‹ Shakespeare et son œuvreChapitre 84 sur 93 · M I 15 AN I) A · texte numérisé non relu

M I 15 AN I) A

(iependaut, je ne m'en souviens pas.

Il va douze ans, Miranda, il y a douze ans que ton père était duc de Mil;ni, et un prince puissant.

Seigneur, n'ête«-vous pas mou père?

PROSPKRO.

Ta mère était un modèle de vurlu, ei elle Ui'a dit

que tu étais ma fille. Ton père était duc de Milan, et son unique héritière n'est rien moins qu'une princesse.

iMIRANDA.

0 ciel! faut-il avoir cruellement joué de malheur pour être tombés de si haut, et avoir été conduits ici! ou bien serait-ce un bonheur qu'il en soit arrivé ainsi ?

PROSPERO

L'un et l'autre, mon enfant, l'un et l'autre. Par un complot criminel, comme tu le dis, nous avons été précipités du trône; mais la bonté du ciel nous aida à trouver cet asile.

MIRAXDA.

Oh ! mon cœur saigne en pensant aux douleurs que je fais revivre en vous, et qui sont effacées de ma mémoire. Vous plait-il de poursuivre ?

PROSPERO

Mon frère, ton oncle Antonio, — je t'en prie, écoutemoi ! — Se peut-il qu'un frère ait pu être aussi perfide! lui qu'après toi j'aimais le plus au monde! lui à qui j'avais confié les affaires de mon Etat, qui était alors réputé la première de toutes les principautés. J'étais le premier duc en dignité, et dans les arts libéraux sans égal. Ces arts faisaient toute mon étude, les

soins du gouvernement reposaient sur mon fr^re, et je devins étranger à mon duché, étant transporté et ravi par mes secrètes études. Ton oncle astucieux, — m'écoutes-tu, ma fille?

11 raconte à sa fille qu'étant duc de Milan il fut trahi par son frère Antonio qui, avec l'aide du roi de Naples, le détrôna, et, n'osant pas le tuer, le déposa avec son enfant Miranda dans une barque démantelée, et les laissa flottant au hasard sur la mer Adriatique. Dieu les protégea et les fit aborder à cette île solitaire, où il vécut quatorze ans, grâce aux esprits célestes et à un conseiller vertueux du roi de Naples, nommé (îonzalo,qui lui fournit des vivres et des livres.

Miranda écoute, s'émerveille, s'attendrit de reconnaissance pour Gonzalo, sauveur de son père, et s'endort.

Pendant le sommeil de Miranda, Prospero appelle l'esprit de l'air, Ariel, et lui ordonne d'allonovctir la forme d'une fille im|)rrceptil)Io de l'air et de revenir. 11 appelle le brutal géant Caliban, son serviteur iorcé, et lui commande d'apporter du bois dans la

32') SHAKSPFAni;.

grotte. Caliban murmure et obéit. Miranda se réveille. Ariel reparaît snus la forme d'une iiymplie des eaux et chante aux oreilles des naufragés, dcMiratida et du lils du roi de Naples, Ferdinand, dont Aliranda est éprise, et dont son père, le roi de Naples, a été submergé dans la tempête.

Ils s'avouent leur penchant l'un pour Tautre. Prospero, le père de la virginale Miranda, sourit à cette union, mais affecte de la traverser, pour en accroître le prix aux yeux des deux amants.

c( Tu dois être un espion, » dit-il à Ferdinand.

« Non, la perfidie, » dit Miranda, « ne peut habiter dans un temple aussi beau: si l'esprit du mal a une si belle demeure, les bons eux-mêmes désireront habiter avec lui. »

PROSPERO

Loin de moi ! cesse de te suspendre à mes vêtements.

MIRAiVDA.

Seigneur, ayez pitié, je serai sa caution.

PROSPERO

Silence ! un mot de plus me forcera à te gi'onder, si ce n'est peut-être à te haïr. Quoi! tu défends un imposteur? Silence ! n'ayant vu que Caliban et lui,

tu t'imagines qu'il n'y a rien au monde de plus beau que lui : fille simple, il n'est qu'un Galihan auprès de la plupart des hommes, qui, à ses côtés, te paraîtraient des anges.

MIR \\ I) v.

Mes affections sont alors bien modestes; car je n'ai pas l'ambition de voir un homme plus beau.

PROSPERO, à Ferdinand.

Allons, obéis! tes nerfs sont retombés dans l'enfance; ils n'ont plus de vij;ueur.

F K El n I \ A ^ [) .

Cela est vrai, toutes mes facultés sont enchaînées comme dans un rêve. La perte de mon père, cette langueur que je sens, le naufrage de tous mes amis, et les menaces de cet homme par qui je suis subjugué, me seraient encore dos peines légères, si seulement une fois par jour je pouvais voir cette jeune fille au travers de ma prison. Que la liberté luise au reste de la terre, j'aurais assez d'espace dans une telle prison !

PROSPERO

L'œuvre marche; allons, tu as bien travaillé, mon charmant Ariel. (a K.rdinan.i ot i Muanda.) Suivez-moi. A Arici.i Écoute ce qui te reste à faire i>our mot.

328 SHAKSPEAHi:.

MIRANDA

Seigneur, prenez courage, mon père a plus de bonté que son langage ne le fait paraître ; cette colère est pour lui inaccoutumée.

TROSPERO.

Tu seras libre comme le vent des montagnes; mais sois exact à remplir en tous points mes ordres.

Page 1