II
Shakspeare mort, que devinrent ses œuvres ? Étaientelles très-populaires de son vivant et le furent-elles après lui? Les témoignages de ses contemporains sont unanimes sur ce point. Nous savons positivement que, pen- dant sa vie et après sa mort, jusqu’à la fermeture du théâtre, en 1640, elles excitaient une admiration générale; elles étaient applaudies et redemandées sans cesse sur la scène. En 4604, dans un court espace de temps, sur treize pièces jouées devant le roi Jacques il y en’ avait huit de Shakspeare. En 4611, sur cinq pièces' jouées parles acteurs du roi à Whitchall et à Greenwich, il y en a deux de Shakspeare, le Conte d'hiver et la Tempête. Ce grand succès se continua sans interruption sous le règne de Charles I*’’. Ni Fletcher, ni Massinger, ni - Shirley, les plus brillants de ses successeurs, ne lui disputèrent la faveur du public. L’opinion universelle lui attribuait le premier rang parmi les auteurs dramatiques. On composa en son honneur des milliers de vers
insignifiants comme poésie, mais très-significatifs comme preuve de l’enthousiasme qu’il inspirait. Ben Jonson, qu’on a souvent accusé d’être jaloux de lui, et qui, en effet, soutenait des doctrines opposées et ne prodiguait pas l’éloge à ses adversaires, a rendu hommage plusieurs fois à la supériorité de son génie, et le répétait noblement quand il écrivait ces vers ; « Doux cygne de l’Avon, quel spectacle ce serait de te voir apparaître de nouveau dans nos eaux, et prendre sur les rives de la Tamise ces ébats qui plaisaient tant à Elisabeth et à Jacques ! » La république ferma les théâtres. Les puritains que Ben Jonson avait livrés au mépris sur la scène, avec le
pressentiment de leur prochain triomphe , réalisèrent toutes les craintes des acteurs et des auteurs en interdisant les représentations dramatiques. Ds arrêtaient ainsi le développement d’un genre littéraire qui avait été bien glorieux pour leur patrie, et obéissaient moins peut-être à leurs scrupules religieux qu’au désir de se venger des attaques dont ils avaient été l’objet. Mais il faut avouer que le théâtre devait scandaliser beaucoup d’honnêtes gens par la liberté de ses peintures. Quand on lit les pièces de Ford et de Massinger, on se demande comment elles ont pu être représentées devant des femmes. Ce qu’y disent et même' ce qu’y font les héros rappelle la licence des comédies d’Aristophane, le plus libre des Grecs, et de Machiavel, le plus libre des modernes. Ce n’a pas été une des moindres fautes des Stuarts, que de paraître encourager la corruption des mœurs dans un pays où l’on préfère au fond les qualités solides aux qualités brillantes, et où la vertu affecte plus qu’ailleurs des formes austères qui tiennent à l’énergie primitive de la race. Le puritanisme était une réponse
du vieil esprit anglais à la cour qui ne tenait pas assez compte de ses répugnances.
La restauration ramena, avec la dynastie des Stuarts, les mêmes tendances corruptrices. Elle rouvrit le théâtre, mais elle ne le corrigea pas; elle provoqua, au contraire, sur la scène un nouveau débordement d’obscénités et de dévergondage. Les règnes de Charles I*' et de Charles II, quoique séparés l’un de l’autre par une révolution et plus de vingt ans de silence, sont, dans toute l’histoire d’Angleterre, ceux où l’on a joué le plus grand nombre de pièces immorales. Du moins sous Charles D'', la grande popularité de Shakspeare contre-bajançait le succès de ses héritiers. Mais il n’en fut pas de même sous Charles II, où une société frivole, uniquement occupée de plaisirs, ne pouvait comprendre les fortes beautés du grand dramaturge. Dryden raconte qu’on jouait alors deux pièces de Beaumont et de Fletcher pour une de Shakspeare. Cette proportion est la preuve la plus manifeste de la décadence du théâtre et du changement qui s’était opéré dans le goût du public. Préférer Beaumont et Fletcher à Shakspeare, c’est préférer l’amusement qui résulte des complications de l’intrigue et de la nouveauté des sujets aux plus nobles émotions de l’art dramatique. Leurs pièces fourmillent de beaux vers; ils éblouissent les yeux, comme les poètes espagnols , par une succession de scènes brillantes ; mais ils n’ont ni conçu un caractère, ni composé un drame complet. Tout ce qu’ils écrivent porte la marque de l’improvisation. Ils n’appuient sur la peinture d’aucun sentiment ; ils glissent à la surface des choses sans entamer les questions morales et psychologiques que soulève le drame. C’était bien là le théâtre superficiel qui
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convenait aux courtisans de la restauration, pressés de jouir, de varier leurs plaisirs, et incapables d’aucune application'sérieuse. Beaumont et Fletcher leur offraient en même temps des peintures voluptueuses qui chatouillaient leurs sens. A tous ces titres, ils devaient plaire et ils plurent.
La longue éclipse de la renommée de Shakspeare commence à cette époque. Elle s’explique par deux causes principales : par la nouvelle composition du public qui assistait aux représentations dramatiques, et par la prédominance du goût français que Charles II rapportait de la cour de Louis XIV. Le public, du temps ' de la restauration, n’était plus, en effet, cette foule nombreuse qui, venue de tous les rangs de la société, formée d’artisans, de soldats, de bourgeois et de gentilshommes, rem'plissait, sous Jacques I", dix-sept théâtres, et exprimait par son admiration ou par son blâme les sentiments d’un peuple entier. Shakspeare était son favori, comme il le sera toujours, en Angleterre, de toute réunion où l’élément populaire dominera. Mais les Stuarts, en rouvrant le théâtre, ne le rouvrirent qu’à une société restreinte ; car ils n’autorisèrent que deux salles de spectacle et deux troupes d'acteurs ■: la salle de Drury-Lane, dont Killigrew fut le directeur, et la salle de Covent-Gardén appartenant à Davenant. L’auditoire peu nombreux que contenaient ces deux édifices subit plus facilement une influence étrangère que ne l’aurait fait la foule. Les gentilshommes y donnèrent le ton et y mirent à la mode la tragédie classique, telle qu’ils l’avaient vu représenter à la cour de France dont ils admiraient le bon goût. On s’aperçut alors , pour la première fois, que les pièces de Shakspeare manquaient de
régularité et de correction. On les joua moins , et ce qui fut pis encore ou les altéra , pour en retrancher ce qui choquait les beaux esprits et y introduire des changements conventionnels. Nahum Tate remania le Roi Lear et Richard II. Un poète spirituel, mais frivole, le duc de Buckingham , crut améliorer Jules César en composant une tragédie qu’il intitula la Mort de Marcus Brutus. Lord Landsdowne ajouta une scène de son invention au Marchand de Venise. Davenant,. qui aimait à laisser croire qu’il était le fils naturel de Shakspeare, parce que sa mère tenait une auberge sur la route de Stratford à Londres , qu’elle avait le cœur tendre , et que le poète ne manquait jamais de s’arrêter chez elle pendant ses ‘ voyages , maintenait encore sur la scène les œuvres de son père putatif; mais pour faire avec profit son métier de directeuret attirer une cour qui vantait sans cesse les magnificences de la France , il attacha bien plus de prix au luxe des décors et à la beauté de l’appareil théâtral qu’à la conservation et à la représentation des textes anciens. Entre ses mains, le drame glissait sur la pente de l’opéra et devenait un spectacle pour les yeux, bien plus qu’une jouissance intellectuelle ou une source d’émotions. Il laissa transformer la Tempête en Ile enchantée et le Songe d'une nuit d’été en Reine des Fées'.
En môme temps, quelques partisans des règles d’Aristote et des pièces françaises hasardaient des épigramines contre le vieux théâtre du siècle d’Élisabeth. Rymer, favori delà cour, et qui dédiait à Charles II son ouvrage sur l’art dramatique , après s’être moqué des tragédies de Fletcher, surtout de Rollon et de la tragédie de la
1. Voy. A History of opinion on the writings Shakspere, — dans l’édition de Shakspeare qu’a publiée Baudry à Paris, t. IX.
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SHAKSPEAnE.
jeune Fille, œuvres fort attaquables assurément, appelle Othello la tragédie du mouchoir de poche et tourne en ridicule le rôle d’Iago. C’était un écrivain politique et on pouvait mettre ses erreurs littéraires sur le compte de son inexpérience en matière de critique. Mais un des esprits les plus lettrés et les plus fins de ce temps, Évelyn, écrivait, après avoir assisté à la représentation 6!Hamlet, que les vieux drames commençaient à dégoûter un siècle raffiné, depuis le long séjour que le roi avait fait à l’étranger. Samuel Pepys disait du Songe d’une nuit d’été que c’était la pièce la plus insipide et la plus ridicule qu’il eût jamais vue. Dryden lui-même,' malgré son bcm sens et la justesse de ses vues sur la tragédie, quoiqu’il fit profession non-seulement d’admirer, mais d'aimer Shakspeare, le juge un peu légèrement, lorsqu’il remarque qu’il y a des scènes entières où la pensée du grand poète semble être en léthargie , que les discours de Macbeth sont emphatiques et que le Conte d'hiver et Mesure pour mesure sont si faiblement écrits , qu’ils ne font pas rire dans leur partie comique, et n’offrent aucun intérêt dans leur partie sérieuse. Il ne comprit pas toujours le théâtre du seizième siècle. Ce qui le prouve, c’est qu’il osa toucher au texte de Shakspeare, donner un frère à .Miranda, dans un remaniement de la Tempête, ailleurs changer Antoine en soldat fanfaron et Cléopâtre en fille de joie.
Le grand siècle de la reine Anne, dominé par les idées de la critique française, ne témoigna pour l’auteur à' Othello qu’une admiration fort réservée. Les hommes qui y tiennent le premier rang dans la critique , sans déprécier Shakspeare, ne s’expriment pas sur lui avec l’enthousiasme que ses œuvres inspiraient à toute i’Au-
gletorre pendant les quarante premières années du dix- septième siècle. Swift ne prononça jamais son nom, et il n’est pas sûr qu’il ait jamais lu une de ses pièces. Addison et Pope ne le comparaient certainement ni à Sophocle , ni à Térence , tandis que peu de temps après sa mort Ben Jonson le mettait hardiment sur la même ligne que les poètes ancien s- les plus illustres. Il ne figure pas parmi les écrivains que le Spectateur étudie ’ , et dans le Temple de la renommée il n’occupe aucune place. Pope , qui a fait une édition de ses œuvres , le loue dans sa préface avec mesure , et ne parle plus de lui dans ses autres écrits.
C’est à cette froideur qu’on fait allusion lorsqu’on dit que la réputation deShakspeare a été obscurcie pendant une centaine d'années. Cela ne veut pas dire qu-’il ait manqué alors d’admirateurs, ni que ses pièces aient eu peu de succès quand elles étaient représentées. Dry don établit sa supériorité sur tous les dramaturges anglais et le met, sans hésiter, au-dessus de Racine et de Corneille.' Nous savons de plus que les meilleurs acteurs recher-' chaient les principaux rôles de ses tragédies. Betterton, le plus habile comédien de la restauration, jouait dans Othello, dans Hamlet, dans Macbeth et dans Vu/es César, et ses plus grands triomphes se rattachent à ces pièces. Partout où le peuple pouvait pénétrer et formait la majorité, il témoignait pour Shakspeare beaucoup plus d’enthousiasme que pour aucun poète national ou étranger. Le goût classique ne descendait pas des sphères supérieures de la société dans la classe populaire. Les let-
1 . Il n’^ eût cit^ qu’une foU, dane on beau paaaage où Addison le compare à l’anneau de Pyrrhus, dont les veines offraient i’image d’Apollon et des neuf Muses empreintes'sponlanément par ht main de la nature, sans aucun secours de l’art. — The Spectator, n<> S92.
SHARSPEARE.
très seuls tenaient compte des règles et consultaient l’Arf poétique de Boileau avant de se prononcer. La masse de la nation , fort indifférente aux théories, ne jugeait pas ; elle se laissait entraîner, comme au temps d’Elisabeth, par la puissance du génie dramatique, et là où elle était remuée par une situation pathétique ou égayée par un trait plaisant, elle applaudissait. Comme elle n’allait chercher au théâtre que des impressions , nul , à coup sûr, ne lui en procurait plus que le grand poète.
> Ainsi Shakspeare avait pour lui les sympathies de la foule. Mais les applaudissements populaires n’ont pas de retentissement dans l’histoire de la littériiture. Ce sont les lettrés seuls qui soutienn^at les renommées. Or, parmi ceux-ci, les uns, avec.toute leur admiration pour le génie de.l’auteur, faisaient de nombreuses réserves au sujet de la conduite et du style de ses pièces; les autres ne le louaient qu’à demi et quelques-uns même l’attaquaient. On le considérait- alors si peu comme un modèle et comme le dieu du théâtre, que nul ne songeait à l’imiter. On corrigeait ses œuvres, mais on nè cherchait pas-ù en continuer la tradition. Ni Dryden, ni Otway, ni Addison ne se proposaient de lui ressembler, et leur système dramatique n’offrait,, en effet,- presque' aucun ra][)port avec son théâtre. C’est là ce qu^on peut appeler la longue éclipse de la gloire de Shakspeare, si l’on .songe que, pendant les quarante premières années- du dix-septième siècle, Fletcher, Massinger et Shirley vécurent surtout des emprunts qu’ils lui faisaient, et qu’à - la fin du dix-huitième siècle, dès qu’il fut connu en Allemagne, il y inspira la première tragédie de Gœthe et les premières œuvres de Schiller.
L’influence d’un grand esprit se manifeste par les imi-
CONSIDÉRATieNS GÉNÉRALES.
tâtions qu’il provoque. On peut donc reconnaître; sans altérer la vérité, que celle de Shakspeare fut beaucoup moins grande pendant la période où il n’eut pas un seul imitateur qu’ immédiatement après sa mort, et surtout après que- les romantiques l’eurent choisi pour chef d’école. Pendant cent ans et plus, ses titres furent discutés et souvent même contestés, tandis que, sous les règnes d • Jacqües I®' et de Charles I®', les saN-ants les reconnaissaient sanS discussion aussi bien que le peuple, et que, depuis l’apparition de Garrick sur la scène, la plupart des Anglais et tous les Allemands ne parlent de lui qu’avec enthousiasme. Garrick ne le tira sans demte pas de • l’obscurité pour le remettre en lumière, puisque, dans les premières années du dix-huitième siècle, il avait pam treize éditions de ses œuvres; mais, par l’interprétation hardie et puissante de ses principales pièces, il contribua plus que personne à en faire admirei’ les innombrables beautés. Nous avons vu, par l’exemple deXalmaet de Rachel, tout ce que peut faire un grand acteur pour la gloire des poètes dont il joue les drames. Il arrive même souvent que, je ne dirai pas l’estime des esprits cultivés pour un auteur dramatique, mais le degré de popularité de ses productions dépend de la manière dont elles sont rendues au tiiéûtre. Que de gens qui no liraient pas une comédie ou ui>e tragédie vont l’entendro représenter si un comédien de premier ordre y parait I Notre tragédie classique ne «e soutient sur la scène que par le mérite des acteurs. Qui maintenant va voir jouer , Phèdre, depuis que la grande tragédienne qui nous faisait' si bien comprendre ce caractère passionné est couchée dans la tombe ? GaiTick augmenta donc , dans une certaine mesure, le nombre-de ceux qui lisaient Shakspeare,
SHAKSPEARG.
et, dans une proportion beaucoup plus forte, le nombre do ceux qui l’entendaient , et qui , l’ayant entendu , le déclaraient incomparable. Le résultat de ses efforts fut de ranimer l’enthousiasme et de reporter l’Angleterre au point où elle en était quand elle écoutait Burbadge dans le Tôle d’Othello ou dans celui d’Hamlet. Le jubilé de Stratford en 1 769 n’avait d’autre but que de proclamer 1^ supériorité du grand poète anglais sur tous les dramaturges modernes. Â peu près à la même époque -4765), la publication que fit l’évêque Th. Percy des restes de l’ancienne poésie anglaise commença contre le goût, classique la réaction qui devait se continuer, depuis lors, au profit des écrivains du siècle d’Élisabeth. Shakspeare, le plus illustre d’entre eux, fut celui qui profita le plus de ce mouvement de l’opinion, et son puissant génie devint, entre lesjnains de la critique nouvelle, une arme de guerre dont elle se servit pour battre en brèche les théories d’Âddison, de Pope et de leur école,
Cependant ce n’est pas l’Angleterre qui a le plus fait pour la gloire de Shakspeare. L’Allemagne, secouant aussi le joug de la littérature française, cherchait partout des arguments pour justifier sa révolte; elle en trouva d’excellents dans le théâtre du vieux dramaturge anglais et l’adopta comme le plus admirable représentant des libres tendances de la race teutonique. La vigueur individuelle des esprits qui dirigèrait alors le mouvement de la critique germanique, la hauteur de leurs vues, et ce don de généraliser les idées qui est
propre à leur, nation , leur firent dépasser de beaucoup les limites d’où , sans eux , la critique anglafse ne serait jamais sortie. Ils ne se contentèrent pas de louer et d’aimer Shakspeare ; ils expliquèrent le sens de son œuvre ; ils y découvrirent un art profond qu’on n’avait pas soupçonné avant eux; ils enchaînèrent théoriqûement ses conceptions, et ils en dégagèrent toute une poétique dont devait s’inspirer la jeune école allemande. Ce qu’il y eut de plus original dans leur essai , ce fut la hardiesse avec laquelle ils transformèrent une question qui ne concernait qu’un seul homme en une question de principes. Jusque-là Shakspeare avait été étudié isolément ou uniquement dans ses rapports avee ses contemporains ; les critiques allemands rattachèrent son théâtre à toute l’histoire de l’art dramatique; ils y reconnurent l’expres» sion la plus complète du génie- moderne , et beauco.up plus d'affinités avec le génie antique qqe dans les pièces timides des écrivains de race latine.
Les plus hardis, en Angleterre , disaient : « Shakspeare est un poète merveilleux auquel il n’a manqué qu'un peu plus de culture et de science. » Les Allemands allèrent plus loin. « Non-seulement il trouve de grandes beahtés, dirent-ils, mais tout est beau chez lui , et ce n’est pas
l’Inspiration seule, c’est une raison supérieure. qui le
guide. Il ne lui eût servi à rien d’étre plus savant. Sans se rendre. ^i^pte pauMtre des lois qui doivent présider aux œuvrql j^e l’esprit, il les sent et il les applique aussi bien que te? plus habiles. Ses prétendus défauts ne sont que la conséquence d’un système dramatique plus large et plus conforme aux instincts de la société moderne que celui des classiques. Ceux-ci ne veulent reproduire
qu’une petite partie des scènes que la nature offre aux
SHAKSPEAnE.
hommes, et ils élèvent des‘ barrières tout autour du ter- ’ rain dans lequel ils se renferment. - Shakspeare, uu contraire, élend ses investigations à travers’le monde entier; il rapproche et il rassemble dans son œuvre imitaense tous les contrastes dont se compose la vie humaine, le bien et le mal , l’horrible et' le plaisant , le noble et le laid; il étudie les petits et les humbles autant que le» grands, la plèbe aussi l)ien que le patricial, eWu palais . des rois' il descend, avec une égale curiosité, dans la cabane du pauvre; » « Ne vous y trompez pas, disaient les nouveaux critiques à la jeunesse allemande, son théâtre n’est pohit un phénomène exceptionnel, un météore qui a traversé le ciel de la littérature en dehors de toutes les lois, et qui ne doit point se reproduire. C’est au contraire le résumé, l’alpha etil’oméga de l’art moderne. Que Shakspeare l’ait voulu ou non, qu’il ait ou non cortipris la grandeur de son^rôle , il représente une poétique nouvelle, et, lorsque les classiques l’attaquent, ils ont affaire non point à un homme , comme ils le croient, mars à une idée. Si son œuvre a une importance si grande dans l’histoire de l’humanité , il s’ensuit qu’il faut l’imiter. Imitez-le donc. La po^ie moderne doit procéder de lui , comme la poésie grecque procède d’Homère. » Telle fut la conclusion des critiques allemands, su’ivie bientôt d’une renaissance littéraire.
Lessing, toujours en avant des idées de son temps, fut le premier gui parla en Allemagne du génie de Shàkspeare. Dans la Dramaturgie , il compara son théâtre à celui des Français, le trouva plus conforme que le nôtre aux principes généraux dé l’art dramatique et moins éloigné qu’on ne le croyait dés règles d’Aristote ; il fit remarquer qu’en se plaçant sur le même terrain qùedui.
les dramaturges modernes embrasseraient un horizon beaucoup plus vaste que s’ils se renfermaient dans le cadre étroit des unités classiques.
Il accabla Voltaire du parallèle de Sémiramis et à'Hantlet ; il montra combien le merveilleux français était froid en comparaison de l’émouvante apparition deTombre sur la scène britanbique ; il se moqua de la prétention • de nos tragiques de ressembler aux GreCs, et il essaya de prouver que Shakspeâre, qui ne connaissait pas les anciens, leur ressemblait plus que nous, parce que, comme eux, il peignait librement la nature sous toutes ses faces. Quoiqu’il ne fît point une étude approfondie du théâtre anglais et qu’il eût surtout pour but de combattre, par des exemples aussi bien que par le raisonnement, l’influence française, il n’en contribua pas m'oins à populariser Shakspeare dans son pays, et surtout'à accréditer l’opinion qu’on pouvait tirer de ses pièces tout un système dramatique infinimént meilleur que le nôtre. D indiqua môme, en-analysant Richard ///, quel devait être le point de départ des idées dramatiques. « L’unité, dit-il, est nécessaire dans le drame comme dans toutes les œuvres de l’esprit. Mais qu’ entend-on par unité? Celles de lieu et de temps, dont on fait tant de bruit, ne sont que les conséquences indifférentes de la seule qui soit importante, celle d’action. Or celle-ci peut résulter soit du développement d’un événement unique, soit de la peinture d’un caractère unique. Shakspeare choisit ce dernier procédé de composition, et malgré la variété des tableaux qu’il présente, son œuvre reste une, parce qu’il place au centre de l’action un caractère principal auquel tous' les incidents de détail se rapportent. Ainsi Richard III, qui paraît une pièce compliquée, a son imité.
SHARSPEARE.
cocnme Athalie, si on la chercl^e là où elle est, dans les sentiments et dans la conduite du héros
Lessing trouvait donc, avant tous les critiques allemands, la formule de'l’école nouvelle, qui substitua, en effet, aux règles d’Aristote l’unité de caractère et l’unité d’intérêt. Herder témoigna aussi une vive admiration pour Shakspeare, et ces deux esprits ardents, si bien faits pour agir sur leurs contemporains, entraînèrent à leur suite toute la jeunesse d’Allemagne. C’est au sortir de ses entretiens avec Herder, à Strasbourg, que le jeune Goethe publia, à vingt-quatre ans, Gœtz de Berlichingen, dont le plan rappelle les vastes proportions du vieux drame anglais, en même temps que le mélange du tragique et du comique y révèle l’imitation voulue de Shakspeare. Depuis 1640 jusqu’en 1773, il ne s’était produit nulle part, même en Angleterre, une pièce aussi conforme au modèle qu’a laissé le grand dramaturge. Gœtz de Berlin çhingen n’ ett été certainement ni conçu avec la même ampleur, ni écrit dans le même style, si l’auteur n’àvait eu sous les yeux Jules César çt Richard III. Après plus de cent trente ans, le théâtre d’Élisabeth, que nul n’avait pu ressusciter sur le sol de la Grande-Bretagne, sortait enfin de ses cendres, et sous un masque plus jeune, avec un accent étranger, faisait entendre dè nouveau cette voix populaire qui s’adresse aux hommes de toutes les classes et remue tous les sentiments de l’âme humaine. Gœthe évrivit sa pièce, comme, il écrivit Werther, avec une passion juvénile qu’il ne retrouva plus et qui résultait en partie de l’impression extraordinaire qu’avait produite sur lui la lecture de Shakspeare. Il faut citer ses
J. Lessing, Hamburguehe Dramaturgie, itassim.
COISSIDÉHATIONS GÉNÉRALES. 477
propres paroles pour se rendre compte de l’état de son i esprit au moment où il composa Gœtz.
€ Je ne me souriens pas , dit-il, qu'un livre , qu’un homme, ou quelque circonstance de ma vieaient produit I sur moi un aussi grand effet que les drames de Shaskspeare. Ils semblent l’ouvrage d’un génie divin qui se serait rapproché des hommes pour leur apprendre de la manière la plus douce à se connaître eux- mômes. Ce ne sont pas des poèmes. En les lisant on se croit placé devant les volumes ouverts du destin, jouets d’un souffle orageux, agités par les terribles tempêtes de la vie, qui en I bouleversent sans cesse les feuillets. Tous les pressenuments que j’ai jamais eus sur le genre humain et ses ' destinées, et qui, dès ma jeunesse, m’accompagnaient inaperçus, je les trouve exprimés et développés dans I Shakspeare. Il semble vous dévoiler toutes les énigmes,
' sans qu’on puisse dire néanmoins voilà la solution.
Les créations les plus mystérieuses et les plus compliquées de la nature agissent devant nous, dans-ses œuvres, comme des horloges dont le cadran et la boite seraient I de cristal ; elles indiquent le cours des heures, et l’on
I peut voir en même temps le rouage et le ressort qui les
j font mouvoir. Les regards que je jetai à la dérobée dans le monde de Shakspeare m’excitèrent plus que toute autre chose à m’avancer dans le monde réel, à me mêler aux flots des destinées suspendues au-dessus des réalités, afin de puiser un jour, s’il était possible, dans la mer de la véritable nature quelques coupes pleines, et de les distribuer, du haut de la scène, au public de ma patrie ' . »
1. Passage de V Autobiographie de Goethe, traduit par M. Philarète Chasles, dana ses Étude* *ur C Allemagne ancienne et moderne, Pai'is, AmjoU
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Les Allemands ont raison de dire que ce sont eux qui ont le mieux senti et le plus admiré, au dLx-liuitiëme siècle, le théâtre de Shakspeare. Aucun Anglais de ce temps n’aurait écrit sur lui une page aussi profonde que celle qu’on vient de lire. Schiller,, moins original et moins souple que Goethe, subit aussi , dès ses débuts, l’influence de Shakspeare, et quoi qu’il fît plus tard pour s’y soustraire , il la ressentit toute sa vie. Depuis les Brigands jüsqu’â' Guillaume Tell, tout son théâtre, excepté la Fiancée de Messine , porte l’empreinte de la première admiration que lui avait inspirée le drame anglais. Il a beau aimer les Grecs et vouloir, d’après les conseils de son ami, poursuivre l’idéal qu’ils ont réalisé, les souvenirs de Shakspeare s’attachent à lui comme la robe de Nessus, pénètrent dans toutes les parties de son drame et y inspirent tantôt le langage passionné des héi’os tragiques , tantôt' les plaisanteries et le ton familier des personnages populaires; ici l’héroïsme de Jeanne d’Arc , là les délibérations politiques des conseillers d’Élisabeth , ailleurs les dialt)gues des soldats de WallenStein et le discoürs comique que leur tient un capucin; ils survivent même, quoique d’une manière moins apparente, dans les scènes patriotiques du Rutli et dans les mouvements tumultueux des citoyens suisses sur la place d^Altorf. Schiller aurait-il abordé des sujets si vastes, nourri ses drames d’incidents aussi nombreux, et associé à l’action tant de personnages d’origine diverse, s’il n’avait vu se dérouler devant ses yeux l’iminense panorama tdes pièces de Shakspeare?
Shakspeare a donc été naturalisé en Allemagne d’abord par l’admiration des esprits vigoureux (jui ont pro-
voquéle mouvement littèFairé de 1770, puis-par l’imitation qu’ont faite de ses œuvres les deux plus grands poètes allemands, l’un à son début, l’autre jusqu’au bout de sa carrière. Il Fa été aussi par l’excellente traduction et par la critique enthousiaste de Schlegel. L’ouvrage de cet écrivain passionné, coïncidant avec la violence des ressentiments politiques que nous avions soulevés au delà du Rhin par nos victoires et par notre domination, a détaché de nous le gros de la nation et l'a jeté dans le camp des Anglais. Ce que les admirateurs du grand poète n’avaient jamais osé dire en Angleterre, Schlegel l’a dit après Lcssing, il est vrai, mais avec plus de véhémence et plus de mépris pour notre littérature, en ennemi qui prend sa revanche d’une longue humiliation. n a soutenir que Shakspeare était supérieur aux tragiques français, non-seulement par le génie, mais encore par l’art, par le sentiment du beau et d’entente de la scène, n a justifié ce prétendu barbare du reproche de grossièreté que lui adressait Voltaire, et renvoyé à notre 'critique Faccusàtion d’ignorance qu’elle ne lui épargnait pas. La conclusion de son livre , c’est que le système dramatique de la France est faux et n’a produit que des œuvres de second. ordre, tandis que Shakspeare et Calderon seuls ont compris et appliqué les lois supérieures de l’esthétique, ce qui leur a permis de faire des chefs-d’œuvre : exagération- manifeste , quoique mélée de beaucoup de vérité.
Ces opinions ont gagné nécessairement l’Angleterre après l’Allemagne. Comment repousser une théorie qui flattait à ce point l’orgueil britannique? Toute la critique anglaise du commencement de ce siècle n’est que l’écho de la critique allemande. Les fameuses leçons Je
Coleridge en 481 4, ne furent que le développement des idées qui circulaieut depuis longtemps daqs la patrie de Leasing. Charles Lamb , esprit plus piquant que juste', et Hazlitt®, dont la réputation a été surfaite , ne firent que répéter ce qu’on avait dit mieux qu’eux sur les bords du Rhin. Aussi les Allemands prétendent-ils, avec une sorte d’orgueil, qu’on trouve en Angleterre tous les documents possibles sur la vie du poète, sur ses rapports avec ses contemporains, sur les sources de ses pièces , sur les obscurités et sur les variantes du texte, en un mot sur toutes les questions d’érudition pure qui le concernent, mais qu’eux seuls ont découvert le sens profond, philosophique et poétique du théâtre de Shakspeare. En réalité, Leasing, Goethe, Schlegel et Tieck ont complètement renouvelé la critique de ses œuvres. Mais ne fallait-il pas s’en tenir à leurs conclusions si elles sont bonnes? Quel besoin pousse sans cesse leurs successeurs à interpréter de nouveau Shakspeare et à én tirer autant de systèmes qu’il y a de personnes qui l’étudient? La vérité une fois trouvée , on la garde et on la défend. Si nous accordons aux Allemands qu’ils comprennent mieux Shakspeare qu’on ne Ta jamais compris, encore avons-nous le droit de leur demander quels sont ceux d’entre eux qui le comprennent, car ils ne s’accordent point les uns avec les autres, et ils soutiennent, à propos de ses drames, les théories les plus contraires.
Dès là fin du dernier siècle , Gœthe combattait déjà les tendances des romantiques, et , dans le célèbre commentaire d’Hamlet que fait 'Wilhelm Mcister, il va jus-
3. Hazlitl’s lecturw ou the dramaiic literaiure oj the âge oj Elizabeth.
CONSirfiÊRATIONS céNéRALES. 48i
qu à dire que cette pièce ressemble moins à un drame qu’à un roman Aux yeux de Tiecket de Schlegel , cette réserve et d’autres encore, que suggérait à Goethe son goût croissant pour l’art antique , paraissaient une impiété. Leur école a élevé Shakspeare au rang d’une divinité, où le maintient, depuis cinquante ans, toute la critique germanique , quoique des symptômes de réaction commencent déjà à se manifester dans le récent ouvrage de M. Kreyssig. Cependant , excepté cette affirmation : « Shakspeare est dieu , » je ne vois que contradictions parmi les opinions des prêtres du nouveau culte.
Les uns, comme les hégéliens, et notamment comme M. Rosencranz et M. Fisher*, appliquent à ses œuvres leslois de la science du beau, telle qu’ils la conçoivent, y cherchent la démonstration artistique du panthéisme et la poursuivent à travers le mythe d’Hamlet qui leur parait l’expression la plus vi*aie de la pensée du poète. D’autres, au contraire, comme M. Ulrici’, remarquent ses tendances spiritualistes et morales qu’ils érigent en système raisonné , et ramènent à de pures conceptions philosophiques les plus poétiques et les plus vivants de ses drames, tandis que le groupe des esprits politiques, à la tête desquels est M. Gervinus*, le croit occupé de donner des leçons de conduite à la race teutonique, combat les éonclusions qu’on a tirées du rôle mélancolique d’IIamlet qui ne peut servir qu’à amollir les âmes, et oppose à ce prétendu modèle l’actif et énergique Henri V dans lequel il personnifie Shakspeare. Le défaut commun