Tome I. L I
LUD 0 V I C O il othello.
11 vous faut quitter ce lieu & nous suivre; votre pouvoir, & votre emploi vous font otés, & (!.\(lîo commande en Chypre. Quant a cet esclave, si dans l'art des cruautés on en trouve une qui puisse le tour-menter & le laisser vivre long-tenis , elle fera Ton partage. Vous, ( .) Othello ) vous resterez prisonnier jusqu'à ce que le Sénat de Venise ait prononcé sur le délit dont vous êtes coupable. A lions; qu'on l'emmene.
OTHELLO reprenant toute sa fierté.
Arrêtez : Encore une parole avant que vous par-tiez. J'ai rendu à l'Euc quelques services ; on le fait ; n'en parlons plus. Je vous fais une prière : Dans vos lettres , lorfquc vous rendrez compte de ces faits déplorables , peignez-moi tel que je fuis, sans rien adoucir, sans rien aggraver par malignité. Alors , vous aurez à peindre un homme qui n'a que trop aimé, mais qui ne fut pas aimer figement ; un homme qui ne devint pas aisément jaloux, mais qui une fois enveloppé dans la trame fut poussé en furieux jusqu'aux derniers excès ; un homme dont la rage a imité ce lâche Juif (1) qui détruisit une (1) Quelques Editeurs lisent : Ce lâche Indien. Nous avons préféré la première lcçon comme la plus naturelle , étant une allusion à Hérode. qui dans les accès d'une aveugle jalousie t<56 0 T H E L L 0 , perle d'innocence plu. précieuse que tout son empire j un homme dont les yeux peu accoutumés à fondre en larmes, en versent pl us (lue la (. 1 m.rAe n en répand dans l'Arabie. Peignez-moi fou, ce, traits. Ajou-tez encore qu'un jour dans Alep, un Turc insolènt & sier (le son turban, frappant un Vénitien & insultant l'État , je saisis à la g g« le V'1 t,rc0,K,S & pai ainsi. - perce de l'ipée qu"ll telloit cachet.)
LU D 0 VlC O.
O sanglante cat:\{hophe!
Il détruit nos projets.
OTHELLO s'approchant du lit en chancelant.
Je t'ai donné un baiser avant de te tuer. - En me
dé~asit Marianne son épouse, qui itoit aussi une perle d'in
nocence. D'ailleurs l'aversion constante de shakerpcafl: pour les
Juisfs, & son défit suivi de dévoiler leur avarice 8c leur batTctTc,
toutes les fois qu'il en trouve l'oeeafion., ju(\ifi:nt encore cette
leçon. tft 161' t ta-Iy EUfiMi ClreY publia une TrI-
1 > L'Anglois dit : qu. lu orbre.1 de l'Aral'" ", nplln-
dent de lturi gommes salutaires. Othello dans tout le court.
de la pièce ne ci* rien qui fuppofc en lui la moindre trace
de kflu.e* ainftiaflion. Jamais. il ne parte que de ce qu'il
à été à portée de voir & de COPDoÎtrc dans ses Ion" pl/"i--
nag<s.
LI 2 tuant, je ne puis, non je ne puis m'empêcher J'aller mourir sur tes lèvres. ( il expire en embrassant Defiie* mona. )
Voilà ce que j'aurais craint si J'avois sû qu'il eût une arme ; car il avoit le coeur grand.
LUDOVICO à Jalo.
O monstre féroce , plus impitoyable que la dou-leur , la famine & la tcrnphe t contemple le tragique fardeau dont ce lit est chargé, Voill ton ou-vrage. Ce spectacle empoisonne la vue. — Qu'on le voile. — ( On ferme les rideaux. ) Gratiano, demeurez dans ce logis, & prenez possessîon des biens du More ; ils deviennent votre héritage. (a Cassio. ) C'est 1 vous, Seigneur-Gouverneur , à fairo justice de cet abominable traître, à fixer le teins, le lieu, à choisir les tortures : Oh ! redoublez les tortures. Moi , je m'embarque à l'instant , & je vais d'un cœur navre de douleur raconter au Sénat cette désastreuse aventure.
La Sane se ferme. b, ! EffET de la lecture de Shakespcare , dit Adisson,est de "nou. convaincre de si Ctlré.iutité sur let autre' roëtn "dam l'art d'imiter 8c de peindre Ici pag;onq. Il omette à » plier chaque passion au catafK-rc , à découvrir lcç sentimens 8t qui résultent de În vons varit!, , & à exriimcr avec ptopricW » chaque sentiment dirent. Il ne rebute point son lecteur par t) ces lieu commun. & ces déclamation» génitale», trop ordii, luire» chez les autres EctÏ\'ain., Chez lui, ICI fcnrÎlncnl appar-tiennent à chaque individu particulier, & à la circonstance >i oïl il le trouve ; & entre le sentiment & la phrase l'harmonie n'est parfaite. Dant la Tragillic du More de Venise , tous If:s s) ressort, qui peuvent agir sur l'amc humaine font uroÎé. det) vant nos )'CUI, Le sujet de cette pièce cft la passion de la ja-- » lonfie , qm: l'Auteur présente dan% sa naillnnce , (tan-a Cu prog.i.. dan» Cc-a angoisse. & rcs Cititeil linrribleç. Cette » passion & l'innocence , la naïve limplùW de l'épouse sup-- » çonnée, donnent lieu à la catatrorhe la plus touchante.
n L'expérience prouve que l'amour le rlul violent cft celui » qui touche de plu» prè» à la plu terrible haîne, Le More cft i,, extrçmc dailq ccq deux contrastes. Son amour est nu-K d une » rudesse propre à (on caractere , & que le Posc'te lui a donnée
» avec art, pour préparer au changement qui doit suivre. Com--
me lexpression des transport. de son cœur est sauvage! mais
» combien elle est ardente , quand suivant des yeux Desdemona
et au moment où elle le retire, il s'écrie:
Qui l'enfer me f41ifi/ft, ..il n'est pas vrai qut il t',lÎmi. &c.
» La (dlératcffe subtile & profonde de Jago, qui opére ce
„ passage de l'amour à la jalousie dans une ame aussi tumultueuse
„ que celle d'Othello aveuglé par son trop de confiance dans
» l'affection d'un homme, qui COUI le masque d'amtnncereac
(Ufiwtieltt, le mène infctiiblcment à sa tuine , est crade de Il main de maître. les instogations cnucco-ipée* du fourbe , ses M questions, Ton affectation d'en cachet le motif, rct sugges-tion obscures pour piquer la curiosité du More, son embatras m'apparent le le refus de s'expliquer, Jusqu'à ce qu'Othello » tenu en suspens & excité par de légères ~lusinuations s'impa- » tiente & s'irrite enfin, le choix de ce moment pour lui Lm-- M eer le poison, & l'adresse de lui nommer avec une feinte circenr. 9, pection la passion qu'il veut allumer. Oh 1 gmdt\-vous de la » jalousie, font tic, traits inimitables de l'art dans cette scene, » qui a toujours été regardée avec juRI:c comme une des plut » belles qu'on ait représentées sur le théâtre. » Pour revenir au cataire d'Othello, le combat de fe* par. nfionfl, ses fureur. ses retours à l'amour, re. menaces à Jago » qui r If mis sur la roue, fe* rechutes le moment d'âpre » dln. ta jalousie, sa rage contre son épouse , le pardon qu'il » demande au traître de l'avoir maltraité pour récompense de » son zèle ac de sa fidélité, font des touche, frappantes aux-- » quelle, nul spectateur ne peut demeurer infcnfiblc, pour peu » qu'il ait confîJéré le cœur de l'homme dans ses fbibtenet, Il ses souffrances, & dont toute la variété de res agitations. Les rotttmen, q te le More endure ront si parfaitement depetnn, M & la gradation des moyens employés par Jdgopour le ton. » vaincre & l'enflammer cache tant d'art sous tant de naturel, ou que si l'on ne peut pas dire d'Othello ce qu'il dit de lui-méme, » qu'il n'était p", aisé de le rendre jaloux , il devient du le moins un objet de compassion au moment même où il va se M rendre coupable du meurtre barbare de Defdemona.
* Mai* rien ne marque mieux la profondeur du jugement s, du ~Pot te , que ta circonstance du mouchoir qu'il emploie » comme une dernière preuve qui acheva de convaincre se M Jaloux More. La pctitefl* même du mom en fait la grande x70 OTHELLO, ». beauté. Avec quelle vérité Shakerpeare exprime ta nature de ». la jalousie dans le peu de lignes qu'il met à cette occasion »> dans la bouche de Jago : Des bagatelles , légères comme t air, »» sont aux yeux du jaloux des autorités allfli fortu que les ». preuves des livres sacrés. La crainte une fois allarmée, » ainii que l'ésperance une fois éveillée, grossit chaque circonf. » tance 'l'Ii tend à la conviction de la réalité qu'on redoute. » Cette disposition de l'ame est ici représentée au naturel, & », Othello est convaincu de 1 infidélité de Con épouse par dei « indices trop équivoques, des circonstances trop légères pour » persuader toute autre personne moins intérertee & sans passion.
» La morale de cette Tragédie est une leçon admirable con-- M tre le* soupçons précipités & le danger d'écouter les premiers »» transports de jalousie qui peuvent en peu d'heures conduire bi un homme à la frénéfic & le jetter dans toutes les horreurs 9, du crime. On conçoit aisément qu'un cœur toujours plein o,, du ressentiment de Ca dignité outragée , & jamais calmé par » les refléxions qui nous font nous honorer nous-mêmes, 8c nous »» retiennent dans les bornes de la modération, prendra feu ra-t' pidement, & qu'une légère étincelle y allumera un embra-- »> sement qui ne pourra plu* s'éteindrt. Othello est une preuve » de la vérité de cette observation, & Con exemple un aver- »» tissement aux hommes ombrageux sur l'honneur, de regarder » de Cent froid autour d'eux & de posseder Cage ment leur tt ame, Car nul homme ne connoît tour ce dont il est capa. »» ble, ni à queh excès il peut Ce porter , tant qu'il n'a pas
» été tout l'empire de la passion.
t) Johnron remarque la franchise du caractère d'Othello,
» magnanime & fant art , crédule , excessif dans Ca con.
». fiance , ardent dans sa passion , infléxible dans Ces résolutions :
» la froide méchanceté de Jago, qui renferme dans le
» silence fou ressentiment & Ces projets. son attention à faire » son profit en même. rem. qu'il poursuit ra vengeance : c'cn un M scélérat plein de talens & d'etprtt , qui cependant n'usurpe « pas notre estime , mais que la haine fuit depuis ta première » scène jusqu'à la dernière : la douceur , la naivc simplicité » de Dcsdemona , pleine de confiance en sa vertu tt-atiq-iiiir si & Ce reposant sur le sentiment de son innocence; sa persé-- » vérance à soliciter pour Cassio : sa lenteur à soupçonnes os qu'on puisse suspecter Ici motifs de sa fidelité, prouvent la 9, profonde connoilfanct que Shakespeare avoit du cœur humain.
•» Jusqu'aux caractère subalternes de cette pièce font encore des rôle. butant par leur vérité & par l'énergie Il avec laquelle ils (ont dcgitiéç. Cassio est brave , honnête , tt plein de candeur le de bienveillance - il ne Ce perd que par 'J son défaut de fermeté à résister à une invitation insidieuse. » La crédulité soupçonneuse de Roderigo, sa docilité malgré » ses fréquentes Impatiences, aux ruses qu'emploie lago. dont » il s'apperçoit qu'il est dupe & que pourtant il écoute en-- » core jusqu'à se lailTcr persuader de nouveau , offrent une » vive peinture d'une ame foible 8c vieieuse que ses fic.ir. » corrompus Uvrent à la perfidie d'un faux ami. ~Enulu n'a t. que la vertu commune d'une ame vulgaire , facile à éga- » rer , capable de fautes 8c d'actions mauvaises, mais que ICI » crimes atroces soulévent 8c révoltent , 8c à qui l'excès du si mal rend l'énergie de la nature & de la vertu.
» Si la scène s'ouvroit en Chypre. le qu'on mît en récit let » Incident qui précèdent, il manqueroit peu de chore à cette pièce "pour en faire un Drame de la plus exacte régularité. Let » Ccjne. depuis le commencement jusqu'à la fin font pleines » d'action 8c de mouvement.
Il Le récit de la fin, quoiqu'il ne dire que ce qu'on fait déjà >» est cependant nécelîaire pour amener la mon d'Othello; 8c » l'intérét ne langnit pas un seul moment dans toute la fin du » cinquième Acte depuis la mort de Defdemona «
M. Garrick , cet Acteur univerfcl, qui doit tant à Shaker peare & à qui Shakefpcare a tant d'obligations, dont le visage comme le génie se plie à l'expression de tous les mouvement de l'ame & peint par le jeu de Tes muscles & dans tous les traits de sa physionomie , non pas feulement les affections d'une feule passion , mais la foule de sentimens divers & compliqués dont le cœur est agité dans les combats de plusieurs partions à la fois ; qui déploie tant de naturel & de variété dans les rôles du Roi Lear , d'Hamlct, de Macbeth , de Richard III. ( t Mai de son début en 1740. ) a laissé plusieurs fois le rôle d'Othello à M. Barry & s'et f chargé de celui de Jago. M. Barry remplit aussi cette laborieuse tâche dans toute son étendue fie Cemble avoir reçu une ame exprès pour rendre toute la fougue de l'amour & de la jalousie du More.
Peut-être ne (era-t-on pas fâché de trouver ici le précis de la Nouvelle de Géraldi Cynthio, où Shakespeare a puisé le sujet d'Othello, & à laquelle nous avons UiiTé son style de relation le son ton de complainte.