‹ Shakespeare et son œuvreChapitre 93 sur 93 · PRONONCÉ PAR PROSPERO · texte numérisé non relu

PRONONCÉ PAR PROSPERO

Mes charmes sont détruits; plus rien qui me soutienne;

Je n'ai plus maintenant de force que la mienne.

Elle est bien faible : aussi de vous seul dépend-il

Que je reste en ces lieux pour toujours dans l'exil.

Ou que je voie encor Naple. Oh! je vous supplie.

Puisque j'ai retrouvé mon duché d'Italie,

Et qu'aux traîtres je viens d'accorder mon pardon,

Oh! ne me laissez pas ici dans l'abandon!

Répondez à mes vœux; que vos mains bienfaisantes

M'affranchissent enfin de mes chaînes pesantes;

Qu'un souffle favorable enfle ma voile; ou bien

Mon espérance échoue, et mon art ne peut rien.

Vous plaire était mon but; mais je perds ma magie;

Je n'ai plus maintenant de fée ou de génie

Pour vous jeter un charme et pour me soutenir;

Et dans le désespoir mon rôle va finir,

Si vous ne m'accordez l'indulgence dernière

Qu'implore en s'élevant la voix de la prière ,

Et qu'un jour vous pourrez revendiquer pour vous,

Si vous me renvoyez par vos bravos absous I

XIY

Cette pièce, ainsi traduite en prose et en vers par une femme d'un rare talent, M""" Colet, à qui je demande pardon de l'emprunter, est une des plus ravissantes compositions de Shakspeare. Elle est tout grâce et tout amour. Elle appartenait .à une main de femme. I.'n homme l'aurait llétrie en la touchant. C'est le drame des plus beaux rêves, les forces de la nature dans la tempête, les forces domptées du mal dans Caliban, les forces de la vertu qui pardonne tout dans l'rospero, les forces de la Providence dans Ariel, celles de l'innocence dans Miranda, celles de l'amour dans Ferdinand, et le jeu de toutes ces forces admirablement combiné dans une aventure imaginaire, mais vraisemblable, i)Oiir amuser le parterre oisif d'un peuple plein d'imagination. Voilà l'œuvre de Shakspeare !

I^s Joyeuses rowmrrrs de Windsor sont j^lus réelles et plus comiques ; c'est la mine féconde où le théâtre français puisa les Fausses InfidHitH, pièce inOniment moins riche en bonne plaisanterie. Ce fut la reine Elisabeth qui, ravie de la figure et des vices jeunes de Falstaff, pria Shakspeare de composer un FalsfafT vieilli, pour voir comment ses ridicules surannés modifieraient celte immortelle figure inventée

par son poëte. Shakspeare obéit à la reine, et retrouva une verve immortelle en retrouvant son héros. L'Angleterre eut son Cervantes, et Falstafl' fut le don Quichotte de la forfanterie, bernée à tous les âges.

La même année devait voir mourir les deux écrivains originaux de l'Espagne et de l'Angleterre. Cervantes mourut le même mois que Shakspeare. Deux grandes éclipses du genre humain, sans doute, mais qui ne peuvent cependant être comparées. Cervantes, quoiqu'il ait fait la longue et originale parodie d'une vertu qui disparaissait dans le ridicule, ne fut que l'Aristophane de Madrid. Il n'est jamais donné au ridicule d'égaler l'idéal. Shakspeare fut tout à la fois le ridicule et l'idéal de l'Angleterre; il la fit rire en badinant quelquefois, mais il la fit penser, sentir et pleurer pendant des siècles qui n'auront point de fin. On ne peut le comparer à Cervantes, que comme on compare une caricature à un tableau ; la caricature meurt, mais le tableau se grave et revit à jamais sous les mille empreintes de l'acier, l'œuvre est populaire et le nom est impérissable !

Tel est Shakspeare !

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