SCENE IL BRABANTIO, réveillé par ces cris
paroît à un balcon t/evé.
BRABANTIO
Et quelle est donc la raison de ces effrayantes clameurs ? qu'y a-t-il )
Seigneur, tout votre monde est-il chez vous
Vos portes font-elles bien fermées ?
BRABANTIO
Comment ! pourquoi ces questions ?
Seigneur, vous ctes volé: au nom de l'honneur passez votre robe : le poignard est sur votre cccur : vous avez perdu la moitié de votre ame : en ce mo-ment , A l'heure incme, un noir vautour se repaît dt: votre jeune & blanche (okunbc. l evez-vous,
hâtez -vous,
Tome 1, B hâtez-vous, foniiez le tocsin , réveillez la ville affou. pie ; ou le démon va cette nuit faire de vous un grand-pere. Debout, vous dis-je.
BRABANTIO
Hé quoi, avez-vous donc perdu la raison ?
Vénérable Seigneur, reconnoiftez-vous ma voix?
BRABANTIO
Moignon. Quel homme êtes-vous?
Je m'appelle Roderigo.
BRABANTIO
Plus sinistre en est votre présence. Déjà je vous ai défendu de roder autour de mes portes. Ne vous ai-je pas déclaré avec une honnête franchise que ma fille n'et f pas pour vous : & aujourd'hui dans la fo-lie de votre ivresse , à l'issue d'un souper , échauffé de vins Ilt31..f.,iC'uu t vous venez me braver, & mé-chamment effrayer mon sommeil !
RODERIGO
Seigneur, Seigneur, Seigneur.
BRABANTIO
Mais comptez bien que j'ai assez de courage, & par ma place airez de pouvoir, pour vous faire repen-tir de cet outrage,
Moderez-vous, Seigneur.
n RAD A N T 1 O.
Que me parlez-vous de vol ? c'est ici le centre de Venifc : ma maison n'est pas un bois.
Grave Brabantio, c'est avec une ame & des inten-tions pures que je viens à vous.
Seigneur, vous ctes un de ces hommes qui font prhs el déserter Dieu, si Satan les appelle. Parce que nous venons vous rendre service, vous nous prenez pour des bandits. Hé bien, puisque vous le voulez, vous verrez votre fille mere de montres africains. Oh l'étrange famille de neveux bigarrés qui pullule-ront autour de vous ? La belle postérité qui va se mêler à votre race!
BRABANTIO
Quel infâme misérable es-tu?
Cest un homme, Seigneur, qui vient vous annon-cer qu'à l'heure même où je vous parle , dans les bras l'un de l'autre votre fille & le More ne font qu'un ( i ).
(i; Pont la bête à deux dos, pour dire , faire l'amour, Die.
BRABANTIO
Tu es un malheureux.
J A G 0 , d'un ton fournis.
Vous, un Sénateur !
BRABANTIO
Tu me répondras de ton insolence. Je te con-nois, Roderigo.
Seigneur, je confcns A répondre de tout. Mais de grâce confirmez-nous ce que je commence à soup-çonner : est-ce d'après votre choix , de votre aveu, que votre belle Defdemona fort à cette heure in-due , dans les plus noires ténèbres de la nuit ? Que sans escorte & sans autre garde qu'un vil serviteur à gages (1), un gondolier, elle va offrir ses charmes aux prosanes embrassemens d'un More lascif ? Si vous en êtes instruit ; Ôc que vous y confenticz , nous vous avons fait sans doute un sanglant outrage ; mais si c'est de nous que vous l'apprenez, mon pro-cédé parle pour moi , & repousse votre injustice. tionnaire des Prover bes François, rôtl G. D. D. Edit. in-12, 1710. Bruxelles.
( 1 ) On sait que les gondoliers sont encore à Venifc les agens de l'amour. Ne croyez pas que dépourvu do tout sentiment d'é-gards, de politesse, je voulusse me jouer ainsi de votre Excellence. Votre fille, je le repète , si elle s'est absentée sans votre aveu, a commis une étrange désobéissance , sacrifiant son devoir , sa beauté, ses talens , sa fortune à un vagabond , étranger ici 6c dans le reste du monde. Eclaircissez-vous sans délai. Si vous la trouvez dans sa chambre ou dans votre maison, déchaînez contre moi la justice & les loix de l'Etat, pour vous avoir si cruellement abusé.
BRABANTIO, troubli.
Frappez la pierre. Vite, allumez un flambeau. Appeliez tous mes gens. Cette aventure Ce rapporte auez à mon fonge : l'idée feule de sa vérité oppresse déjà mon cœur. Des lumieres, des lunieres.
( Brabantio si retire de la fenêtre , & rentre
brusquement : Bientôt après on entend un
grand bruit dans le palais. )
JAGO à RODERIGO.
Adieu , je dois à présent vous quitter. En restant, je ne pourrois éviter d'être produit comme témoin contre le Général , rôle auRi peu séant à ma place que dangereux pour moi. Si cette affaire lui attire quelques disgraces , je fais que le Sénat n'osera le destituer dans ces tems critiques. L'intérêt de la guerre de Chypre, qui est l'objet du moment, l'a rendu nécessaire : la profonde étude qu'il en a fait, lui prête tant d'importance, que de l'aveu de tous les Nobles, ils n'ont personne, personne dans l'Etat, aussi propre à conduire cette expédition. En consé-quence, quoique je le haïsse comme je hais les pei-nes de l'enfer, ma position , la nécessité m'y con-traignent ; il faut que je fasse parade de zèle, & que J'étale les signes de rattachement, des lignes, sur mon ame, rien de plus. Pour être sur de le trouver, dirigez vers le (1) Sagittaire la recherche du vieil-lard; fy ferai avec le More. Adieu.
( Jago fort. )