Acte III, scène Ire
Açle IV, scène IV.
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Mais en même temps, guidé par cet instinct d’harmonie qui n’abandonne jamais le vrai poêle, Shakspeare a répandu sur tout le drame la même couleur sombre qui ouvre la scène : le spectre du roi assassiné imprime dès les premiers pas et conduit jusqu’au terme le mouvement. Et quand le terme arrive, c’est aussi la mort qui règne ; tous meurent, les innocents comme les coupables, la jeune fille comme le prince, et plus folle que lui : tous vont rejoindre le spectre qui n’est sorti de son tombeau que pour les y pousser tous avec lui. L’événement tout entier est aussi lugubre que la pensée de Hamlet. 11 ne reste sur la scène que les étrangers norwégiens qui y paraissent pour la première fois et qui n’ont pris aucune part à l’action.
Après cette grande peinture morale, vient la seconde des beautés supérieures de Shakspeare, l’effet dramatique. Elle n’est nulle part plus complète et plus frappante que dans Ilamlet, car les deux conditions du grand effet dramatique s’y trouvent, l’unité dans la variété; une seule impression constante, dominante; et cette même impression diversifiée selon le caractère, le tour d’esprit, la condition des divers personnages dans lesquels elle se reproduit. La mort plane sur tout le drame; le spectre du roi assassiné la représente et la personnifie; il est toujours là, tantôt présent luimême, tantôt présent à la pensée et dans les discours des autres personnages. Grands ou petits, coupables ou
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innocents, intéressés ou indifférents à son histoire, ils sont tous constamment occupés de lui; les uns avec remords, les autres avec affection et douleur, d’autres encore simplement avec curiosité, quelques-uns même sans curiosité et uniquement par occasion: par exemple, ce grossier fossoyeur qui avait, dit-il, commencé son métier le jour où feu ce grand roi avait remporté une grande victoire sur son voisin le roi de Norwége, et qui, en le continuant pour creuser la fosse de la belle Ophélia, la maîtresse folle de Hamlet fou, retrouve le crâne du pauvre Yorick, ce bouffon du roi défunt, le crâne du bouffon de ce spectre qui sort à chaque instant de son tombeau pour troubler les vivants et obtenir justice de son assassin. Tous ces personnages, au milieu de toutes ces circonstances, sont amenés, retirés, ramenés tour à tour, chacun avec sa physionomie, son langage, son impression propre; et tous concourent incessamment à entretenir, à répandre, à fortifier cette impression unique et générale de la mort, de la mort juste ou injuste, naturelle ou violente, oubliée ou pleurée, mais toujours présente, et qui est la loi suprême et devrait être la pensée permanente des hommes.
Au théâtre, devant des spectateurs réunis en grand nombre et mêlés, l’effet de ce drame, à la fois si lugubre et si animé, est irrésistible; l’âme est remuée dans ses dernières profondeurs, en même temps que
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l’imagination et les sens sont occupés et entraînés par un mouvement extérieur continu et rapide. C’est là le double génie de Shakspeare, philosophe et poète également inépuisable, moraliste et machiniste tour à tour, aussi habile à remplir bruyamment la scène qu’à pénétrer et à mettre en lumière les plus intimes secrets du cœur humain. Soumis à l’action immédiate d’une telle puissance, les hommes en masse ne lui demandent rien au-delà de ce qu’elle leur donne ; elle les domine et emporte d’assaut leur sympathie et leur admiration. Les esprits difficiles et délicats, qui jugent presque au même moment où ils sentent, et qui portent le besoin de la perfection jusque dans leurs plus vifs plaisirs, goûtent et admirent aussi immensément Shakspeare; mais ils sont désagréablement troublés dans leur admiration et leur jouissance, tantôt par l’entassement et la confusion des personnages et des incidents inutiles; tantôt par les longs et subtils développements d’une réflexion ou d’une idée qu’il conviendrait au personnage d’indiquer en passant, mais dans laquelle le poète 6e complaît et s’arrête pour son propre compte; plus souvent encore par ce bizarre mélange de grossièreté et de recherche dans le langage qui donne quelquefois, aux sentiments les plus vrais, des formes factices et pédantes, et, aux plus belles inspirations de la philosophie ou de la poésie, une physionomie barbare. Ces défauts abondent dans Hamlet. Je ne
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veux ni me donner la pénible satisfaction de le prouver, ni me dispenser de le dire. En fait de génie, Shakspeare n’a peut-être point de rivaux; dans les hautes et pures régions de l’art, il ne saurait être un mo<îéle.
LE ROI LEAR
En l’an du monde 3105, disent les chroniques, pendant que Joas régnait à Jérusalem, monta sur le trône de la Bretagne Leir, fils de Baldud, prince sage et puissant, qui maintint son pays et ses sujets dans une grande prospérité, et fonda la ville de Caerleir, maintenant Leicester. Il euttrois tilles, Gonérille, Régane et Cordélia, de beaucoup la plus jeune des trois et la plus aimée de son père* Parvenu à une grande vieillesse, et l’àge ayant affaibli sa raison, Leir voulut s’enquérir de l’affection de ses filles, dans l'intention de laisser son royaume à celle qui mériterait le mieux la sienne. « Sur quoi il demanda d’abôrd à Gonérille, l’aînée, « comment bien elle l’aimait ; laquelle appelant ses « dieux en témoignage, protesta qu’elle l’aimait plus
LE ROI LEAR
« que sa propre vie qui, par droit et raison, lui devait « être très-chère; de laquelle réponse le père étant « bien satisfait, se tourna à la seconde, et s'informa « d’elle comment bien elle l’aimait; laquelle répondit « (confirmant ses dires avec de grands serments) a qu’elle l’aimait plus que la langue ne pouvait l’expri- « mer, et bien loin au-dessus de toutes les autres créa- « turesdu monde.» Lorsqu’il fit la même question à Cordélia, celle-ci répondit : « Connaissant le grand amour « et les soins paternels que vous avez toujours portés a en mon endroit (pour laquelle raison je ne puis o' vous répondre autrement que je ne pense et que ma « conscience me conduit), je proteste par devant vous a que je vous ai toujours aimé et continuerai, tant que « je vivrai, à vous aimer comme mon père par nature ; a et si vous voulez mieux connaître l’amour que je « vous porte, assurez-vous qu’aillant vous avez en « vous, autant vous méritez, autant je vous aime, et « pas davantage. » Le père mécontent de celte réponse maria ses deux filles aînées, l’une à Henni nus, duc de Cornouailles, et l’autre à Maglanus, duc d’Albanie, les faisant héritières de ses États, après sa mort, et leur en remettant dès-lors la moitié entre les mains. Il ne réserva rien pour Cordélia. Mais il arriva qu’Aganippus, un des douze rois qui gouvernaient alors la Gaule, ayant entendu parler de la beauté et du mérite de cette princesse, la demanda en mariage ; à quoi 1 on
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répondit qu’elle était sans dot, tout ayant été assuré à ses deux sœurs ; Aganippus insista, obtint Cordélia et l’emmena dans ses États.
Cependant les deux gendres de Leir, commençant à trouver qu’il régnait trop longtemps, s’emparèrent à main armée de ce qu’il s’était réservé, lui assignant seulement un revenu pour vivre et soutenir son rang; ce revenu fut encore graduellement diminué, et, ce qui causa à Leir le plus de douleur, cela se fit avec une extrême dureté de la part de ses filles, qui semblaient penserque tout « ce qu'avait leurpère était de trop, si a petit que cela fût jamais; si bien qu’allant de l’une â a l’autre, Leir arriva à cette misère qu’elles lui aceor- « daient à peine un serviteur pour être à ses ordres. t> Le vieux roi désespéré s’enfuit du pays et se réfugia dans la Gaule, où Cordélia et son mari le reçurent avec de grands honneurs ; ils levèrent une armée et équipèrent une flotte pour le reconduire dans ses États, dont il promit la succession à Cordélia qui accompagnait son père et son mari dans cette expédition. Les deux ducs ayant été tués et leurs armées défaites dans une bataille que leur livra Aganippus, Leir remonta sur le trône, et mourut au bout de deux ans, quarante ans après son premier avènement. Cordélia lui succéda, et régna cinq ans; mais dans l’intervalle son mari étant mort, les fils de ses sœurs, Margan et Cunedag, se soulevèrent contre elle, la vainquirent et l’enfermè-
LE ROI LEAR
rent dans une prison, où, « comme c’était une femme d’un courage mâle, » désespérant de recouvrer sa liberté, elle pcit le parti de se tuer
Ce récit de Hollinshed est emprunté à Geoffroi de Monmouth, qui a probablement bâti l’histoire de Leir sur une anedocte d’Ina, roi des Saxons, et sur la réponse de la plus « jeune et de la plus sage des filles » de ce roi, qui, dans une situation pareille à celle de Cordélia, répond de même à son père que, bien qu’elle l’aime, l’honore et révère autant que le demandent au plus haut degré la nature et le devoir filial, cependant elle pense qu’il pourra lui arriver un jour d'aimer encore plus ardemment son mari, avec qui, par les commandements de Dieu, elle ne doit faire qu’une même chair, et pour qui elle doit quitter père, mère, etc. Il ne paraît pas qu’Ina ait désapprouvé le « sage dire » de sa fille; et la suite de l’histoire de Cordélia est probablement un développement que l’imagination des chroniqueurs aura fondé sur cette première donnée. Quoi qu’il en soit, la colère et les malheurs du roi Lear avaient, avant Shakspeare, trouvé place dans plusieurs poëmes, et fait le sujet d'une pièce de théâtre et de plusieurs ballades. Dans une de ces ballades, rapportée par Johnson sous le litre de t A lamentable song of ihe dealh of fiing Leir and his
* Chroniques de HolHnthcd : Uitl ofEnçland, tir. H, c. v, t. I,p. 12.
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three daughters, Lear, comme dans la tragédie, devient fou , et Cordélia ayant été tuée dans la bataille que gagnent cependant les troupes du roi de France, son père meurt de douleur sur son corps, et ses sœurs sont condamnées à mort par le jugement « des lords et nobles du royaume. » Soit que la ballade ait précédé ou non la tragédie de Shakspeare, il est très-probable que l’auteur de la ballade et le poète dramatique ont puisé dans une source commune, et que ce n'est pas sans quelque autorité que Shakspeare, dans son dénoûment, s’est écarté deschroniques qui donnent la victoire à Cordélia. Ce dénoûment a été changé par Tatel, et Cordélia rétablie dans ses droits. La pièce est demeurée au théâtre sous cette seconde forme, à la grande satisfaction de Johnson, et, dit M. Steevens,
« des dernières galeries » ( upper gallery). Addison s'est prononcé contre ce changement.
Quanta l’épisode du comte de Glocester, Shakspeare l’a imité de l’aventure d’un roi de Paphlagonie, racontée dansl’Arcadta de Sidney; seulement, dans le récit original, c’est le bâtard lui-même qui fait arracher les yeux à son père, et le réduit à une condition semblable à celle de Lear. Léonatus, le fils légitime, qui, condamné à mort, avait été forcé de chercher du service dans une armée étrangère, apprenant les malheurs de son père, abandonne tout au moment où ses services allaient lui procurer un grade élevé, pour venir, au
LE ROI LEAR
risque de sa vie, partager et secourir la misère du vieux roi. Celui-ci, remis sur son trône par le secours de ses amis , meurt de joie en couronnant son fils Léonatus ; et Plexirtus le bâtard , par un hypocrite repentir, parvient à désarmer la colère de son frère.
Il est évident que la situation du roi Leir et celle du
roi de Paphlagonie, tous deux persécutés par les enfants qu’ilsont préférés, et secourus par celui qu’ils ont rejeté, ont frappé Shakspeare comme devant entrer dans un même sujet parce qu’elles appartenaient à une même idée. Ceux qui lui ont reproché d’avoir ainsi altéré la simplicité de son action ont prononcé d’après leur système, sans prendre la peine d’examiner celui de l’auteur qu’ils critiquaient. On pourrait leur répondre, même en partant des règles qu’ils veulent . imposer, que l’amour des deux femmes pour Edmond qui sert à amener leur punition , et l’intervention d’Edgar dans cette portion du dénouement , suffisent pour absoudre la pièce du reproche de duplicité d’action; car, pourvu que tout vienne se réunir dans un même nœud facile à saisir, la simplicité de la marche d’une action dépend beaucoup moins du nombre des intérêts et des personnages qui y concourent que du jeu naturel et clair des ressorts qui la font mouvoir. Mais de plus il ne faut jamais oublier que l’unité, pour . Shakspeare, consiste dans une idée dominante qui, se reproduisant sous, diverses formes, ramène, continue,
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redouble sans cesse la même impression. Ainsi comme, dans Macbeth, lepoëte montre l’homme aux prises avec les passions du crime, de même dans le Roi Lear, il le fait voir aux prises avec le malheur, dont l’action se modifie selon les divers caractères des individus qui le subissent. Le premier spectacle qu’il nous offre, c’est dans Cordélia, Kent, Edgar, le malheur de la vertu ou de l’innocence persécutée. Vient ensuite le malheur de ceux qui, par leur passion ou leur aveuglement, se sont rendus les instruments de [l’injustice , Lear et Glocester ; « et c’est sur eux que porte l’effort de la pitié. Quant aux scélérats, on ne doit pas les voir souffrir ; le spectacle de leur malheur serait troublé par le souvenir de leur crime : ils ne peuvent avoir de punition que par la . mort.
De ces cinq personnages soumis à l’action du malheur, Cordélia, figure céleste, plane presque invisible et à demi-voilée sur la composition qu’elle remplit de sa présence, bien qu’elle en soit presque toujours absente. Elle souffre, et ne se plaint, ni ne se défend jamais ; elle agit, mais son action ne se montre que par les résultats; tranquille sur son propre sort, réservée et contenue dans ses sentiments les plus légitimes, elle passe et disparaît comme l’habitant d’un monde meil- . leur, tjui a traversé notre monde sans subir le mouvement terrestre.
Kentet Edgar ont chacun une physionomie très-pro-
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