.rassc ) 0 haleine embaumée qui persuaderait presque à la justice de briser son glaive!... Encore un! encore un! (u la couvre de baisers.) Sois aiusi quaud tu seras morte, et je vais te tuer, et je t'aimerai après... Encore un! c'est le dernier! .lamais chose si douce ne fut aussi fatale. 11 faut que je pleure, mais ce sont des larmes cruelles. Cette douleur-là tient du ciel, elle châtie qui elle aime... Elle s'éveille.
DESnEMoN V.
Qui est là'.' Othello'^?
OTHELLO
Oui , Dcsdéniona.
DESDÉMONA
Voulez-vous venir au lit, monseigneur?
OTHELLO
Avez-vous prié ce soir, Desdémona?
DESDÉMONA
Oui, monseigneur.
OTHELLO
Si vous vous souvenez de quelque crime que la grâce du ciel n'ait pas encore absous, implorez -la vite!
DESDÉM<^NA.
Hélas ! monseigneur , que voulez-vous dire par là
OTHELLO
Allons! faites et soyez brève. Je vais marcher en attendant. Je ne voudrais pas tuer ton âme sans qu'elle fût préparée. Non. Le ciel m'en préserve ! Je ne voudrais pas tuer ton àme.
DESDÉMONA
Vous parlez de tuer!
OTHELLO
Oui, j'en parle.
OTHKLLO. 281
Alors, que le ciel ait pitié de moi !
OTHELLO
Amcnl lie tout mon cœur!
DESDKMONA.
Si VOUS parlez ainsi, j'espère que nous ne nie tuerez pas.
OTULI.LO.
Ilumpli!
DESDÉM(»NA.
Et pourtant, j'ai peur de vous; car vous êtes fatal quand vos yeux roulent ainsi. Pourquoi aurais -je peur? Je l'ignore, puisque j'ignore ma faute; cependant je sens que j'ai peur.
Pense à tes péchés.
DESDÉMON A.
O sont les tendresses que j'ai pour vous.
OTH I r r «).
Oui , et c'est pour cela que tu meurs.
'2t>,S SIIAKSI'EARK.
DESDLNKlN A.
C'est une mort contre natiue que celle qui tue pour crime d'amour, ilélas ! pourquoi rongez-vous ainsi votre lèvre inférieure ? Quelque passion sanglante agite tout votre être. Ce sont de mauvais présages; mais pourtant j'espère, j'espère que ce n'est pas moi qu'ils menacent.
OTUELLO,
Paix ! et soyez calme.
DESDÉMONA
J'obéis. Mais de quoi s'agit-il?
OTHELLO
Ce mouchoir que j'aimais tant et que je t'avais donné, tu l'as donné à Cassio.
DESDÉMOXA.
Non , sur ma vie et sur mon âme ! Faites venir riiomme et interrogez-le.
OTHELLO
Chère âme , prends garde , prends garde au parjure : tu es sur ton lit de mort.
DESDÉMONA
Oui, mais pas pour y mouiir encore!
OTIIF.I.LO. -280
<• ni ELLO.
Si! iininédiatement! Donc confesse IVanciiement ton ;rime ; car tu aurais beau en nier sous serment tous k's chefs, tu n'écarterais pas, tu n'étouflerais pas la lorte conviction dont je gémis. Tu vas njourir.
i)i:si)i;>io\A.
Alors, que le Seigneur ail pilié do moi!
oTllI.l.l.u.
Amen, encore une fois!
Otsni MOVA.
Et vous aussi, ayez pilié! Jamais je ne vous ai offensé de ma vie ; jamais je n'ai aimé Cassio que de cette ordinaire affection à laquelle le ciel m'autorisait. Jamais je ne lui ai donné de gage.
<» ruLi.i.o.
Par le ciel! J'ai vu mon mouchoir à sa main! <) femme parjure! tu pétrifies mon cœur, en voulant me faire voir dans l'action que j'ai résolue un meurtre, et non plus un sacrifice ! J'ai vu le mouchoir !
l)ESDi:.Mu\ \.
Alors, c'est qu'il l'a trouvé. Je ne le lui ai jamais donné. Faites-le venir, et qu'il avoue la vérité!
lu
t>9t) shaksih;aue.
OTHELLO
Il a avoué.
DESDÉMOiXA.
Quoi, monseigneur?
OTHELLO
Qu'il t'avait eue.».
DESDÉ.MONA.
Quoi ! illégitimement ?
OTHELLO
Oui.
DESDÉMONA
Il ne le répétera pas.
OTHELLO
Non, sa bouche est close ; l'honnête lago y a mis bon ordre.
DESDÉMOXA.
Oh ! ma frayeur devine ! Quoi ! il est mort?
OTHELLO
Quand il aurait eu autant de vies que de cheveux , ma grande vengeance aurait eu de la rancune pour elles toutes.
OTinCLLO. 391
Hélas! il est trahi et je suis perdue!
Fi donc, prostituée ! tu pleures pour lui devant ma face!
DESDÉMON A.
Oh ! bannissez-moi, monseigneur, mais ne me tuez pas.
OTHELLO
A bas, prostituée!
Tuez-moi demain ! Laissez-moi vivre cette nuit !
OTHELLO
Non ! Si vous vous débattez...
DESDÉMONA
Rien qu'une demi-heure I
OTHELLO
A l'exécution pas de sursis !
Rien que le temps de dire une prière !
292 siiaksjm:.\ue.
OTUEI-LO.
Il est trop tard ! (n rétouire.)
DESDÉMONA, se débattant.
Dieu!... Dieu!... Dieu!
EMILIA, dans l'intérieur du théâtre.
Monseigneur ! monseigneur ! Holà ! monseigneur ! monseigneur!
OTHELLO
Quel est ce bruit?... Pas morte ! pas encore tout à fait morte! Tout cruel que je suis, je ne suis pas sans pitié : je ne voudrais pas prolonger ton supplice !, Ainsi ! ainsi ! (n rachève.)
EMILIA , de l'intérieur.
Ilolà! monseigneur! monseigneur!
OTHELLO
Qui est là ?
ÉMTLIA.
Oh ! mon bon seigneur, je voudrais vous dire un mot.
OTHELLO
Oui... c'est Émilia... Tout à l'heure!... Elle est morte... 11 est probable qu'elle vient me parler de la
OTHKLF.O. 20.T
mort de Cassio : le bruit a été grand... \h ! |)liis un mouvement! Calme comme la tombe... Kst-il bon que je la laisse entrer? Je crois qu'elle renme encore... Non... Que faire? Si elle entre, elle voudra sûrement parler à ma femme... Ma femme! ma femme! Quelle femme? Je n'ai pas de femme. Oli ! insupportable idée ! Oh ! heure accablante ! Il me semble qu'il devrait y avoir à présent une immense éclipse du soleil et de la lune, et que le globe épouvanté devrait s'entr'ouvrir à ce bouleversement.