‹ Shakespeare et son tempsChapitre 9 sur 36 · L’ART DRAMATIQUE EN FRANCE, EN · texte numérisé non relu

L’ART DRAMATIQUE EN FRANCE, EN

la première enceinte ; ils ont fait brèche au corps de la place; bien plus, ils ont contraint la citadelle ellemême à capituler. Le Théâtre-Français s’est rendu, faute d’avoir été secouru à propos et ravitaillé en temps opportun. Dans la soirée du 25 octobre dernier, Attila— Shakspeare en a pris possession avec armes et bagages, enseignes déployées, au fracas de mille fanfares. Pauvres poètes de la vieille roche, qu’allez-vous devenir? Il ne reste plus aux âmes faibles qu’à se rendre, à sacrifier sur l’autel des faux dieux, et aux vrais-croyants qu’à s’envelopper la tête de leur manteau.

Plaisanterie à part, la révolution qui s’opère depuis quelque temps dans le goût du public est un phénomène curieux et singulièrement digne d’attention. Jamais plus notable changement ne s’est prononcé avec plus d’éclat et de rapidité.

C’est à grand’peine si vingt années nous séparent du jour où M. Népomucène Lemercier lança, sur la scène de l’Odéon, le navire qui portait d’Espagne en Amérique Christophe Colomb et son génie. On sait quel accueil reçut cecoupd'essai dans le genre romantique. Le nom de l’auteur commandait pourtant le respect, et son rare talent lui donnait au moins droit à la bienveillance. D’ailleurs, hardi et prudent tout ensemble comme son héros , avant de risquer l’aventure, il n’avait rien négligé pour désarmer les préventions du parterre. Il ne donnait cet enfant perdu que comme un ca-

price d’imagination, une lubie sans conséquence; il n’avait gaTde de profaner, en l’en décorant , les dénominations sacramentales de tragédie, de comédie, voile même de drame. Ses amis protestaient de son profond respect pour la triple unité, pour la très-sainte Trimourti aristotélique, pour les divins préceptes consacrés dans les codes poétiques d’Horace et de Boileau , illustrés dans les doctes gloses de Le Batteux et de La Harpe, et dans la Rhétorique des Demoiselles. Inutiles précautions : en dépit de ce qü’il renfermait de traits originaux et de beautés véritables, le pauvre Christophe fut outrageusement sifflé et resifflé. Ceux qui se hasardèrentàlui rendre justice payèrent cher une semblable audace; peu s’en fallut que le reste des spectateurs, dans l’excès de son indignation, ne les mît en pièces; il y en eut même deux, si nous avons bonne mémoire, qui furent presque assommés sur place, martyrs d’une cause à peine naissante, .Jean Hus et Jérôme de Prague d’unè doctrine qui attendait encore ses Luther et ses Mélanchthon.

Aujourd’hui, nous voyons, avec la plus grande bénignité, représenter sur nos théâtres des pièces dont la durée embrasse, entre huit et neuf heures du soir, vingt, trente, quarante années, plus ou moins; des pièces oh, littéralement parlant, le principal personnage

Enfant au premier acte, est barbon au dernier.

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et qui n’ont même guère d’autre titre à la bienveillance qu’on leur témoigne^ Tranquillement assis sur nos banquettes, nous suivons, sans le moindre scrupule, le roi Louis XI du Plessis-lés-Touts à Péronne, regrettant seulement que ce petit voyage ne soit pas tout-àfait pour nous Un voyage de plaisir.

Il y a sept ou huit ans que ttois ou quatre comédiens anglais, se trouvant de loisir à Paris, imaginèrent de noüs donner, Sur lé théâtre de là Porte Saint-Martin, sür le théâtre dë la Ferrnhe à deux Maris et du Pied de Mouton, un échantillon de leur savoir-faire. Aussitôt grande rumeur. La prise de possession de Calais et de Dunkerque par le S troupes de Sa Majesté britannique n’aürait certainement pas excité ürte plus patriotique colère. Gardien dès ptires doctrines, dépositaire des saines traditions en matière de goût, le public des boulevards prit fait et cause dans celte affaire, avec une violence inimaginable, et sans l’intervention de la police, Dieu sait si les pauvres histrions d’outre-mer n’auraient pas été lapidés.

Qui aurait pu prévoit alors que, trois ans plus tard, les coryphées de Covent-Garden et de Dtury-Lane passeraient et repasseraient incessamment le détroit pour nos menus plaisirs? que la plus brillante compagnie de Paris assiégerait en foule le plus à la mode de nos théâtres pour les applaudir à tout rompre , et pour prodiguer à leur système de déclamation des éloges

tant soit peu exagérés , s’il est permis de le dire ?

Chacun peut se rappeler les murmures qui interrompirent, lors de la première représentation du Cid d’Andalousie, cette scène charmante où le héros de la pièce, tranquillement assis aux pieds de sa bien aimée, sans desseins, sans inquiétudes, uniquement possédé de l’idée de sou prochain bonheur, dans un profond oubli et du monde, et des hommes, et de toutes choses, l’entretenait doucement des progrès de leur amour mutuel, et lui rappelait, en vers pleins de délicatesse et de grâce, les premiers traits furtifs de leur muette intelligence.

Ni le talent de Talma, ni celui de mademoiselle Mars ne purent obtenir grâce, en cette occasion, devant le rigorisme du parterre. Le parterre trouva qu’une belle scène était un hors-d’œuvre, qu’elle entravait la rapidité de l’action, en un mot, qu’elle violait ouvertement la règle : Semper ad eventum festina; il fut inexorable.

Entrez demain au Théâtre-Français; vous verrez là Desdémona vouée à la mort par le farouche Othello, encore à demi glacée de ses propos sinistres et de ses regards terribles, sur le point de franchir le seuil de cette chambre fatale qui va devenir son sépulcre ; vous la verrez, disons-nous, s’arrêter pour détacher pièce à pièce, en présence du public, les ornements dont elle est parée, et pour converser négligemment avec sacom-

pagne ; vous la verrez interrompre la confidence des inquiétudes dont elle est dévorée, et s’informant des nouvelles apportées de Venise par son jeune parent, l’envoyé du sénat; puis tout-à-coup se rappelant mélancoliquement les jours de son enfance, vous l’entendrez murmurer à demi-voix une vieille ballade, sans autre rapport avec sa situation que l’inexprimable tristesse dont elle est empreinte. Vous la verrez enfin terminer cet entretien en discutant gravement sur la vertu et la fragilité des femmes, en réprimandant, avec une dignité modeste et indulgente, les propos légers d’Émilia, et en priant Dieu humblement de veiller sur elle-même, et de la conserver toujours pure et sage. Et vous verrez le public ravi, justement ravi de cette scène, et bien plus chagrin qu’impatient de la voir finir.

Il est bon néanmoins de remarquer une chose. Cette révolution signalée s’est accomplie dans le goût même du public plutôt, ou du moins plus décidément que dans ses doctrines.

Qu’on lui montre un ouvrage dramatique conçu selon les idées nouvelles; il l’accueille avec une sorte d’empressement; il y prend plaisir; cela seul suffit pour le mettre en favorable humeur. Les bilboquets et les sarbacanes des mignons de Henri III ont tenu lieu de plus d’un genre de mérite à la pièce de M. Dumas. La joie de voir Richard d’Angleterre bossu, estropié

et goguenard, a- racheté ce qu’il y avait d’ingrat dans le sujet de Jeanne Shore. Olga doit son succès à la singularité d’avoir été jouée par des acteurs comiques ; et Marino Faliero quelque peu du sien à l’idée d’une mésalliance entre la tragédie èt le mélodrame.

Mais tolérer, conniver, voir même de bon œil , ce n’est pas tout à fait approuver. Si vous alliez bâtir trop tôt sur ce fondement, si vous vous hâtiez de supposer que ce même public a définitivement pris parti dans la grande controverse qui divise nos beaux esprits depuis quinze ou vingt ans, vous pourriez fort bien vous trouver loin de compte : entre les actions et les principes, en effet, grande est souvent la différence, et bien des gens se font volontiers libertins qui n’oseraient se proclamer libres penseurs. Notre public sourit aux tentatives des novateurs, mais ce n’est pas sans quelque scrupule de conscience ; il s’y plaît, mais il n’est pas bien sûr encore d’avoir droit et raison de s’y plaire. Du succès, des applaudissements, vous en obtiendrez de lui, et même à très-bon marché, pourvu que ce Soit sans trop tirer à conséquence. Que les choses en revanche prennent un tour plus sérieux ; demandezlui de se commettre par une profession de foi véritable, de s’engager, par quelque acte réfléchi et sans retour, aux dogmes de la réforme dramatique, et vous serez tout surpris de le trouver infiniment circonspect.

La preuve de ceci, il n’est pas nécessaire de l’aller

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chercher bien loin ; ce qui s’est passé précisément à la première représentation du More de Venise est de nature à ne laisser aucun doute.

Cette fois, en effet, l’entreprise allait à tout. En l’accueillant, nul moyen de prendre le change et de sè rejeter sur de vains prétextes. Il n’était plus question d’encourager un auteur novice ; il ne s’agissait pas de fermer complaisamment les yeux sur telle ou telle licence, en considération de l’adresse employée à l’en-* cadrer et à la sauver j aucun motif d’indulgence qui pût être puisé soit dans le peu d’importance de l’ouvrage lui-même, soit dans la condition plus ou moinâ subalterne du théâtre. Non ; il s’agissait bien réelle* ment de se prononcer; il s’agissait d’inaugurer, à la face du ciel et des hommes, un système dramatique tout opposé au nôtre, ou d’en conjurer l’établissement ; il s’agissait d’admettre ou de repousser William Shakspeare, à titre de rival des maîtres de notre scène.

Cet événement était préparé de longue main; il était attendu, non sans impatience. En l’annonçant avec des espérances très-diverses, la plupart de nos feuilles publiques s’accordaient à déclarer que ce jour serait un grand jour , un jour où se viderait en champ clos la querelle du classique et du romantique , un jour qui devait éclairer le triomphe ou le désastre des nouvelles doctrines en littérature.

Eh bien 1 6 vanité des ^prévisions humaines ! il a lui/

ce jour prétendu décisif, et, tout considéré, nous n’en sommes guère plus avancés. L’œuvre du grand tragique de la Grande-Bretagne a été saluée par un tonnerre d’applaudissements; ces mêmes journaux nous l’ont appris; mais ils nous ont appris aussi que ce tonnerre d’applaudissements partait, à peu près exclusivement, d’un petit groupe d’admirateurs passionnés, venus avec le ferme propos de s’extasier à chaque point, à chaque virgule, à chaque interjection, et distribuant libéralement les épithètes d’idiot, d’imbécile, d’ignare, à quiconque semblait hésiter. D’un autre côté, des sifflets assez prononcés ont fait explosion de loin en loin; mais, à ce qu’il semble, ces sifflets provenaient, non moins exclusivement, d’un autre petit groupe, tout aussi peu nombreux, de détracteurs acharnés, résolus à trouver tout détestable et à ne pas demeureren reste de qualifications vitupératives vis-à-vis de leurs advérsaires. Entre ces deux factions, le gros du parterre a paru conserver une neutralité raisonnée. Évidemment sur ses gardes, craignant de voir sa religion surprise, et de se laisser entraîner à quelque démonstration précipitée, sensible cependant, profondément sensible aux grandes beautés de la pièce, il s’est montré constamment, durant le cours de la représentation, curieux, étonné, ému, bienveillant, prenant les plus grandes témérités en bonne part; il s’est prêté volontiers, quoique sans humeur ni violence, à faire taire les impro-

bateurs ; il a laissé de bonne grâce le champ libre aux enthousiastes, mais en évitant, avec grand soin, de s’enrôler sous leurs bannières et de s’associer à leurs transports.

Ainsi, les cœurs sont gagnés, mais les esprits demeurent encore en suspens ; le difficile, pour nos réformateurs, ce n’est plus de se faire écouter, c’est de se faire avouer par ceux-là mêmes qui leur veulent le plus de bien. Ils se trouvent dans la position où se sont trouvés, pendant vingt ans, les Noirs de Saint-Domingue; on consent à commercer avec eux ; on répugne, ou du moins on balance à les reconnaître. Patience, ils en -Vendront à leurs fins; en révolution, lorsqu’une fois le fait est décidément acquis, le droit n’est jamais bien loin ; ils ont triomphé des habitudes, des préjugés irrationnels, des résistances involontaires; c’était là le point délicat; les théories, surtout les théories un peu surannées, n’ont pas la vie si dure.

Or, maintenant, tel étant l’état des choses, et les progrès de l’esprit novateur devenant, chaque jour, on ne saurait plus manifestes, reste à savoir quelle en est la cause ; reste à savoir si c’est un mal ou un bien, si l’esprit novateur est, cette fois, un esprit de lumières ou de ténèbres.

Esprit de ténèbres, nous crie-t-on d’un certain côté; véritable esprit de perdition.

Consultez, par exemple, plusieurs de nos] gens de

goût; entrez, si l’accès vous en est ouvert, dans telle ou telle de leurs réunions ; et là, d’abord, vous entendrez beau bruit sur la confusion des genres, sur le mépris des règles, sur l’oubli des saines doctrines et le dédain des vrais modèles; ensuite, pour peu que l’on soit à l’aise et en petit comité, vous saurez bientôt à qui l’on doit s’en prendre de tout ce désordre. L’auteur de V Allemagne, celui du Génie du Christianisme , le traducteur de Wallenstein, les deux Schlegel, bien d’autres encore, voilà les coupables; la tête leur a tourné, et ils ont tourné toutes les têtes. M. de Stendhal a sa part dans l'anathème ; le Globe surtout a la sienne.

Il n’y a pas jusqu’à M. Ladvocat, libraire-éditeur du Théâtre étranger, qui n’en soit atteint. Plus d’un poète émérite, soi-disant comique ou tragique, vous l’apprendra du plus grand sérieux du monde. Si l’on ne s’était avisé de faire traduire, à la toise, les productions monstrueuses dès pays situés au-delà du Rhin, de la Manche ou des Pyrénées, si l’on ne s’était évertué, ensuite, à les publier sur beau papier et en beaux caractères, le tout avec un grand étalage d’affiches et d’annonces, nous n’en serions pas où nous en sommes.

C’est très-bien dit, sans doute, et c’est encore mieux raisonné. I

On a abusé de l’innocence de ce bon public! Le peuple parisien, comme le peuple pnycéen, dans les Chevaliers d’Aristophane, est un pauvre sot qui s’est

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laissé fourvoyer et mettre à mal par de méchants conseils !

En faisant, avec diligence, toutes les perquisitions convenables, on trouverait aussi, sur la rive gauche de la Seine, un certain nombre de salons où se rassemblent chaque soir de très-bonnes âmes, lesquelles déplorent, de très-bonne foi, la corruption de nos mœurs. A les entendre, le feu du ciel ne peut manquer de descendre sur nous tôt ou tard ; notre pauvre pays se trouve en pire état que Sodome et Gomorrhe ; la Révolution française a profondément gangrené tous les cœurs ; et celte révolution maudite, à qui la devons-nous? Aux encyclopédistes, à M. Turgot et à ses réformes, à la publication du compte-rendu de M. Necker, et que sait-on? peut-être à la substitution des gilets aux vestes, et à l’introduction des cabriolets.

Les arguments sont de la même force. Jeter feu et flamme contre la corruption des mœurs, jeter les hauts cris sur la décadence du goût, s’en prendre à tel ou tel événement, en accuser tels ou tels écrivains, l’un vaut l’autre, en vérité; il y a là parité de bon sens, de justice et de discernement.

Ne dirait-on pas, en effet, que les sentiments généraux des masses, que leurs dispositions, habituelles, que les idées qui les dominent, sont choses qui ne tiennent à rien, et qu’on ébranle en y touchant du bout du .doigt? Ne dirait-on pas que ce sont là choses

à la merci de quelques circonstances fortuites, choses dont une demi-douzaine de volumes dispose à plaisir?

L’influence des esprits supérieurs est très-grande; on ne saurait le méconnaître, et Dieu merci que cela soit. Cette influence éclate surtout aux époques où quelque crise importante se déclare dans le gouvernement, dans les lois, les mœurs ou le goût national ; rien n’est plus naturel assurément; rien aussi n’est plus juste, ni plus salutàire. Mais d’où vient aux esprits supérieurs cet incontestable ascendant?

Ils sont de leur temps , voilà le mystère. Ils en ressentent les instincts ; ils en pressentent les tendances; l’appel qui s’adresse à tous indistinctement, ils sont les premiers à l’entendre. Ce dont les autres n’ont encore que le besoin, ils en ont, eux, déjà le secret. Supérieurs qu’ils sont, ils marchent en tête, déployant leurs ailes au vent qui s’élève, ouvrant la route, abaissant les obstacles, et révélant au vulgaire émerveillé les vérités lumineuses et les lois éternelles dont relèvent ses désirs confus et ses penchants de fraîche date.

Là, et seulement là, est toute leur force. Telle est Fæ condition de leur succès.

Ce ne sont point les philosophes du dernier siècle .. qui ont produit le grand et glorieux mouvement de 1789; tant d’honneur n’est pas leur partage. Ce sont les causes générales qui préparaient de loin et dès longtemps 1789, ce sont ces causes dont le premier enfan-

tement a donné naissance aux philosophes du dernier siècle.

Ce ne sont pas non plus les grands écrivains de nos jours qui ont transformé le goût du public; ce sont les causes générales, destinées à opérer cette métamorphose, qui ont suscité et inspiré, lorsque le moment en est venu, les grands écrivains de nos jours.

Quelles ont été les causes de la Révolution française?

Ce n’est, à coup sûr, ici ni le lieu ni l’instant de s’en enquérir ; mais tout homme de bon sens et de bonne foi conviendra, sans peine, que les causes d’un tel événement ont dû être et ont été en effet très-nombreuses, très-profondes, très-diverses ; des causes actives et puissantes; de ces causes qui échappent, en raison de leur * nombre, de leur profondeur et de leur diversité même, à tout contrôle extérieur, et contre lesquelles est bien enfant qui se dépite et bien absurde qui se mutine.

Que si c’étaient, par hasard, ces mêmes causes qui changent aujourd’hui la face de la littérature, après avoir changé la face de la société; que si c’étaient ces mêmes causes qui renouvellent aujourd’hui le théâtre, après avoir renouvelé, et précisément parce qu’elles ont renouveléles spectateurs, faudrait-il donc beaucoup s’en étonner ? Serait-ce là quelque chose de si extraordinaire? N’y aurait-il pas autant de puérilité, autant de ridicule à en prendre de l’humeur et à leur jeter la pierre?

Tout se tient en effet; l’esprit humain est d’une seule pièce. Les facultés diverses, dont il réunit en lui-même l'harmonieux ensemble, s’entr’aidentet s’appellent sans cesse. Rarement marchent-elles de front, et du même pied; mais sitôt que l’une d’elles s’est décidément portée en avant, les autres suivent à la file.

Durant le cours des deux derniers siècles, le peuple français offrait au monde un singulier spectacle; il marchait dès-lors à la tête de la civilisation ; c’est dire assez qu’au fond il en était digne ; mais pour qui se serait arrêté à l’extérieur, il semblait avoir à peu près résolu le problème d’être à la fois le plus frivole et le plus sérieux de tous les peuples, le plus frivole dans les ‘ choses importantes, le plus léger en ce qui touche aux grands intérêts de la société et de l’humanité, et le plus grave, le plus pédant dans les puérilités et les bagatelles. Divisé hiérarchiquement en classes, cette classification ne correspondait plus à rien d’utile ni même de réel; elle n’avait plus d’autre but qu’elle-même, c’est-à-dire qu’elle n’existait plus que pour exister, pour exciter l’orgueil, la vanité dans les rangs élevés, et l’envie dans les rangs inférieurs. Du reste, toutes les conditions sociales avaient ceci de commun qu’elles étaient également dépouillées de tous droits politiques, également étrangères à toute existence publique, également dépourvues de toute participation aux affaires de l’État, de toute vocation active ou civique.

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La noblesse de cour tenait le premier rang.

Cette noblesse, si vous en exceptez quelque^ mois de campagne en temps de guerre, était oisive par droit dé naissance, et s’en faisait gloire.

La noblesse de province figurait au second.

Celle-ci imitait de son mieux* dans son petit cercle, la noblesse de cour. Elle se calquait, en le détestant, sur ce brillant modèle, sans qu’il tombât dans la pensée d’aucun de ses membres de chercher, dans ses rapports avec le peuple, un crédit, une importance qu’il ne tînt pas de ses aïeux ou des bienfaits du prince.

La robe avait des fonctions; force était bien que la bourgeoisie embrassât des professions diverses ; mais les fonctions de la magistrature étaient Souvent un objet de ridicule ou de dédain; dans les grandes familles parlementaires, c’était à qui déposerait la robe pour revêtir l’habit brodé. Les professions de la vie civile imprimaient le sceau de la roture sur ceux qui s’y livraient; dans les bonnes familles de la bourgeon sie, c’était à qui s’en décrasserait en achetant une charge de secrétaire du roi.

Les artisans dans les villes, les paysans dans les campagnes, dignes héritiers de Jacques Bonhomme, gent taillable et corvéable à merci et miséricorde, ne comptaient pas et n’étaient de rien.

Quelles pouvaient être lés préoccupations d’une société ainsi faite?

Trois choses ; trois sans plus, en vérité. L’ambition, la galaiîterié, la dissipation. L’ambition, c'est-à-dire la volonté de se pousser auprès du maître, d’obtenir les grâces, les dignités, les postes éminents, les pensions, de les obtenir par la faveur et le don de plaire, par les intrigues et les sollicitations. La galanterie, affaire d’amour-propre ou de sensualité. La dissipation, enfin, la dissipation sous toutes les formes, parties de chasse ou de jeu, de plaisir ou de débauche, bals, soupers, spectacles; la dissipation, objet définitif de l’existence, dernier but des autres buts, la vie n’ayant apparemment été donnée à l’homme que pour en jouir, et le temps que pour le gaspiller et pour s’en défaire.

Nous parlons de la société en général , et sans méconnaître ce que les jugements absolus, par cela seul qu’ils sont absolus, ont toujours d’injuste et d’exagéré.

Mais, chose digne de remarque, dans cette existence si futile, dans cette manière d’être et d’agir, de sentir et de penser, où la vanité avait tant de part, rien n’était livré au caprice ; nul n’affectait les allures de l’indépendance; la règle, au contraire, était de tout, et partout se rencontrait.

En transformant les grands seigneurs en courtisans, en réduisant les parlements au rôle de jugeurs sur pièces, en dépouillant les bourgeois de leurs franchises, en reléguant, peur tout dire d’un seui mot, ia nation

entière de l’ordre politique dans l’ordre civil, Louis XIV avait néanmoins fait en sorte d’imprimer, aux mœurs et aux habitudes qui en provinrent, quelque chose de digne et de compassé qui tenait, non pas à leur nature, tant s’en faut, mais à son propre caractère.

Sa cour était grave sans que les mœurs des courtisans en fussent meilleures; ses magistrats graves sans indépendance ; les esprits de son temps graves et humbles. Il est à peine besoin d’ajouter que nous faisons aux exceptions leur part.

Après lui , cet impérieux besoin dont l’homme est travaillé d’ériger en maximes les motifs, quels qu’ils soient, qui disposent de sa conduite, de rapporter à certains principes ses propres actions, ne fut-ce que pour savoir ce qu’il fait et où il va, et celles des autres, ne fût-ce que pour les approuver ou les condamner, opéra, sinon dans le même sens, du moins dans un sens analogue.

Savoir faire son chemin, par exemple, devint une science que le vieux courtisan enseignait cxcalhedrâ à ses enfants, science qui avait ses dogmes, ses préceptes, ses traditions.

Un ingénieur habile ne pousse pas plus méthodiquement ses approches contre la place qu’il assiège, qu un ambitieux de haut parage ne poussait les siennes dans les bureaux du ministère et dans les cabinets de \ ersailles. Le plus sévère, le plus sincère, le ph ,s homme

de bien qui ait jamais vécu à la coür, le duc de Saint- Simon a consacré les trois quarts de son honorable vie à faire décider potir ou contre lui, Ou les siens, des questions de préséance oii de révérence, dont la plus itüportante nous fait aujourd’hui hausser îes épaules et sourire dé pitié. Il y a déployé quelquefois plus de caractère qü’il n’en fallait, de l’autre côté du détroit , à un Marlborough ou à uh Bolingbroke,pour imposer la paix ou la guerre à sori souverain, et plus d’érudition et de recherches qu’un Bénédictin n’en mettait dans ses in-folio.

La galanterie était une guerre permanente entré les deux sexes, guerre qui avait sa tactique et sa stratégie, ses principes d’attaque et de défense, ses temps marqués pouf résister et pour se rendre, son droit de conquête et son droit des gens.

La vie du grand monde, enfin, se trouvait soumise aux exigences d’une morale de convention, très-différente de la morale véritable , souvent en opposition directe avec la morale véritable, mais tout aussi rigoureuse, et de plus inaccessible au repentir. Elle reconnaissait pour loi suprême, jusque dans ses plus menus détails, un certain code de bienséances dont il fallait porter le joug avec grâce, et ménager, en ayant l’air de s’en jouer, les susceptibilités.

Le savoir-vivre était le savoir par excellence, l’art de ■vivre, le premier des arts.

On dit que la littérature est l’expression delà société ; on le dit surtout de la littérature dramatique. Si cèla est vrai , et sans doute cela est vrai dans un certain sens , dans uiie certaine mesure, notre littérature en général , et en particulier notre théâtre, devaient réfléchir plus ou moins ce doublé caractère de frivolité quant au fond même des choses et de pédanterie dans les formes.

Aussi faisaient-ils l’un et l’autre.

Ici encore, sans doute, il faut faire la part dès exceptions, ellafaire très-large. Notre littérature a régné sur l'Europe pendant ceiit ans , et j a tuais on nè S’imposa sans titre ni sans raison à l’admiration des hommes :

mais enfin, on peut affirmer que, vue dans ses traits les plus généraux, cette littérature n’était ni savante, comme l’est aujourd’hui la littérature allemande, comme le fut la littérature italienne au temps des Péif arque et des Politien , ni populaire comme l’a été, dans sa grande époque, la littérature espagnole. C’était essentiellement, et avant tout, une littérature polie dont la conversation était le but.

Il en était de même de notre théâtre. Vu dans ses traits les plus généraux, c’était moins un théâtre national qu’un passe-temps dé bon ton, un amusement de gëns comme il faut, auquel le pdblid avait permission d’assister pour son argent, à peu près comme on lui permet parfois de regarder , à travers les croisées, un bal paré ou un dîner de cérémonie.

Admirer les anciens, telle était la prétention universelle; imiter les anciens, c’était notre cri de guerre, notre Monljoie Saint-Denis ! en littérature; et cependant, la véritable intelligence de l'antiquité demeurait étrangère, même aux vrais érudits, même à ceux qui possédaient à fond toutes les* délicatesses des idiomes grec et latin. On le sait d'ailleurs, l’époque de l’érudition passa vite. Personne n’ignore qu’à dater du milieu du dix-septième siècle , les saines études , les solides humanités allèrent toujours déclinant, et qu’à la fin du dix-huitième, elles étaient presque tombées à néant. Aussi nos compositions littéraires ne ressemblaientelles aux chefs-d’œuvre de la Grèce que de nom et par le choix des sujets, par certaines apparences purement extérieures, par l’observalion aveugle de certains préceptes dont on n’avait garde de constater l'origine ou d’apprécier l’importance relative , par un asservissement pointilleux à la distinction des genres: quant au fond même des ouvrages, quant aux caractères, aux sentiments, aux idées, au coloris, tout y était non-seulement moderne, mais d’hier, non-seulement français, mais de Paris, ou même de Versailles.

L’intelligence de l’histoire et des monuments nationaux n’y était guère en meilleure posture. Nul goût pour nos antiquités; nulle sympathie avec les souvenirs des masses et les traditions du pays; de l’étude des langues et des littératures étrangères, point de nouvelle.

Et comment s’en étonner? Dans les choses de l’esprit, comme en toutes choses, c’était la belle compagnie qui tenait le dé. A peine de vivre et de mourir ignoré, il fallait être à la mode, d’abord dans les ruelles, plus tard dans les cercles et dans les soupers; Poètes, orateurs, historiens ou moralistes sous l'influence de la cour, pendant le règne de Louis XIV, qui de loin en loin les honorait d’un regard, mais qui les tenait toujours à distance, tout-puissants sous son successeur, devenus en quelque sorte un quatrième ordre dans l’État, remuant alors laFrance etl’Europe parla hardiesse de la pensée et l’ascendantdu talent, sans dédaigner d’affecter les grands airs des grands seigneurs, et les petites grâces des petits maîtres, les écrivains en France ont toujours mené la vie d’hommes du monde, brigué les succès de société, rabaissé leur génie à cet étroit horizon, et encensé les travers mêmes dont il faisaient profession de médire. Nul pays, plus que le nôtre, ne s’est montré fécond en grands esprits; nul n’a forcé, au même point que le nôtre, les grands esprits à s’affubler bon gré mal gré des livrées du bel esprit. Que de livres de la plus haute portée, qui semblent avoir, comme leurs auteurs, adopté la frisure et chaussé le talon rouge ! Qui ne sourirait, par exemple, en voyant l’illustre Montesquieu découper parfois son grand ouvrage en paillettes , et plus souvent encore, l’aiguiser en épigrammes; le tout pour assurer à cet ouvrage immortel le rare avantage

d'être feuilleté par les esprits légers , et lu tout haut aux toilettes des dames,

Étd’ailléurs, quelle importance sans mesure attachée à la littérature légère ! Quelle affaire que l'apparition d’une pièce badiné ou d’un recueil de poésies fugitives! Quelle rumeur pour une élection de fauteuil ou pour qiieiques tracasseries de coulisses ! Quelle nuée de rimailleurs en vers de toutes les dimensions ! Quelle fourmilière de faiseurs de prose à prétention sur tous les sujets du moment! Quelle conviction enfin, chez les uns et chez. les autres, que le genre humain devait, toute affaire cessante , n’avoir d’yeux que pour eux, et que le monde avait été créé, cinq ou six mille ans ençà* uniquement pour jouir de leurs petites productions, assister à leurs petits triomphes, et prendre part à leurs petits différends !

Là révolution française a jeté bas tout cet édifice social; elle Ta, pour ainsi parler, rasé jusqu’au sol.

Si é’est là un mal ou un bien, chacun en peut juger selon qü’il l’entend. Ce qui est certain , c’est que cette révolution a remis les hommës à leur rang, et les choses a leur place ; c’est qu’elle à rendu aux objets leur nom véritable. Désormais le sérieux est le sérieux, le frivole est lé frivole* Les conventions ont fait retraité devant les réalités.

Les Français sont égaux entre eux ; ils ont des droits à exercer en leur propre nom ; ils ont des devoirs à

$N FRANCE , EN <§30. jM7

remplir envers VÉtat. Tontes les professions honorables sont honorées ; toutes mènent à tout. Plus distinctions légales qui n’aient leur source dans la diversité des droits et des fonctions ; plus de distinctions sociales qui n’aient la leur dans la supériorité de mérite, d’éducation et de lumières. L’ambition est obligée d’exhiber ses titres, et de se produire au grand jour j la déprava»tion de mœurs de se cacher ; les fautes de cherche? des excuses.

En présence d’un état si nouveau des choses et des esprits, ce qu’on nommait jadis le grand monde a baissé payillon.

Il a fini comme la monarchie du grand roi ; il a abdiqué comme l’empereur Napoléon, lequel nommait la grand roi son prédécesseur, et n’avait rien négligé pour le ressusciter. Nous l’avons vu disparaître ce grand monde, avec ses prohibitions fantasques et ses licences immorales, avec ses convenances futiles et ses scrupules décommandé , avec ses conquérants à bonne fortune et ses juridictions de vieilles femmes. Notre cour n’est plus qu’une coterie , si tant est même que c’en .soit une; mille autres coteries se partagent la ville j chaque cité un peu considérable a les siennes ; toutes ces sociétés partielles s’ignorant l’une l’autre, et n’ayant guère la sotte prétention de se régenter ni de s’en remontrer mutuellement ; s’amuse qui peut et où il peut, sans que personne y trouve à redire, et aussi sans tirer

gloire de son plaisir, et se croire pour cela un grand personnage.

A d’autres mœurs, des goûts différents.

La vie en général est devenue simple et active’, laborieuse et animée. Chacun est en train, chacun vise à quelque chose, et à quelque chose qui en vaut la peine. Les discussions publiques et la presse libre nous entretiennent sans relâche des plus grands intérêts de l’homme et du pays. Les luttes non sanglantes, mais ardentes et passionnées, de la tribune, divisent, échauffent, irritent, aiguillonnent, et font passer chaque jour de la crainte à l’espérance, du triomphe à la défaite.

Pour détourner le public de ces préoccupations puissantes, il faut que la littérature lui présente autre chose que des distractions dont il n’a pas besoin, et un moyen de passer le temps qui ne lui est point à charge. Il faut qu’elle l’entraîne ou l’éclaire, qu’elle l’enlève à luimême et à tout le reste, ou qu’elle le pousse impérieusement à réfléchir et à méditer. Les rivalités des poètes ne lui sont plus de rien ; les démêlés académiques ne lui font chose au monde. Il n’y a pas moyen de l’engager à disputer pour savoir

... Des deux Poinsinet lequel fait mieux les vers.

ni de le faire vivre, quinze jours durant, sur l’équivalent d’une épigramme de Chamfort, d’une chanson de Panard, ou d'une héroïde de Dorât.

EN FRANCE, EN 1830. 28a

Aussi, depuisdouze ou quinze ans, c’est-à-dire depuis l’époque où laFrance a commencé à respirer des fureurs de l’anarchie ou du fracas des conquêtes, tandis que nous voyons graduellement tomber dans l’insignifiance et le décri toute cette petite littérature minandière qui avait eu, sous l’empire , son été de la Saint- Martin, en même temps que les habits habillés, les mœurs de cour et les beaux principes monarchiques, nous voyons renaître de toutes parts le goût du solide et du vrai. Les humanités se sont relevées ; l’intelligence des anciens est plus réelle aujourd’hui chez nous qu’elle ne le fut dans aucun temps ; la connaissance des langues étrangères s’étend chaque jour; les voyages se multiplient; les communications scientifiques et littéraires se propagent de tous côtés ; dans nos départements, s'établissent de petits centres intellectuels, et se commencent des travaux sérieux sur nos antiquités nationales. L’école normale n’a brillé qu’un instant, mais elle a laissé des traces qui ne passent point; elle a fondé, par exemple, une école philosophique qui tient aujourd'hui le premier rang en Europe, qui ne jure dans les paroles d’aucun maître, qui ne méprise les travaux d’aucun de ses devanciers, qui ne recule devant aucun des grands problèmes du monde et de l’humanité, sans avoir l’arrogance de les trancher en deux mois ou la fatuité de les écarter avec dédain. A côté de cette école philosophique s’élève une école historique où se

trouvent souvent réunies et celte vaste érudition qui ne laisse échapper aucun détail, et cette imagination puissante , nous dirions volontiers semi-créatrice , qui sait ressusciter les temps passés et les hommes qui ne sont plus, et qui nous les fait apparaître tout brillants des couleurs de la vie et de la vérité. Il n’y a pas jusqu’à ces admirables romans du génie le plus original et le plus fécond de notre époque, jusqu’à ces romans si attachants et si instructifs, si remplis tout ensemble et de réalité et d’invention poétique, de verve et d’érudition , d’habileté et d’abandon, quine déposent, par leur immense popularité, de la popularité non moins grande de cette disposition d’esprit qui les inspire; car, en effet, c'est peu qu’ils enchantent les classes élevées, c’est peu qu’ils excitent l’admiration des connaisseurs, ils descendent dans les comptoirs, ils pénètrent dans les boutiques , répondant à un besoin impérieux, universel , et lui fournissant un aliment qui l’entretient sans l’apaiser.

En bonne foi, se pourrait-il que, dans ce mouvement général, le théâtre seul demeurât stationnaire? Se pourrait-il que le public portât au spectacle d’autres idées, d’autres goûts , d’autres penchants que ceux qui le dominent et qu’il porte en tous lieux et en toutes choses?

Aujourd’hui, c’est pour lui, public, que la pièce se joue; c’est pour l’émouvoir et l’intéresser, et non plus pour désennuyer, pendant une couple d’heures, un

certain nombre de gens à la mode bien blasés , bien désœuvrés , ou pour fournir de conversations quatre ou cinq bureaux d’esprit, et à leur imitation quelques douzaines d’habitués de café. Combien cela seul ne doit-il pas influer tôt ou tard sur le ton général des ouvrages? Les beautés immortelles, les beautés de tous les temps et de tous les lieux, dont notre théâtre abonde , n’ont point perdu , grâce au ciel , leur empire 8ur nos esprits; mais à qui s’adresseraient désormais la métaphysique galante et précieuse, le marivaudage comique ou tragique , les déclamations philosophiques et sentimentales qui le déparent si souvent?

Croit-on sérieusement que, si le grand Corneille revenait au monde , les Romains qu’il nous montrerait ne sentiraient pas un peu moins l’amplification de collège?

Croit-on que, si le très-grand Racine revenait au monde , il ferait encore parler Achille comme un chevalier français, et qu’il placerait des madrigaux dans la bouche de Pyrrhus, de Mithridate ou de Néron?

Croit-on que, si Voltaire, le brillant et pathétique Voltaire, revenait au monde, il ferait professer à Zaïre l’indifférence en matière de religion, déclamer les sauvages de l'Amérique sur la tolérance , qu’il nous peindrait Mahomet sous les traits d’un Tartufe à sentences ampoulées, et Gengis-Khan sous ceux d’un amoureux transi et d’un philosophe détrompé des grandeurs humaines?

de l'Etat de i/art dramatique

Non, certes, mille fois non, chaque chose en son temps; Voltaire lui-même s’est moqué tout le premier des héros de son devancier, tendres, doux et discrets ; tout le premier il a rebuté sur le ridicule usage de rendre

Qiton galant et Brutus dameret.

Il a tenté des tragédies sans amour; il s’est proposé de nous retracer, une fois pour toutes, des Grecs de Grèce et des Romains de Rome , et pour y réussir plus complètement, il ne lui a manqué que de les connaître aussi plus complètement. Chénie'r, à son tour, a cru devoir refaire VOEdipe de Voltaire. C’est encore Voltaire qui, le premier, a essayé de faire appel au sentiment national et aux souvenirs populaires, et bien d’autres depuis l’ont suivi dans cette route. On pourrait suivre à la trace, bien plus haut que le commencement de ce siècle, le besoin confus d'une réforme théâtrale , le pressentiment de ce qu’a notre théâtre de guindé, d’étroit et de mesquin. La correspondance de Grimmen dépose à chaque page. Il y a plus de soixante-dix ans que Collé a parodié la tragédie française dans une parade pleine de sel, où le bon sens se produit avec une inépuisable verve de drôlerie Que si ce besoin se faisait déjà sentir à pareille époque, qu’est-ce donc aujourd’hui? Qu’est-ce lorsque les auteurs, ainsi que nous venons de le dire , ont affaire à un véritable public? Qu’est-ce lorsque ce public assiste lui-même depuis

quarante ans aux plus grandes réalités de la vie?

Tous tant que nous sommes, en effet, nous avons pris part à de terribles événements ; nous avons vu, de nos yeux vu, comment s’élèvent et tombent les empires : le moyen de nous persuader que de telles révolutions s’accomplissent entre six ou sept personnages, dont deux ou trois insipides confidents, lesquels se démènent et pérorent dans un espace de cinquante pieds carré? Nous avons connu, connu personnellement de grands hommes, des conquérants, des tribuns, des conspirateurs, hommes de chair et d’os, puissants par le génie, par les armes, par la parole : pour nous attacher, il faut nous montrer des personnages réels comme eux, et qui leur ressemblent.

Encore si nos poètes actuels étaient des Racine ou des Voltaire ; s’ils savaient, à leur exemple, dans un cadre déplorablement rétréci, répandre à pleines mains des trésors de sentiment et de poésie ; s’ils pouvaient imiter, comme eux, le noble oiseau des temps de la chevalerie, et portés qu’ils sont sur le poing, se débarrasser de temps en temps de leur chaperon, et s’élancer dans les nues d’un vol brillant et rapide ; à la bonne heure.

Mais point du tout; ce sont précisément, ce sont uniquement les inconvénients d’un genre qui florissait il y a cent ans, dont, nous, public d’aujourd’hui, nous devrions nous tenir pour joyeux et satisfaits 1

Des tragédies taillées toutes, ou à peu près, sur le même patron, jetées toutes, ou peu s’en faut, dans le même moule, tellement qu’un esprit un peu au fait du procédé théâtral pronostiquerait hardiment, de scène en scène, ce qui va arriver. Au premieracte, le récit du songe ou de la tempête; la déclaration ai\ second, la reconnaissance au troisième, et ainsi de suite. Des alexandrins côte à côte marchant , et dont la plupart semblent appartenir au magasin du théâtre, comme les décorations et les costumes. Des personnages qui ont leur rôle fixe et leur allure déterminée, comme les pièces d’un jeu d’échecs; à tel point qu’on pourrait les désigner , en moyenne , sous quelque dénomination générique; le roi, par exemple, le tyran, la princesse, le conjuré, le confident, à peu près comme Goethe a intitulé les interlocuteurs d’un de ses drames, le père, la mère, le frère, la sœur etc., etc. Qu’importe en effet, que la reine qui a tué son mari s’appelle Sémiramis, Cly temnestre, Jeanne de Naples ou Marie Stuart , que le roi législateur se nomme Minos, ou Pierre-le-Grand, l’usurpateur Artaban, Polyphonte ou Cromwell, lorsque leurs paroles et leurs actions, leurs pensées et leurs sentiments sont toujours les mêmes ou approchant , lorsque ce ne sont que des variations sur un motif obligé ?

On raconte qu’un jeune poète, dont le nom nous échappe , ayant emprunté à l’histoire d’Espagne le sujet

de sa tragédie, et se trouvant en démêlé avec la censure, imagina de transporter en deux traits de plume le lieu de la scène de Barcelone à Babylone, et de faire rétrograder l’événement du seizième siècle aune époque voisine du déluge universel; ce qui lui réussit à souhait, d’autant plus que Babylone rimant aux mêmes mots que Barcelone, et se composant précisément du même nombre de syllabes, il n’eut presque rien à changer dans les plus belles tirades.

Nous ne garantissons pas l’anecdote ; mais elle n’a rien que de vraisemblable.

Il n’en faut point douter; c’est l’insupportable monotonie, c’est le faux et le puéril de tout cet attirail de convention, c’est ledégoût, l’ennui, l’affadissement qui en résultent pour un public tel que le nôtre, c’est le désespoir de ne voir jour à rien de plus vrai, qui ouvre incessamment la voie à tous les genres d’innovation.

Notre public ne s’y porte ni par système, ni par caprice; il n’est point contempteur des belles choses; il n’est point blasphémateur des demi-dieux du temps passé; mais' il dit comme la petite fille: « Ma bonne,

« j’ai tant vu le soleil! » il dit comme le Grand Condé :

« Je pardonne bien à l’abbé d’Aubignac d’avoir observé a les règles, mais je ne pardonne pas aux règles de lui « avoir fait faire une pièce si maussade. *>

Dans cette perplexité, ne sachant à quel saint se vouer pour éviter cette

Race d’Agamemnon qui ne finit jamais , ces éternels personnages qui, sifflés aujourd’hui sous la’ toge, reparaissent demain coiffés d’un turban, surviennent d’habiles critiques, des écrivains du plus rare talent, de la plus haute sagacité, qui lui disent en souriant :

a Mais comment ne voyez-vous, pas à quoi tient cet ennui qui vous accable, d’où provient cette uniformité dont vous vous désolez ? Dans un temps et dans un espace donné, il n’y a qu’un certain nombre de choses possibles ; et plus circonscrit sera l’espace, plus court sera le temps, moindre sera aussi ce nombre de choses. On change les noms, on change les costumes, plus que cela ne se peut. A plus forte raison, si vous redoublez de prescriptions et de prohibitions arbitraires ; si vous exigez, par exemple, que celui qui pleure ne fasse que pleurer, que celui qui rit ne fasse que rire ; si vous défendez à celui qui aune fois parlé en vers de parler ensuite en prose, ou réciproquement, à celui qui a une fois parlé en vers de douze syllabes, de se servir jamais d’un vers un peu moins long; si vous vous indignez dans une tragédie, d’entendre prononcer un mot familier. Liez à un homme les pieds et les mains, vous le pouvez ; mettez lui un masque sur le visage, à la bonne heure ; condamnez-le à réciter imperturbablement les litanies de la Vierge, soit; mais alors, ne lui demandez ni de la variété dans les mouvements, ni delà mobilité

dans la physionomie, ni de la diversité dans le langage.»

Il faut en convenir, le raisonnement semble assez plausible.

Aussi, lorsque de jeunes poètes, encouragés par les circonstances, s’avancent timidement vers le public, et lui demandent de les tenir quittes, pour un instant, des règles consacrées et des entraves de rigueur, promettant, pour prix de cette indulgence, de l'émouvoir, de l’intéresser, de lui montrer des hommes vivants et des événements réels, que leur répond le public?

« Essayez, nous verrons bien. »

Voilà tout le secret de ce qui se passe aujourd’hui. Aussi bien ne sommes-nous pas, en France, à cela près de quelque témérité. On s’est attaqué, depuis quarante ans, à des établissements qui paraissaient plus solides que notre système théâtral ; on a porté la main sur des choses qui semblaient plus sacrées encore que les préceptes d’Aristote.

Si nous avions, en ce moment, un grand poète dramatique, si<ce grand poète dramatique avait pris parti dans les rangs des novateurs, le procès serait bientôt jugé. Mais notre malheur, c’est qu’il n’en est rien ; c’est que les auteurs de la nouvelle école n’ont pas jusqu’ici, sous le rapport du talent, une supériorité bien décidée sur leurs confrères de l’ancienne école. Leurs ouvrages ont certainement plus d’intérêt, de mouvement, de variété ; au genre en est le mérite ; et voilà pourquoi

leurs ouvrages attirent la foule, tandis que ceux de leurs confrères sont abandonnés. Mais leurs ouvrages dénotent plus de réminiscences que d’invention, plus de bonne volonté de créer que de véritable génie créateur; l’exécution décèle plus de mollesse et de tâtonnements que de verve et de véritable originalité ; à eux en est le tort, et voilà pourquoi le public ne sait encore trop à quelle idée s’arrêter; voilà pourquoi il se montre plus disposé à les remercier de leurs efforts qu’à leur décerner la palme de la victoire.

Jusqu’à quand durera ce peu d’essor de talent dramatique, cette stérilité de vrai génie, dont, à notre grand regret, la nouvelle école, cette école à peine éclose depuis quatre ou cinq ans, paraît encore frappée?

Dieu le sait; qu’il y pourvoie ; et tant pour l’honneur de l’art que pour celui du pays, qu’il lui plaise de ne pas tarder trop longtemps. Mais, en attendant, les partisans de l’ancien régime en littérature ont-ils bonne grâce, et surtout ont-ils raison d’en triompher, comme ils ne le font que trop souvent? Sont-ils bien fondés à nous demander, d’un ton railleur, de quels chefs-d’œuvre le nouveau système théâtral peut se vanter? Ont-ils droit de dire aux critiques qui l’ont signalé et mis en lumière : «Vous ne savez ce que vous dites, et la preuve, c’est que rien de ce qui se fait sous vos auspices ne répond à vos magnifiques promesses? »

Nous ne pouvons en tomber d’accord, car enfin si

nous demandions, par représailles, à la Poétique d’kristole, de quelles admirables tragédies elle a fait présenta la Grèce, à 1 Art poétique d’Horace quels monuments illustrent le théâtre des Latins, au Cours de littérature de La Harpe, de quels chefs-d’œuvre nous lui sommes redevables, la réponse non plus ne serait pas trop à leur avantage.

C’est la nature qui crée les grands poètes ; c’est elle qui envoie au monde, de loin en loin, un Sophocle, un Shakspeare, un Racine, un Molière, et qui se repose longtemps après chaque enfantement. Nul effort humain ne ferait œuvre à la suppléer en cela, et la mégalanthropogénésie est sottise et charlatanisme, en littérature comme ailleurs. Allons même plus loin; ce qui est vrai du génie est également vrai du talent; si peu qu’il existe, à quelque degré qu’il se rencontre, la nature seule en a tout l’honneur; la critique ne fait rien pour lui que ce qu’elle fait pour tout le monde; elle n’a point de formulaire à son usage; elle n'a point de recettes pour enseigner à faire de belles tragédies ni des comédies divertissantes.

Rien n’est si commun, au demeurant, que de se méprendre ainsi sur le but et la nature de certaines choses.

Lorsque VOrganon du philosophe de Stagyre fut retrouvé, au moyen-âge, les premiers qui l’étudièrent en tombèrent dans une sorte d’enchantement, et certes ils avaient bien raison; car cet Organon, ce traité de

logique transcendante, est un des plus admirables monuments de la grandeur et de la puissance de l’esprit humain. Mais tout de suite on partit de là pour se figurer que le but de la logique étant d’apprendre à raisonner, et que le raisonnement étant, sinon l’unique, au moins le principal moyen d’atteindre la vérité, quiconque posséderait à fond le procédé syllogistique ne se tromperait plus sur rien, et saurait le bout des choses. C’était une grande erreur; Dieu sait que de sottises et de sophismes, que d’ergotages et d’arguties cette erreur nous a valus. La logique n’enseigne rien à l’homme qu’il ne fasse déjà tout seul et sans son secours; le procédé syllogistique est naturel, spontané; il n’a pas besoin d’être appris pour être employé; la condition d’ailleurs pour bien raisonner, c’est de voir juste et de concevoir clairement ; c’est de tenir compte de toutes les données du problème à résoudre, et de n’en laisser échapper aucune dans le cours de la déduction ; toutes choses qui sont des dons naturels, et pour l’acquisition desquelles la logique n’a point de secrets. Faut-il en conclure, en revanche, ainsi que l’ont fait d’autres philosophes, que la logique n’est bonne à rien? A Dieu ne plaise, ce serait donner tête baissée dans l’extrême opposé- Le but de la logique n’est point d’apprendre à raisonner, mais d’apprendre comment on raisonne. C’est une branche de la philosophie de l’esprit humain ; elle nous découvre la nature d’une de

nos plus brillantes facultés; elle nous en explique les lois, le jeu, le mécanisme; elle révèle l’esprit humain à lui-même. Qui l’étudiera comme il faut l’étudiera toujours avec fruit; il sortira de cette étude plus éclairé et plus exercé, plus fort et plus habile, plus propre, en un mot, à toutes choses, sans en excepter de bien raisonner; car ce n’est jamais en vain que l’intelligence se développe, que le jugement s’étend et se rectifie.

11 en faut dire autant de la critique. Elle aussi est une branche de la philosophie de l’esprit humain. Elle aussi l’éclaire sur lui-même, lui réfléchit sa propre activité, sans le traiter en écolier, ni le mettre en apprentissage.

Le beau existe ; il existe dans le monde extérieur et dans l’ame de l’homme, dans les phénomènes de la nature et dans les événements où l’humanité se déploie. Quelquefois il s’y manifeste tout entier ; plus souvent il ne se laisse qu’entrevoir et pressentir. Le génie s’en saisit et le fait sien; il reçoit l’impression et la rend plus vive, plus pure qu’il ne l’a reçue ; il en est frappé, et il en frappe à son tour. Le génie agit sous l’inspiration; les procédés de l’art lui sont familiers à son insu ; ce sont ses allures propres et natives; l’aigle vole parce qu’il est aigle; le cerf bondit parce qu’il est cerf.

Que fait la critique ?

Elle s’interpose entre les chefs-d’œuvre de l'art et les esprits avides d’en jouir, entre l’homme de talent et les

lecteurs auxquels il s’adresse , parfois entre le génie et lui-même. Elle nous initie, petits ou grands, profanes ou voyants, au secret de ces merveilleuses beautés ; elle nous en dévoile les procédés délicats, les rapports cachés, les lois mystérieuses. Voilà son œuvre, rien de moins, rien de plus. *

Mais vient alors la médiocrité raisonneuse. Elle vient le verbe haut et la férule en main, s’emparant de ces procédés pour les ériger lourdement en formules bien tranchantes, travestissant ces explications fines et mesurées en préceptes pédantesques , faisant appel aux petits esprits pour leur ouvrir magasin de petites instructions, de petites pratiques, de petites routines. A sa voix, les manœuvres se mettent à l’ouvrage ; armés de leur règle et de leur compas, les voilà qui tirent des lignes et qui tracent des compartiments, qui vont dépeçant méthodiquement les chefs-d’œuvre des maîtres, butinant à droite et à gauche, dérobant à l’un une situation, à l’autre un traitde sentiment, à celui-ci une pensée, à celui-là un tour poétique, et rajustant le tout de leur mieux en pièces de marqueterie, en tristes mosaïques, en véritables habits d'Arlequin. De là, dans toutes les langues tant soit peu cultivées, ce déluge de production bâtardes, qui ne sont ni bonnes ni méchantes, ni belles ni laides, ni intéressantes ni ridicules, et qui n’ont de tort que le tort irrémissible de ne correspondre à quoi que ce soit ni dans l’homme ni dans la

nature, ni dans l’esprit du prétendu poëte, ni dans celui de son infortuné lecteur. De là, par exemple, ce passe-temps que se sont donné tant de poètes du dernier siècle, de composer des millions de vers champêtres lesquels ne supposent pas que, de leur vivant, ils aient jeté les yeux sur un arbre aux Tuileries, ou regardé couler la rivière des Gobelins. De là, en un mot, tout ce qui rend la littérature monotone, et la poésie fastidieuse.

La critique digne de ce nom, la vraie critique encore un coup, n’a rien à démêler avec cette sotte prétention d’élever fabrique de l’agréable et du beau. Son but n’est point d’apprendre à faire de belles choses, mais de * faire briller à tous les yeux, comprendre à toutes les intelligences, ce que sont les belles choses. Son but, c’est de multiplier le nombre des esprits élevés et fins, libres et sages, éclairés et délicats ; c’est de préparer aux hommes de génie ou de talent, lorsqu'il plaît à la nature de les susciter, un public digne de les entendre, dont l’admiration les échauffe, et dont le goût sévère les calme et les contienne.

Or, cela posé, peut-on dire que la critique nouvelle, que cette critique à laquelle on impute bien ou mal à propos, ou plutôt bien et mal à propos tout ensemble, la révolution qui s’annonce dans notre théâtre, que cette critique, disons-nous, ait totalement manqué son objet? Si elle n’a point transformé d’un coup de

baguette les talents modestes en grands poètes, n’aurai t-elle pas frayé la route aux grands poètes à naître? Si elle n’a pas fait jaillir, du sein de la terre, de beaux ouvrages, n’aurait-elle pas dessillé bien des yeux, ouvert bien des oreilles? N’aurait-elle pas, jusqu’à un certain point, fait en sorte que ces beaux ouvrages, si jamais le ciel nous les envoie, trouvent un auditoire en disposition de les sentir et en état de les juger ?

Nous sommes loin de croire qu’à cet égard ses peines aient été tout à fait perdues. Bien au contraire, nous serions plutôt porté à soupçonner que, sous plus d’un rapport, et tout au moins sous un rapport très-essen- • tiel, la critique nouvelle a réussi par delà ses espérances, peut-être même par delà ses souhaits; nous serions porté à soupçonner quelle a fait mieux qu’ellemême , qu’elle a débarrassé involontairement nos esprits de plus d’entraves qu’elle ne le sait et ne s’en rend compte. Quel est, en effet, le tort de la critique en général, de la grande critique s’entend (l’autre ne vaut pas qu’on en parle), sorte de tort dont la critique nouvelle n’est pas exempte, à beaucoup près?

C’est, ce nous semble, une certaine absence de liberté d’esprit vis-à-vis des choses qu’elle approuve ou qu’elle blâme; c’est une certaine disposition ardente, passionnée, exclusive, qui ne lui permet de rien reprendre avec une juste sévérité dans ce qu’elle admire, ni de rien admirer avec abandon dans ce qui lui déplaît.

Les anciens, par exemple, sont admirés de toutes parts, et Dieu sait que c’est à bien juste titre ; ils sont admirés en France, en Allemagne, en Angleterre ; ils sont admirés par des motifs fort divers, quelquefois opposés entre eux, certainement du moins d’après des principes très-différents. Mais, à vrai dire, où ont-ils été jugés jusqu’ici? Où ont-ils été appréciés sansenthousiasme de convention, sans dévotion de commande? Le premier qui s’exprimera sur leurs défauts à cœur ouvert, quelque culte qu’il leur conserve, ne s’exposera-t-il pas à être traité de Barbare et de Visigoth? Nous-même, pour avoir hasardé cette insinuation, quel orage n’amassons-nous pas, peut-être, sur notre tête ?

Les grands maîtres de notre langue ont été très-bien sentis, très-bien analysés, très-bien commentés par La Harpe, car La Harpe n’était point un critique vulgaire; mais d’une part, il n’aurait pas cru rendre assez d’hommages à Racine et à Voltaire s’il n’eût attaché, par le*s talons, Sbakspeare à leur char de triomphe, et ne l’eût traîné dans la fange; et d’une autre part, ce n’est qu’en tremblant qu’il ose de loin en loin relever quelque légère imperfection dans les objets de son adoration ; les énormes défauts de notre théâtre ne le choquent point, il ne semble pas même les apercevoir.

Prenons , en revanche, pour représenter la critique nouvelle , celui qui en est sans contredit la gloire et l’ornement, l’homme qui , par l’étendue et la variété

de ses connaissances , par la profondeur et l’originalité de ses vues , par ce vif sentiment du beau qui l’anime sans cesse, et par cette sagacité ingénieuse qui ne lui manque jamais, ale plus influé sur les idées et les opinions de ses contemporains, Wilhelm Schlegel. Ce sera précisément le revers de la médaille.

11 admire , lui' Shakspeare ; il l’a traduit en maître ; il admire passionnément Caldéron et le théâtre espagnol. Mais , par compensation , il juge habituellement le nôtre avec plus que de la rigueur : le naturel admirable et la verve comique de Molière le trouvent insensible; il rabaisse la Phèdre de Racine fort au-dessous de celle d’Euripide; nous avons des mérites qui n’obtiennent pas toujours de lui sympathie et justice; il porte, sur nos moindres défauts, d’impitoyables arrêts. Il admire Shakspeare, et, dans son enthousiasme, non-seulement Shakspeare est parfait de tous points , mais tout ce qui tient à Shakspeare, de près ou de loin , participe à cet idéal de perfection.

Selon lui, l’époque où Shakspeare a fleuri était nonseulement une grande époque , mais une époque de politesse et de goût; elle était non-seulement savante, mais délicate ; l’urbanité, la grâce, la fine plaisanterie en étaient les traits saillants et caractéristiques.

Shakspeare lui-même est non-seulement un grand poète, mais un profond philosophe, dont la pensée a sondé, dans ses derniers abîmes, les mystères du

monde et les replis 'de l’âme humaine. Non-seulement ses pièces sont du plus grand effet, mais elles sont composées avec un art merveilleux et irréprochable ; chaque chose, si grande ou si petite qu’elle soit, s’y trouve à sa place et dans sa juste mesure. Les obscénités grossières dont il fourmille sont des élans de verve ; les jeux de mots, les pointes , les calembours qui s’y rencontrent à chaque pas, même dans les morceaux les plus pathétiques, sontdes saillies du goût le plus pur; ses anachronismes ont leur mérite ; ses erreurs en géographie, en histoire, en peinture de mœurs, ontleur raison.

Même idolâtrie , même ardeur superstitieuse envers le théâtre espagnol.

A la vérité, les premiers de nos critiques français qui aient adopté les doctrinesde M.Schlegel n’ont eu garde d’aller jusque M; ils ont senti l’exagération; ils ont maintenu leur vieille admiration pour Racine face à face de leur jeune admiration pour Shakspeare, et dans Shakspeare lui-même ils ont persisté à faire la part du temps où il a vécu , et celle du rare génie dont le ciel l’avait doué.

Mais , il faut le dire , cette sagesse n’a été ni générale

ni de longue durée.

A voir comment s’expriment les coryphées de notre école moderne , en parlant des Anglais et des Allemands, en parlant de Schiller, de Shakspeare, de Goëthe, on s’aperçoit aisément qu’ils sont, vis-à-vis

d’eux, dans la même situation d’esprit où se trouvait La Harpe vis-à-vis de Racine ou de Voltaire, qu’ils consentent bien à censurer quelque bagatelle, mais à la condition que rien de grand ni de capital ne leur sera reproché.

Dans l’entreprise, par exemple (entreprise à laquelle d’ailleurs nous applaudissons du fond du cœur) , dans l’entreprise, disons-nous, de donner sur le Théâtre- Français Othello complet, Othello traduit vers pour vers, sans en retrancher rien , sinon ce que la police n’eût pas souffert , le rôle d’une fille de mauvaise vie , rôle assez inutile d’ailleurs , et une foule de sales équivoques ou d’obscénités dégoûtantes, qui ne serait tenté de voir le dessein d’offrir au public, non pas un spectacle intéressant par sa nouveauté , curieux par l’époque à laquelle il nous reporte, mais un modèle accompli de l’art , un ouvrage parfait de tous poiifts?

Eh bien 1 nous osons le dire , le temps de ces exagérations est déjà passé pour les Français; nous osons le

prédire, il y a dans le bon sens général, tel que les

controverses qui s’agitent depuis quinze ou vingt ans l’ont développé et préparé, un obstacle invincible à ce que ces adorations individuelles gagnent jamais du terrain et deviennent des opinions communes et des doctrines reçues. On nous a tirés d’un extrême, nous ne nous laisserons point jeter dans l’extrême opposé. On nous a dégagés de mille et mille petites préven-

tions, nous ne nous laisserons point emmaillotter dans des préventions d’une autre nature.

Chaque fois que se renouvellera la tentative qui vient d’être faite au Théâtre-Français ( et nous espérons qu’elle se renouvellera souvent , cela vaut bien mieux que de nous donner des pièces nouvelles médiocres), il arrivera ce qui est arrivé cette fois , à savoir que le public ne consentira à aliéner la liberté de son jugement au profit de qui que ce soit; que beaucoup de choses qu’on lui donnera à admirer, il se contentera de les tolérer; que d’autres, il les condamnera; que d’autres , enfin , il les admirera , mais par des motifs nouveaux , par des motifs qui lui seront propres et personnels; qu’il se montrera supérieur , en impartialité du moins, à ceux qui se prétendent ses maîtres; qu’il envisagera ce qu’ils lui offrent d'un point de vue plus élevé et plus vrai que le leur.

Nous disons que cela est déjà arrivé cette fois; et nous le disons, non pas seulement parce que le gros du public a refusé de prendre un parti décidé entre les détracteurs de Shakspeare et ses enthousiastes , cette neutralité tenait plutôt, ainsi que nous l’avons expliqué , à l’incertitude de ses idées et de ses doctrines , à la crainte de se compromettre , mais parce que l’impression qu’a faite la pièce, dans son ensemble et dans ses détails, nous a paru contenir en soi un vrai jugement, un jugement naïf, non prémédité, qui se lais-

sait lire sur tous les visages, un jugement qui ne cadrait pas toujours , tant s’en faut, avec les idées que les critiques les plus accrédités s’efforcent de nous donner de l’ouvrage anglais, et qui n’en était que plus original, et, à notre avis, plus digne de considération.

La pièce anglaise, en effet, se divise en deux portions presque égales : dans la première moitié , qui se compose des deux premiers actes et de quelques scènes du troisième, le comique tient le premier rang; le tragique, ou, pour parler plus exactement, le digne , le grave, n’apparaît qu’une fois en passant; dans la seconde moitié, au contraire , le tragique prédomine, le comique ne reparaît plus que par éclairs.

Cette distinction est même si tranchée dans l’original qu’en général la partie comique est écrite en prose, tandis que la partie tragique est à peu près constamment écrite en vers; sorte de mélange dontShakspeare use d’ordinaire avec une merveilleuse dextérité, mais que le traducteur français n’a pas encore osé hasarder sur notre scène.

La partie comique a paru longue et un peu chargée ; l’effet qu’elle a produit, en général, était un effet d’humeur et d’impatience.

A quoi tenait-il?

Était-ce uniquement au rapprochement du comique et du tragique? à l’incompatibilité des deux impressions simultanées? Point de doute que la plupart des

auditeurs ne se soient interprété ainsi ce qu’ils éprouvaient. Mais supposez que le comique eût été d’uneautre nature, qu : il eût été mieux ménagé, placé plus à propos, réparti dans une plus juste proportion; le même effet eût-il été produit? Rien ne le prouve; et la faveur avec laquelle certains traits isolés ont été accueillis, les rires universels qu’ils ont excités, déposent même du contraire.

L’idée de faire, aux deux éléments opposés, une part égale, ou à peu près, dans un ouvrage de l’art, nous semble manquer de mesure et porter à faux. Nous ne sommes point idolâtre des unités en général, mais nous croyons pourtant qu’une certaine unité fondamentale est, en tout genre, 'la condition sous laquelle le beau se manifeste ici-bas. L’effet, le propre effet du beau, quel qu’il soit, c’est d’enlever l’âme à elle-même; c’est de la ravir, en quelque sorte, dans une sphère où disparaissent ses intérêts du moment; c’est d’abolir en elle, pour un instant, le sentiment de son individualité. Or l’âme humaine, telle qu’elle est faite, ne saurait s’abandonner pleinement; elle ne saurait s’oublier, se perdre en même temps ni coup sur coup dans deux impressions précisément contraires et d’une égale intensité. C’est lui faire violence que d’y prétendre.

Si le sujet d ’Oihcllo eût été parfaitement inconnu au public, si le public se fût laissé aller volontiers et sans résistance à prendre les mystifications continuelles

dirigées contre Roderigo, la surprise et la colère de Brabantio, .l’ivresse de Cassio, et les turlupinades du bouffon, du côté purement plaisant, il se serait monté tout d’abord au ton de la joie, de l’hilarité ; mais alors combien n’eût pas été désagréable pour lui la secousse, lorsqu’il lui eût fallu passer brusquement, de cette disposition gaie et folâtre, au pathétique terrible de ces grandes scènes de jalousie qui terminent le troisième acte!

Entré dans la salle, au contraire, tout préoccupé de ces scènes de jalousie, et des scènes non moins terribles que cette jalousie enfante, aspirant avidement au dénoûment, deux actes et plus de sarcasmes, de facéties, de quolibets, ont paru Ru public une rude épreuve, un fâcheux préliminaire; il a vu en ceci, non-seulement quelque chose de contrariant, mais quelque chose de choquant, d’outré, et qui dépassait le but, quel que pût être le but.

Était-ce là un tort? était-ce prévention? Quant à nous, nous n’avons garde de le penser.

Le mélange du comique et du tragique, d’ailleurs, n’a rien, ou du moins ne doit rien avoir d’arbitraire. On ne les rapproche pas uniquement pour les rapprocher; l’opposition, l’antithèse, dans les ouvrages de l’art, n’a point de mérite en soi ni de valeur intrinsèque. On les rapproche quand du rapprochement il ressort un certain genre de beauté ; on les rapproche, parce

qu’à côté de ces événements qui bouleversent toute une vie, le monde, la société, les indifférents, les égoïstes marchent à pas comptés, sans s’inquiéter ni se déranger, poursuivant leurs intérêts, dominés par leurs habitudes, ardents à leurs convoitises, et que le contraste entre des situations si opposées et des sentiments si divers, après nous avoir arraché un sourire, nous ouvre, sur la vie humaine, un point de vue rêveur et mélancolique. On les rapproche, parce qu’un éclair de gaîté imprévu traverse parfois les âmes dévorées par le remords ou navrées par le désespoir, et les replaçant, pendant un instant, dans un état perdu pour elles, perdu sans retour et sans espoir, les délaisse l’instant d'après, comme un rayon de lumière qui n’aurait brillé que pour éclairer la profondeur même de l’abîme :

Nessun maggior dolore Che ricordarsi del tempo felice Nella miseria.

On les rapproche, parce qu’il arrive souvent que le même fait a des faces contraires, et que le demi-jour jeté sur l’une, en passant, rehausse l’autre d’un plus vif éclat; on les rapproche enfin, parce qu’entre un malheur terrible et un incident bizarre, souvent il se rencontre quelque lien accidentel, quelque rapport singulier qui se saisit de nous involontairement, à l’improviste, et que notre âme alors ne refuse pas d’ac-

cueillir, comme pour se détendre en quelque sorte, comme pour rentrer dans son équilibre et reprendre haleine.

Jamais le contraste ne doit avoir lieu qu’à la condition d’une impression dominante qu’il a pour but, non de détruire, mais de développer ; non de faire disparaître, mais de rendre plus durable et plus profonde. Nul ne le sait mieux que Shakspeare, nul n’en a donné de plus nombreux et de plus admirables exemples. Mais, avouons-le, ce n’est pas dans Othello qu’il les a donnés. Dans Othello, le comique est purement arbitraire; il se trouve, en quelque sorte, plaqué sur le tragique, sans aucun rapport intime entre l’un et l’autre, sans but commun, sans que l’alliance en soit puisée dans les profondeurs de l’àme.

Retranchez de la pièce Roderigo, véritable niais de mélodrame, qui n’y comparaît que pour servir à Iago de plastron, pour être dupé et bafoué par lui; vous le pouvez; ce que Roderigo fait là, le premier venu le ferait tout aussi bien; personne, Iago excepté, ne le connaît ni ne s’en soucie. Que Brabantio, ce sénateur fermé et prudent, habile et maître de lui-même, imposant et révéré, soit conséquent à son propre caractère; qu’il ne soit pas transformé pendant deux scènes, pour le bon plaisir de l’auteur, en Géronte ou en Sganarelle; que Cassio tombe dans la disgrâée de son général par un tout autre motif qu’un verre de vin pris mal à pro-

pos, ce qui serait aussi bien plus en rapport soit avec les qualités, soit avec les défauts mêmes qu’on lui attribue; effacez enfin le rôle du bouffon, rôle tellement postiche que l’imitateur français, tout religieux qu’il est envers son original, n’a pas cru devoir le conserver; tout le comique de la pièce aura disparu ; il aura disparu sans qu’aucun des personnages essentiels ait eu seulement l’occasion de s’en apercevoir , sans qu’aucune des situations principales ait pu s’en ressentir; on l’en aura détaché comme on détache deux objets qui n’ont de commun que d’être emboîtés l’un dans l’autre.

C’en est certes là bien assez pour expliquer l’impression des spectateurs; ils auraient pu se montrer plus sévères sans devenir injustes, et sans doute ils l’eussent fait s’il se fût agi d’un ouvrage nouveau. Mais ils étaient placés, nous l’avons dit déjà, dans un point de vue plus rationnel que l’imitateur français, et bien en a pris à celui-ci : ils étaient venus, non pour contempler une merveille, mais pour étudier, au vif et au vrai, un ouvrage très-ancien et très-renommé ; désagréablement étonnés d’abord, ils ont pris patience, ils ont fait crédit; et ce qui prouve, selon nous,* tout-àfait en faveur de la liberté de leur esprit et de la souplesse de leur attention, c’est que ce déluge de plaisan- ' teries importunes n’a nui en rien aux trois belles scènes du premier acte, celle où Othello repousse avec calme

les emportements du père de Desdémona, celle où il expose au sénat comment il a conquis le cœur de la jeune fille, celle enfin où Desdémona paraît elle-même, et demande à suivre en Chypre le More son seigneur et maître.

L’effet de la narration d'Othello était infaillible.

Ce morceau est traduit dans toutes les langues ; il est d’une beauté ravissante et d’une originalité sans égale. La Harpe lui-même n’a pu lui refuser le tribut de son admiration. Mais la scène qui précède et celle qui suit sont peut-être plus propres encore à mettre en évidence Shakspeare dans toute sa grandeur.

Que cet homme est un étonnant peintre de la nature humaine ! combien il est vrai qu’il a reçu d’en haut quelque chose de cette puissance créatrice qui souffle sur un peu de poussière, et qui l’anime pour la vie et l’éternité !

Dans l’entrevue avec Brabantio, Othello ne prononce pas quinze vers; devant le sénat, Desdémona n’en profère pas vingt; et pourtant déjà Othello existe tout entier, Desdémona existe tout entière; ils sont là, l’un et l’autre, vivant sous nos yeux, se déployant sans contrainte,- dans toute la grâce et la singularité de leur caractère, dans toute leur individualité naïve et impérissable. Supprimez le reste de la pièce, vous n'effacerez de notre mémoire ni Desdémona ni Othello; placez-les à plaisir dans un autre ordre de circon-

stances ; allez, évertuez-vous ; màis ne vous trompez pas, car nous les connaissons, nous savons d’avance ce qu’ils peuvent dire ou faire.

Et pourtant, dans ces caractères, que de complexité, que de contrastes, que de tinesse et de nuances !

Il y a deux hommes dans Othello : d’abord le sauvage, qui longtemps est demeuré tel, qui longtemps a vécu de la vie de brute, se livrant, sans l’ombre même d’une lutte intérieure, au premier bouillonnement de chaque passion qui traverse son âme, mais pourvu cependant de ce fonds de bonté et de générosité naturelle que l’instinct de nos fictions poétiques se plaît à attribuer au roi des déserts, au lion ; ensuite l’homme civilisé qui l’est devenu par la guerre, mais par la guerre seule, par la grandeur de son courage, par cette possession de soi-même que développent l’habitude, la continuité, la régularité du danger. Dans les douceurs de la vie paisible, l’homme civilisé prend le dessus sans effort ; Othello est calme, confiant dans la supériorité de son caractère, dans la hauteur de son âme, dans l’importance de ses services; mais il obéit au premier signe, il marche» au premier mot, discipliné comme le soldat, apprivoisé comme l’animal. Il a soumis le jeune cœur de Desdémona par un coup de fortune inouï, dont la vraisemblance, dont la possibilité même est toute poétique, par un coup de fortune inconcevable aux âmes vulgaires, car, comme dit la go;

« Quel plaisir peut avoir cette charmante fille à regar- « der le diable? » Mais ce coup de fortune lui paraît tout simple à lui, être sans réflexion et sans souci ; il ne lui en a pas coûté une démarche, pas un instant d’inquiétude, nulle occasion de penser à son âge, à sa figure, à la rudesse de ses mœurs ; il possède Desdémona comme son bien, comme sa bonne épée, n’imaginant pas qu’on puisse la lui disputer autrement que de vive force, tranquille par conséquent; du reste s’il s’abandonne à l’amour, l’amour n’est pourtant qu’un accident dans son existence; c’est la guerre qui est sa vie, son élément, son théâtre; l’amour pourra bien disposer de sa destinée : en attendant, il ne saurait ni la dominer ni la remplir.

Desdémona, en revanche, est l’idéal le plus parfait, le type le plus pur de la femme, de la femme prise en soi, de l’être inférieur et divin pourtant, subordonné par vocation, libre avant de choisir, mais esclave de son choix. Modestie, tendresse, soumission : la voilà. Sa modestie est sans tache, sa tendresse sans mesure, sa soumission sans borne et sans partage. Ce qui la distingue entre toutes les autres femmes, c’est qu'elle ne possède pas ces qualités : ces qualités la possèdent et l’absorbent. Nulle place en son âme pour nulle autre chose , soit indifférente , soit mauvaise , ou même bonne, pour d’autres penchants, d’autres sentiments, même d’autres devoirs. Elle s’est donnée , n’im-

porte à qui, n’importe pourquoi : il suffit ; elle s’est donnée tout entière, corps et âme, idées et volontés, espérance et souvenir. Il ne lui reste plus rien d’ellemême qu’elle puisse réserver à qui que ce soit. Elle quitte son père, elle le trompe, elle le brave autant qu’elle peut braver, le cœur gros, la rougeur sur le front, mais sans témoigner hésitation ni repentir. Rien qu’àle voir, l’objet même de son choix dit assez combien chastes sont ses pensées. Pas la moindre illusion, ni sur le genre de vie qui l’attend, ni peut-être même sur le prix dont sera quelque jour payée tant d’affection ; d’avance elle est résignée, résignée à tout, certaine que tel était son lot en ce monde ; certaine, quoi qu’il arrivât, de ne jamais jeter en arrière un regard de regret, et de n’avoir jamais à hésiter entre deux partis.

Et pour nous en tant apprendre, que faut-il à Shakspeareî

Quatre coups de crayon, pas davantage. Voyez par exemple, comment se termine la scène.

C’est du pied même de l’autel que le More a été traîné au sénat par Brabantio ; depuis le moment de leur union,, à peine s’il a pu échanger deux paroles avec sa bien-aimée. Le récit simple et pathétique de leur passion mutuelle a désarmé tous les cœurs et tiré des larmes de tous les yeux. Desdémona vient de résister à l’autorité paternelle avec douceur et mesure, mais avec une fermeté insurmontable; le doge confirme

leur bonheur; le père les livre l’un à l’autre, tous les sénateurs les entourent et les félicitent ; il est permis à Desdémona de rejoindre son époux en Chypre, lorsqu’il y sera établi.

a Mais il faut partir sur-le-champ p, dit le doge au vieux soldat.

a Sur-le-champ ! » c’est le seul mot qui échappe à Desdémona.

« De tout mon cœur ®, répond Othello.

Il a entendu le son de la trompette ; toute autre pensée est déjà bien loin.

Desdémona, cette amante si tendre, cette fille si résolue vis-à-vis de son père, cette épouse à peine épouse, baisse les yeux, et se range timidement derrière son époux, sans prononcer une parole, sans même lui adresser un regard où se peigne le reproche.

La narration d’Othello a été applaudie avec transport; cela devait être : mais l’ensemble des trois scènes obtient, selon nous, une approbation d’une bien autre nature. Figurez-vous un homme qui n’aurait vécu depuis longtemps qu’à la clarté des bougies, des lampions ou des verres de couleur , qui n’aurait respiré que l’air échauffé des salons, qui n’aurait vu que des cascades d’opéra, des montagnes de toile peinte et des guirlandes de fleurs artificielles, et qui se trouverait transporté tout-à-coup, par une magnifique matinée du mois de juillet, au souffle de l’air le plus pur, sous

les tranquilles et gracieux noyers d’Interlaken, eu face des glaciers de l’Oberland; et vous aurez une assez juste idée de la situation morale d’un habitué de nos premières représentations lorsqu’il vient à se trouver, à l’improviste, en présence de ces beautés si simples, si grandes et si naturelles.

Un second point sur lequel le sentiment involontaire du public français s’est trouvé tout-à-fait en désaccord avec les admirateurs de Shakspeare, c’est le rôle d’Iago. Ce rôle, qui est la cheville ouvrière de la pièce, est grandement célèbre en Angleterre et ailleurs; tous les critiques sans exception, anglais, allemands ou français, ne tarissent pas dans leurs éloges. A la scène, il nous a paru déplaire généralement ; déplaire d’une manière très-prononcée, et qui allait croissant d’acte en acte, tellement que, s’il eût été joué avec moins d’aplomb et de décision, il lui serait certainement arrivé malheur.

Pourquoi a-t-il déplu ?

II était assez curieux, à la fin de chaque acte, d’entendre chaque spectateur donner la raison de sa répugnance, le motif de son aversion. Celui-ci trouvait Iago trop immoral; celui-là, au contraire, ne le trouvait pas assez habile hypocrite : on ne se vante pas ainsi de sa scélératesse, disait-il; un troisième était révolté de voir commettre le crime en plaisantant ; ainsi de suite.

Selon nous, le rôle a déplu parce qu’il n’est pas bon ; parce qu’il est, non pas inconséquent (quoi de plus

naturel à l’homme que l’inconséquence?) mais incohérent, parce que les par lies dont il se compose ne tiennent pas ensemble, et qu’à son égard, on ne sait vraiment à quelle idée se prendre.

Telle est du moins notre manière de voir. Que les dévots à Shakspeare nous anathématisent, si c’est leur bon plaisir.

Qu’est-ce qu’Iago ?

Est-ce le malin esprit, ou du moins son représentant sur la terre? Othello a-t-il raison quand il le regarde aux pieds pour voir s’il ne les aurait pas fourchus ? Est-ce un être qui fait le mal pour l’amour du mal, et qui vient souffler des poisons sur l’union d’Othello et de Desdémona, par ce seul motif que Desdémona est une créature angélique et qu’Othello est un homme loyal, brave et généreux?

Alors pourquoi donner à Iago des motifs humains et intéressés? Pourquoi nous montrer en lui une basse cupidité, le ressentiment d’une injure faite à son honneur, l’envie d’un poste plus élevé que le sien? Pourquoi le voyons-nous dévaliser ce pauvre Roderigo , commeScapin ou Sbrigani escamotent à un imbécile la bourse qu’il.a dans son pourpoint ? Ces passions de bas aloi détruisent tout le fantastique du rôle; le démon n’a ni humeur ni honneur; il n’a ni rancune, ni colère, ni convoitise; c’est un personnage désintéressé; il fait le mal parce que le mal estle mal, et qu’il est, lui, le malin.

Iago est-il, au contraire, comme il s’en fait gloire, le parfait égoïste, l’homme qui sait, au suprême degré, s’aimer lui-même, l’être qui sait subordonner hiérarchiquement ses désirs, selon leur degré d’importance, et disposer ensuite ses actions de manière à tendre invariablement à sa plus haute satisfaction, coûté que coûte à autrui, sans scrupule, sans remords, et aussi sans se laisser détourner par des velléités d’un ordre inférieur?

Alors pourquoi poursuit-il en même temps trois ou quatre buts distincts, et d’une importance pour lui très-

inégale? Pourquoi entreprend-il coup sur coup vingt

projets différents qu’il abandonne l’un après l’autre? Pourquoi surtout prodigue-t-il, dans chaque occasion, cent fois plus de méchanceté que le besoin de la circonstance ne le comporte? Bien plus avisé était Jonathan Wild le Grand, lorsqu’il disait : « Ménagez le mal « c’est une trop bonne chose pour le gaspiller en pure o perle. »

Comment concilier, d’ailleurs, les diverses idées qu’on nous donne de ce pprsonnage?

Il nous est représenté comme un guerrier intrépide, intelligent, digne de toute la confiance d’Othello et du sénat, auquel on aurait fait justice en le portant au premier rang ; et puis il nous est montré sous les traits d’un escroc de la dernière espèce et d’un misérable coupe-jarret !

m DE L’ÉTAT DE L’ART DRAMATIQUE

Il méprise profondément le genre humain, el dans le genre humain il méprise profondément les femmes; il hausse les épaules à la seule idée de la possibilité de leur honneur; la sienne, en particulier, lui estàcharge et insupportable; son seul but, en ce monde, c’est la fortune; ce sont les jouissances solides et matérielles; et puis il fautque nous voyions, dans le simple soupçon d’une vieille intrigue entre sa femme et Othello, un mobile puissant sur son âme !

On nous le donne pour le plus rusé scélérat qui ait jamais existé, et tous ses projets sont si malhabiles, si gauches , si dépourvus de bon sens que pas un ne lui réussit, ni ne lui pourrait réussir.

On nous le donne pour un fourbe d’une profondeur effrayante, d’une dissimulation impénétrable, et les pièges qu’il tend sont si grossiers que bien lui prend d’avoir à faire à un idiot auprès duquel M. dePourceaugnac serait un aigle de perspicacité, et à un animal furieux; tout homme en possession de tant soit peu de sens ne s’y laisserait pas attraper deux minutes.

Quoi î Desdémona a épousé Othello ; elle l’a choisi, tel qu’il est, entre mille partis plus dignes d’elle; elle a tout quitté pour lui; elle l’aimait apparemment ; Iago lui-même n’en doute pas ; à peine ont-ils reçu la bénédiction nuptiale, qu’ils sont séparés ; Othello part avec Cassio; avec Cassio, remarquez-Ie bien; Desdémona se met en roule de son côté ; un accident fait que les deux

convois, partis l’un après l’autre, arrivent en Chypre le même jour, à demi-heure de distance. Au su et vu de tout le monde, Othello y compris, Cassio, son compagnon de voyage, n’a pu parler à Desdémona que dix minutes, sur la voie publique. Et c’est le lendemain même de ce jour, dans les premiers transports d’une union si longtemps traversée, qu’Iago entreprend de persuader à l’amoureux Othello que Desdémona, la tendre Desdémona l’a trahi, avant même de lui appartenir, qu’elle a livré son cœur et sa personne, à qui? à Cassio, qui n’a pu ni la voir ni l’entretenir! Et lago parle de cette passion comme d’une chose déjà ancienne, et cependant, notez bien encore, comme d’une chose postérieure au mariage d’Othello,

Cursed fate, tbat gave thee to the Moor !

et il en parle avec des détails sans nombre, et des explications qui ne finissent pas !

Quel est le plus insensé de celui qui conçoit un pareil projet ou de celui qui s’y laisse prendre?

11 réussit, dira-t-on.

11 réussit, ainsi le veut l’auteur. Mais le bon sens, qu’en dit-il?

L’auteur lui-même réussit, mais d’où vient? C’est parce que telle est la profondeur et la vivacité de sa conception première que les invraisemblances les plus choquantes, les absurdités les plus inconcevables pas-

sent inaperçues; c’est parce que personne n’a l’envie ni le loisir de regarder aux ressorts du drame. Autre chose est pourtant de nous donner ces absurdités pour des mérites.

Oui, cela est très-vrai ; depuis le premier moment où la première insinuation s’échappe des lèvres d’Iago pour atteindre l’oreille du More, depuis ces paroles fatales: « Ah! ceci me déplaît, » jusqu’au moment solennel où le rideau tombe sur les cadavres des deux amants, le spectateur n’a pas la possibilité de respirer. Vous entendriez voler une mouche dans la salle, et bien maladroits sont les amis dont le zèle s’efforce d’interrompre par des applaudissements cette anxiété qui va croissant de minute en minute.

Dès le premier mot, tout est dit, tout est décidé.

Adieu pour jamais, Desdémona, adieu Othello. Desdémona n’apparaît plus que comme l’innocent oiseau qui se débat faiblement sous la serre d’un vautour, mais d’un vautour qui se débat lui-même en furieux sous la serre d’un autre vautour, et se venge, sur la pauvre victime , des effroyables tortures auxquelles il est en proie.

Le spectateur contemple ce tableau, non point avec cette curiosité inquiète qui passe tour à tour de la crainte àj 'espoir, mais, s’il est permis de le dire, et en tenant compte de toutes les différences, avec quelque chose de cette angoisse inexprimable qui s’empare de

nous lorsque, dans une cour de justice, nous assistons aux vains efforts de malheureux entraînés vers une condamnation fatale et indubitable.

Othello n’a jamais pensé, n’a jamais eu occasion de penser à ce qu’a d’étrange, d’incompréhensible le sentiment qu’il a inspiré à Desdémona; il y pense maintenant. « Je suis noir, dit-il, je touche au déclin de la o vie; je n’ai aucun de ces agréments de nos jeunes « citadins. »

Happiiy, for I am black,

And hâve not those soft parts of conversation That chamberers hâve ; or, for I am declin’d Into the vale of years ;

Un goût déréglé, Iago le lui a dit, dénote d’autres dérèglements. Plus de doute, elle est perdue : she’ s gone.

Ce premier soupçon, selon l’énergique expression de M. Schlegel, c’est une goutte de poison qui fait à l’instant fermenter à gros bouillons tout son sang. Le sauvage relève la tête. L’être civilisé qui ne l’a jamais rencontré sur ce terrain , qui ne l’a jamais dompté que sur les champs de bataille , se trouve impuissant à le tenir en bride. La lutte s’établit bien quelques instants; quelques instants l’Othello guerrier , homme d’État , maître des autres et de luimême , essaie de traiter son amour comme un feu follet, sa jalousie comme une sottise : « Regarde-moi « comme une chèvre si jamais j’échange les occu- « pations de mon âme contre ces chimères en l’air,

c gonflées comme des bulles de savon. Non, IagOj « avant de douter, je veux voir; après le doute, je veux a la preuve ; après la preuve, il ne reste plus qu’un « parti; au diable à jamais l’amour et la jalousie l « Regarde-moi, Iago, j’exhale ainsi toutmon fol amour ; « il est parti. »

Exchange me for a goal VVhen I shall turn the business of my soûl To such exsuffolate and blown surmises.

. . . No, Iago ;

ni see, before I doubt ; when I doubt, prove;

And, on lhe proof, there is no more but this ;

Away at once with love, or jealousy.

. . . . . . . Look here, Iago ;

Ail my fond love tlius do I blow lo beaven :

’Tis gone.

Mais vains efforts, inutiles bravades; ce grand courage, il voit sa perte du premier coup ; il se sent vaincu au premier choc ; il tourne un dernier regard vers ce qui l’a si longtemps charmé ; il prend congé du coursier et de la trompette, de l’assaut et de la victoire ; « la carrière d’Othello est terminée : »

O farewell !

Farewell the neighing sleed, and the shrill trump,

The spirit-stirring drum, the ear-piercing fife,

The royal banner, and ail quality,

Pride, pomp, and circumstance of glorious war !

Farewell ! Othello’s occupations gone.

A dater de ce cri de détresse, toute lutte cesse au dedans de lui.

EN FBANCE, EN 1830. 329

Au fur et à mesure des ravages que la jalousie exerce dans cette âme déjà bouleversée, on voit reparaître sous toutes les formes les plus hideuses, on voit grandir, on entend rugir l’être demi-brule, ingouvernable à la raison, sourd à l’accent de la vérité, insensible à celui de la tendresse, inaccessible à l’évidence morale, qui passe en forcené d’un extrême à l’autre, tantôt se complaisant, avec une joie cruelle, à se faire raconter et détailler son outrage dans les termes les plus révoltants, criant alors : « Du sang, du sang, du sang ! »

O blood, Iago, blood !

et finissant par tomber sans connaissance, de rage et de désespoir.

L’humanité ne se retrouve plus en lui, si ce n’est à de fréquents retours d’attendrissement, de pitié, de regret, mais toujours provoqués par le souvenir des charmes de Desdémona, par des idées qui tiennent aux plaisirs des sens ; si ce n’est aussi à certaines lueurs d’équité grossière, telle qu’elle apparaît sous la tente du Bédouin, ou dans une caverne de bandits : « Elle avait des yeux; pourquoi m’a-t-elle choisi? » Et lorsque Iago lui propose de l’étrangler sur le lit même qu’ello a profané : « Bonne idée! sa justice me plaît. »

Du reste, nulle trace des sentiments qu’il a dû puiser dans la fréquentation d’une société policée ; nul respect de lui-même ni des autres; nul souvenir des bien-

séances ; il ordonne un lâche assassinat, celui deCassio, sans la moindre hésitation; il frappe brutalement Desdémona, en présence des envoyés du sénat et de ses propres officiers; il la traite en public, il la traite têteà-tête comme la dernière des misérables, épuisant sur elle les sarcasmes les plus amers et les épithètes lés plus avilissantes.

Le spectacle d’une âme héroïque qui déchoit ainsi jusqu’au rang d’animal féroce, courait risque de porter atteinte à la dignité de l’art si le poète n'eût placé face à face la figure gracieuse, pure, vraiment céleste, de Desdémona.

Jamais n’a été peint avec plus de délicatesse cet étonnement d’un cœur innocent lorsque pour la première fois ses épanchements sont refoulés par un mot dur, par un regard sévère ; ces timides efforts pour tourner la chose en badinage, pour renouer un commerce tendre et folâtre, pour exercer encore quelques minutes cet ascendant riant et passager que donne à la jeune épouse le lendemain du bonheur.

A mesure que le nouveau caractère d’Othello se développe, on voit, pour ainsi dire, à travers cette poésie transparente dont Shakspeare seul a le secret, le doux visage de Desdémona perdre de plus en plus sa sérénité. La première idée qui se présente à son esprit, c’est que la rudesse d’Othello, cette rudesse à laquelle elle s’était préparée dans le lointain, a pris bientôt le

dessus; mais à l’instant son cœur est résigné; son excuse est prête :

« Ce sont de fâcheuses nouvelles qui auront troublé a son humeur ; les hommes occupés de grandes choses « souvent s’en prennent aux petites; d’ailleurs ils ne « sont pas des Dieux ; nous ne devons pas toujours « nous attendre de leur part à ces soins qui convien- « nent au jour des fiançailles. »

Nay, we must think Men are not gods ;

Nor of them look for such observancj As fits tbe bridai.

Et lorsque Othello la frappe en public, elle se contente de pleurer et de dire : « Je n’ai pas mérité ceci. » I hâve not deserved tbis.

Mais lorsqu’enfin Othello éclate contre elle, lorsqu’il l’accable d’outrages, lorsqu’il la traite d'infâme et de prostituée, la voix lui manque ; le sang qui lui monte au visage la suffoque; elle succombe, à la confusion d’entendre un semblable langage bien plutôt que de se l’entendre adresser ; quelques faibles soupirs, quelque inutile protestation sont toute sa défense ; elle a vu son sort écrit dans les regards effroyables d’Othello. Elle baisse la tête, ordonnant à Émilia de déposer sur son lit la robe de noce dans laquelle elle désire être ensevelie ; elle tend la gorge au couteau comme un agneau sans tâche (autre heureuse expression de

M. Schlegel) ; comme un agneau qui n’a jamais fait que bondir et jouer dans la prairie, et qui marche à l’autel sans demander pourquoi, et léchant la main qui l'y conduit.

Et c’est là précisément ce qui explique le charme indicible et l’intérêt pressant de cette scène dont nous avons déjà fait mention, de cette scène qui, placée tout autre part, ne serait plus qu’un hors-d’œuvre.

Othello, en prçnant congé des envoyés du sénat, a dit à voix basse à Desdémona : « Allez à l’instant vous « mettre au lit; je reviens tout à l’heure; renvoyez « votre suivante, entendez-vous, n’y manquez pas. — « Je le ferai, monseigneur. »

Get you lo bed on the instant ; 1 will be relurn'd forthwith ; dismiss your attendant there; look itbe done. — I will, my lord.

C’est l’arrêt de sa mort, elle le sait ; mais il ne lui vient pas seulement à la pensée de désobéir; pas même de se ménager le moindre secours ; Othello a parlé.

La scène où elle se déshabille, avant de se mettre au lit, est donc bien véritablement, pour elle, ce quart d’heure de grâce que l’on accorde aux condamnés avant de les conduire au supplice ; en vain essaie-t-elle de donner le change à Émilia, de se faire illusion à ellemême, de détourner sa pensée sur quelque sujet frivole ; le plus intime de sou âme reparaît et surgit à

chaque mot. Et telle est aussi cette scène pour le spectateur éperdu ; il compte les minutes; il s’attache au moindre incident; il se cramponne à la moindre chose; il demande pourquoi pas encore ce nœud, pourquoi pas encore cette agrafe ; il voudrait, en quelque sorte, saisir Desdémona par sa robe et la retenir.

Poètes tragiques, voilà votre maître; prenez leçon de lui, si vous savez en prendre.

La scène où le Moue tue Desdémona a surpris le public, mais d’une surprise de peu de durée, et où l’approbation a bientôt repris le dessus. Accoutumé qu’il est à la longueur de cette scène dans l’opéra de Rossini, aux attitudes imposantes de M“ e Pas ta, aux efforts de M me Malibran pour disputer sa vie , la brièveté de l’original anglais l’a d’abord étonné. Mais, en même temps, ce dialogue net, rapide, allant droit au but; ccs paroles sinistres et déchirantes tout ensemble qu’Othello profère à demi-voix; cette résolution invariablement prise qu’il exécute à la hâte, le cœur plein, les dents serrées, sans presque oser regarder sa victime, mais sans balancer un instant; les supplications de Desdémona, courtes, tendres, timides, tant qu’il ne s’agit que de sa vie; ses réponses, où respire toute la fierté de l’innocence, lorsque Othello lui parie du mouchoir saisi sur Cassio : « Il l’avait donc trouvé ! »

He found it tben.

Et lorsque Othello lui déclare que Cassio a confessé son crime : « 11 ne le dira pas. »

He will not say so ;

mots simples et sublimes que M Ue Mars a rendus avec un accent simple et sublime ; ces cris du dehors qui •précipitent le coup fatal et poussent en quelque sorte le bras d’Othello; tout ceci a été profondément senti, applaudi autant que l’émotion le permettait, et, soit dit sans comparaison offensante, la scène tragique a paru aussi supérieure à la scène lyrique que la tragédie même d’Othello l’est au libretto qu’on vend pour trente sous à la porte de l’Opéra-Bouffon.

On le sait; immédiatement après cette scène survient un incident fort admiré par tous les critiques, fort célébré dans toutes les poétiques modernes, fort vanté même par des philosophes comme un trait inimitable de nature.

Émilia entre dans la chambre, et Desdémona mourante trouve encore assez de force pour s’accuser ellemême de sa propre mort, et pour disculper Othello.

No body : I myself : Farewell;

Commend me to my kind lord ; oh, farewell.

Nous devons le déclarer; l’effet de ce mot a été nul, et franchement nous nous étions toujours douté qu’il en devait arriver ainsi.

Qu’on nous foudroie, qu’on nous lapide si on veut;

mais il nous a toujours paru que cette petite combinaison sentait d’une lieue son artifice de théâtre, et que c’était le poète qui parlait là par la bouche de son personnage. Il nous a toujours paru que ce dernier mot de Desdémona expirante renfermait une idée beaucoup trop compliquée , beaucoup trop raffinée, une prévoyance, une précaution qui ne cadre ni avec sa situation ni même avec son caractère.

Depuis le jour de son mariage, Desdémona s’est considérée comme la propriété d’Othello, comme quelque chose dont Othello est le maître d’user et d’abuser, comme une esclave qu’il peut battre ou tuer s’il lui en prend fantaisie j comment viendrait-elle à penser toutà-coup qu’Othello coure aucun risque à propos d’elle, ni qu’il soit nécessaire de le mettre à l’abri d’une poursuite criminelle? Qu’elle baise la main d’Othello en mourant, cela est bien d’elle ; qu’elle dépose pour lui en justice, par avance, cela n’en est pas.

Au demeurant, nous avons tort ou raison; mais ceci ne fait rien à l’affaire. Historien, nous le répétons, l’effet de ce mot a été nul.

En revanche, on n'en saurait dire autant de la dernière scène, de cette scène dont les critiques ne parlent guère, de cette scène qui, dans notre humble opinion, est une des plus admirables de la pièce, et qui a produit une impression digne de sa beauté.

A peine, en effet, Desdémona a-t-elle rendu le der-

nier soupir, à peine la fureur aveugle d’Othello s’estelle assouvie, la scène change; sa raison revient; la vérité l'inonde de lumière et l’assiège de toutes parts. Ce ne sont point les explications d’Émilia qui le détrompent, ce ne sont point même les aveux d’Iago. Une demi- heure auparavant, il n’aurait rien écouté; en cet instant, il sait tout d’avance.

De même qu’il avait essayé, au premier moment, d’appeler son bon sens et sa fermeté à son secours contre les premières atteintes de la jalousie, de même il essaie maintenant d’appeler sa frénésie et son aveuglement à son secours contre les reproches flamboyants de sa raison.

Il s’écrie avec une brutalité affectée en parlant de Desdémona : a Eh bien, elle est allée comme une menteuse « aux flammes de l’enfer; c’est moi qui l’ai tuée. »

She’s, like a liar, gone to burning bell.

’T was I that kill’d her.

Il invoque à grands cris Iago, l’honnête Iago, Honest, honest Iago !

pour lui servir de sauvegarde ; il s’efforce de répéter encore une fois les turpitudes que tout à l’heure il exprimait avec l’accent de la fureur ; mais sa langue s’y refuse :

’Tis pitiful ; but yet Iago knows That she with Cassio has the act of shamç A thousand tiines committed,

Efforts impuissants. Il en est réduit à se contempler tel qu’il est réellement. Privé d’une créature divine, et qu’il idolâtre, il se voit comme les autres le voient; objet non seulement d’horreur, mais de risée et de mépris; les noms de calomniateur, de meurtrier, d’assassin, sont trop beaux pour lui; ce qu’il est, c’est un forcené, c’est un dogue enragé, c'est un taureau que le taon a piqué, ou qui s’est jeté, du pied et de la corne, sur un lambeau d’écarlate qu’une main malicieuse a promené devant ses yeux.

Il est précisément dans la position même de l’Ajax de Sophocle, au moment où celui-ci revient à lui après sa déplorable manie.

Les mots de More imbécile, d’animal abject, d’être stupide comme la fange, fondent sur lui de toutes parts ; au premier moment, il baisse la tête, il s’abandonne lui - même, il se laisse désarmer comme un enfant.

« Je ne suis plus même brave, s’écrie- t-il avec amer- « tume; le premier apprenti soldat m’enlève mon « épée. » Puis il ajoute, et déjà ceci le relève : « Mais « pourquoi l’honneur survivrait-il à la vertu? Que « tout périsse à la fois ! »

I ara not valiant neilher,

But every puny whipsler gets ray sword ;

But why should honor outlive honesty ?

Letit go ail.

Et tout de suite après :

« J’ai vu le temps où, avec ce faible bras et cette bonne o épée, je me serais fait ourà travers des obstacles a vingt fois plus puissants. Mais, ô vaine bravade ! qui « peut surmonter sa destinée? Ne t’effraie point de me « voir armé; je suis au terme, voici la fin de mon « voyage, l’écueil où finit ma dernière course. Tu a recules troublé; va, c’est une crainte vaine. Qu’un « bras seulement menace le sein d’Othello, et il va fuir, a Où irait Othello maintenant? »

I hâve seen the day

That, whith this little arm and this good sword,

I hâve made my way through more impedimenta Than twenty times your stop. But, o vain boast !

Who can control his fate î ’tis not so now.

Be not afraid, tbough you do see me weapon’d ;

Here is my journey’s end, here is my butt,

The very sea-mark of my utmost sail.

Do you go back dismay'd ? ’tis a lost fear ;

Men but a rush againsl Othello’ s breast,

And he retires. Where should Othello go ?

Il se roule alors sur le corps de Desdémona en prononçant des paroles entrecoupées, mais qu’il est impossible d’entendre sans frissonner de douleur.

Toutefois, ce paroxysme de désespoir et d’humiliation n’a qu’un instant. Othello reprend possession de luimême. A mesure que la raison regagne sur lui son empire, il regagne à son tour son ascendant accoutumé sur tout ce qui l’entoure. Deux ou trois mois fermes et

significatifs indiquent qu’il a pris parti au dedans de son âme. Il s’est saisi d’une autre épée, et nul des assistants n’oserait cette fois y porter la main. Il s’excuse, vis-à-vis de Cassio, avec noblesse et simplicité; il contemple, d’un œil d’indifférence mêlé d’un peu de dédain, les préparatifs faits pour s’assurer de sa personne; et lorsque enfin Ludovico s’avance vers lui, et d’un ton déjà à demi intimidé, lui ordonne de se disposer à prendre la route de Venise, sous bonne escorte, pour comparaître devant le sénat :

a Doucement, lui dit-il, en l’interrompant; un mot « ou deux avant que vous ne partiez. t>

Soft you; a word or two, before you go.

Revoyez-vous là le grand poète, et tout ce qu’il sait indiquer d’un seul trait? Ludovico partira seul ; ainsi le veut Othello ; Othello ne partira point ; tel est son bon plaisir; personne ne disposera de lui que luimême ; il n’entend pas qu’on lui fasse une observation sur ce point.

Il poursuit alors gravement :

« J’ai rendu à l’État quelques services ; on le sait ; « n’en parlons plus. Je vous en prie; dans vos lettres, « quand vous rendrez compte de ces faits déplorables, « parlez de moi tel que je suis, saps rien atténuer, sans « rien aggraver par malignité. Alors vous parlerez d’un « homme qui n’a que trop aimé, mais qui ne sut pas

« aimer sagement; d’un homme qui ne devint pas « aisément jaloux, mais qui, une fois enveloppé dans o la trame, fut poussé aux derniers excès. Parlez de « moi ainsi. »

Cela dit, et après avoir pourvu, autant qu’il est en

lui, au soin de sa renommée, il se retourne contre lui-

même ; il se retourne, de toute la hauteur de son âme

indignée, contre ce misérable corps qu’il va châtier

comme un esclave révolté, comme une bête féroce qui

a osé terrasser son maître, et l’a livré par-là au déshon

neur ; et cherchant les expressions les plus injurieuses,

à ses yeux, des expressions qui rappellent à la fois, et

ce qu’il fut, et les travaux de sa vie, et ce qu’il a tou- «

jours piéprisé le plus :

« Dites encore, ajoute-t-il, qu’un jour, dans Alep, un o Turc insolent et coiffé d’un turban battant un Véni- « tien et insultant l’État, je saisis à la gorge ce chien de « circoncis, et le frappai.... ainsi : »

And say besides, — that in Aleppo once,

Where a malignant and a turban’d Turk Beat a Venetian, and traduc’d the State ,

1 took by the üiroat the circoncised dog, ,

And smote bim — thus.

Nous nous sommes étendu sur l’effet produit par cette traduction fidèle, et pour ainsi dire littérale, d’Othello, parce que cet effet nous a semblé d’un trèsheureux augure pour le théâtre Français. La pièce a

été mieux jouée qu’aucun des chefs-d’œuvre de nos maîtres ne l’est maintenant; elle a été mieux jugée qu’aucune autre pièce, à notre connaissance, ne l’a jamais été, car elle a été jugée véritablement, sans prévention, sans parti pris, à chaque scène pour ce qu’elle pouvait valoir.

Si le public veut persister dans cette liberté d’esprit, s’il continue dorénavant , à chaque nouvel essai , de n’applaudir que ce qui lui semble beau, de condamner ce qui le frappe comme mauvais, de rester indifférent aux choses naturellement indifférentes , il fera beaucoup, par cela seul, pour l’art, et plus encore pour ses plaisirs. Il nous sauvera de l’inondation des imitations romantiques, qui menace déjà de remplacer les imitations classiques. Après avoir essayé, pendant cent ans, sous mille noms divers , des Andromaque , des Mérope et des Zaïre , moins les vraies beautés d’Andromaque , de Mérope et de Zaïre , nous serons préservés du malheur d’essuyer, sous mille autre noms divers, et pendant cent autres années peut-être, des Macbeth , des Othello , des Guillaume Tell, moins les vraies beautés de Macbeth , d’Othello et de Guillaume Tell.

Le beau ne s’imite pas.

Ce qui s’imite , ce sont les défauts, ce sont les formes extérieures , c’est la manière des grands poètes. Et quand le public, par un enthousiasme irréfléchi pour

les grands poètes, se laisse aller à applaudir leurs défauts, ou simplement leur manière , il est sûr d’en avoir bientôt plus que satiété.

Amis du genre romantique, sachez-le bien, ce genre ne s’établira point , parmi nous , à la faveur de contreépreuves mal déguisées , de contrefaçons dissimulées sous des noms d’emprunt. Traduisez mot pour mot les belles pièces étrangères , vous ferez œuvre excellente ; mais, au nom du ciel, ne les produisez pas à titre de prétendues nouveautés , et en nous les donnant pour des fruits de votre terroir. Vous n’auriez pas même l’excuse de vos confrères; il faut que l'originalité soit originale. Et vous, public, ne vous y laissez jamais prendre ; n’applaudissez jamais un auteur récent pour s’être paré des plumes d’un grand maître.

Amis du genre classique, sachez-le bien à votre toiir, la rivalité avec le genre romantique est son seul moyen de salut II est mort aujourd’hui; les imitateurs l’ont tué ; les copies de seconde et troisième main nous en ont inspiré un insurmontable dégoût. Il renaîtra , sans doute ; mais il ne renaîtra que transformé , que dégagé des entraves dont on l’a mal à-propos entortillé , que libre dans son allure , en se frayant une nouvelle carrière.

C’est au genre romantique à lui rendre ce service.

Heureux le temps où l’on verra ces deux genres se déployant, l’un en face de l’autre, dans une certaine

indépendance, gouvernés, chacun pour son compte, par les lois de sa propre nature, et prodiguant à l’envi les beautés dont il est susceptible !

Mais quoi ! va-t-on nous dire ; vous croyez donc que le classique est un genre véritable, que ce n’est pas une erreur, une sottise, comme on le dit si souvent — Assurément, nous le croyons. — Vous pensez que le genre. romantique a ses lois, et qu’il ne consiste pas dans l’absence de toutes lois? — A Dieu ne plaise ! — Vous ne considérez pas, comme les lois du genre classique, ces règles dont on fait tant de bruit, les trois unités par exemple? — Point du tout.

Expliquez-vous donc. En quoi faites-vous donc consister la distinction des genres? Qu’est-ce que le classique, selon vous? Qu’est-ce que le romantique? Quelles sont ces lois dont vous parlez?

Voilà des questions auxquelles nous aurions bien envie de répondre; mais le temps nous presse, le nombre des pages dont un recueil comme celui-ci peut disposer en notre faveur est épuisé et au-delà. Force nous est donc de remettre l’explication à une autre fois. Aussi bien, les romantiques ont maintenant le vent en poupe ; et n’étant point difficiles d’ailleurs, en fait de prétextes, l’occasion ne saurait longtemps nous manquer.

DRAMES HISTORIQUES

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Shakspeare n’a point écrit ses drames historiques dans l’ordre chronologique et pour reproduire sur le théâtre, comme ils s’étaient successivement développés en fait, les événements et les personnages de l’histoire d’Angleterre. 11 ne songeait pas à travailler sur un plan ainsi général et systématique. Il composait ses pièces selon que telle ou telle circonstance lui en fournissait l’idée, ou lui en inspirait la fantaisie, ou lui en imposait la nécessité, ne se souciant guère de la chronologie des sujets ni de l’ensemble que tels ou tels ouvrages pouvaient former. Il a porté sur la scène presque toute l'histoire d’Angleterre du treizième au seizième siècle, depuis Jean-sans Terre jusqu’à Henri VIII, comjnençant par le quinzième siècle et le roi IlenriVI pour

DRAMES HISTORIQUES

remonter ensuite au treizième siècle et au roi Jean, et ne finissant par le seizième siècle et Henri VIH qu’après avoir plusieurs fois encore interverti l’ordre des siècles et des rois. Voici, selon ses plus savants commentateurs, selon M. Malone, entre autres, la chronologie théâtrale de ses six drames historiques :

1° Première partie du roi henri vi (roi de 1422 à 1461), composée en 1589.

2° Deuxième partie de henri vi, 1591.

3 8 Troisième partie de henri vi, 1591.

4° Le roi jean (de 1199 à 1216), 1596.

5° Le roi richard ii (de 1377 à 1399), 1597.

6° Le roi richard m (de 1483 à 1485), 1597.

7° Première partie du roi henri iv (de 1399 à 1413), 1597.

8° Deuxième partie de nENRi iv, 1598.

9° Le roi henri v (de 1413 à 1422), 1599.

10° Le roi henri viii (de 1509 à 1547) , 1601.

Mais, après avoir exactement indiqué l’ordre chronologique de la composition des drames historiques de Shakspeare, il faut, pour en bien apprécier le caractère et l’enchaînement dramatique, les replacer dans l’ordre vrai des événements; c’est ce que j’ai fait pour les notices dont ces drames sont l’objet : ainsi seulement on assiste au spectacle du génie de Shakspeare déroulant et ranimant l’histoire de son pays.

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