Voy. surtout les ouvrages de MM. Gervlnus et Kreyssig
Comme le peuple, il adore tout ce qui flatte ses sens, il [ se prosterne devant un matelot ivre qui lui fait boire du
' vin, il admire le courage brutal de Stéphane, il déteste
I le maître qui le gouverne justement, il veut s’en donner
^ un pire parce que celui-ci encourage ses vices, et quand
il entonne sa chanson à boire : « Ban ! ban ! Caliban ! liberté! liberté ! » il résume tous les manifestes de la démocratie, qui ne demande jamais que la liberté de faire le mal. Voilà le sens caché de l’œuvre de Shakspeare et l’enigme qu’il n’appartient qu’aux esprits pénétrants de déchiffrer. » Cette pénétration m’effraye et j’ai peur que les critiques allfHnands n’engagent bientôt une discussion en règle sur l’ancien régime et ^r la révolution, à propos de la Tempête. M. Gervinus a déjà trouvé moyen de parler des événements de 1 848, à propos de Richard II. J’avoue que je ne puis découvrir de si profondes pensées h politiques sous l’extérieur grotesque de Caliban ; quand
■ Shakspeare a voulu peindre le peuple, il l’a peint tel que
; ' chacun le voit sans recourir à aucun symbole, ici sous
le costume des bourgeois ou des artisans de Londres,
I là sous les traits des citoyens de Rome. Caliban ne lui
ressemble pas plus qu’un cannibale ne ressemble à un habitant des villes. Il représente simplement l’homme primitif livré à lui-même , et si Shakspeare a une intention philosophique en mettant en scène ce personnage, " elle est plus simple et plus vraisemblable que celle qu’on
' lui attribue. Je ne vois là qu’une fine ironie à l’adresse des
rêveurs de son siècle, des Thomas Morus et des Campa-
■ ' nella qui opposent déjà, comme le fera plus tard Rousseau,
l’innocenW de l’état de nature aux misèresde la civilisation. « L’iiomme naît bon, disaient les réformateurs et les i. philanthropes avant le philosophe de Genève; c’est la
Di
société qui le corrompt. » Shakspeare répond à ce paradoxe pmr le portrait du sauvage, tel que le trouvaient les navigateurs dans les pays récemment découverts, avec ses appétits sensuels , sa férocité et ses ruses sanguinaires. « Où donc est cette perfection idéale qui précède partout la civilisation et que la civilisation détruit? Au contraire, moins l’homme est civilisé et plus il se rapproche de l’animal. Votre héros, semble-t-il dire aux utopistes, marche à quatre pattes aussi bien qu’à deux, il a la peau velue , il fait le mal à force ouverte quand il l’ose, et par surprise quand il a peur; en un mot, il s’appelle Caliban. Voulez-vous ramener l’humanité du degré d’intelligence que représente Prospère à l’abrutissement du fils de Sycorax? » C’est là une sorte de plaidoyer dramatique en faveur des colons qui allaient porter lea mœurs et la religion de l’Angléterre dans le nouveau monde. On les accusait de troubler l’heureuse paix de peuples inoffensifs, de leur inoculer les vices des États corrompus et, au lieu d’applaudir à leurs courageux efforts, on essayait d’attendrir la nation par des jrêveïies sentimentales sur le bonheur de l’ignorance et les bienfaits de la barbarie. On insinuait que ce n’étaient pas les sauvages qu’il fallait convertir à la civilisation, mais les hommes civilisés qu’il serait bon de rapprocher peu à peu de l’état de nature. Shakspeare se moque de ces chimères. A ses yeux, l’Europe doit accomplir son œuvre et conquérir le monde. Il a trop de bon sens et de patriotisme pour ne pas reconnaître, dans ces hardis marins qui plantent sur des rivages inconnus le drapeau de la Grande-Bretagne, les meilleurs instruments de sa puissance et les plus nobles représentants de la race anglosaxonne.
450 ' SHAKSPEÂnE.
Que serait devenue en effet l’Américpie entre les mains des anciens possesseurs du sol et combien ses destinées sont différentes, depuis que ks colons anglais l’occupent ? Deux siècles et demi nous séparent du temps où Shakspeare écrivait la Tempête, et les descendants de Caltbaii, les tribus sauvages des Iroquois, des Comanches et des Apaches reculent sans cesse devant la baguette magique de Prospéro qui a été le père d’un grand peuple et qui s’appelle aujourd’hui frère Jonathan.
Le poète reprend sa thèse, sous une autre forme, en attaquant les réformateurs qui veulent changer l’état de la société, détruire les inégalités, établirla communauté des biens et atteindre un idéal de perfection que la nature humaine ne comporte pas. Le fameux passage qu il a traduit de Montaigne n’est qu’une sortie ironique contre les politiques chimériques qui rêvent un âge d’or impossible à réaliser « Dans ma république, dit Gonsalve, je voudrais faire le contraire de tout ce qui existe. Je n y admettrais aucune sorte de commerce ni aucun titre de magistrature', les lettres n’y seraient pas connues, il n y aurait ni riches, ni pauvres, ni serviteurs d’aucun genre;
44 point de contrats ni de successions; point de limites entre les champs etles vignes; ni métal, ni blé, ni vin, ni iiuile ; plus de travail; tous leS hommes se reposeraient et les'femmes aussi, màife elles seraient chastes et pures. Point de souvetâinetë... Tous les produits de la nature se mettraient en commun, sans sueur ni travail. Je ne voudrais avoir ni trahison ni félonie, ni épée, ni pique, ni poignard, ni mousquet, ni engin de guerre d’aucune sorte; mais la nature fournirait d’clle-même à foison et
1. Voy. à ce sujet un piquant chapitre de M. Philarèle Chasles dan» ■es Études sur Shakspeare, Marie Stuart et l Arétin. Paris, Amyot,
en abondance de quoi nourrir mon peuple » Celui qui pense ainsi fait rire à ses dépens ceux qui l’écoutent et se moque à son tour de la crédulité avec laquelle ils ont pris au sérieux une tirade plaisante. L’intention du poète est évidente. Par la bouche des différents personnages qu’il met en scène, des honnêtes gens, comme Gonsalve, aussi bien que des politiques positifs, comme Sébastien et Antonio, il crible d’épigrammes les utopistes, Prospéro, qui exprime sa vraie pensée, se garde bien de tomber dans leurs aberrations. Il accepte les hommes tels qu’ils sont, sans se faire illusion sur leurs qualités natives; il ne les croit pas nés bons il sait au contraire qu’ils portent en eux le germe de beaucoup de vices; il ne désespère pas néanmoins de l’espèce humaine, et au lieu de chercher à les ramener à l’état de nature, c’est-à-dire à la barbarie pour les rendre meilleurs, il s’efforce de les corriger par la raison et par l’expérience. Il éclaire les méchants, il les oblige à rentrer en eux-mêmes, il réveille en eux le sens moral, et c’est grâce à l’ascendant d’une intelligence supérieure et non en les replongeant dans l’ignorance qu’il les régénère. Pour remplir la tâche qu’il s’est imposée, il faut autant de lumières que de volonté. Là où le philosophe réussit, l’ignorant échouerait. Il combine, en effet, avec beaucoup d’art tous les moyens qu’il emploie pour convertir les coupables.
Sa science magique lui apprend que les trois hommes qui lui ont fait le plus de mal, le roi de Naples, Sébastien et son propre frère, naviguent dans les parages de l’île qu’il habite. Aussitôt il soulève ime tem{)ête imaginaire, il feint de briser en mille pièces le bâtiment qui les
1, The lempegt, ad, ii, sc, 1.
porte et il les jette sur le rivage désert. Il n’y a pas de meilleure école que le malheur. Si ces âmes criminelles peuvent être ramenées au bien, elles le seront par une série d’épreuves douloureuses. Déjà le roi de Naples a vu tomber à la mer, sous ses yeux, son fils unique, il le croit mort et le châtiment suivi du regret des fautes passées, ce châtiment qui amène les remords et les résolutions salutaires, commence pour lui. Antonio et Sébastien, plus endurcis, ne se convertissent pas si vite. Même après le naufrage, et sur cette terre inconnue, ils méditent un nouveau crime dans une scène pleine de vigueur qu’on n’a point assez remarquée et qui rappelle les plus beaux passages des tragédies de Shakspeare. Ce sont deux hommes intelligents et hardis, de l’école d’Iago et d’Edmond de Gloster , capables de tous les crimes et qu’aucun scrupule n’arrête quand il s’agit de commettre une mauvaise action qui doit leur être utile. Pour les amener à résipiscence, les moyens ordinaires ne suffiraient pas. Prospère en emploie de surnaturels. Il fait apparaître devant eux des monstres qui leur rappellent leurs crimes et les menacent d’une prochaine vengeance. Il les prépare à se repentir et à mériter le pardon qu’il *se propose de leur accorder. Dans ses tragédies, Shakspeare ne pardonnait pas aux scélérats; ü les livrait sans pitié à la destinée qu’ils s’étaient faite eux-mêmes. Ici, il nous présente un spectacle moins tragique, mais plus noble, celui d’un homme offensé qui tient entre ses mains la vie de ses ennemis, qui peut les tuer justement, mais qui aime mieux leur faire grâce, pour leur laisser le temps de réparer leurs fautes, que se venger d’eux. Les belles paroles de Prospère, au commencement du cinquième acte, expriment les sentiments généreux que le
poète attribue à son héros et le jugement qu’il porte sans doute lui-même sur les actions humaines. Une indulgence raisonnable et ferme paraît être le dernier mot de sa philosophie. Il n’est ni faible ni aveugle, mais il est miséricordieux, et, sachant combien l’homme est fragile, il accorde quelque chose à l’infirmité de notre nature. Ne pas laisser le crime impuni, mais atteindre l’âme du coupable plutôt que son corps, le guérir plutôt que le frapper, et, quand il a subi une épreuve suflSsante, oublier le passé et tendre les bras au pécheur pénitent, telle est la conclusion de la Tempête. Lorsque Ariel annonce à son maître que les trois criminels sont livrés au plus violent désespoir et arrosent de leurs larmes le sol de la grotte où ilsles a renfermés. Prospère lui répond : « Toi, qui n’es qu’un être aériçn, tu sens leur douleur, tu en es ému, et moi qui suis de leur race, moi qui en toutes choses ressens les mêmes émotions et les mêmes passions qu’eux, je ne serais pas attendri plus que toi encore ! Quoique leurs grands torts envers moi m’aient blessé jusqu’au fond du cœur, néanmoins je prends le parti de ma raison, qui est la plus noble, contre ma colère ; la vertu a plus de prix que la vengeance ; puisqu’ils se repentent, mon but est atteint' 1 » Voilà l’idée fondamentale de la pièce.
Mais l’homme juste n’a pas seulement affaire à des ennemis et à des coupables. Il lui reste des devoirs à remplir envers ceux qu’il aime et envers les bons. Nous l’avons vu s’acquitter de la première partie de sa tâche. Il s’acquitte de la seconde quand il soumet sa fille bienaimée et le jeune Ferdinand, prince royal de Naples, à