‹ ShakspeareChapitre 117 sur 128 · The Tempest, act. v, sc · texte numérisé non relu

The Tempest, act. v, sc

une épreuve préparatoire avant de les unir. C’est là un poétique épisode d’où se détache la gracieuse figure de Miranda, une des plus aimables créations du poète. Miranda est le type de la candeur virginale, de l’amour pur et de la jeunesse de l’àme et des sens. Enfermée depuis son enfance dans une île déserte, elle ne connaît que deux créatures humaines, son père et Caliban. Le premier homme, jeune et beau, qu’elle rencontre la séduit comme une apparition céleste, et ayec la naïveté d’une parfaite innocence elle exprime tout haut les sentiments qu’elle éprouve. Rien de plus légitime ni de plus naturel que cet amour. Prospéro lui-même a voulu le faire naître. Seulement il donne une leçon à sa fille et au prince en leur apprenant à tous deux que le bonheur ne s’obtient qu’au prix du sacrifice. Les plaisirs faciles amollissent l’âme. Sans vouloir arrêter l’élan de deux

cœurs entraînés l’im vers l’autre, le père prévoyant leur oppose des obstacles qui sont la pierre de touche des sentiments vrais. Il les enchaîne ainsi par un lien plus fort et il, sanctifie leur amour par la souffrance. Il traite avec une dureté apparente le jeune Ferdinand, il lui impose même un rude travail afin de mieux connaître la trempe de son caractère. Quand il le voit supporter courageusement cette épreuve, et qu’il juge que sa fille est assez attendrie par le spectacle de l’humiliation de son amant, il lés unit. Encore, quoiqu’il les abandonne à eux-mêmes, leur prescrit-il une chaste retenue jusqu’à ce que les dernières cérémonies du mariage soient accomplies. Partout il exige que l’homme fasse son éducation morale par un retour sur lui-même et par un effort constant de sa volonté. En même temps, il donne l’exemple d’une activité virile. Autrefois, pendant qu’il régnait

sur Milan, il négligeait les devoirs pratiques delà royauté pour se livrer aux spéculations scientifiques qui séduisaient son intelligence ; mais le malheur lui a ouvert les yeux. Il a vu qu’il fallait intervenir de sa personne dans la mêlée des passions humaines , si on ne voulait être écrasé par elles, et garder son poste de combat sous peine de périr. Depuis lors, il agit au lieu de rêver; quand il se trouve en face de ses ennemis, il les domine, et, pendant toute la durée de la pièce, il prépare et il dirige les événements avec le coup d’œil d’un homme d’action, jusqu’à ce que vienne l’heure qu’il a fixée d’avance pour le repos.

Ce caractère si complet, à la fois bienveillant et ferme, plein d’indulgence pour les faiblesses humaines, quoiqu’il les découvre avec une impitoyable pénétration et qu’il les corrige, quand il le peut, ce mélange de raison, d’ironie et de bonté nous représentent ce que devait être Shakspeare lui-même pendant les dernières années de sa maturité. Après avoir traversé de mauvais jours, après avoir souffert et lutté contre les orages de la vie, au commencement du dix-septième siècle , lorsqu’il composait ses drames les plus sombres, Hamlet et Timon d’Athènes, il atteint, à partir de 1609 au plus tard, la sérénité qui est le fruit de l’expérience et le privilège des âmes supérieures. Il se dépouille alors, comme Prospère, de toute amertume contre les personnes, il voit de haut les choses et les hommes, et, au lieu du tumulte des passions humaines qu’il a si bien comprises et si fortement décrites, son imagination ne lui offre plus que des tableaux tranquilles.

La Tempête est la seule de ses pièces qui exprime nettement cet état de son âme, et c’est pour cela surtout

SHARSPEARE.

qu’il faut l’étudier la dernière. Elle couronne la carrière du poète. Arrivé là, Shakspeare dit adieu au monde ; comme son héros il brise sa baguette magique, et jeune encore, mais plein de modération, il se réfugie dans la solitude de Stratford-sur^Avon, afin de s’y recueillir quelques années et de se préparer à la lutte suprême. L’enchanteur qui a tant de fois émerveillé les hommes par les conceptions de son génie abandonne le théâtre brillant de sa gloire. De toutes les ambitions humaines il ne lui reste plus que celle de bien mourir. « Je me retirerai à Milan, dit Prospéro, où une de mes pensées sur trois sera consacrée à la mort. » Ce sont là les adieux du poète au public. Il abdique en conquérant après une victoire.

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