‹ Shakespeare et son tempsChapitre 5 sur 36 · TRAGÉDIES.— ROMÉO ET JULIETTE · texte numérisé non relu

TRAGÉDIES.— ROMÉO ET JULIETTE

Le rôle de la nourrice de Juliette offre également peu de ces subtilités que Shakspeare paraît, dans cet ouvrage, avoir réservées aux gens de la haute classe, et quelquefois aux valets qui les imitent. Ce caractère de la nourrice est indiqué dans le poème d’Arthur Brooke, où il est loin cependant d’avoir la même vérité grossière que dans la pièce de Shakspeare.

Partout où ils échappent aux concetti, les vers do Roméo et Juliette sont peut-être les plus gracieux et les plus brillants qui soient sortis de la plume de Shakspeare; ils sont en grande partie rimés; autre hommage rendu aux habitudes italiennes.

ÏÏAMLET

Havnlel n’est pas le plus beau des drames de Shakspeare; Macbeth et, je crois aussi Othello, lui sont, à tout prendre, supérieurs; mais c’est peut-être celui qui contient, les plus éclatants exemples de ses beautés les plus sublimes comme de ses plus choquants défauts. Jamais il n’a dévoilé avèc plus d’originalité, de profondeur et d’effet dramatique, l’état intime d’une grande âme ; jamais aussi il ne s’est plus abandonné aux fantaisies terribles ou burlesques de son imagination, et à cette abondante intempérance d’un esprit pressé de répandre ses idées sans les choisir, et qui se plaît à les rendre frappantes par une expression forte, ingénieuse et inattendue, sans aucun souci de leur forme naturelle et pure.

TRAGEDIES

Selon sa coutume Shakspeare ne s’est point inquiété, dans Hamlet, d’inventer ni d’arranger son sujet : il a pris les faits tels qu’il les a trouvés dans les récits fabuleux de l'ancienne histoire de Danemark, par Saxon le Grammairien, transformés en histoires tragiques par Belleforest, vers le milieu du seizième siècle, et aussitôt traduits et devenus populaires en Angleterre, non-seulement dans le public, mais sur le théâtre, car il paraît certain que six ou sept ans avant Shakspeare, en 1589, un poète anglais, nommé Thomas Kyd, avait déjà fait de Hamlet une tragédie. Voici le texte du roman historique dans lequel, comme un sculpteur dans un bloc de marbre, Shakspeare a taillé la sienne.

o Fengon, ayant gagné secrètement des hommes, se rua un jour en un banquet, sur son frère Horwendille, lequel il occit traîtreusement, puis cauteleusement se purgea devant ses sujets d’un si détestable massacre. Avantde mettre sa main sanguinolente et parricide sur son frère, il avoit incestueuscment souillé la couche fraternelle, abusant de la femme de celui dont il pourchassa l’honneur devant qu’il effectuât sa ruine.... »

« Enhardi par telle impunité, Fengon osa encore s’accoupler en mariage à celle qu’il entrelenoit exécrablement durant la vie du bon Horwendille.... Et cette malheureuse, qui avoit reçu l’honneur d’être l’épouse d’un des plus vaillants et sages princes du septentrion, souffrit de s’abaisser jusqu’à telle vilenie que de lui

flAMLET.

fausser sa foi, et qui pis est, épouser celui qui étoit le meurtrier tyran de son époux légitime.... »

« Gérutlie s’étant ainsi oubliée, le prince Amleth, se ■voyant en danger de sa vie, abandonné de sa propre mère, pour tromper les ruses du tyran, contrefit le fol avec telle ruse et subtilité que, feignant d’avoir tout perdu le sens, il couvrit ses desseins et défendit son salut et sa vie. Tous les jours il étoit au palais de la reine, qui avoit plus de soin de plaire à son paillard que de soucy à venger son mari ou à remettre son fils en son héritage ; il couroit comme un maniaque, ne disoit rien qui ne ressentît son transport des sens et pure frénésie, et toutes ses actions et gestes n ’étoient que d’un homme qui est privé de toute raison et entendement; de sorte qulil ne servoit plus que de passetemps aux pages et courtisans éventés qui étoient à la suite de son oncle et beau-père... Et faisoit pourtant des actes pleins de grande signifiance, et répondoit si à-propos qu’un sage homme eût jugé bientôt de quel esprit est-ce que sortoit une invention si gentille.... »

« Amleth entendit par là en quel péril il se mettoit si, en sorte aucune, il obéissoit aux mignardes caresses et mignotises de la demoiselle envoyée par son oncle. Le prince, ému de Ja beauté de la fille, fut par elle assuré encore de la trahison, car elle l’aimoit dès son enfance, et eût été bien marrie de son désastre ... d « 11 faut, dit un des amis de Fengon, que le roi

TRAGÉDIES

feigne de s’en aller en quelque voyagé, et que cependant on enferme Amleth seul avec sa mère dans une chambre dans laquelle soit caché quelqu’un pour ouïr leurs propos et les complots de ce fol sage et rusé compagnon... Cetuy même s’offrit pour être l’espion, et témoin des propos du fils avec Ta mère... Le roi prit très-grand plaisir à celte invention...

« Cependant le conseiller entra secrètement en la chambre de la reine, et se cacha sous quelque loudier* , un peu auparavant que le fils y fût enclos avec sa mère. Comme il étoit fin et cauteleux , sitôt qu’il fut dedans la chambre , se doutant de quelque trahison ou surprise, il continua en scs façons dè faire folles et niaises, sauta sur ce loudier 01X, sentant qu’il y avoit dessous quelque cas caché, ne faillit aussitôt de donner dedans avec son glaive....* Ayant ainsi découvert l’embûche et puni l’inventeur d’icelle, il s’en revint trouver la reine, laquelle pleuroit et se lamentoit; puis, ayant Visité encore tous les coins de la chambre, se voyant seul avec elle, il lui parla fort sagement en cette manière :

« — Quelle trahison est ceci, ô la plus infâme de toutes celles qui onc se sont prostituées au vouloir de quelque paillard abominable, que, sous le fard d’un pleur dissimulé, vous couvriez l’acte le plus méchant et

1 Couverture, courle-poinle.

HAMLET. 203

le crime le plus détestable ? Quelle fiance puis-je avoir en vous qui. déréglée sur toute impudicité, allez courant les bras étendus après cetuy félon et traître tyran qui est le meurtrier de mon père, et caressez incestueusement le voleur du lit légitime de votre loyal époux?.... Ah ! reine Géruthe, c’est la lubricité seul* qui vous a effacé en l’àme la mémoire des vaillances èt

vertus du bon roi votre époux et mon père Ne vous

offensez pas, je vous prie, Madame, si transporté de douleur, je vous parle si rigoureusement et si je vous respecte moins que mon devoir ; car, vous ayant mis à néant la mémoire du défunt roi mon père, ne faut s’é* bahir si aussi je sors des limites de toute reconnoissance »

a Quoique la reine se sentît piquer de bien près, et que Anilelh la touchât vivement où plus elle se sentoit intéressée, si est-ce qu’elle oublia tout dépit qu’elle eût pu concevoir d’être ainsi aigrement tancée et reprise pour la grande joie qui la saisit, connoissant la gentillesse d’esprit de son fils. D’un côté, elle n’osoit lever les yeux pour le regarder, se souvenant de sa faute, et de l’autre, elle eût volontiers embrassé son fils pour les sages admonitions qu’il lui avoit faites, et lesquelles eurent tant d’efficace que sur l’heure elles éteignirent les flammes de sa convoitise »

« Avec lui furent envoyés en Angleterre deux des fidèles ministres de Fengon, portant des lettres gravées

St

TRAGÉDIES

dans du bois, qui portoientla mort de Amleth et la commandoient à l’Anglois. Mais le rusé prince danois, tandis que ses compagnons dormoient , ayant visité le paquet et connu la trahison de son oncle et la méchanceté des courtisans qui le conduisoient à la boucherie, rasa les lettres mentionnant sa mort, et au lieu y grava et cisela un commandement à l’Angloisde faire pendre et étrangler ses compagnons »

« Vivant son père, Amleth avoit été endoctriné en cette science avec laquelle le malin esprit abuse les hommes, et avertissoitle prince des choses déjà passées. Il y auroit fort à discourir si ce prince, par la violence de sa mélancolie, recevoit telles impressions qu’il devinât ce que nul homme ne lui avoit jamais déclaré. »

Évidemment, c’est Hamletqui, dans ce récit, a frappé et séduit Shakspeare. Ce jeune prince, fou par calcul, peut-être un peu par nature ; rusé et mélancolique ; ardent à venger la mort de son père et habile à veiller pour sa propre vie ; adoré de la jeune fille envoyée pour le perdre ; objet de l’effroi et toujours pourtant de la tendresse desa coupable mère; et, jusqu’au moment de l’explosion, caché et incompréhensible pour toutes les deux; ce personnage plein de passion, de péril et de mystère, versé dans les sciences occultes, et à qui peutêtre, « à travers la violence de sa mélancolie, le malin

HAMLET

esprit fait deviner ce que nul homme ne lui a jamais déclaré ; » quelle donnée admirable pour Shakspeare , scrutateur si curieux et si profond des agi lations obscures de l’âme et de la destinée humaine ! N’eût-il fait que peindre, en les dessinant avec la fermeté et en les colorant avec l’éclat de son pinceau, ce caractère et cette situation tels que les lui donnait la chronique, il eût, à coup sûr, produit un ehef-d’çcuvre.

Mais Shakspeare a fait bien davantage : sous sa main la folie de Hamlet devient tout autre chose que la préméditation obstinée ou l’exaltation mélancolique d’un jeune prince du moyen-âge placé dans une situation périlleuse et plongé dans un sombre dessein : c’est un grave état moral, une grande maladie de l’âme qui, à certaines époques et dans certaines conditions de l’état social et des mœurs, se répand pa rmi les homes, atteint souvent les mieux doués et les plus nobles, et les frappe d’un trouble quelquefois bien voisin de la folie. Le monde est plein de mal, de toutes sortes de mal. Que de souffrances, et de crimes, et d’erreurs fatales, quoique innocentes! Que d’iniquités générales et privées, éclatantes et ignorées ! Que de mérites étouffés ou *

méconnus, perdus pour le public, à charge pour leurs possesseurs ! Que de mensonge, et de froideur, et de légèreté, et d’ingratitude, et d’oubli dans les relations et les sentiments des hommes ! La vie si courte et pourtant si agitée, tantôt si pesante et tantôt si vide ! L’a-

TRAGÉDIES

venir si obscur ! tant de ténèbres au terme de tant d’épreuves ! A ceux qui ne voient que cette face du monde et de la destinée humaine, on comprend que l’esprit se trouble, que le cœur défaille, et qu’une mélancolie misanthropique devienne une disposition habituelle qui les jette tour à tour dans l’irritation ou dans le doute, dans le mépris ironique ou dans l’abattement.

Ce n’était point là, à coup sûr, la maladie des temps où la chronique fait vivre Hamlet, ni de celui où vivait Shakspeare lui-même. Le moyen-âge et le xvi e siècle étaient des époques trop actives et trop rudes pour que ces contemplations amères et ces développements malsains de la sensibilité humaine y trouvassent aisément accès. Ils appartiennent bien plutôt à des temps de vie molle et d’une excitation morale à la fois vive et oisive, quand les âmes sont jetées hors de leur repos et dépourvues de toute occupation forte et obligée. C’est alors que naissent ces mécontentements méditatifs, ces impressions partiales et irritées, cet entier oubli des biens, cette susceptibilité passionnée devant les maux de la condition humaine, et toute cette colère savante de l’homme contre l’ordre et les lois de cet univers.

Ce malaise douloureux, ce trouble profond que porte dans l’âme une si sombre et fausse appréciation des choses en général et de l’homme lui-même, et qu’il ne

HAMLET

rencontrait guère dans son propre temps, ni dans les temps dont il lisait l’histoire, Shakspeare les a devinés et en a fait la figure et le caractère de Hamlet. Qu’on relise les quatre grands monologues où le prince de Danemark s’abandonne à l’expression réfléchie de ses sentiments intimes 1 ; qu’on recueille dans toute la pièce les mots épars où il les manifeste en passant ; qu’on recherche et qu’on résume ce qui éclate et ce qui se cache dans tout ce qu’il pense et ce qu’il dit ; partout on reconnaîtra la maladie morale que je viens de décrire. Là réside vraiment , bien plus que dans ses chagrins ou dans ses périls personnels, la source de la mélancolie de Hamlet ; c’est là son idée fixe et sa folie.

Et avec l’admirable bon sens du génie, pour rendre, non-seulement supportable, mais saisissant, le spectacle d’une maladie si sombre, Shakspeare a mis, dang le malade lui-même, les qualités les plus douces et les plus attrayantes. Il a fait Hamlet beau, populaire, généreux, affectueux, tendre même. Il a voulu que le caraç^ tère instinctif de son héros relevât en quelque sorte la nature humaine des méfiances et des anathèmes dont sa mélancolie philosophique l’accablait.

1 Acte 1er, scène II ;

Page 1