‹ Shakespeare traduit de l'anglois. Tome 1Chapitre 42 sur 124 · VIE DE SHAKESPEARE · texte numérisé non relu

VIE DE SHAKESPEARE

GUILLAUME Shakcfpearc cft né dans le mois d'Avril de l'année 1564, à Stratsord. sur-l'Avon dans le Comté de Warwick. Sa famille étoit ancienne & confidéréc dans le pays. Jean Shakcfpcare Ton père, pofsèdoic encore au seizième siècle quelques fiefs don-nés par la Couronne h son trifaycul en ré-compcnfc de Tes fcrvices militaires fous le rè-gne de Hcnri VII : Il avoit été lui-même premier Magistrat de Stratford. Pour suppléer au modique revenu de son foiblc patrimoi-ne , il embrassa le commerce des laines. Borné dans sa fortune, & chargé de dix enfans dont notre Poëtc étoit l'aîné, il le destina à exercer la même profcffion , & ne lui donna qu'une éducation négligée , conforme à ses vues. id VIE A peine le laissa-t-il quelque-tems. à l'école publique de Stratford, où l'on prétend que Shakespeare apprit tour ce qu'il a jamais su de latin, & bientôt interrompant les études de son fils, il le rappella dans la maison pater-nelle.

Le jeune Shakespeare revint modestement reprendre Ton rang parmi ses frères , & ou-blier les premières leçons des Mufes dans les arides & pénibles détails du négoce.

Il n'avoit pas encore atteint l'âge de 17 ans, que , foit par obéissance aux volontés d'un père, foit par une douce & libre invi-tation de son cœur, il s'engagea dans les nœuds du mariage. Il épousa la fille d'un riche laboureur nommé Hataway , qui fai-soit valoir un bien considérable dans le voi-sinage.

Son destin paroissoit décidé , & celui qui devoit un jour illustrer l'Angleterre, qui étoit né pour établir son empire sur l'admiration des hommes , & lever sur leurs cœurs un tribut éternel de larmes, en* féveli dans les murs d'une petite ville &

borné

DE SHAKESPEARE. xli

Tome II. f borné aux simples devoirs d'un père de famille, vivoit inconnu à l'univers & sans doute à lui-même. C'éroit fait de Shakcf-peare ; ses talens extraordinaires alloient périr étouffés dans son fein , lorsqu'un écart de jeu. ncffc vint au secours de son génie, & le jetta violemment de cette route obfcurc dans le chemin de la gloire où la nature rappel-loir.

Il s'étoit lié avec quelques jeunes gens ardens comme lui. Un jour, pour inquiéter Sir Thomas Lucy , Gentilhomme du lieu, jaloux h l'excès de sa chaffc, ces jeunes gens ignorant ou dédaignant les fuites d'une pa-reille imprudence, s'introduisirent furtivement dans son parc & lui dérobèrent un daim. Le Baronnet irrité de ce larcin poursuivit en jullicc les ravisseurs. L'indignation que Sha-kedpeare en conçut, fit jaillir la première étincelle du feu poétique qui dormoit dans son fein : il essaya son talent dans une chanson ou ballade satyrique qu'il composa contre son ennemi. Ainsi Achille entant & travesti Ce décela dans le choix des armes Qui dévoient xlij VIE un jour le couvrir de gloire. Une satyre n'étoit pas un moyen propre a calmer le Gentilhomme. Il redoubla ses poursuites, & elles devinrent si vives, que Shakcfpeare se vit contraint d'abandonner brufqucmcnt sa profession, son pays & sa famille , pour aller chercher un asyle dans Londres.

Perdu dans cette grande ville , comme dans un défcrt, sans appui, sans connoissan-ccs, seul enfin, & fournis à la loi impérieuse du besoin, que devint Shakefpcare? Il lui fal. lut accepter le premier emploi que lui pré-sensa la fortune. Du tems d'Elisabeth, les car-rosses étoient rares, & ceux que leur aisance pouvoit difpcnfcr d'aller à pied , se rcndoient à cheval dans les quartiers de la ville un peu éloignés , où les appelloient leurs affaires ou leurs plaisirs. On venoit à cheval à la Comé-die.

Shakespeare errant dans les rues de Lon-dres se trouva conduit par le hasard devant une Salle de Spcélaclc. Tout-à-coup, inspiré par un instinct fccret, il s'arrête ; & bientôt par un effort de courage , s'abaissant avec sa

DE SHAKESPEARE. xlii;

f 2 fortune, il se présente & s'offre à garder les chevaux des personnes qui se trouvoient sans domestique. Sa fidélité, sa promptitude lui acquirent en peu de tems la confiance: (i) tel fut le premier degré par lequel il s'éleva à cette hauteur sublime ou l'a placé son gé-nie. Ce fut ainsi, pour nous servir de son expression, que Shakespeare secoua l'adver-site, comme le lion secoue les gouttes de rofée tombées sur sa crinière.

( i ) Son exactitude & son intelligence furent en peu de tems si bien connues du public, que ne pouvant suffire seul à garder tons les chevaux qu'on ne vouloit remettre qu'à lui, il fut oblige de louer des enfant pour le rem placer , & veiller fous ses ordres : Dès qu'on l'appelloit, ces jeunes substituts se préfentoient , en disant ; je fuis un des garçons de Shakespeare. Et même long-teins après que notnï auteur se fut élancé des portes du Théâtre sur le trône dramatique ; après qu'il eut repris dans la société un rang plus convenable à sa naissance & sur-tout à Ces talens ; tant que dura l'usage de se rendre à cheval au Spectacle, les gardiens des chevaux con-servèrent le titre de garçons de Shakespeare. xliv VIE

Les Comédiens du Globe, (i) qui étoient alors les plus suivis, ne le laissèrent pas long-tems languir h l'entrée de leur Spcétaclc ; & recueillant en lui un trésor qui devoit les en-richir. ils s'empressèrent de l'admettre dans leur Troupe. Rien ne nous apprend que Sha* kcfpcarc ait excellé dans cette profession , ni même que ses talcns aient surpasse ceux de ses Camarades dans l'Art du Comédien. Son nom Ce trouve imprimé fclon l'usage & con-fondu parmi ceux des autres, h la tête de quelques anciennes pièces , mais on ignore quels étoient ses rôles favoris. On fait seule-ment qu'il excelloit h rendre celui du Spectre dans sa Tragédie d'Hamlet. Mais que serviroit ce rayon ajouté à tous ceux dont brille sa gloire ; & qu'importe une feuille de plus dans le laurier immortel qui le couronne comme Poëte & grand Ecrivain? Ce font-là les fculs titres qui ont assuré sa grandeur. Ce font eux qui lui fournirent les cœurs de tous les fpeda.

( 1 ) C'étoit le nom de leur Salle. En considération de Shakespeare , la Reine Elisabeth accorda à la Troupe de nouveaux privilège*?

DE SHAKESPEARE, xlv teurs, & cc qui est un triomphe aussi difficile h obtenir, les petites passions de fcs Camara-des, qui abbaissèrent tour sentiment de riva-lité & de jalousie, devant le rcfpeét & l'admi-ration dont ils étoient tous pénétrés pour ce grand homme.

Un génie , qui osa s'enfoncer sans guide dans le labyrinthe du cœur humain , dont la nature lui ouvrit les routes les plus fccrcttcs : un Ecrivain, qui n'emprunta rien de la foule d'Ecrivains qui l'avoicnt devancé, feroient sans doute un digne sujet d'observations & de re-cherches. Ce seroit un Spectacle intéressant que de le suivre dès le premier pas, de le voir s'ac h eminer vers le terme d'une carrière escarpée & périlleuse; d'observer, quel nou-veau degré de perfection une année InifToit à l'année suivante. Mais l'étrange oubli de son propre mérite , ou peut-être mê-me , l'ignorance inconcevable qui aveu-gloit ce grand homme sur le prix de ses productions , nous a privés de cet avan-tage. A peine étoient-elles sorties de ses mains, qu'il les abandonnoit comme des en-xlvj VIE sans de rebut , avec une indifférence égale pour toutes, sans aucune marque de prédi-lcâion, sans aucune époque de leur naissance. Dans le désordre de cet abandon où l'Auteur a jetté tous ses ouvrages , tout ce qu'ont pu faire les différens Editeurs, a été de mar-quer la datte de quelques-uns de ses Dra-mes par les passages qui s'y trouvent, (i)

La plus grande partie de ses pièces fut rc-présentée devant Elifabcth. Cette Reine lui donna plus d'un témoignage diflingué de son estime. Elle lui faisoit rendre compte devant elle du plan de ses pièces, & l'aidoit méme quelque.

(i) On a une édition du Roi Jean de 1591.

Shakefpcare avoit alors vingt-sept ans. Romeo & Juliette est de 1597 Les deux pièces de Richard font de l'annce suivante. Le cinquième Aé\-e de Henri V , finit par un compliment que le Choeur adreire au Comte d'Essex , où l'on voit que cette pièce fut composce a-peu-près dans le teins que ce Lord commandoit en Irlande les armées de la Reine. Un éloge d'Elisabeth & de Jacques 1 dans Henri VIII, fixe cette. Tragédie au tems de l'avènement du Roi Jacques à la Couronne.

DE SHAKESPEARE. xlvij fois de ses conseils. C'est à cette Princesse qui garda sur le Trône un célibat précieux à son amour-propre, peut-être utile à son pays, que le Poëte fait allusion dans le Réve d'une nuit d'Eté, lorsqu'il parle de cette Vestale couron-née que l'Occident admire.

Parmi tous ces caractères différens, fortis en foule de la plume de Shakespeare, Elifabeth aimoit sur-tout le caractère original de Falstaff dans les deux parties d'Henri IV:

elle avoit tant de plaisir à Je voir, qu'elle délira que le Poëte le reproduisît & le pei-gnît amoureux dans une troisième pièce.

Jamais volonté de Souveraine ne fut plus heu-rcufcmcnt exécutée. Shakespeare prend sa plume féconde ; déja Elisabeth est obéie , & le joyeux Falstaff a reçu une nouvelle cxif-tance dans les Commères de Windsor. (1)

( i ) Shakespeare avoit d'abord donné à ce carac-tère comique , le nom d'Old-Cadtle : mail comme cette famille subsistoit encore, la Reine lui or-donna de le changer. Le Poëte substitua celui de Falstass , qui est resté. Cependant ce fécond nom xlviij V I E

Telle est l'influence merveilleuse des Sou-verains sur le genre humain. Ils commandent & les miracles s'opèrent. Le sceptre des Rois cft dans leurs mains la baguette magique des Enchanteurs : il crée ou anéantit à leur gré,

Elisabeth n'eut pas seule la gloire de ré-compenlcr les talens de Shakeipeare. Le Com-te de Southampton ( t ) fameux dans les his.

toires de Ion tems, par son intime liaison avec l'infortuné Comte d'Essex, fc montra jaloux de partager avec elle cet honneur; & Shakeipeare lui donna h son tour une preuve de son estime en agréant ses bienfaits, & en iiVtoit pas plus heureux que le premier, il existoit un Sir l.ililatf, î ieiiteiunr(ténér.il &: Chevalier de ! jarretière qui s doit ilillin^.ic dans les guerres de 1 »:AME , F JUS les Rois Henri V & Henri VI.

( 1 ) Le Comte «.1 e Soutlumpton (¡;Î donna les marques les plus éclatantes d'estime & d'amitié ; ayant su que Shakespeare croit tuiité 1 une aiquil'non ton-iulér.thle qui se presentoit, il lui envoya un présent de null, guinées , pour le mettre en état de la faire,

Jo

DE SHAKESPEARE. xlix

Tome I. g lui dédiant deux de ses Poëmcs. ( t ) Ce fut alors que le père de Shakespeare songea h s'ho-norer d'un fils, qu'il avoit peut-être effacé de son coeur : il tira des Archives de la Nation l'extrait de ses anciens titres de noblesse , & la vanité du vieillard voulut soutenir du saste d'une généalogie l'éclat que la gloire de son fils réfléchissoit sur ses cheveux blancs.

Les grands hommes font en petit nombre & ne paroissent que par intervalles : la na-ture, qui les enfante avec peine, semble les porter des siècles entiers dans son fein, avant que de les produire. Mais rarement ils vien* nent, comme des fils uniques, recueillir fculs l'héritage de la gloire : ils se voient souvent naître des frères, qui viennent réclamer leur part de ce patrimoine. On remarque cepen-dant que, semblable h ces mères, qui parmi plusieurs enfans également fortis de leur fein, en choisissent un qu'elles caressent plus amou-reusement que ses frères ; la nature , de même, parmi pluficurs grands hommes qu'clle

( i ) Vénus 3c Adonis, Tarquin & Lucrèce. ! VIE a produits, en adopte un, qu'elle fernble difHn-guer & chérir plus que les autres.

Ce ne fut point dans une lice folitairc & sans rivaux que Shakespeare moissonna ses lauriers. Trois Poëtes, fcs contemporains , ont laissé des noms célèbres & des ouvra-ges qui font encore estimés de leur Nation.

Beaumont & Fletcher, l'Oreste & le Py-lade du monde poétique, étoient entrés dans la nlêrnc carrière , & n'étoient pas des con-currcns indignes de luL (i) Ces deux Poëtes s'illustroient alors l'un l'autre en confondant

( i ) Beaumont & Fletcher composèrent ensemble cinquante-quatre pièces dont quelques-unes font res-tées au Théâtre : les autres renferment des beautés frappanres, des scénes pleines d'intérêt.

Dans ce siècle grossier, lorsque Beaumont & Flet-cher offroient au public les tableaux Ici plus las-cifs; Shakespeare plus ami de la décence rdpetta les mœurs. Notre siècle plus corrompu que le lien, y trouvera quelquefois des ex prenions grossières , mais jamais une situation indécente. Il est loin de cette licence effrénée qui fous Charles 11 ouvrit

DE SHAKESPEARE. si

g 2 leurs talens & leurs travaux , & plus encore par l'exemple d'une amitié trop rare pour l'honneur des Lettres parmi ceux qui les cul-tivent. Leur confiance à s'aimer fut peut-être plus mervcilleufe que celle des deux Amis de la fable, puisqu'elle alla jusqu'au sacrifice mu-tuel de leur amour-propre , sacrifice quel-quefois plus pénible que celui de la vie.

Shakcfpcare étoit Roi du Théâtre , lorsque Ben Johnson fc présenta , jeune , inconnu & sans appui. ( i ) La Troupe des Comédiens dédaigna son premier essai & leur ignorance barbare alloit immoler ce talent naiflanc.

sur le Théâtre une école de débauche , & fit pré-férer un moment les productions du dérèglement, aux chef - d'œuvres du génie épuré. Beaumont né en 1585 mourut en 16 15 , ayant à peine 30 ans. Fletcher qui étoit né dix ans plutôt, survécut aufll de dix ans à son ami , & mourut à l'âge de qua-rante-neuf ans, en 16 J. S'

( t ) Ben Johnson est aussi célèbre que Beau mont & Fletcher , quoique moins original. Né en 15 74 ,

Cil 15'74 9 d'une famille Ecollbife, ayant perdu, avant de naître, lij VIE Shakefpcarc arrive ; & bien supérieur h ces dcfpotes littéraires, qui voudroient étouffer son père, qui lui - même avoit perdu sa fortune fous la Reine Marie, il se jetta dans le service & s'y distingua. Revenu des Pays-Bas à Londres, il entra au Collège de Saint Jean de Cambridge ; mais ayant eu une querelle , il se battit en duel, tua son adversaire , fut condamné , & échappa avec peine à l'échaffaut. Ce fut après cette tragique aventure qu'il se livra à l'étude des Lettres.

L'économie n'étoit pas sa vertu. 11 avoit adressé au Roi Charles une Requcte, où il le prioit d'augmenter de cent marcs la pension, qu'il tenoit du Roi son père. Charles ne se prédît point d'être généreux. Le Poëte se vit réduit à une indigence extrême , malade & confiné dans une petite chambre cachée au fond d'un cul de-sac de Londres. Ses amis touchés de Ton état en reparlèrent au Roi , qui cédant à leur importunité , lui envoie enfin dix guinées. » Charles » m'envoie dix guinées, dit Johnson en recevant ce » présent modique, parce que je fuis pauvre & logé M pauvrement dans un misérable cul-de-sac. Allez si lui dire de ma part, que son aine est comme moi » logée dans un cul- de-sac.« 11 mourut en 1637 âgé de 63 ans, & fut enterré dans Westminster. On a

DE SHAKESPEARE. liij quiconque aspire h régner avec eux; il ac-cueille le jeune Auteur , fait jouer sa piè-ce , & donne l\ l'Angleterre un Poëte dra-matique de plus. Les honteux accès de l'en-vie ne se font sentir qu'aux âmes viles.

Shakcfpcare, au fein de la gloire, se ressou-vint du Gentilhomme impitoyable, qui avoit fait autrefois contre sa jeunette un si lâche abus de son autorité. Il lui pardonnoit aisément une persécution qui étoit la cause de sa gran-deur ; mais afin qu'une pareille injustice ne demeurât pas entièrement impunie, il voulut à son tour lui faire ressentir quelques poin-tes de ce pouvoir que lui donnoit le gé-nie. Le Pottc l'affubla du personnage ridicule du Juge Shallow , dans les Joyeu-- Jcs Commères de Windsor. Il borna là l'es-set de son juste ressentiment. C'étoit traiter de lui quarante-neuf pièces de Théâtre. 11 fut l'ami de Shakespeare qui avoit accueilli généreusement sa personne & ses ouvrages : mais Johnfun fut quel-quefois jaloux. liv VIE généreufcment un crucl ennemi, dont la fu-reur l'avoit autrefois comme proscrit hors de sa patrie, & l'avoit exposé au danger de périr dans l'indigence , en voulant faire expier une faute légère , une étourderie de jeunesse, par la prison ou la mort. Sans doute alors le violent Baronnet avoit oublié le jeune Shakefpearc & songeoit encore moins à re-douter sa vengeance. L'homme de mérite dénué de tout pouvoir , hors d'état de repousfer l'injustice, présente en apparence une vic-time facile à égorger , & sa foiblclfc tente l'oppresseur. Mais il s'y trompe quelquefois; les armes dont frappent ces enfàns de la gloire font invifiblcs, & leur atteinte inévitable. Le trait enflammé part enfin de leurs mains, vole s'attacher sur leurs tyrans, & les cicatrise de plaies incurables, qu'ils emportent dans l'avenir.

Shakefpearc enrichissoit tous les ans le Théâtre de Londres d'une abondance de chef-d'œuvres, toujours accueillis avec trans-port par un peuple idolâtre de son génie.

Il passa plulieurs années dans le charme de

DE SHAKESPEARE. Iv ces applaudissemens universels. Mais plus l'hom-me est grand, & plutôt il fc détrompe de ces jouiffanccs de la vanité. Shakcfpcarc fut bien-tôt rassasié de gloire. Bien différent de ces ames foiblcs & pufillaninics qu'effraye le filencc de la solitude, & qui ne s'enhardis.. fent à supporter la vie qu'au milieu du tu-multe des Villes ; tout ce vain bruit de ses triomphes le fatiguoit toutes les fois qu'il se retraçoit les douceurs d'une retraite paisi-ble. Il avoit toujours aimé la nature, & de-puis qu'il s'étoit vu comme banni de son fein, il s'étoit consolé dans son exil it la pein-dre. Mais c'est dans la vie champêtre qu'il avoit joui de tous ses charmes. Sans cesse cette image de ses premiers plaisirs, le doux souvenir des lieux qui l'avoient vu naîtie, importunoient tendrement son cœur. Il rêfa-lut d'abdiquer tout ce vain faite de renom-mée pour aller reprendre une vie tranquille.

Un jour, se dérobant tout h-coup à sa gloire, il disparut, & revint (ans éclat dans sa chère patrie.

Sans doute Shakcfpcare répandit des lar-- Ivj VIE mes en fc réunifiant à cet objet de son amour. 0 qui n'a pas pleuré comme lui ) Qui n'a pas éprouvé ces doux treffaillemens dont la nature fait palpiter le cœur, lorsqu'a-près une longue a blence, nous revoyons les lieux chéris, où nous recevions jadis les ca-reilès de nos pères, & où pleins d'une joie pure & naïve, nous entreprîmes en folâ-trant, la tâche pénible de la vie? Ce n'est point avec indifférence que nous marchons dans les endroits qu'ils ont fréquentes, que nous respirons dans la demeure où ils ont vécu. Hélas! nous y rencontrons leur imago à chaque pas. Si quelque événement nous en éloigne alors , il nous semble que nous nous séparions encore d'eux , & qu'ils comptent les jours de notre abfcncc. Nous délirons de revenir saluer leurs tombeaux ; & lorsque nos fouliaits s'accomplirent enfin, c'elt alors que la piété filiale nous fait éprouver une forte de plaisir dans ces mélancoliques en-trevues ; nous pleurons d'attendrissement en revoyant ces triflcs connoissances.

Shakespeare étoit Agé d'environ 46 ou 47

ans,

DE SHAKESPEARE. lvij

Tome I. h am, lorsqu'il revint à Stratford. (I) Oubliant, comme un fonge, & les applaudiflcmens de

( i ) On n'a pu fixer l'époque précise de sa retraite. En 1600, il éroit encore au Théâtre. Il obtint même depuis du Roi Jacques 1. un privilège qui lui permettoit , ainft qu'à Fletcher & autres de la même Troupe, de jouer des Comédies & des Tra-gédies sur leur Théâtre du Globe , & dans le reste du Royaume , jujquâ ce futU l'idl au Roi d'en ordonner tltdrtment. On trouve ton nom parmi ceux des Comédiens qui jouèrent en 16oj , le Séjan , Tragédie de Ben Johnson. Il est même très-probable qu'il n'avoit pas enrore quitté le Théâtre en itfio, puisque dans la pièce intitulée la Tem-pête , il fait mention des ides Bermudes, qui n'ont été connues des Anglois qu'en i <>09, lorsque John Sommers en fit la découverte dans son Voyage de l'Amérique Septentrionate.

Il acheta de la famille des Clopton la plus belte maison de Stratford, avec les terres qui en dépen-doienr. 11 y fit quelques améliorations & changea l'anden nom du lieu en celui de New-place, ( Place neuve) qui subsiste aujourd'hui.

Cette maison avoit été bâtie par Huguet Clopton, Iviij VIE la Capitale , & les chef-d'œuvre. qu'il avoit produits , il y vécut en vrai fage l'cfpace de Shériff de Londres, fous Richard III, & Lord-Mai-re , fous Henri VII. Ce Gentilhomme dont la vie célibataire fut utile à son pays , par quantité d'édifices & de fondations publiques , restoit en-core assez riche pour être libéral à sa mort. Parmi les charités sans nombre qu'il laisra à Londres & à Sttatford , il légua des fonds considérables pour marier de pauvres filles, foit dans la Capitale, foit dans sa patrie, à condition qu'elles auraient des mœurs & une réputation vierges : établissement sem-blable à celui dont saint Médard a décoré le village de Salency , 6c que nous connoissons fous le nom de la fête de la Rosière.

La maison de Shakespeare échappa aux ravages de l'incendie, qui en 1614, réduisit en cendres la plus grande partie de Stratford.

Dans les guerres civiles d'Angleterre, lorsque la Reine, épouse de Charles I, fut obligée de se retirer dans le Comté de Warwick, Elle tint sa Cour à New-place , pendant trois semaines, & occupa la ftuifoa de Shakespeare , dont les descendans l'ont

DE SHAKESPEARE, lix

h s six à sept années, dans la société d'un petit nombre d'amis, & de quelques nobles du voisinage, qui s'honoroient alors de leur liai-- Son avec ce grand homme, & qui s'égayoient des restes de l'humeur enjouée du Poète. (I) possédée lufqti'l l'époque de h restauration , ou ce domaine fut racheté par les Clopton.

( i ) On a confervé un de Ses impromptu, qui lui étoit échappé au milieu de la gaieté franche & Sociale de leurs entretiens. Un jour qu'un certain M. Combe, fameux dans le canton par son usure 6c ses richesses, conyerfoit avec notre Poëte & plu-sieurs amis communs ; Combe s'avisa de dire en plaisantant à Shakespeare, qu'il s'attendoit bien à avoir une épitaphe de sa façon , s'il mouroit avant lui, ÔC que ne pouvant saroir ce qu'on en diroit alors, il feroit bien-aise de l'apprendre de sa bouche. Shakespeare paya sur le champ sa cuiiofitc par ces vers:

Ci gît un usurier puissant,

Que nous appelions dix pour cent;

Je gagerois cent contre dix

Qu'il n'ira point en Paradis. lx VIE

A peine Shakefpcare avoit atteint sa cin-quante-troisième année : il écoit à cet âge où les hommes se promettent encore un long

Lorsque Belzebut arriva

Pour s'emparer de cette tombe ;

On lui dit : qu'emportez-vous là ?

Hé! c'est notre ami , Jean de Combe ! ( i )

Le vieux Gentilhomme goûta peu la plaisanterie, quoiqu'il l'eut provoquée lui-même. 11 mourut en 1614. On lui érigea un monument Cuperbe avec sa starue en albâtre. On y lit l'épitaphe suivante, con-tenant le Testament de cet usurier, qui justifie biei le sarcasm Shakespeare. » Ci gît enterré le corps de » ~Je.v ombe, Ecuyer, qui a fait différens legs » ch*.tMo«es à la paroisse de Stratford. Il a laissé une » rente de 100 liv. sterl. pour être prêtée à 15 pauvres » Commerçans, de trois en trois ans, a condition »> que chacun d'eux fera obligé de rendre cette fom-- « me, au bout de ce terme , & aux intérêts de 50 tt fchelins par an , lesquels feront distribués en au-- » mônes manuelles aux pauvres du lieu. «

( 1 ) NOUS avons trouvé ces Ktrt traduit**

DE SHAKESP EARE. lxj avenir. Ses amis se réjouiffoient en mesurant l'espace qui lui restoit à parcourir , lors-que la mort vint tout-à-coup l'enlever. (I) ( i ) Jamais image d'homme célèbre ne fut si multipliée chez un peuple, que l'est chez les Anglois celle de Shakespeare. En bronze , en plâtre , en porcelaine, on retrouve sur les cheminées, sui les tables, par-tout, cette idole chérie. Quelquefois elle fert à orner des jardins , comme a Stowe & ailleurs. M. Gar-rick, dans le fien, a érigé un temple au Père du Théâtre Britannique. Ces vers font gravés à l'entrée.

— Tardis ingens ubi flexibus errat

Thamesis , cS. longâ pretexit arundine ripas :

Ilte J viriJi in campo, signum de marmore ponam;

In medio mihi Shakespeare erit, templum que tenebit.

Aux iieux, oii ditis son cours, la Tamise orgueilleuse,

Retarde en longs replis sa route tortueuse ;

Et de ses bords fleuris admirant les beautés,

Semble endormir ses eaux sur son riant rivage ;

Je veux, au fein profond de ces lieux enchantés,

Dédier un autel, ligne de mon hommage , lxij VIE

Shakefpcare fut inhumé dans la grande Eglise de Stratford. On lui érigea, dans ce lieu même, un monument en cuivre, a fiez honorable pour ce tems. Il est représenté assis fous une cfpèce d'arcade, avec un cout

Sur l'autel décoré du marbre le plus beau ;

Shakcfpeare offrira sa présence immortelle

Je veux y célébrer sa fête solemnelle :

11 fera te seul Dieu de ce temple nouveau*

On a imprimé son Testament daté de 1616, qu'on a trouvé dans les Registres de l'Archevêché de Can-torbery. Après avoir distribué sa succession entre tes trois filles , dont la cadette , sa bien-aimée, est la mieux traitée , Shakespeare fait plusieurs legs aux pauvres & à différentes personne., entr'autres , à Heminges, Burbage & Condelle, ses anciens Camarades de Théâtre, & ses premiers Editeurs. 11 lègue son épée à 1 homas Combe , frère de ce Gentilhomme dont il avoit fait la plaisante épitaphe ; à sa femme 81 son beau lit brun à franges, avec sa garniture , sa tasse d'argent. Cette simplicité de mœurs dans un si gretid homme , ajoute encore au respect qu'inspirent ses ouvrages & fait chérir sa mémoire.

DE SHAKESPEARE. Ixiij; fin devant lui ; tenant une plume de la main droite , & de l'autre un rouleau de papier.

On lit sur le coussin le diltique suivant :

Judith Pylium, genio Socratm , arte Marontm ,

Terra ttli" populus meret" Olympus habit.

Ci gît un grand rival du Chantre de Didon ;

Un Socrate en Caledi , un Nestor en raison.

Le peuple est dans le deuil. 0 mort à qui tout cède!

L'univers l'a perdu, mais le Ciel le possède.

On voit encore quatre vers sur la pierre qui est au-deflbus du mausolée :

Arrête , sossoyeur, épargne ma poussiére.

0 béni soit, qui la révère !

Mais malheur au fatal bourreau ,

Qui troublera, d'une main téméraire,

La paix que r.\i trouvée au fond de ce tombeau

Shakefpcare avoit trop de droits à la re-connoissance de sa patrie, pour qu'elle ne lui érigeât pas, dans Westminster, un monu-lxiv VIE

-ment ( i ) digne de la gloire que Ces talens avoient répandue sur elle.

Westminster, lieu vénérable & sacré, où une nation généreuse dépose avec religion la cendre de ses grands hommes & les présente , dans un temple , à la vénération publique; où les Souverains tombés du Trône, n'ont pl us, après ce grand revers, d'autres marques de gloire, que d'être admis & de reposer près d'eux; que ton exemple n'cft-il suivi par les na-tions qui t'environnent ! Ici les Rois rabais-sés par la mort à l'égalité humaine, se ren-ferment encore en des enceintes inaccessi-bles , & dorment dans un éloignement su-perbe de leurs sujets. Là, les grands hommes, comme autrefois les enfans chez les Chinois effrayés de leur fécondité , étouffés dans leur berceau ou persécutés dans leur carrière, ne trouvent que des peuples ingrats, qui jet-tent & mêlent sans respect leurs cendres avec

( t ) Çe monument lui fut élevé dans l'Abbaye de Westminster en 1740. avec cette inscriptions Guillelmo Shakespeare à anno pcft mortem 124, amor publics po/ù;t.

la

DE SHAKESPEARE. Ixv

Tomel i la poussière de la foule ignorée , & tes dé-gradent au moment qu'ils deviennent immor-tels.

Ne verrons-nous jamais un monument vraiment honorable acquitter notre patrie en-vers fcs grands hommes, rassembler autour de l'unique Molière, nos grands Ecrivains ; marquer ainsi d'une manière gloricufc l'in-tervalle immense , qui sépare ces Princes du Parnasse & nous, peuple de Littérateurs, de Poètes vulgaires, de talens ébauchés & restés médiocres, h qui les acclamations de quelques jours, quelques récompcnfcs Litté-raircs , une certaine mcfurc de considéra-tion publique , & peut-être le bruit d'une génération , doivent suffire pour payer nos petits travaux & nos succès imparfaits?

Le monument de Shakefpcare eU majef-rueux & simple. On y voit sa statue de gran-deur naturelle : ses traits font aimables & p'eins de douceur. Il cft penché sur un pié-- (icftal qui porte quelques volumes de ses piè-ces. Au bas font pluficurs bulles de Rois & de particuliers , emblèmes de ses différens Ixvj VIE caractéres ; & du milieu de ces Livres fort un rouleau déployé sur lequel on lit ces vers tirés de la Tempête. (i)

Ces Temples folemnels, ces Palais fastueux,

Ces gigantesques cours, habitantes des Cieux ;

Ce grand globe lui-même, & tout ce qu'il enfante,

Et des êtres divers la foule renaissante,

Fuiront, & tout-à-coup à grand bruit s'abîmant,

Tours & monts crouleront dans le vaste nèant,

Comme s'est à tes yeux soudain évanouie ,

Cette vaine assemblée, apparence de vie.

Il ne paroîtra plus où brille le soleil,

la moindre trace à l'œil de ce grand appareil.

A côté est le célèbre Rowc, son premier Commentateur.

» Jeunesse des deux sexes à la lfeur de vos ans, & vous, vieillards penchés vers le dé-clin de l'âge : vous, pâles victimes de l'infor-tune, & vous, qui vivez heureux dans l'hum-ble paix d'un état obscur: & vous, qui, attirés par l'éclat des Cours, environnez le

(I) Voyez la Tempête, Tome 11, page i s x.

DE SHAKESPEARE. Ixvij

"Trône des Rois ; vous, troupe folle & joyeu- » se, enfans du plaisir ; & toi mortel miféra-- » blc, qui verses les larmes de l'amour cm-poifonné par la jalousic, ou qui gémis dans les cuisantes douleurs d'une conscience dé-- » chirée par le crime , ou qui pleures les coups multipliés dont la main fatale de la mort t'a frappé, te laissant seul & désespé.

» ré au milieu des tombeaux de tes enfans :

Vous aussi, qui languissez loin de votre pa-trie dans les ennuis de l'exil. & vous, qui votez chercher la gloire dans les champs de » bataille, ou qui aspirant à de plus nobles palmes conduirez la fortune de la destinée "des Etats ; approchez tous, contemplez ce marbre: ne reconnoissez-vous pas ces traits ? Dites, si sa langue, interprète fidèle, n'a pas exprimé toutes les situations, tous les sen-timens de vos conditions diverses, si elle n'a pas révélé tous les secrets cachés dans "votre fein. Approchez donc , & rangés avec respect autour de son monument, di-- » tes-vous l'un h l'autre ; tels furent les traits de Shakespeare , de cet homme extraordilxviij V 1 E naire qui parcourut toutes les routes de la vie humaine, qui sentit toutes les passions, » & qui dans ses Ecrits distribue au genre-- » humain ce riche trésor d'expérience, qu'il » ne dut pas au tems , mais qui fut le don » de son génie. ( i ) cc

Shakcfpcarc eut trois filles. Deux furent mariées. L'aînée Judith épousa Thomas Quin-cy, dont elle eut trois fils morts sans poHé-rité. Sufanne ( i) la cadette , la bien-aimée de son père, épousa le Docteur Jean Halle, Mé-dccin estimé. Celle-ci ne laissa qu'une fille mariée d'abord h Thomas Nash Ecuyer, & en secondes noces à Sir Jean-Bernard d'Abbing-ton qui mourut sans enfans ; ensorte que la famille de Shakespeare cft éteinte depuis

( i ) Vers d'Akenside.

(1) Un monument élevé à sa mémoire dans l'Eglise de Stratford , nous apprend quelle mourut le 1 Juillet 1649, âgée de 66 ans. Elle étoit donc née en 15 8 ; , son père alors n'avoit pas 19 ans, étant de 1664 » & Sufanne n'étoit que la cadette dus trois.

DE SHAKESPEARE, lxix long-tcms , & qu'il ne reste de lui que ses Ouvrages, immortelle postérité ! ( i )

Sa femme plus âgée que lui lorsqu'il l'é-pousa, lui survécut & mourut à 67 ans, l'an-née môme où les deux Comédiens, Hemminges & Condelle (1) publièrent in-folio,

( i ) » J'aimois ce grand homme , dit de lui Ben Johnson, j'honore sa mémoire, & j'ose dire que mon respect pour lui va jusqu'à l'idolatrie. Cétoit réel-- » lement un honnête homme : d'un caractère franc & »>ouvert : il avoit l'imagination forte ; les idées nobles « &: vives, 5c l'expression la plus heureuse; sa plume » couloit avec une facilité si prodigineuse, qu'il avoit besoin de teins en tems qu'on arrêtât sa fougue : il » falloit l'enrayer , comme Auguste le disoit d'Haté- » rius. S'il a des défauts, il les rachette par ses beau-tés ; & pour un endroit qui a busoin d'indulgen-- » ce,cent autres enlèvent nos éloges.«

Ce témoignage d'un Poëte, son contemporain & son émule dans la même carrière, vaut seul un Pa-négyrique.

( i ) Heminges & Condelle dédièrent leur édition au Lord Pembroke & au Conue de Mongoinmery , qui avoient été les bienfaiteurs de Shakespeare, Ixx FIE la première édition complcttc des (Euvrcs de Shakcfpcarc.

Le ton de leur préface est assez singulier pour mériter qu'on l'offre ici au Ledeur.

Préface des Comédiens, à toutes les Classes de lenturs.

Depuis le plus savan: d'entre vous, jusqu'à celui qui ne fait qu'épeler, vos voix se comptent : nous aimerions mieux qu'on les pésât; sur-tout quand nous voyons que le fort d'un Livre dépend de vos lumières & non pas feulement de vos têtes, mais de vos bourses aullî. In lin, l'ouvrage est publié : lire & critiquer; voiU vos privilèges : nous se sa-vons : à la bonne-heure, u fez-en ; mais commences par acheter. C'est la meilleure recommandation d'un ouvrage, dit le Libraire. Achetez donc, & ensuite, de quelque manière que vos têtes fuient montées, prononcez , jugez , point de grâce : jugez pour votre argent. Mettez-vous à six sous , a un scheling, à un écu, à tel prix que vous voudrez , mais com-mencez par acheter : la critique ne sist point aller le négoce, ni le tourne-broche. Souvenez-vous aussi, que, quoique vous soyez les Arbitres des beaux Es-prits , & que vous alliez tous les Jours siéger à Blackfriars, ou à Cock-Pit, pour faire le procès aux

DE SHAKESPEARE. Ixxj

Si ce Poctc par ses grands talens foule-va contre lui t'envie ; la bonté de Ton cœur, pièces nouvelles, souvenez-vous, que celles-ci ont déjà subi leur jugement , & que rappel n'a plus lieu. Le décret qui les a purgées & qui en a fixé la valeur, vaut mieux que toutes les lettres de recom-mandation qu'on achète à beaux deniers comptans. Il eût été 1 souhaiter , nous en faisons l'aveu , que l'Auteur eût assez vécu , pour mettre en ordre 6c re-voir lui-même ses ouvrages. Mais puirque la desti-née en a décidé autrement , 6c que la mort l'a privé de ce privilège, on ne doit pas savoir mauvais gré à Tes amis du service qu'ils s'empressent de lui rendre , & de la peine qu'ils ont prise de rassembler & de publier ses Œuvres. Jusqu'ici, vous n'avez eu fous les yeux que des copies infidèles, & indigne-ment tronquées par les imposteurs qui vous ont vendu leurs larcins : nous vous les offrons aujour-d'hui entières & rétablies dans l'état oit l'Auteur les avoit composes lui même.

Qui fut , plus heureusement que lui, imiter la nature ? Qui fut la rendre avec plus d'agrément ? Sa plume 6c sa pensée étoient toujours d'intelli. gence. 11 exprimoit Ces idées avec tant de bonheur & de facilité, qu'à peine avons-nous trouvé quel-lxxij y i E la douccur de son carrière & sa modef-tic la désarmoient toujours, & il força fcs rivaux à lui pardonner sa gloire, même du-rant sa vie. Un jour , les amis de Ben John-son, pour le flatter, s'efforçoient de rabaisser devant lui le mérite de Shakcfpcarc : Ah , mes amis, s'écria-t-il, ne di/ons point de mal des Divinités.

On disoit à la Cour de Jacques I. Allons voir à Stratford Jupiter qui s'humanise.

ques ratures dans ses manuscrits. Mais, contens d'a-voir pu recueillir & mettre fous vos yeux tes pro-durons de son génie , ce n'est pas à nous qu'il appartient de te louer. Ce foin vous regarde , Lec-teurs Nous efpcrons que vous trouverez ici de quoi faire votre profit. La mine est ouverte ; elle ne pou-voit ni ~relier cachée , ni se perdre. Lisez donc, & relisez encore; & si alors vous ne le goûtez pas, vous courez grand risque de ne pas l'entendre. Dans ce cas , nous vous remettons AUX soins de quelques autres de ses amis, qui puissent vous servir de gui-des. Si vous n'avez pas besoin de leur recours. vous êtes en état de vous guider vous-mêmes , vous & bien d'autres. Voiti l'espèce de Lecteurs que nous lui souhaitons. JEAN HEMINGES , HENRI CONDELE.

Tandis

DE SHAKESPEARE. Ixxiij

Tcmt 1. k

Tandis que sa renommée parcourt l'univers, le souvenir de son ame génércufc & fenfiblc vit dans sa patrie. On y raconte en-core avec attendrissement un trait de bien-faisance, qui seul feroit adorer sa mémoire, & lui donne un dernier & précieux avan-tage sur ces Ecrivains qui fcmblent avoir mis toute la gloire de l'homme dans les mIens, sans se soucier de laisser après eux aucunes traces de la bonté de leur ame.

Un jour, il vifitoit , après une longue ab-fcnce , une Dame qu'il avoit connue :

il la trouva en deuil de son mari, chargée de trois enfans , & ruinée sans refsource par un procès qu'elle venoit de per-dre. A la vue de cette famille plongée dans la misère, Shakcfpcare se fcnt ému d'une ten-dre pitié. Il fuit, il vole chercher des secours; & bientôt il reparolt avec une somme confidérable qu'il avoit empruntée : il embrasse avec transport, la mère & les en sans, pleurans dans ses bras. Tout autre cœur que le fien , en-chanté de lui-même, eût goûté alors le plai-sir de la bienfaisance ; mais lui, mécontent dç lxxiv VIE ce peu de bien qu'il fàisoit, il s'écrie en pleu-rant , par un desir plu généreux encore que son action : Oh , c'est à présènt, pour la première fois , que je voudrois être riche ! Voilh, h-peu-près, tout ce qu'on a pu sauver de l'oubli dans la vie de cet homme illustre. L'histoire fait peu d'attention à celle des grands Poëtes & des grands Philosophes. Elle passe prcfque toute entière dans le silence & l'obscurité , & femée de faits aussi peu mé-morables que la vie du commun des hom-mes , elle est presque aussi promptement oubliée. Ce n'est que dans leurs écrits qu'ils laissent une trace brillante de leur existence.

L'Europe commençoit à sortir des ombres de ces siècles d'ignorance, qui venoient de paffer lentement sur sa surface, & attendoit la venue des grands hommes , race céleste qui devoit bientôt descendre du Ciel sur la terre, comme les Dieux de l'âge d'or, & lui apporter les beaux Arts. C'étoit dans le tems que les Italiens, corrompus par un mauvais goût, couroient après de misérables jeux de

DE SHAKESPEARE. luv

k 2 mots, faisoient tinter h leurs oreilles des Con-cetri puériles, & dédaignoient tout ce qui étoit naturel; qu'en France, on sortoit k pei-ne des représentations scandaleuses des Mystè-res & d'autres farces, aussi scandaleuses pour le goût; ce fut alors que parut Shakcfpcare, & que par un vrai miracle, l'Art des Plaute & des Sophocle , éteint depuis deux mille ans, fut ressuscité à Londres ou plutht créé par lui, qu'il reçus l'empreinte de son génie, & qu'il mérita d'être nommé, l'art de Shakcfpcare, aussi-bien que celui de Sophocle.

Créateur de ce genre nouveau, il fentitqu'il avoit le droit d'agir en maître, & rejetta tou-tes les loix qui ne s'accordoient pas avec ses grandes vues & ses vastes plans. Peintre de l'humanité, il embrassa tout le genre humain. Il vit que les dernières classes de la société pouvoient aussi-bien que les Vi* élevées, lui fournir une foule de personnages intéressans. Tout ce qui étoit homme fut sacré pour lui & parut digne à Shakcfpcare d'être admis sur la scène avec les Rois, parce que les Rois lui parurent aussi des hommes. Il les peignit Ixxvj VIE sans farder leurs images jamais il n'en fit ni des Héros, ni des demi-Dieux imaginaires; mais toujours sa plume sincère les rcpréfenta fidèlement dans Tes écrits , tels qu'ils avoient existé sur le Trône.

A la vue d'un pareil prodige, on feroit tenté de croire, qu'un démon familier plus merveilleux encore que celui de Socrate, put seul révéler a un jeune homme sans expé-riciice, presque sans éducation, ce grand fc-cret de l'Art dramatique, inconnu alors dans tout l'univers, & que des nations entières cher choient aveuglément depuis long-tems.

Sans modèles & seul dans le Champ des Arts , il fut contraint de tirer de lui-môme les ressources dont il avoit besoin, & d'être ce que la nature l'avoit fait. Il ne connut, du-moins il ne voulut suivre d'autres règlcs, que cclles qu'il puisa dans la con-noissance profonde du cœur humain, & il s'abandonna sans crainte à son génie. Les circonstances, il est vrai , fecondoienc ses efforts : quand il s'élevoit h perte de vue, aux yeux de son siècle, personne alors ne

DE SHAKESPEARE. Ixxvij lui crioit qu'il s'égaroit ; & lorsqu'il étoit redefccndu de cette hauteur, la critique ne venoit point avec Ton ciseau fatal lui couper les ailes & lui imposer la loi dabaifler son vol. Dans ce tems, les peuples de l'Europe frap-pés d'étonnement à l'afpca de ces mortels extraordinaires, étoient plus propres à admi-rer leurs grands hommes, qu'il les juger; & comme les peuples nouveaux de l' Amérique > ils les prenoient pour des Dieux.

Shakefpcare eût sans doute été moins ori-ginal , si au lieu d'ouvrir le premier la car-rière dramatique, il étoit venu un siècle plus tard. Il auroit trouvé une route déja frayée ; il y feroit entré & l'auroit peut-être regar-dée comme l'unique chemin de la perféction.

Il eût emprunté de ses devanciers des beau-tés qu'il auroit cru ne devoir qu'à lui-même; & il auroit perdu quelques étincelles de son génie dans cette imitation involontaire.

L'étude des modèles que nous avons sans cette devant les yeux corrompt & altère en nous l'ori-ginalité de la nature. Nous prenons, à notre insu , leur manière, leurs défauts sur-tout & lxxviij V 1 E bientôt, comme les Magiciens de la Féerie, ils nous transforment tout-a-fait ; nous som-mes déjà métamorphosés, que nous croyons être encore nous-mêmes.

Aussi a-t-on remarqué, que les hommes vrai-ment originaux , font toujours venus les pre-miers ; font nés dans des siècles de simplicité , dans des ttms h demi-grossiers. Alors, il n'est point de bornes posées. point de règles dans les Am, Maîtres absolus des opinions , leur génie, libre dans son essor, peut être impuné-ment audacieux. Ils n'ont point reçu de loix, ils en imposent h la pofiérité ; & lors-que quelques fièclcs d'intervalle ont rendu leurs noms encore plus vénérables, les géné-rations qui fuccèdcnt, viennent fc traîner avec superstition sur leurs traces : on révère jus-qu'à leurs écarts, & ce feroit un sacrilége que d'oser s'avancer au-delà des limites où ils fc font arrêtés.

C'est donc une chose difficile , pour ne pas dire impossible. que d'être original dans un lieele très-éclairé. Alors, dès le premier pas, le talent Ce trouve arrêté fous un amas

DE SHAKESPEARE. lxxix de règles & d'entraves; & s'il fc trouve quel-ques génies, qui jaloux de leur liberté, osent secouer ces entraves & s'aventurer sans guide dans une route nouvelle , tout aussi-tôt les beaux Esprits , comme autant de fantômes effrayans , environnent & assaillent de toutes parts ces chercheurs de mondes.

On peut dire de ces grands hommes, qu'ils ont laissé en mourant des fers à leur patrie. C'ell- envain qu'on Ce reclame de la nature : la nu ure , elle. même , est condamnée aux ~pLcL de ces idoles qu'elle avoit jadis inspirées. La République des Lettres devient asservie à des tyrans. Il n'y a plus de liberté , & le génie ne peut se racheter de son esclavage, même par des chef-d œuvres.

Ainsi nous Tommes condamnés à ramper devant les grands hommes qui font venus avant nous. Troupeaux marqués du titre d'imi-tateurs , nous appartenons tous à des maîtres. Nos penfécs , les élans de notre ame, tout est enchainé ; & cette fcrvitudc tranfmifc à nos descendans, se perpétuera d'âge en ;llCc, jusqu'à ce que quelque déluge de barbares, Ixxx VIE quelques étonnantes révolutions, que le tems amène lentement pour les Arts, comme pour les Empires , viennent tout-à-coup changer la fcènc du monde , anéantir les grands mo-dèles & leurs tristes imitateurs , & reporter les Lettres au point où elles étoient avant Eschile & Homère.

Quand le genre humain aura croupi plu-ficurs siècles dans la stupidité ; alors, il s'élè-vera sans doute encore de nouveaux génies, qui pleins d'un feu céleste , pourront repro-duire les Arts, & inventeront de nouvelles règles, lesquelles deviendront à leur tour des loix sacrées pour une postérité lointaine.

Mais, toujours l'imitation de la nature fera un principe fondamental des beaux Arts ; & il n'y a point de progrès à attendre d'une na-tion qui aura le malheur de s'écarter de ce modèle de toute perféction , en lui préférant les raffinemens & les graccs étudiées de l'art. S'il est un peuple qui la cherche, qui la de-? mande à ses Ecrivains, à ses Artistes, qui la révère & qui l'aime dans sa simple & touchante beauté; ce peuple fera récompensé

d'clio

DE SHAKESPEARE. Ixxxj

Tome L 1 d'elle par cette vérité dans ses productions, cette originalité prècieuse, qu'elle n'inspire qu'à ceux qui l'aiment avec transport. La , les Peintres de la nature verront toujours leurs tableaux accueillis avec des cris d'admiration, s'ils ont rctracé fidèlement ses fières beaulis: Là, fcs traits hardis ne feront point cen-st, rés par ces critiques froids & pusillanimes. qui toujours la niefurant avec des règles in-suffisantes , trouvent gigantcfqucs ses nobles & majestueuses proportions, & voudroient pour les juger belles , qu'elles fussent ra-baissées aux petites idées qu'ils s'en font faites : mais elle n'existe nulle part fous la forme qu'ils lui prêtent; & leur imagination trop débile pour embrasser cette grande ima-ge, est condamnée h ne la connoître jamais.

Quand Ics hommes égarés par leur in-constance & corrompus par les faux agré-mens de l'art, fc furent dégoûtés des char-mes de la simple nature ; pour réveiller leur amour , ils imaginèrent de l'embellir.

Ils crurent la perfectionner en chargeant sa beauté antique de fleurs & de parures lxxxij VIE DE SHAKESPEARE.

modernes. A peine fut-il poffiblc de la re-connoîtrc fous ces vêtemens étrangers, & voila ce qu'ils appellèrent peindre la belle nature ; mais sa beauté elt: comme ce lle des grâces, qu'il faut peindre nues: vouloir l'em-bellir, ("eH la défigurer: ton plus bel orne-ment, cil d'être la nature.

DISCOURS EXTRAIT des différentes Préfaces,

que les Editeurs de SHAKESPEARE

ont mijès à la tête de leurs Édi--

tions. ( 1 ) L E tems seul peut mettre le fccau h la réputation des ouvrages de génie, & ce n'est que par une suite. d'observations , de com-paraisons répétées, qu'on apprend à mesurer

( t ) Nous donnons ici l'extrait de ce qui nous a paru le plus intéressant dans les Préfaces que Rowe, l>0pe , Warburton , Theobald , Hanaucr t Johnson, Sewell, &c. ont mises ii la tête des différentes édi-tions de Shakespeare. Nous n'avons ajouté que quelques idées, quelques phrases nécessaires au développement ou à la liaison de ces morceaux épars. lxxxiv DIS COU R S les forces de l'esprit humain , à apprécier la valeur de Tes productions.

Shakespeare, dont la réputation compte déjà deux siècles, a patreS le terme qui dé-cide & fixe ordinairement le mérite litté-raire. Le goût a varié, t, mœurs ont chan-gé; & tous ces changer rons, loin d'affoiblir le succès de ses ~Ecrits, ;nt fait qu'accroi-trc & assurer sa gloir Jne foule d'Ecri-vains dramatiques fer succédés sur la fcè-nc Angloifc; aucun ce l'a déplacé du double trônc où il reçoit les hommages d'une des nations les plus éclairées de l'Europe. Si l'en-thoufiafmc des Anglois pour ce Poète n'eût été qu'une folle prévention, née de l'ignorance & de l'aveuglement, le tems auroit à la fin dissipé l'illusion : les sentimens qui ne tiennent qu'à la surprise , font bientôt épuisés; rame n'aime à se reposer que sur les fbndemens fiables du vrai.

Shakcfpeare plaît & plaira toujours parce qu'il l'emporte sur tous les Ecrivains, com-me Peintre de la vérité âç de la nature : il plait par la magnificence , la fraîcheur, la

DES PRÉFACES. Ixxxv fécondité de sa Poésie, qui n'est point un art, niais, comme les prophéties des S) billes , semble une véritable inspiration. Il plaît parce qu'il offre à ses Lecteurs un miroir fidèle de la vie & des mœurs , des tableaux vrais de l'homme dans tous les états, dans tous les mouvemens & toutes les situations de Ton ame. Il plaît, parce qu'il a réuni les deux facultés les plus rares de l'invention & les deux sources principales de l'intérêt dra-matiques ; celle de former les caractères, & celle d'imiter au naturel les pallions & leur langage.

Ses caractères font le produit de l'humanité, telle qu'elle se présente dans tous le tems & dans tous les lieux. Ses personnages par-lent & agissent par l'impulsion des passions univcrfcllcs qui affectent tous les cœurs.

L'étendue & la généralité de ses caractères ne nuifcnt en rien à la diversité bien marquée qui les sépare. On ne trouvera point chez lui ces insipides copies, qui ayant entr'elles une reffemblancc fatigante, une même phisionomie & un certain air de famille, ne font que la lxxxvj DISCOURS même image multipliée sans ccffe & succes-fivcmcnt réfléchie l'une de l'autre, & qui s'af-foiblissant toujours deviennent à la fin froides & aussi effacées, que l'écharpe tissue des pâles rayons de la Lune, dont Iris fc ceint quelque-fois dans ses messages noaurnes. Les person-nages de Shakefpcarc font autant d'originaux qui ont une cxiftcncc à part, comme les in-dividus réels de la société. Tant de vie & de variété y respire ; chacun fc soutient & se ressem ble si constamment dans le cours de fcs pièces , que si on les imprimoit, a dit Pope , sans noms de personnages, un Lecteur attentif les reconnoîtroit tous & pourroit ré-tablir leurs noms , sans avoir à craindre de fc méprendre.

Réunir dans une intrigue un Amant, sa Maîtresse & son rival , les asservir à des devoirs tyranniques & contradictoires, les em barrafler dans une multitude d'intérêts opposés ; mettre tour h tour dans leur bouche les hyperboles de la joie & les éclats du défcfpoir; les plon-ger dans un malheur dont on n'a jamais vu d'exemple & les en retirer par ~s moyens

DES P RËFA CES. lxxxvij également inouis; charger encore les carac-tères, en exagérer les vertus & les vices, dé-guiser les passions les plus naturelles, les incidens les plus ordinaires , de manière que ceux qui les ont vus sur le Théâtre, ne les retrouvent nulle part dans le monde ; voilà trop souvent la carrière où s'épuisent les efforts de nos dramatiques modernes. Sha-kefpcarc a pris ses pcrfonnagcs dans la société, dans l'espècê humaine, & les a transportés vivans sur le Théâtre ; son Dialogue est presque toujours déterminé par les incidents qui l'amènent, toujours naturel & plein de simplicité. Ce n'est point un entreticn Romanefquc & bifarrc entre des êtres factices (i) que l'Auteur a gonflés d'un

( i ) On peut remarquer que les plus anciens Poë-tes d'une nation conservent ordinairement leur ré-putation , tandis que souvent ceux des générations suivantes font oubliés , après avoir joui d'une célébrité passagère. Les premiers copient la nature immédiatement. La ressemblance avec l'original est parfaite, mais ceux qui viennent après, & que lxxxviij DISCOURS amas de sentimens & de maximes, à-peu-près comme ces effigies d'animaux que l'histoire naturelle conserve & quelle enlumine & bouffit, pour leur rendre les attitudes & la phifionomie de l'animal vivant. C'est le choix exact & fidèle de ce qui fc dit de plus h propos dans les situations & les évènemens ordinai-res de la vie. Shakespeare n'a point de héros: ces êtres d'une création moderne n'existent point sur son Théâtre : Là t comme sur la scène de ce monde, on ne trouve par-tout que des hommes, qui tous expriment les sentimens de leur amc dans un langnge humain; & les passions qu'il leur a données, font vrai-ment les mêmes qu'imprime la nature.

Ne confondons point le Poëte qui les imite, avec l'Ecrivain qui ne fait que les décrire.

la gloire des premiers invite à les imiter, les copient eux-mêmes plus que la nature, qui de jour en jour est moins consutrée. Insensiblement l'imitation s'en écarte davantage : elle devient à la fin capricieuse & bisarre. elle perd cette reilemblance avec fun modèle, cette ycrttç » qui fait tout son prix.

La

DES PRÉFACES. lxxxix

La distance est immense entre la des-cription des transports d'une passion violente & son cxpreffion vraie. Pour la bien imi-ter , pour parler comme elle, il faut né-ccfiàircment que le Poëte devienne lui-mênlC , à un certain degré, le personnage qu'il représente. Son amc doit être d'un tissu délicat, fufccptible de tous les sentimens, & prompte à être émue à l'impression la plus légère. A cette sensibilité exquise , il doit join-dre une chaleur & une souplesse d'imagina-tion particulières; en forte qu'il puisse, quand il lui plaît, sortir , pour ainsi dire, hors de lui-même , perdre tout sentiment de son état pcrfonncl, & détruisant tout rapport entre lui & les objets extérieurs qui l'environnent, n'avoir plus d'amc que pour sentir les inci-dents & tes situations qu'il invente : il faut que, fcmblablc au Statuaire antique de la Fa-ble , il adore l'idole qui est l'ouvrage de ses mains , & qu'il tremble devant les Démons qu'il a créés. Rien ne prouve davantage la nature naive & versatile de l'ame humaine & l'étonnante rapidité de fcs mouvemens , xc D 1 S C O U R S que ces opérations inconcevables par les-quelles elle femblc anéantir elle-même la forme de son être , pour s'en donner une autre h son gré.

Shakefpcare , en inventant les caractères d'Hamlet, de Macbeth, du Roi Lear, &c. &c.

ressentit réellement leurs passions & tous les combats qui en font la fuite. La lefture de ses ouvragcs a donné lieu à une observation géné-rale & plcine de vérité. C'est que toute les fois qu'un discours d'un personnage continue d'être intelligible & convenable, après qu'on a substitué la troiftème personne à la pre-mière sans avoir besoin de la parcnthèfe : il dit, il répondit, (i) c'est une vraie narration,

( 1 ) L'Auteur Anglois cite en exemple ces deux vers du Cid :

Je demeure immobile , & mon ame abattue,

Cède au coup qui me tue.

Si l'on change le je en il J on voit que ces vers vont également bien dans la bouche d'un homme qui raconte : d'où il conclut qu'ils ne font pas l'ex--

DES PRÉFACES. xcj une description ; mais rarement le langage de la passion même : combien de Poëtes célè-bres ne foutiendroient pas cette épreuve !

Pourquoi donc , dira-t-on , applaudiffons-nous tous les jours à des Tragédies qui exci-tent en effet des sentimens très-vifs, & qui pourtant se trouveroient défectueuses , si on leur faisoit subir l'épreuve dont nous venons de parler? La raison en est dans l'organisation de l'homme. Par les fages & bienfaisants ins-titutions de la nature, rien n'est si aisé, que d'éveiller dans notre ame les émotions sym-pathiques, qui nous portent à nous intéresser au bonheur ou au malheur des autres. Pour peu qu'il se présente quelques circonstances propres à émouvoir la tristesse ou la joie, & qui tirant rame de son état habituel d'indifférence la difpofcnt à une extrême fcnfibilité, il ne faut que le plus léger incident, la plus légère pression vraie du personnage même qui ressent la passion :

Il demeure immobile & fin aine abattue,

Cède au coup qui le tue. xcij DISCOURS expression, pour exciter notre intérêt, pour mettre en mouvement notre sympathie. Or, il se trouve dans les Ouvrages dramatiques pluficurs moyens qui conduisent Itarne à cet état de tcndrcfic, comme l'élégance de l'expression , l'harmonie de la composition & la beauté des images : ces caufcs travaillent cnfcm-ble sur l'ame. La vue de certains évènemens que nous chérissons pour leur ressemblance avec ceux de notre vie, le rapport qu'ils ont avec la situation actuelle de notre cœur, agissent rapi-dement sur notre imagination ; elle forme & se figure des caractères , tels que le Poëte a eu l'intention de les peindre ; prévenu d'une douce sympathie , notre cœur s'intércffe à leurss deitinées, & ne demande qu'à époufer leurs passions.

Cette illusion en impose toujours aux personnes douées d'une imagination vive, & facile h remuer. Elle agit sur-tout avec force au Théâtre, où l'effet de la pièce est soutenu & fortifié par tout l'appareil de la Ítènc t par le costume des habillemens, par le jeu des Acteurs.

DES PRÉFACES. xciij

Voilà pourquoi des hommes d'un difccr-nement éclairé & d'un cfprit suffisamment cultivé , différent quelquefois tnnt l'un do l'autre, & souvent d'etix-niénius , dans leurs opinions sur les ouvrages de goût. L'imagina-tion est une faculté d'une nature si fléxible & si variable,que dans un tems elle sera animée & féconde en images, & dans un autre froide & languissante. Dans un de ces momens heureux, clic embellira un ouvrage médiocre des or-nemens de sa propre richesse, &, par ce pref-tigc , elle nous surprendra des applaudisse-mens qui ne font nullement dûs à l' Auteur.

Dans un autre moment de stérilité & d'a-pathie , elle fera avare & dédaigneuse & re-fusera même le degré d'assistance, dont elle doit aider tout ouvrage, pour le goûter & juger de son prix. Quelques idées nous frap-pent ; ces idées assemblent un groupe d'ima-ges dans notre ame , elles nous plaisent; & dans la chaleur de cette opération intérieure, nous n'appercevons pas que le tableau qui nous charme est notre ouvrage plutôt que celui de l'Ecrivain : sommes-nous de fang froid, xciv DIS COU R S le fantôme qui nous avoit plu , s'évanouit :

nous sommes honteux d'un plaisir reffcnti sans cause & des éloges que nous avons trop libéralement prodigués.

En général une grande partie du plaisir que nous font la Poéfic & les ouvrages bien écrits, ne dépend pas moins de la disposition de l'ame, que du mérite intrinsèque de l'ouvrage mê-me : mais fussiez-vous dans un état de froideur ou de sensibilité, eussiez-vous l'imagina-tion vive, ou lente & rébelle: Shakcfpcare maîtrise, émeut votre ame & vous intéresse malgré vous. D'où lui vient donc cette puit sance ? C'est qu'au lieu de décrire il imite, & qu'il fait entendre dans la bouche de ses per-sonnages le langage vrai des passions; toutes obéissent à son génie , les violentes comme les douces, celles qui font bienfaisantes comme celles qui tendent à nuire.

On a bien vu des Auteurs, des Aacurs , réussir à en imiter quelques - unes : niais falloit-il en exprimer d'autres ; ils dcve-noient roides & empruntés, & n'avoient plus ni vérité , ni naturel. Tel fera capable

DES PRÉFACE S. xcv de rend re d'une manière énergique les CdraAercs de courage & d'intrépidité, qui ne pourra descendre & se plier aux carac-tères plus sensibles & plus tendres; un autre, au contraire , se pénétrera sans peine de ces afféctions douces, qui ne pourra s'élever à la hardiesse du héros, ni à la grandeur d'ame du patriote. D'autres savent se passionner dans une grande occasion & parler le lan-gage de la nature dans une situation forte & pathétique. L'antiquité n'a point eu d'Ecri-vain qui ait possédé ce talent comme Euri-pide. Son amc entière fcmblc agitée , tour-mentée par la violence de la passion qu'il imite. Ce n'est plus Euripide , c'est Médée, c'est Oreste qu'on entend & qu'on voit. Sha-kcfpcarc a la gloire d'égaler le Poëte Grec dans ces élans, dans ces morceaux de véhé-mence & d'énergie : mais il a de plus qu'Eu-ripide , le talent plus rare d'imiter la passion dans tous Tes degrés & fous routes ses (aces ; il fait en modérer ou en accélérer l'impétuo-sité, à proportion de l'influence que doivent avoir sur elle les autres cauics, les autres évène-- Jtcvj DISCOURS mens accessoires. Doué d'une fenfibili'é rare & d'une étonnante flexibilité d'nmc, qui prend toutes les impressions, toutes tes formes, il est comme le Protce de l'Art dramatique.

Peu importe après cela qu'on dise, que les pièces de Shakespeare ne font h la rigueur ni des Tragédies , ni des Comédies. Elles feront si l'on veut des compositions d'un genre à part, mais elles n'en font pas moins le ta-bleau de ce monde dans son état nature!

& dans son cours ordinaire, ou le bien & le 11131, la tristesse & la joie se suivent & se mêlent dans une multitude infinie de com-binaisons ; elles font la fidèle image de la so-ciété , où la fortune de l'un est la ruine de l'autre, où l'homme de plaisir court gaiment à ses vignobles, tandis qu'un ami fuit en pleurant le cercueil de son ami.

Dans ce cahos d'objets & d'évènemens divers, les anciens Poètes choiflrent pour fujet de leurs fixions, les uns les crimes des hommes , les autres leurs folies ; ceux-ci les grandes vicissitudes de la vie , ceux-là ses dé-tails domestiques, ses incidcns familiers. Delà

ces

DES PRÉFACES. xcvij

J'orne n ces deux genres d'imitation connus fous les noms de Tragédie & de Comédie, & qui tendent h produire des effets contraires par des moyens opposés. On a fait un reproche Shakcfpcarc d'avoir confondu ces deux gen-res, regardés ordinairement comme incom-patibles. On a dit : » Les pleurs de Melpomène

& la gaité de Thalie ne fc concilient point en-- » fcmble : l'ame navrée des impressions pro-- » fondes de la terreur, de l'indignation , de » la pitié, n'est point en état de goûter les » plaisanteries d'une (cène comiquc : Elle ne » peut, flexible comme tes traits du moder-- » ne Roscius, ( i ) se divifcr également entre » le rire & la douleur. «

Cette méthode est sans doute contraire aux préceptes établis par Aristote , à l'exemple conliamment suivi par les anciens ; mais vouloir condamner Shakcfpcare d'après ces règles, c'est juger un Républicain sur les loix d'une Monarchie étrangère. Si ce grand

( 1 ) Voyez la gravure du célèbre Garrick repré-senté entre les deux Mures du Théine. xcvii; DISCOURS homme étoit né dans Athènes , & qu'il eût osé introduire sur la scène ces rcpréfcnrations plus grandes , plus valtes que celles d'Euripide & de Sophocle , à la vue de ces imitations si fidèles, si rdicmblantes au spec-tacle du monde, est-il certain qu'Aristote n'cût encore voulu adopter d'autres princi-pes , que ceux de Sophocle & d'Euripide ? Et quand il fc feroit égaré jusqu'a méconnoître ce genre nouveau , en (croit-il moins beau, moins conforme à la nature ?

C'cft par un véritable abus, que la critique s'est emparée de l'empire des Lettres, & qu'elle s'arroge le droit de subjuguer les opinions, de consacrer un genre , & de proscrire tel ou tel autre à son gré : c'est une superstition que de s'assujettir à cette chimérique autorité, & il est toujours permis d'appeller du tribu-nal du critique qui impose des loix , aux'loix mêmes de la nature.

Si l'on objecte, que ces changemens de scène & de ton, ne fervent qu'à interrompre le dé-veloppement & le progrès des passions, que l'évènement principal ne peut plus être amené

DES PRÉFACES. xcix

n par la gradation régulière des incidcns qui le préparent, & que l'émotion sans ceHc ar-foiblic par des contraflcs opposés, doit s'anéan-tir à la fin, & nuire à l'intérêt & à l'effet de la pièce; on peut répondre , Shakespeare à la main , qu'il fait triompher des obstacles qu'il s'est créés lui-même ; qu'il fait par la force de son génie maîtriser l'imagination au point de produire toujours l'effet qu'il se propose ; que le rire & les pleurs font à son comman-dement , & que notre amc dans ses mains reçoit fuccefTivemcnt toutes les aAcaions qu'il lui plaît d'inspirer; que c'est ce mélange même, qui rapproche davantage ses Drames de la vérité , & de ce qui se passe tous les jours fous nos yeux. On peut répondre que sa méthode fut bonne , puifquc les hommes de toutes les nations conviennent, qu'il n'est point de pièces qui sassent plus d'effet & d'illu-lion à la représentation que les siennes : & que dans le silence même du ca binet, leur Icaure inspire plus d'intérêt, plus d'émotion , que celles d'aucun autre Potte. (i)

( i ) Cest d'ailleurs un facrihte que Slukefpeare c DISCOURS

Tous fcs fujcts, foit historiques , foit fa-buleux , font attachans, font tous pleins de cet intérêt pressant qui nous entraîne vers le dénouement. Nul Ecrivain, depuis Homère, n'a possedé autant que lui le talent d'exciter en nous cette curiosité vive & insatiable, qui ne s'arrête & ne repose point, qu'elle ne foit satisfàite.

L'appareil & la pompe du Spcaaclc dont il a chargé fcs pièces, ont le même but.

A mesure que l'esprit s'éclaire, le plaisir paffe fut forcé de faire au goût du peuple qu'il vouloit intéresser. La Tragédie n'étant nu fond , que l'his-toire mise en action, les Anglois ne veulent rien per-dre des incident & du spectacle que le sujet peut faire naître. Aulll le Porte n'a-t-il presque pas lié toutes ces scènes épisodiques à l'action , & on pour-toit les détacher de la pièce, sans quelle en souffrît. Il ne les employoit que pour égayer Se reposer lame des Speeateurs, fatiguée des secousses violentes quelle avoir reçue des scènes terribles ou pathétiques; bien sût de reprendre son empire dès qu'il le voudroir, & de faire pâlir de terreur ces visages, qu'il venoit d'épanouir par une scène comique.

DES PRÉFACE S. ci des yeux à l'oreille ; mais au déclin des Arts , il repasse de l'oreille aux yeux. Les hommes pour qui Shakespeare écrivoit, fc connoissoient mieux en cérémonies publiques, en pompes triomphales ou funèbres, qu'en poésie; & peut - être avoient -ils besoin de quelques incidens extérieurs & vifiblcs pour bien sàisir & suivre le Dialogue. Shakespeare cherchoit à plaire ; il en savoit les moyens : il a tellement captivé le goût de sa nation, que sur le Théâtre Anglois, les Acteurs ne doivent pas moins agir que parler, & que les plus beaux vers sans action glaccroient le Spectateur. ( i )

Shakcfpcare a des défauts, sans doute, qu'on ne peut sauver des arrêts de la critique :

mais il n'a besoin d'autre indulgence, que de celle qu'on doit à tous les chef-d'œuvres de l'homme. Pour cesser de s'étonner que fcs

( t ) VoiU pourquoi nous trouvons tant de spec-tacle dans Ces pièces. Tous ces tableaux , toutes ces images leprcfement le naturel , augmentent l'il-lusion , & piaifem aux Angloib. cij DISCOURS défauts (oient oubliés ou soufferts par une nation qui connoît le Caton d'Adiffon , il suffit de savoir lire Adiflbn & Shakespeare ou de les voir jouer l'un & l'autre. Le Caton cft plein d'une foule de beautés , qui font dtimer son Auteur : mais nous n'y trouvons rien, qui nous sasse connooître les fcntinicns & les adions de l'homme : ce fera si l'on veut la plus belle production du jugement uni à la fcicnce : mais l'Orhcllo de Shakef-pcarc cfl le fruit mûle & vigoureux de J'ob.

fervarion fccondéc par le génie. Caton offre un tableau imposant de mœurs faéHces, & de sentimens héroïques exprimés en vers élégans & harmonieux ; mais c'est en vain que la crainte resserre , ou que l'errérance épanouit le cœur du héros : les mouvement dont il est agité, ne se communiquent point à l'ame du Spectateur. L'art a chaque mo-ment décèle le Poëte, & fous le Caron qui paroît sur la Ccènc. on voit sans cesse Adisson,

On pont comparer son ouvrage, & celui de tout Poète corrca & régulier qui lui res-semble, à un jardin bien dessiné, planté avec

D E S PRÉFACE S. ciij art, parfumé de fleurs. On s'y plait un moment, on sourit en entrant à tous (es irlié-mens : mais sa froide symétrie laisse le ctrur sans émotion , & l'imagination sans intérêt.

La compositions de Shakcfpcarc offre une vaste foret dont rimpofante majesté attache & captive l'imagination par une variété im-mense , où les chênes étendent leurs bran-ches inégales , où les pins s'élevent dans les airs , quelquefois entremêlés de ronces & d'épines fauvngcs , mais dans mille endroits ombrageant à leur pied le myrthe & la ro-se. Au lieu de ces petites raretés, précieuses par l'élégance des formes & par l'éclat du poli, Shakcfpcarc ouvre une mine inépuisable d'or & de diamans, incruttés quelquefois dans la terre, & mêlés de quelques substances grossières.

Pat mi les reproches dont l'envie a fait tant de bruit , il en est plusieurs qui ne méri-tent pas de réronfc, & d'autres ou ton pro-cès , s'il est jugé , ne lest pas sans appel. On l'accuse , par exemple , d'avoir viole les unités dramatiques. & d'avoir peu refciv DISCOURS pcaé ces règles instituées par l'autorité réunie des Portes & des Critiques ; mais si l'on examine sans prévention les principes sur lesquels on a fondé les unités de tems & de lieu, peut-être ces règles pcrdront-clles un peu de la vénération quelles ont obtenue, & l'on trouvera qu'elles donnent plus de peine au Poète, que de plaisir au Spectateur.

« On regarde comme impossible de supposer » qu'une aclion, qui a duré des mois & des an- » nées, puisse se palier dans l'espace de trois * heures ; ou que le Spcaarcur puissè croire "qu'il reste a (lis dans un théâtre, tandis que dt- i » Ambassàdeurs vont d'une Cour à l'autre , » tandis qu'on lève des armées, qu'on affiégc » des villes. Une fausseté évidente révolte l'ef-nprit, & la fiction perd son charme, dès qu'elle » s'éloigne de la vraisemblance,

t) Les limites étroites du tems, ajoute-t-on , » ont nécessairement déterminé celles du lieu. « Le Spectateur qui a vu le premier acte à Aie- » xandrie , ne peut supposer qu'il se trouve à Rome au fécond : il fait, h n'en point dour ter, qu'il n'a pas changé de place & que

1 cs

DES P RÉ FA C ES. cv

T'orne J. o » les lieux n'ont pû changer d'eux-mêmes, ci

Voilà les objections triomphantes, dont la critique accable le Poète qui le permet ces irrégularités; mais il est tems de leur répon-dre, d'après l'autorité de Shakefpcarc & de la raison, qu'ils érigent en principe incontcita-blc, une assertion démentie tous les jours par le sentiment, & qu'ils bâtiflcnt des raisonne-mens & des règles sur une véritable chi-mère.

Jamais en effet l'illusion n'et f parfaite, jamais aucune représentation n'a été prise pour l'adion réelle.

Quel Speaatcur, au moment où la toile fc lève, s'imagina jamais être réellement à Ale-xandrie, de qu'en venant au spectacle, il a fait le voyage d'Egypte, ou qu'il est contemporain de Cléopatrc & d'Antoine ? Certes, un homme dont l'esprit fc prèteroit à toutes ces supposi-tions, pourroit les pousser beaucoup plus loin. S'il prend une fois le théâtre pour le Palais des ptulcrriées, qui l'empêchera de le prendre, au bout d'une demi-heure, pour le Promon-toire d'actioum ? L'illusion , dès qu'elle a nj DIS COU R S franchi ce premier pas, ne doit plus s'arrêter ni connoître de borner certaines. Le Spcéla-reur, persuadé que ce Coméi'icn qu'il connoir est Alexandre ou César, qu'une Mille éclairée par des bougies est la plaine de Pharfalc ou les bords du Granique, est nécessairement dans un état de délire & jette loin des li-mites de la raison & de la vérité. Il est im-pollible qu'un homme, dont l'imagination fera exaltée à ce point, fonge h compter les minutes, & à mesurer le tenu la montre à la main,

La vérité est, que les Speâateurs font tou-jours dans leur bon sens, & qu'ils n'oublient jamais que le théâtre, est un théâtre, & les Acteurs , des Comédiens. Ils viennent pour vo;r représenter une aétion ; cette action doit se passer quelque part, mais les divers incidcns qui complettcnt une fable, peuvent être placés dans des lieux éloignés l'un de l'autre. Où est en effet l'absurdité de supposer, que le même lieu qu on connoit pour être un théâtre mo-derne , représente Athènes dans un infant, & Syracuse dans un autre i

DES PRÉFACES, cvij

De même qu'on fuppofc le lieu, on peut étendre le tems. La plus grande partie de la durée qu'exige la fable de la pièce, s'écoule dans les cntr'actes ; car la portion de l'adion, qui est représentee dans chaque scène, n'a qu'une durée égale à celle de la réalité métile. Si dans le premier acte les préparatifs de la guèrre contre Mithridatc font fuppofcs se faire à Rome, l' événement dc la guerre peut bien au dénouement être supposé se passer au Pont même. Nous savons qu'il n'y a ni guerre, ni préparatifs; que nous ne sommes ni à Rome, ni au Pont ; que ce n'est ni Mi-thridatc, ni Lucullus qui font devant nous.

Le Drame nous préfcnte des imitations fuc-eeflives d'actions fucceffivcs ; pourquoi la fé-conde imitation ne nous rcpréfcntcroit-cllc pas une action arrivée plusieurs années après la première; si toutes les deux font tellement liées l'une à l'autre, qu'il n'y ait que le tems qui les féparc. Le tems cU de tous les modes de l'existence, celui qui obéit le plus facile-ment à l'imagination : un cfpacc de plusieurs cviij DISCOURS années se conçoit aussi aisément, que le passage de quelques heures.

Si l'on demande, quelle impression peut fai-re un Drame auquel on ne croit pas ; on ré-pond , qu'il nous intéressera toujours comme la peinture vraie d'une action ou d'un état réel, comme la représentation fidèle des af-fections que le Spectateur éprouveroit, s'il étoit dans la situation où fc trouvent les pcrfonna-ges. Si nous sommes émus, ce n'est pas que nous pensions, que ce font des malheurs réels dont nous sommes témoins. L'illusion ne vient pas de ce que nous croyons malheureux les A&eurs qui font devant nos yeux ; mais de ce qu'en ce moment nous nous imaginons malheureux nous mômes : nous gémifTons sur la possibilité & non sur la présence de l'infor-tune, comme une tendre mère pleure sur son enfant qui lui soûrit, en fongeaut que la mort peut le lui enlever. Le plaisir que nous donne la Tragédie, naît du sentiment même que nous avons de la fiâion : Si nous croyions voir en effet des crahirons & des meurtres,

DES PRÉFACES. (IX nous en ferions révoltes & nous fuirions les spectacles avec horreur.

Toute imitation produit en nous un sen-timent de peine & de plailir, non parce qu'on la prend pour la réalité, niais parce qu'elle la rappelle à notre idée. Lorsque l'imagination est agréablement remuée par la peinture d'un beau paysage, imaginons-nous pour cela, que nous allons jouir de l'ombre des arbres que nous voyons peints, & nous rafraîchir aux fontaines que nous offre le tableau? Non ; mais nous pensons au plaisir qu'il y auroit à voir couler ces fontaines, h entendre leur murmure, à reposer fous ces ombrages, à rcfpirer leur fraîcheur.

Il est évident que l'esprit n'est jamais trompé par limitation, au point de la pren-dre pour la réalité; & dès-lors, on peur, sans blesser la raison, supposer qu'une efpate de tems plus ou moins long s'est écoulé entre les actes, & que l'Auditeur d'un Drame ne tient pas plus de compte de la durée de fac-tion , que celui qui lit une histoire. où dans une heure il voit palier fous les yeux la vie ex DISCOURS entière d'un Héros, & les révolutions d'un Empire.

Outre ces deux unités imposées par les anciens, & dont les pénibles entraves ont fait tant de fois gémir les modernes, il en est une troisième, feule essentielle dans les ouvrages dramatiques, c'elt l'unité d'action. Celles de tems & de lieu, fondées sur de fausses suppo-sitions, contraires h la vérité & au mécanisme de nos opérations intellectuelles, ne fervent qu'à rétrécir l'étenduc naturelle du Drame, h diminuer par-là sa variété, son intérêt & nos plaisirs, & à faire tomber dans mille invraisemblances, souvent plus choquantes ,que celles qu'on veut éviter. On doit donc peu regretter que Shakcfpcarc ait ignoré ces prétendues rè-gles , ou que les connoissant, il les ait dédaignées.

Il est dans le génie de la poésie un esprit d'indépendance, trop jaloux de la liberté, pour souffrir qu'on l'enferme dans cette multitude de règles : quiconque voudra le soumettre à tant d'entraves, lui fera perdre à la fois sa force 6c sa grâce t ces dons de la nature, que

DES PREFACES, cxj ne peuvent donner la (clencc & les maîtres.

C'est comme si, pour avoir d'excellent miel , vous coupiez les ailes à vos a beilles, & que les emprisonnant dans leur ruche, vous en semiez l'entrée de fleurs de vorre choix, & que vous auriez jugées les plus suaves & les plus propres à donner des sucs exquis. Il faut qu'elles vaguent dans vos champs & dans vos jardins , qu'clics choisissent elles-mêmes les fleurs qui leur plaifcnr ; c'est h elles qu'il faut laisser le foin de les distinguer à leurs odeurs , à leurs cfpnts, de construire l'édifice nierveilleux de leurs cellules, & de composer leur miel avec des travaux infinis, & avec un difccrncmcnt dont elles seules font capables.

Pour mieux apprécier les travaux de tout Artitte, il faut les reporter au siecle où il a vécu, & comparer ses succès avec ses moyens.

On aime à savoir ce qu'il tient de ses talens naturels, & ce qu'il doit à des fcccurs étran-gers.

L'Angleterre, au tems de Shakespeare, lut* toit encore contre la barbarie : la Littérature cXlj DISCOURS & l'étude étoient bornées aux Savans depro-session & aux personnes du plus haut rang:

le commun de la nation étoit sans lumières & sans goût. Pour intéresser de pareils Au-diteurs, il falloit mêler aux évènemens ordi-naires de la vie quelques aventures étranges & fabuleuses. La Poésie dramatique plus que toute autre production de l'esprit cit dans l'obligation de se rabaisser au ton de la multitude, parce que ses succès dépendent davantage des suffrages & de la faveur populaires.

Shakcfpearc céda quelquefois à ce torrent invincible : il ne pouvoit en tout s'élever au-des-sus de son siècle, fous peine de n'avoir aucun succès. D'ailleurs, il étoit Comédien & obligé de se plier aux intérêts & aux caprices de la troupe h laquelle il appartenoit. Détenu dans ces entraves de toute espèce, il obéissoit malgré lui à l'ascendant de son siècle & à la nécessité de son état. Mais souvent il brisoit sa chat-ne ; & même dans ce rôle de contrainte & d'humiliation , son génie ressemble à ces hé-ros que les Romans représentent travestis en Amples Bergers ; un certain air de grandeur

le

DES PRÉFACES, cxiij

Tome 1. p le trahit toujours & décèle sa haute origine. La plupart des expressions libres & indécen-tes, qui se rencontrent dans ses écrits, font l'ouvrage des Comédiens qui les ont ajou-tées & multipliées après sa mort; & il est à remarquer qu'il mit toujours ces pointes & ces misérables équivoques dans la bouche d'hommes gressiers fie ignorans. Si dans le Marchand Je Vtmft , on voit un paysan dé-biter de méchans bons mots, Shakespeare a introduit un homme sensé qui s'écrie ! e) Qu'il w est aisé h un feu de jouer sur les mots ! «

Passez-lui ces taches, qui font l'empreinte de son siècle, nul Auteur depuis Homère n'a autant inventé ; aucun n'a pouffé si loin ses succès dans le genre qu'il avoit découvert, & n'a enrichi son pays & son art d'autant de créations nouvelles.

C'est lui, qui est appel lé à juste titre le créa-teur du Théâtre de sa nation , Théâtre vrai-ment original & nouveau , qui n'cft point une imitation ni de celui des Grecs, ni d'aucun Théâtre de l'Europe. Avant lui il n'avoit paru dans la Tragédie ni dans la cxiv DISCOURS Comédie aucun essai supporta ble: pour con-noître feulement de nom les ouvrages de ce genre antérieurs aux siens, il faut recourir aux Antiquai~, aux Bibliographes, qui ne les recherchent qu'à caufc de leur rareté. Sha-kespeare tira du néant toutes les parties essentielles du Drame , & les porta au plus haut point de perfection. L'Art dramatique reçut de son génie toute l'énergie , tout le charme, tout l'intérêt dont il cil susceptible : la forme , les caractères, le dialogue , la pompe , la vérité du Théâtre Anglais, tout lui appartient. Il est encore le vrai modèle du style tragique, & de cette harmonie qui fc fait sentir dans les vers blancs, de cette variété qui les distingue des vers héroïques, & qui en les rapprochant du langage ordinai-re, les rend plus propres à fixer l'attention sans fatigue, & plus convenables à Faction & au dialogue.

Shakespeare a proportionné le style à la grandeur du sujet, à la force de la situa-tion , à la qualité des personnages. Tou-jours jaloux d'être naturel & vrai , il a

DES PRÉFACES. exv

p 2 senti la nécessité d'introduire cette variété de ton dans ses pièces. Comme il peint tous les états, toutes les conditions , tous les de-grés des passions , il a fallu tantôt élever, tantôt rabaissèr les idées & l'expression. L'hom-me passionné & l'homme de sens froid, ne doivent pas parler le même langage. Le Mo-narque au fein de sa famille , & dans l'om-bre de la vie domestique, s'exprime avec plus de simplicité , que sous le dais du Trône : il ne traite pas son epouse & ses enfans avec cet air d'appareil & de majesté qui lui ficd au milieu d'une assemblé de Mi-nières & d'Ambassadeurs étrangers. Dans les grands intérêts, dans une situation forte, dans une description noble & inipofanrc , Shakespeare écrit en vers de dix syllabes pleins de métaphores , d'images, & d'idées énergiques. Dans une fcènc où la rafflon cft calme , ce font encore des vers de dix syllabes , mais moins pompeux & moins brillans, souvent entremêlés d'autres vers de mcfurc différente. Si la scène n'est occupée que par des personnages subalternes, ils par-cxyj DISCOURS lent en prose simple & familière. Ainsi le style est toujours assorti au sujet de la scène, h la qualité de perfonnnge, & à l'état de son ame ; & l'on ne voit point chez lui des détails do-mestiques & des idées communes mafquécs d'un style guindé qui ment à la vérité & à la nature.

Quelquefois fous sa plume les termes com-muns reçoivent une signification toute nou-velle , qui n'est autorisée ni par l'ufagc, ni même par l'analogie; (oit que , comme a dit un Anglois , la langue manquât fous son génie ; foit que dominé par le style am-poulé qui régnoit alors, & dont il sentoit le vice, il se crût obligé de déguiser quelque-fois une exprefilon trop familière par un tour forcé ; foit qu'emporté par la fougue de son imagination & par l'ascendant de son sujet, lorsqu'il jettoit ses pensées sur le papier, il saisît les premières expressions qui s'offraient à lui, & que rencontrant plusieurs de ces équiva-lens qui appartiennent à une idée principale, il les jugeât aussi-tôt parfaitement synonimes & les prit l'un pour l'autre sans distinction ni feru--

DES PRÉFACES. cxvij pule. Mais en général on le trouve si naturel , si coulant, si pur & si correct, qu'il est encore aujourd'hui un modèle pour le style & pour la langue. Quelques exceptions n'ôtent rien it sa gloire, & Ion peut vanter la fécondité d'un tcrrein, quoiqu'il s'y rencontre quelques coteaux arides qui fc refusent à la culture.

La bonne compagnie , ou celle qui se couronne par ses mains de ce titre , court sans cesse après le néologifnic. Les Savans cherchent à s'écarter des tours & des for-mes ordinaires du langage : les petits Maî-tres dédaignent un terme qui leur fe-roit commun avec le vulgaire, lors même qu'il est juste. Il cft dans chaque langue une manière de s'exprimer qui tient le milieu en-tre la grossièreté & l'affectation, dont la pro-priété fait le mérite, qui cft conforme à l'ana-logic des principes de la langue, & dont elle s'écarte peu dans ses variation.. C'est là le style qui ne vieillit jamais , qui confervc sa clarté , & une cfpècc de charme que les années ne lui ôtent point. Ce fut celui qu'employa Shakcfpearc dans sots Dialogue comi-cxviij DISCOURS que : aussi l'entend-on aujourd'hui avec plus de plaisir, qu'aucun de ses contemporains.

La force de son comique a de même triomphé des révolutions arrivées depuis deux cens ans dans les mœurs. Comme ses pcr-sonnages font toujours mûs par les passions qu'éprouve le cœur de l'homme, leurs plai-sirs & leurs peines feront toujours sentis par le Srt:aatcur de tous les tems & de tous les lieux : les formes passàgères, les nuances fu-perticielles, qui ne tiennent qu'à l'écorce de l'homme , au goût du tems, aux modes fugitives peuvent plaire & briller un moment :

mais bientôt elles s'cffacent & disparoissent : les traits caractéristiques des passions font les cou* leurs de la nature ; elles pénètrent la masse entière du tableau, & durent autant que le modèle.

On a long-tems agité si Shakefpearc a dû sa supériorité à ses forces naturelles, ou s'il la été guidé par les préceptes de la critique & soutenu par l'exemple des anciens.

Il paroit certain, qu'il ne reçut qu'une éducati n très-imparfaite , 6c qu'il connoissoit

DES PRÉFACES. cxix fort peu les langues mortes : Ben Johnson convient, qu'il n'avois qu'une médiocre tein-turc de latin , & qu'il ignoroit abfolununt le Grec. On ne peut suspecter le témoignage de cet Auteur, qui écrivoit dans un tems où Shakefpcarc & (es talens étoient exposés aux yeux de toute la nation. En général on peut assurer qu'il lisoit fort peu d'originaux étran-gers & qu'il ne les a connus que dans les mauvaises versions qui existoient de son tems.

Mais personne ne doute , qu'il ne fût très-instruit dans la Littérature nationale. Il avoit certainement lu ce qu'il y avoit alors de tra-ductions des Anciens : sa Comédie des Meprifa est tirée des Menechmes de Plaute, la feule qu'on eût traduite alors : il a mis en scène quelques vies de Plutarque. C'est de ces Traductions, des Chroniques ôe des Nouvelles de son tems,qu'il emprunta plusieurs de ses sujets, & il paroît qu'il choisit de préférence les plus populaires, ceux dont les aventures étoient le plus généralement connues. Son auditoire n'auroit pu le Cuivre dans les détours d'une cxx DISCOURS intrigue Théâtrale, s'il n'avoit tenu dans (et mains le fil de l'histoire.

On peut s'étonner avec Pope de la multi-tude prodigieuse des connoissances répandues dans (es ouvrages; mais la plupart ne font pas du genre de celles qu'il eût trouvées dans les livres.

Il est un cfprit d'observation, un discerne-nient exquis, que ne donnent ni la lecture, ni les préceptes, & qui caradérifent ordinairement tous les esprits fupéricurs. Shakespeare en fut doué ; il obfcrva l'humanité avec une péné-tration à laquelle rien n'échappoit. Ce n'étoit pas dans le cabinet qu'il étudioit l'homme ; c'étoit dans la société, dans les occupations & les amusemens de la campagne, dans les atteliers des Artisans : ce fut-la qu'il prit ses couleurs, & qu'il apprit à composer ces ta-bleaux de la vie humaine , reffemblans & vrais, & d'une fraîcheur éternelle. C'est de cette Couree inépuisable & de la vaste étendue qu'il a donnée à ses plans, que fortcnt cette ins-truction générale, & cette morale domestique, dont fcs pièces font remplies. On a dit d'Eu-

ripide,

DES PRÉFACES. cxxj

Tome 1. q ripide , que chacun de ses vers étoit un axiome pratique. On peut recueillir ( i ) des écrits de Shakespeare un systême complet de sagesse économique & civile. Depuis les Rois jusqu'aux dernières classes du peuple, il a connu, il a peint toutes les nuances, toutes les variétés de la nature humaine. Ce n'est cependant pas dans la beauté de ces passages particuliers que son génie se montre davantage. Louer ce Poëte par des citations isolées, ce feroit imiter le pédant d'Hieroclès, qui ayant une maison à vendre , en portoit fous son manteau une pierre, qu'il présentoit comme un échantillon de l'édifice,

( t ) Suckling , Devenant, Haies & Ben Johnson se trouvant ensemble, Ben Johnson lança quelques traits sur l'ignorance de Shakespeare ; Haies se leva & lui dit avec chaleur: JI Si Shakespeare n'a pas connu t* les Anciens, on ne peut pas le soupçonner de les 09 avoir pillés : mais feuilletez-les tous, M. Johnson, » 8c citez-nous, sur quelque sujet que ce puUlè ètre,wu » beauté de leurs ouvrages ; moi, je m'engage à mon-- »> trer sur le même sujet une beauté au moins égale »> dans Shakespeare. « cxxij D I S C O U R S

Ce n'est pas feulement au fein d'une ville, & sur le sopha de la mollesse, qu'il faut lire & méditer Shakcfpcare. Celui qui voudra le connoltrc, doit crrer dans la campagne , le long des fautes qui avoisinent le hameau, s'en-foncer dans l'épaisseur des forêts, gravir sur la cime des rochers & des montagnes ; que de-là il porte sa vue sur la vaste mer, ou qu'il la fixe sur le paysage aërien & Romantique (i) des

( 1) Nous n'avons dans notre langue que deux mots, peut-être même qu'un seul , pour exprimer une vue, une scène d'objets, un paysage , qui attachent les yeux & captivent l'imagination : Si cette sen-sation éveille dans lame émue des affections tendres & des idées mélancoliques, alors ces deux mots, Romanesque & Pittoresque, ne suffisent pas pour la tendre. Le premier très-souvent pris en mauvaise part, est alors fynonime de chimérique & de fabuleux : il signifie à la lettre, un objet de Ro-man , qui n'existe que dans le pays de la féerie, dans les rêves bifarres de l'imagination , 6c ne se trouve point dans Il nature. Le second n'exprime que les effets d'un tableau quelconque, où diverses masses rapprochées forment un ensemble qui frappe

DES PRÉFACES, cxxiij

nuages, alors il sentira quel fut le génie de Shakespcare, ce génie qui peint tout, qui anime tout. Tout dans la nature, depuis la voûte immenfc du firmament jusqu'à la fleur isolée - ---les yeux & le fait admirer, mais sans que l'ame y participe, sans que le cœur y prenne un tendre inté-rêt. Le mot Anglois est plus heureux & plus éner-gique: En même-tems qu'il renferme l'idée de ces parties grouppées d'une manière neuve & variée, propres détonner les sens, il porte de plus dans l'aine le sentiment de l'émotion douce 6c tendre qui naît 1 leur vue, & joint ensemble les effets physiques & moraux de la perspective. Si ce vallon n'est que pittoresque, c'est un point de l'étendue qui prête au Peintre & qui mérite d'être distingué & fiifi par l'art. Mais s'il est Romantique ; on desire de s'y reposer, l'oeil se plaît à le regarder & bientôt l'imagination attendrie le peuple de scènes intessantes : elle ou-blie le vallon pour se complaire dam les idées, dans les images qu'il lui a iuspirées. Les tableaux de Salvator RoC., , quelques sites des Alpes, plusieurs Jardins & Campagnes de l'Angleterre ne font point Romanesques ; mais on peut dire qu'ils font plus que pittorsques, c'est-à-dire t touchant & RomJn. tiquci. cxxiv DIS COU R S dans la bruyère, reçoit de lui le trait & la forme qui le caractérisent ; & le voyageur marchant, Shakespeare en main, au milieu d'une foule d'objets nouveaux pour lui, les reconnoîtroit tous aux images que le Poëte en a tracées. (i ) Shakespeare composant pour la fallc d'une misérable taverne, forma des plans vastes & dignes de toute la magnificence des théâtres Grecs & Romains, & son génie donna son immensité au champ physique & moral de ses tableaux.

On IGNORE si Shakespeare a fait lui-même imprimer une feule de ses Pièces; feulement on en compte jusqu'à treize, qui paroissent avoir été imprimées pendant sa vie.

C'est une pitié, que de voir combien ses Ouvrages ont été mutilés & défigurés en*

( i ) On remarque, que l'homme, en avançant en âge, sent diminuer son goût pour les représentations dramatiques : Shakespeare plaît & intéresse de plus en plus, parce que l'homme en vieillissant y trouve de plus en plus la vérité & la peinture de son cœur.

DES PRÉFACES. cxxv trc les mains des premiers Editeurs même de son vivant. On mettoit sur son com p-te une foule de déclamations ampoulées, de morceaux vuidcs de sens, sans but & sans objet, qu'il plaisoit aux Aéteurs d'ajouter à leurs rôles, & qu'ils faisoient passer de leur bouche sur les manuscrirs. Shakcfpeare s est plaint lui-même de cet abus dans sa Tragédie d'Hamlet, où il exprime son vœu, que les Àâeurs chargés des rôles de paysans voulut fent bien se contenter de les jouer tels qu'ils les avoit composés, & lui-même il corrigea quelques-unes de ces additions.

Dans les anciennes Editions de Romeo & Juliette, on ne rencontre pas la moindre trace de ces pointes & de ces obscénités qu'on y a trouvées depuis. tlins la plupart des au-tres Pièces , les scènes du bas peuple font infiniment plus courtes (i).

( i ) Pope a vu uns de ces copies particulières, qui avoit appartenu aux Théâtres, comme on en pouvoit juger par les tirets qui séparent les Rôles ôc cxxvj DIS COU R S

D'autres Copistes fupprimoicnt les plus beaux morceaux; substiruoient les noms des Acteurs à ceux des personnages; inféraient dans le texte les rcnfeigncnicns donnés aux Décora-teurs pour le jeu de leurs machines, & aux Acteurs pour leurs entrées & leurs sorties.

Les deux Comédiens, Editeurs de l'in-fol.

de 1613, ont introduit dans Tes pièces une division arbitraire, qui ne fc trouve point dans les manuscrits plus anciens qu'elle. Un acte est la partie plus ou moins confidérablc d'une pièce de théâtre qui se passe de fuite & dans le même lieu : le moindre changement de lieu, le moindre intervalle de tems, annoncent un nouvel aac. Comme il peut y avoir plus ou moins d'intervalles dans la durée de l'ac-tion réelle, il en doit être de même dans l'ac-tion imitative : la loi des cinq aéles est acci-dentelle & purement arbitraire ; Shakcfpeare en étoit persuadé, il s'est conduit en tanféles noms des Aaeurs placés 1 la marge : on y voit ajoutés t en caractères écrits à la main, quelques-uns de ces mentes partages qu'on chercheroit inutilement dans les imprimés,

DES PRÉFACES, cxxvij qucncc. Ses Pièces furent écrites & imprimées d'abord sans ces feaions méthodiques ; on devroit encore s'y conformer dans leur repré-sentation, fc contenter de quelques courtes pauses, & se régler sur le changement du lieu de la scène ou sur l'intervalle du tems inter-médiaire qui doit se passer ; c'est le seul moyen, dit M. Johnson , de remédier a mille absur-dités, comme celles de s'arrêter dans les en-droits où l'aélion continue, ou de l'interrom-pre mal-à-propos pour introduire de la mu-sique, des mascarades ; tantôt de boule-vcrfcr les scènes ; tantôt de mêler & confon-dre plusieurs caractères en un seul, faute d'un nombre daifteurs suffisant pour jouer la pièce ; & par une fuite de ce désordre, de mettre, comme on faisoit, dans la bouche d'un personnage des réponses qui ne lui appartien-nent point, parce qu'un Acteur dominant vou-loit se faire honneur d'un morceau favori, & l'enlever à un fubaltcrnc.

Lorsqu'on résolut de rassembler tous les membres épars de Shakespcare, & d'en former un corps, chaque théâtre fut mis à contribu-cxxviij DISCOURS tion : on fouilla tous tes répertoires des Co-médiens; on confronta tous ces manuscrits défigurés de la main de chaque Acteur. qui étoit maître d'allonger ou de raccourcir les rôles suivant son caprice : car alors le théâtre étoit pour un Auteur le lit de Procuste : on y con-tractoit , on y diftendoit les mem bres du malheureux, jurqu'à ce qu'il eût pris la forme & la mesure marquée par ses tyrans.

Ils ajoutoient aux tes qui faisoient rire le peuple; ils en intercatoient de leur façon; ils retranchoicnt dans d'autres tout ce qu'il leur plaisoit d'appeller des longueurs : les changemens faits par un Acteur étoient encore changés par l'Acteur qui fuccédoit. Le dépôt du génie de Shakespeare a couru risque de périr enseveli fous l'amas toujours croissant de fautes, d'absurdités, de contre-sens & d'altérations, dont l'accabloit chaque Comédien: c'est ce qui a fait dire à M. Pope, que si nous avions reçu dans un état aussi déplorable les ouvra-ges d'Homere & de Ciceron, ils nous plroltroicnt peur-être plus remplis d'incohérenpes & d'absurdités , que ne l'étoient ceux

do

DES PRÉFACES. cxxix

Tome I. r de Shakespcare , avant que des yeux fa-vans & attentifs cussent démêlé les traits de ce grand Poëte, & qu'il eut été purgé des taches grossières, dont l'ignorance avoit fouillé le pur éclat de son génie.

Plusieurs habiles Editeurs ont eu le courage de remplir cette tâche inglorieufc ; Sewell , Thcobald, Rowc, Pope , Hanmer, Warbur-ton & Johnson , à force de travail , h force de comparer les textes, & de s'aider des an-ciens manuscrits, fontenlin parvenus à réparer les injures du tems & des hommes, & b réta-blir la gloire du Poëte. Cependant il reste encore quelques passages obscurs , des plaies incurables , des additions douteuses , des morceaux indignes de sa plume, dont il cft peut-être innocent, mais dont il lui faut répondre, parce qu'h la rigueur ils pourroient lui avoir échappé dans un tems, où il étoit forcé de sacrifier quelquefois à la ruflicité de son fièclc, & au mauvais goût du public auquel il avoit intérêt de plaire. Nous donnerons ces passages à la fin de notre traduction, pour cxxx DISCOURS remplir avec serupule l'engagement que nous avons pris d'être fidèles, & pour ménager à la médiocrité 1111 point de vue eonlbîant qui soulage ses yeux fatigués de l'éclat & des bc unes de Shakespcare. Ces passages ne fe-sont pas nombreux : jamais il ne reste long-tems éclipsé dans ces ontbrcs; & son génie, comme celui L'Homere, ressemble a l'Océan, qui, lorsqu'il descend & s'abaisse, laisse tou-jours sur ses rivages des marques qui mon-trent la hauteur à laquelle il s'est élevé,

NOUS n'ajouterons rien h ces réflexions des Anglois sur leur Poëte. Nos Lecteurs im-patiens de l'entendre lui-même, ne s'arrêteroient pas volontiers à parcourir nos pensées & nos conjectures. Notre tâche efi de le tra-duire plutôt que de le juger, & cette tâche déja pleine de périls & de difficultés, trouve encore des obiiacles étrangers dans les pré-ventions nationales. Pressés entre deux pré--

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jugés également accrédités t l'un à Paris , l'autre à Londres; an lieu d'une indulgence encourageante, nous n'avons en perspective que la censure des deux nations ; ôc. le suc-cès semble nous être imposé comme une loi rigourcufc & une ingrate nécessité.

A Londres, quelques Anglois ont d .d ICl; désespéré de l'cntrcprifc. Il ell vrai que cette opinion n'cft pas dénuée de vraisem blancc, & cest ici une des luttes les plus pénibles que jamais Traduéteur ait hasardée contre un original étranger. Mais quand le courage s'unit a la résolution de n 'épargner ni tenis ni foins pour approcher de la perfection, bien des difficultés s'applanissent, bien des monstres s'évanouissent. Le tems & le travail suppléent nu tnlent, & la goutte de pluie, afliduc & patiente, mine & creuse enfin le rocher.

D'ailleurs, cette prévention défavorable s'est autorisée de l'impuissance des efforts qu'on a déja tentés, & les Compatriotes de I*. t) J) I S C O U 7< .S Shiîu^um pli- îii; rt nu'i'itntcilN des pre niK.r> «. fï ms nrr ioncln de o > îint^u\ is in,iihtur> i®!. I in p!>!fïbi!iu .îbfoiue du htcits

I)'* AH:;ÎO!, alhrmés de notre goût Uurt & trop i(>uvlnt e x e 1 u f i f , de l'inter-vdle qui fep,oe les IHllur',. îes n'=igtN & le Théâtre des deMX n;tMO.,s , & de ! elpnt de rt\ jîsft- qui les ,if,ifTJt. U1U"\ £ * !o pin H" quelquefois à outrir leur l'tvu uciprnjv.c ont pu f puh.t in.:r que J, ur Poeu rJi.r ,t ~-nuis inconnu lt¡'h le îein de leur dit, Con- (CIH d'adorer seuls K tir idole dk ne. ils i ri nuroient voulu défendre l'dPprochc j tout étranger , de pour de î i uimpromcttu- en rit toute ',tU.I-. de reg.i rds pro-fanes. Nous n'avons p.'s du reipceUr des frivoles égards, Ouel intérêt les nations eehn-rees ;uuoient - elî , de laisser ainsï le \, nie ru r Il mérité de leurs grand s Fuivims, p.'r une espece de superstition aussi indigne d'elle st que contraire à l'avantage dl'S Lettres & au progrès de l'esprit humain. Mais qu'ils se ras-cxxxvj DISCOURS » (1) Nos grands Poëtcs feront insultés & » méconnus par une racc étrangère & nou--

(t) Quand nous citons si souvent la nature, ce n'est peint 1.1 nature froide , sans phynonomie & sans mouvement, ni ces formes triviales qui ne font que bisarres, que nous recommandons à l'imitation de l'Artiste & du Poëte. Le point où l'intérêt cette, Imitant où le dégoût commence, non celui quaf-fecte une classe d'êtres énervés par une délicatesse ri* dicule, mais le dégoût légitime des hommes décens & sensibles, font le terme où l'imitation doit s'arrê-ter; tout le reste est susceptible de vie. Le champ du Pocte en particulier est le cœur humain. L'hom-me dans la fougue des passions, dans la crise des guerres, dans ses amours, dans ses haînes, l'homnie fous toutes les faces, cruel, tendre, séroce, eom* plaisant , emporté, fera toujours intéressant, s'il est peint avec vérité, soit que la bure ou la pourpre le couvre,

Lorsqu'une paillon bouleverse 1 âme, si cette passion

» velle,

DES PRÉFACES. cxxxvij

Tome 1. f » vcllc , qui confondra tous les genres & » ensévelira nos Chef- d'œuvres fous l'amas » de fcs noires & bifarres productions. «

Vous ne partagez point ces vaines allar-mes, ô vous, Mânes révérés de nos grands Poètes dramatiques. Dépouillés des préjugés & des petits intérêts de nos Cririqucs & sûrs de votre immortalité, vous préférez l'étranger qui a su inventer dans votre Art, au fade encens , aux froides copies de vos fcrvilcs imitateurs: Et semblables aux Romains, vous est forte, énergique, est-elle plus belle dans le cœut d'un Roi, que dans celui du moindre de ses sujets ? Poëces, retracez-nous le cœur humain. Quelque abject que foit l'état du personnage que vous nous presentez, s'il a un caractère , s'il est placé sous le jour qui lui convient , il intéressera. La nature est une, comme la vérité : l'une ne comporte pas plus que l'autre, l'épichète de hl/c. "xxviij DISCOURS, &c.

voyez entrer dans le Capitole les Dieux des autres nations, sans trembler pour vos Autels & pour le Culte de la patrie.

AVIS SUR CETTE TRADUCTION C'E s T une Traduction exacte & vraiment fidèle q ue nous donnons ici ; c'cl f une copie ressemblante, où l'on retrouvera l'ordonnan-tt, les attitudes , le coloris , les beautés si les défauts du tableau. Par cette raison mtmc, cllc rxcfl pas & ne doit pas être toujours rigoureusement littérale : cc feroit être infidèle à la vérité 6, trahir la gloire du Poète. Il y a souvent des métaphores & des expressions qui, rendues mot-à-mot dans notre langue, seroient basses ou ridiculcs , lorsqu'elles font nobles dans l'original : car en Anglois il cxl A VIS tfl tris-peu Je mots bas. Les noms Je tous les animaux , Je tous tes Jet dil s de la societé , de la vie du peuple , comme de celle des grands , tous les objets Je la nature font nobles dans cette ItlngtJc, qui n'a attaché la bafcjje qu'il ce qui choque & dégoûte réellement les fins, slin/t le devoir tf/t" fidèles nous imposoit celui Je substituer à une métaphore qui, en François, feroit Jevcnue ab-jeele & populaire , une métaphore équivalente qui confirvât la dignité de l'original, & de chercher un autre mot, pour rendre le 1710t qui si trouveroit bas dans notre langue, si on le traduisoit, comme traduisent les Dictionnaires.

Il y a dans SHAKESPEARE une foule de beautés Je mètrc & d'harmonie imita--

SUR CL I II 1RADVC MON. Cxlj tive t. quelques- unes auront disparu sans doute dans notre TraduCîion : il est impof-ftblc de les faire paser toutes dans une lan gue étrangère: nous en avons fauve cependant le plus qu'il nous a été pojjihle , lorsqu'elles ont laiffii quelque prise à notre langue pour s'en saisir. Ceux qui connoissent les deux idiomes verront que du moins nous avons presque toujours été Jideles à l'arrangement des phrases , ce qui peut - être ejl moins difficile avec S n /tans PE ARE qu'avec dU' cun Poète moderne , & ce qui prouve avec quelle justesse il sentoit s'exprimoit. Il nous a paru que ses tours & fis inversions conservées, n'en a voient que plus d'énergie

de grâce dans notre langue. Si quelque-fois on est arrêté par une exprcjfion moins exli) A VIS noble , on verra qu'elle tient au caractère, & que nous rayons préférée à un terme plus relevé , pour conserver à l'original sa coukur, S, au caractère sa vérité.

Nous serons toujours préts à recevoir avec docilité & rcconnoissance les consèils & les lumières de la nation Angloise sur leur Poète, Nous n'avons pas la présomption de croire qu'il n'ait pu nous arriver de nous miprcndre sur quelques passages difficiles pour les Anglois memes, sur des équivoques de langue, qui font comme un centre de plusieurs routes diverses , souvent mêmes opposées Dans ces obscurs labyrinthes , il est permis de s'éga-rer , sans encourir le reproche d'ignorance, Persùadés que jamais Traduction n'a été faite avec autant de foin & de fidélité, nous

SUR CETTE TRADUCTION, cxliij pouvons réclamer sans rougir les secours publics dans tout ce qui a pu surpasser nos forces, (¡ notre vœu confiant sera toujours la plus grande perfection possible de fou-vrage.

On remarquera en France quelques termes ou vieillis ou nouveaux peut-être , que nous avons hasardés. Il ne nous apparticnt pas d'avancer qu'un excès dc délicatejje sur cet article , ne feroit pas le plus bel avantage de notre langue : aussi n'avons-nous jamais songé à nous arroger le droit de perfectionner Vinfiniment mais nous avons cru pou-voir recourir à cette liberté dans le déséspoir de la nécejjîté & pour mieux cotijlrver le trait original. Si la critique a la générosité de nous indiquer quelque rcjjourcc d\xprefJion cxliv AVIS SUR CETTE TRADUCTION.

que notre vue bornée n'ait pas apperçue nous profiterons aussi de ses bienfaits dans une nouvelle édition.

ou LE MORE DE VENISE.

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