‹ Shakespeare traduit de l'anglois. Tome 1Chapitre 122 sur 124 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

D'OTHELLO, Il y avoit à Venise un More très brave, que sa valeur & ses succès dans plusieurs expéditions mili-taires avoient fait distinguer de la République au point de lui confier le Commandement des Troupes. La renommée de sa bravoure & de ses exploits en-flamma pour lui une jeune Vénitienne, aussi belle que sensible : elle se nommoit Defdemona. Le More fut également épris de sa rare beauté: ils s'unirent malgré la répugnance & les oppositions du pcre de la fille & de ses autres parens. Bientôt le More partit avec le titre de Général des Troupes que la République tenoit dans l'Isle de Chypre; & ton épouse s'embarqua avec lui. Deux Officiers partageoient la confiance & l'amitié du mari : l'un étoit Enseigne, homme du plus lâche & du plus méchant caradère , mais assez fourbe & assez adroit pour cacher la noirceur de son âme : l'autre étoit un Caporal, d'une aine hon-nête & loyale , chéri d'Othello, & que Defdemona combloit de caresses, sans autre vue, que celle de plaire à son époux. L'Enseigne étoit marié à une jeune Italienne qui méritoit son amour : mais le per-fide ne songeoit qu'aux moyens de déshonorer son 114 HISTOIRE Général en corrompant sa femme. Il fit plusieurs tentatives secrettes, qui toutes échouerent contre la vertu de Defdemona. Indigne de son peu de succè, & incapable d'un sentiment vertueux, il s'imagina qu'il n'étoit rebute , que parce qu'il avoir un rival heureux dans le Caporal. Dehors il ne respira que haîne & vengeance. L'idée à laquelle il s'arrêta, fut d'inspirer de la jalousie à Othello & d'empoisonner Ton cœur de soupçons. Le scélérat y réussit & fut servi à souhait par le hasard. Sa femme n'ignoroic pu la trame odieuse qu'il avoit ourdie; mais la crainte de la fureur de son mari enchaînoit sa lan-gue; & d'ailleurs elle n'imaginoit pas les horreurs qui devoient suivre. Le More aveuglé par sa paf-fic i, trompé par quelques apparences équivoques, & en proie à toute la rage de la jalousie, commença par résoudre la mort du prétendu coupable. L'Ensei-gne aussi liche que fourbe, & qui connoissoit la bra-voure du Caporal, n'osoit trop se charger de cet assas-sinat : l'argent l'enhardit. Un foir que ce brave homme rentroit chez lui, l'Enseigne l'assaillit dans les ténèbres & lui porta par derrière dans la jambe un coup d'épée qui le fit tomber. Ses cris réveillè-rent les voisins : l'assassin voyant accourir du monde, t'élotgne t ce revient ensuite se mêler avec eux , fei-gnant de la surprise & de la douleur de l'accident du Caporal , dont il se flattoit, au fond de son ame»

M m i que la blessure feroit mortelle. Venge d'un rival odieux, le More ne songea plus qu'i concerrer avec l'Enseigne les moyens de faire aussi périr sa femme avec impunité. » J'en sais un infaillible , lui dit ce » monstre; la maison où vous demeurez est vieille, & » le plancher tombe en ruine : il faut que nous bat-- » tions Defdemona avec une chauffe remplie de fable , »> jufquà ce quelle expire fous les coups. Il ne restera » sur son corps ni plaie, ni contusion; & pour ensévelir » encore mieux norre secret, nous ferons ensuite tomber le plancher sur elle. Il paroîtra vraisemblable , que » le poids de la poutre & des décombres l'aura écrasée. Personne n'aura le moindre soupçon , ôc t* sa mort passera dans la Ville pour un accident « Cet infâme complot fut exécuté. Une nuit , l'Enseigne apolté dans la chambre où couchoient le More & son epouse , fit quelque bruit. Le More attentif à ce signal convenu , dit à sa femme t »» Avez vous » entendu ce bruit? — Oui, dit-elle. — Levezet VOUS , dit le More , & voyez ce que c'est «. A peine fut-elle sortie du lit que l'affreux complice iatiomma, comme il l'avoit dit. Demi-morte & renversée, l'innocente Defdemona appelle f*n mari à son fecouts : il se lève , & furieux il lui reproche son prétendu crime, tandis que l'Enseigne l'acheve. Ensuite ils font écrouler le plancher sur son corps; &: aussi-tôt le More jette des cris & appelle au secours, 176 HISTOIRE Les voisins accourent ; voyent ce triste (petbcl. ÔC font dupes du stratagême. Le lendemain Desdemona est enterrée tu milieu des larmes ôc des regrets de toute la Ville qui connoissoit sa vertu.

Le Ciel ne permit pu qu'un forfait aussî horrible demeurît impuni. Après avoir assouvi sa vengeance, le More ne sentit plus que son amour. Inconsolable & désespéré , il prit en haine l'auteur de tous ses maux: il l'tilt tué de sa main , s'il avoit osé t il lui 6ta son emploi. L'Enseigne aguerri au crime chercha les moyens de se venger encore de lui. Il rencontre le Caporal guéri de sa blessure, & qui en avoit été quitte pour une jambe. Il l'aborde ôc lui dit tt le tems » est venu, où vous pouvez vous venger. Si vous vou-tt lez me suivre à Venise, je vous nommerai votre » assassin. J'ai des raisons pour me taire dans cette IBe Cf-- Le Caporal y consent ; ils partent ensemble : arrivés à Venise, l'Enseigne lui déclare que c'étoit le More qui lui avoit coupé le jarret, dans l'idée où il étoit, que sa femme l'avoit déshonoré avec lui; qu'ensuite il avoit fait périr Desdemons, ôc qu'il n'avoit abî-mé le plancher sur elle, que pour tromper le public sur la cause de sa mort. Le Caporal frémit à ce récit Ôc aussitôt forma son "cuCadon devant le Sénat. L'Enseigne fut entendu comme témoin Ôc confirma les faits. Le Sénat fit arrêter le More en Chypre, d'où il lue conduit à Venise > ôc appliqué

D' 0 T H E L LO. 277 à la question. Mail les tourmens ne purent lui arra-cher aucun aveu. 11 nia tout constamment. Condam-né à un bannissement perpétuel, les parens de Def-demoiu le poursuivirent dans son exil & le tuèrent. Quelque-tems après l'Enseigne, toujours semblable à lui-même, accusa un de ses amis, d'avoir voulu le su-borner,pour tuer un Gentilhomme son ennemi. L'accusé pris & mis à la question , nia le fait & accusa l'accusateur, qui fut aussi mis à la torture. Le scé-lérat sortit de prison tout bnfc & satisfit aux ma-nes de l'innocente Desdemona ; non par ses re-mords , mais par ses douleurs, dont il mourut misérablement.

Ce fut sa malheureuse femme, dit l'Auteur de la Nouvelle, qui après la mort de son indigne mari, fit le récit de cette tragique histoire. IV OTHELLO. 179

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Fin du premier Volume. ist

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