Ibid., act. IV, SC
ne tend pas de pièges à ses amis pour les remplacer ; il vit libre, tranquille et fier. Quand j’entends Bélarius faire l’éloge des mœurs rustiques et la critique des villes, Je reconnais une des opinions favorites de Shakspeare et une des tendances les plus marquées d’un temps où l’on aimait la pastorale, comme le prouvent, entre tant d’autres exemples, V Arcadie de Sidney et la Fidèle bergère de Fletcher. Comment, d’ailleurs, ne pas songer, en lisant ce passage, à l’exemple que le poète donne lui-même, lorsqu’après s’être enrichi et illustré au théâtre, il quitte Londres pour aller -finir ses jours dans sa modeste résidence de Stratford?
Guidérius et Arviragus, élevôs en montagnards, l’emportent sur les courtisans eh bonté, en courage et en patriotisme. Ils secourent Imogène ; l’un d’eux, attaqué par Cloten, le représentant de l’aristocratie insolente, fanfaronne et sotte, le tue en combat singulier et ce sont eux aussi qui, pendant la bataille que les Bretons livrent aux Romains, arrêtent les fuyards de l’armée bretonne *et donnent à celle-ci la victoire. Les gentilshommes fuient; de simples paysans gardent leur poste. Partout éclate la supériorité du campagnard sur l’homme des villes. Inaogène, quoique élevée à la cour, prend le parti des campagnards, par amour de la simplicité d’abord, et puis parce qu’elle découvre en eux, dès qu’elle les voit, des vertus que l’air des cités étouffe. L’hospitalité qu’elle reçoit dans la caverne de Bélarius donne lieu à une des scènes les plus admirées du théâtre de Shakspeare. La jeune femme, après avoir pris une potion soporifique dont elle ignore la puissance, s’endort, pendant que ses deux frères chassent avec leur père adoptif. Son sommeil ressemble tellement à la mort, qu’en la revoyant les deux
jeunes gens chantent sur son corps un hymne funèbre mêlé de pleurs.
GUIDÉRIUS.
Il n’est qu’endormi, ou, s’il est mort, il fera de sa tombe un lit qui sera hanté par les fées et où les vers n’iront point.
AaVTRAGÜS.
Tant que durera l’été et que je vivrai ici. Fidèle, je parfumerai Ion triste tombeau avec les plus belles fleurs. Tu auras en abondance Celle qui ressemble à ton visage, la pâle primevère; la campanule, azurée comme tes veines; la fleur de l’églantine, dont le parfum, sans lui faire injure, n’est pas plus deux que ton haleine. Le rouge-gorge, lui aussi, te payant un tribut charitable, un tribut qui ferait honte à ces riches héritiers qui laissent leurs pères sans un monument , t’apportera toutes ces fleurs, et lorsqu’il n’y aura plus de fleurs, une mousse épaisse pour couvrir Ion corps pendant l’hiver.
Puis les deux frères Continuent, en quittant le grand vers pour le rhythme plus flexible d’un chant élégiaque.
GCIDÉRinS.
Ne crains plus l’ardeur du soleil ni leS'colères furieuses de l’hiver. Tu as fini ta tâche terrestre; tu es allé dans ta demeure et tu as reçu tes gages. Les jeunes gens et les jeunes filles, aussi précieux que l’or, s’en vont tous en poussière, comme les ramoneurs.
ARVIRAGCS.
Ne crains plus le froncement du sourcil des grands; tu n’es plus sous le joug des tyrans. Ne songe plus ni à tes vêtements, ni à ta nourriture. Pour toi le roseau est égal au chêne. Le pouvoir, la science, la médecine , tout doit suivre cette roüte et s’en aller en poussière.
GUIDÉRIOS.
Ne crains plus la flamme de l’éclair.
SHAKSPEARi:.
ARVIBAGUS.
Ni le roulement du tonnerre que tous redoutent.
GDIDÉBIÜS.
Ne crains plus la calomnie ni la censure inconsidérée.
ARVIRÀGÜS.
Tu en as fini avec la joie et la douleur.
GüIDÉRlüS.
Tous les jeunes amants, tous les amants «toivent se soumettre à ton sort et s’en aller en poussière *.
€’est là sans doute de la poésie lyrique et non de la poésie dramatique. Mais qui pourrait se plaindre de ce mélange, quand il produit de si beaux vers? Les Grecs aussi admettaient l’élément lyrique dans la composition du drame ; seulement ils le renfermaient dans le chœur. Shakspeare, chez lequel le lyrisme déborde, chante, comme le chœur antique, chaque fois qu’une situation poétique échauffe son imagination.
A cette expression de l’émotion intérieure que lui causent les événements dramatiques se joint ici l’accent de l’épopée, car le drame ne se borne pas à l’histoire de deux amants. Derrière les figures principales d’imogène et de Posthumus, apparaissent deux grands peuples aux prises, deux peuples que le poète compare volontiers l’un à l’autre et dont la lutte éveille en lui tout l’orgueil du sentiment national. Après avoir glorifié l’âge historique de son pays, il remonte jusque dans la nuit des temps héroïques, pour y chercher les anciens titres de gloire de là Grande-Bretagne. Sur le sol de cette île séparée du reste du monde par deux mers orageuses, défendue par une ceinture de rochers, il place xme population belliqueuse et attachée à sa liberté et, s’il y amène les légions
J. Ctjmbdine, ad. iv, 8C. 2.
romaines, ce n’est pas pour leur faire obtenir une victoire tacite, mais pour leur opposer une résistance invincible et les accabler d’ua échec. Il rappelle, avec intention, que si les Gaulois ont été soumis par César, les Bretons ne l’ont jamais été complètement. L’amour de la patrie, un des sentinaents qu’il exprime le mieux et le plus fréquemment, anime toute la partie légendaire de Cynt- Mine, et lorsque le poète ne nous présente pas l’image d’imogène, il nous montre celle de l’Angleterre.
Mais la femme nous touche plus que le peuple. Ni les hères paroles du roi breton, ni le courage de son hls et de PosUxumus, ni le beau caractexe du général romain Lucius n’auraient fait vivre le drame épique, si la hgure idéale d’imogène ne se détachait sur le fond sombre des événements. Comme Cordélie dans le Roi Lear, elle vaut mieux que ceux qui l’entourent, et, par sa pureté et sa fidélité, elle joue le rôle qui convient à l’héroïne d’une vieille épopée. La fidélité la vertu des temps primitifs. Achille aime Patrocle d’une amitié que ni l’âge ni le malheur n’altèrent. Pénélope attend sou époux, maigre les persécutions des prétendants.
' Shakspeare, dans ceux de ses drames qui se rap- {HTOchent le plus de la forme épique, dans le Roi Lear et dans CymUline, retiouve, sans chercher à la deviner, pai* la seule intuition du gé^iie, la pensée homérique. Lui aussi, il dégage des mœurs encore barbares les plus grands et les plus nobles sentiments de l’âme humaine, il personnifie le dévouement dans le caractère d’vm ami qui s’appelle Kent ou Pisanio , et runion de la grâce, de la force et de la constance dans les types immortels de Cordélie et d’imogène. Les mauvais instincts de la nature humaine, représentés par d’autres per-
sonnages, ici par Edmond et Goneril, là par Cloten et par la reine, luttent contre ces grands cœurs ; ils les déchirent et les brisent quelquefois, parce que rien n^empêche le pluà fort d’écraser le plus faible. Mais leur triomphe ne dure pas; la victoire reste toujaurs aux meilleurs. Car, soit qli’ils meurpnt, comme Cordélie, ou qu’ils vivent, comme Imogène, la poésie fait pleurer sur leur tombe ou couronne leur vie. Au fond, ces contrastes du mal puissant et de la vertu douce et humble composent l’histoire de l’humanité qui se renouvelle constamment sous nos yeux. Chacun de nous peut les voir. Seulement il n’appartient qu’au poète d’en réfléchir l’image dans une œuvre durable.