CHAPITRE.HÜ1TIÈME
Considérations générales sur le (néâtre de Shakspeere. — L’homme et le poüle, — Les critiques de Sbakspeare au dix-)septième et au dixhuitième siècle en Angleterre. — L’acteur Garrick. — Révolution que les Allemands opèrent dans la critique de scs œuvres. — Lessing, Gœthe, Schlegel. — Ce qu’ils ont fait pour sa ^ire. — Ce qu’il y a de vrai et de faux dans leurs jugements. — Leurs successeurs. — Traits particuliers du génie de Shakspeare. — Son étendue, sa variété, sa ressemblance avec la nature. — Moralité de ses œuvres.
La biographie de Shakspeare est aussi obscure que sa renommée est glorieuse. Nous ne savons de lui que ce que nous apprennent quelques rares anecdotes, dont l’authenticité est<douteuse, et ce que nous révèle l’étude de ses drames et de ses sonnets. Quoiqu’il ne faille point abuser des conj'ectures dans un sujet si délicat, et où l’on risque si fort d’attribuer au poète des pensées qui appartiennent à ses personnages, ses œuvres nous en disent plus sur son caractère que ses contemporains. Quand nous voulons nous représenter sa physionomie probable aux différentes époques de sa vie, nous nous le figurons, et ce n’est pas là sans doute une pure illur sion, sous les traits des héros qu’il met successivement
en scène; nous le voyons d’abord gai, moqueur, et ce-
pendant amoureux avec Bénédict, amer avec Hamlet, et enfin plein de sérénité avec Prospère. Si nous cherchons dans son théâtre un personnage qui réunisse en un seul rôle la plus grande partie des qualités que nous lui supposons,. nous pensons au prince Henri, simple, jovial, sincère, ennemi de l’étiquette et de tout vain cérémoniah, ami de la bonne chère et des plaisirs de la jeunesse, mais gardant précieusement, au milieu de ses désordres, le feu de l’intelligence et la sève des sentiments généreux; actif quand il faut agir, plein de raison quand il faut gouverner; ardent comme un chevalier, sage comme un diplomate : admirable composé de gaieté, d’imagination et de raison, qui à coup sûr n’est pas tout Shakspeare , mais qui lui ressemble peut-être plus qu’aucune de ses créations.
Il est permis de croire que le jeune habitant de Stratford-sur-Avon, qui venait, vers 1586, chercher fortune à Londres, et qui se mêla tout de suite à la société fort dissipée des acteurs et des auteurs dramatiques, n’y vécut pas en puritain, quoiqu’il laissât derrière lui, dans sa province, une femme et des enfants. Les chaudes peintures qu’il fait de l’amour dans ses poèmes, l’influence irrésistible qu’il lui attribue dans ses comédies, les élans passionnés et douloureux de ses sonnets trahissent chez lui une expérience personnelle à laquelle l’imagination toute seule ne pourrait pas suppléer. 11 faut avoir aimé pour comprendre ainsi les joies et les douleurs de la passion. Mais le poète dramatique, qui doit peindre la nature sous ses aspects les plus divers et conserver pour cela toute la liberté de l’observateur, acquiert de bonne heure un grand empire sur lui-même. Quelle que soit l’ivresse du plaisir, il ne s’y livre jamais tout entier, et
au moment où il s’enflamme en faisant parler les amants, son esprit lucide proteste en faveur de la raison contre l’amour, soit par Fironie, soit par le bon sens. Dans Roméo et Juliette^ qu’on a appelé l’hymne de l’amour, il corrige les transports amoureux des deux jeunes gens de Vérone par les leçons de frère Laurent. Sans connaître l’histoire secrète de ses premières années, nous pouvons être certains qu’au plus fort de la passion il a dû se tenir à lui-méme le langage que le moine tient à Roméo. Jamais il n’a perdu de vue les vrais principes de la sagesse.
Du reste, au moment où il écrivait ses comédies, qui roulent en général sur une intrigue d’amour, l’amour l’absorbait si peu qu’il composait en môme temps sps drames historiques, qui sont l’œuvre d’un esprit politique plutôt que d’un amoureux. Puis, à l’âge de la ma* turité, il renonça presque complètement à traiter le sujet favori de sa jeunesse, et il fit des tragédies telles que Macbeth, le Roi Lear et Timon «F A thènes, où la passion ne joue aucun rôle. C’est l’époque où, sous l’inlluence de chagrins domestiques, peut-être par suite de la mort de son fils Ilamet et des malheurs de son ami Southampton, il semble incliner à la mélancolie. Cependant la tristesse ne le domine pas plus que le plaisir ne l’avait dominé. Dans ses œuvres les plus tristes, il y a des éclairs de gaieté, et pendant qu’il les compose son imagination féconde en conçoit de plus légères.
Le poète dramatique doit avoir un caractère tout différent de celui du poète lyrique. Ses impressions personnelles ne doivent jamais être assez absolues pour l’empêcher de partager les sentiments divers, souvent contraires aux siens, que les situations dramatiques
l’obligent à attribuer à ses personnages. Cette impersonnalité nécessaire au dramaturge, aucun écrivain moderne ne l’a possédée à un plus haut degré que Shakspeare, et c’est là une des causes de sa supériorité. Il reste jusqu’à un certain point maître de lui-même, lorsqu’on croit qu’il s’abandonne le plus à l’inspiration, il maintient une sorte d’équilibre entre ses facultés , et la pensée qui le préoccupe le plus, pendant qu’il écrit, ne l’empêche pas d’accueillir des idées opposées et de les exprimer aussi bien que s’il n’en avait pas d’autres. Il n’est jamais assez gai pour ne pas être en même temps sérieux, assez passionné pour ne pas être raisonnable , ni assez triste pour ne pas redevenir gai. Comme l’avocat qui plaide aujourd’hui pour celui qu’au besoin il accuserait demain, il éprouve tour à tour les sentiments contradictoires de ses héros, il s’identifie avec chacun d’eux, et il compose sa physionomie à leur image, sans qu’aucun d’eux nous rende exactement la sienne. Ne fait-il pas parler dans la même pièce , avec une égale vérité , lago et Desdémone ; ailleurs, Edmond de Gloster et Cordélie, Falstaff et Hotspur? Aucun de ces personnages n’exprime la pensée du poète et ne répond à un état particulier de son esprit. Sont-ils pour cela inférieurs à ceux que nous regardons comme les interprètes probables de ses sentiments? Qu’il prenne la parole en son nom ou au nom des autres, il n’oublie pas qu’il fait une œuvre dramatique dans laquelle il faut avant tout mettre d’accord les caractères et les situations.
Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas dans ses pièces des élans lyriques étrangers au sujet , ou des réflexions morales déplacées dans certaines bouches, par où l’on voit percer .les idées personnelles de l’homme. Au con-
traire, ces bors-d’œuvre sont fréquents chez lui, mais ils n’y prennent jamais la première place , et ils n’y entravent pas le développement dramatique de l’intrigue. S’il cède à l’inspiration du moment dans le détail , il la subordonne, dans l’ensemble, au plan qu’il a conçu. Il a beau s’égarer dans les chemins détournés, il tient toujours à la main un fil conducteur qui le ramène tôt ou tard au but qu’il vcut'atteindre. Irrégulier en apparence et intempérant par «accès, il n’en ordonne pas moins avec art ses conceptions. Donner beaucoup à l’imprévu, au hasard, à la fantaisie, mais ne pas s’y laisser entraîner, et se réserver, à travers tous les écarts, la direction vigilante de soi-même , c’est là une règle qu’il suit dans son théâtre aussi bien que dans sa vie. Le peu que nous savons de ses actes s’accorde avec cette opinion.
Il vit au milieu d’une société brillante et dissipée de gentilshommes et d’auteurs dramatiques, il partage souvent leurs plaisirs, il acquiert parmi eux la réputation d’un joyeux compagnon ; le soir, à la Sirène, il tient tête à Ben Jonson, buveur et causeur intrépide, ou il poursuit, en compagnie de lord Southampton, quelque aventure galante. A le voir, on le prendrait pour l’esprit le plus léger de cette bande d’épicuriens. Qu’on ne s’y trompe pas néanmoins ! comme son héros le prince Henri, après avoir badiné avec Falstatf et Poins, il sait se débarrasser de l’un et de l’autre, et traiter sérieusement toutes les questions sérieuses. Beaucoup de poètes de son temps vivent misérablement faute d’un peu d’ordre. Marlowe finit mal, après avoir mal commencé. Massinger se débat de longues années contre la misère sans pouvoir en sortir. Shakspeare agit avec beaucoup plus de prudence. ‘
Cet habitué de la taverne, ce gai convive et cet homme
SHAK&PEARG.
de plaisir ne se contente pas des jonissanees faciles de l’heure présente; il veut assurer son avenir et celui dè ses enfants, acquérir une fortune honorable, et par-suite l’indépendance ; il fait des calculs de père de famille, il économise une partie des bénéfices que lui rapporte le théâtre, et il achète des propriétés, comme un bourgeois avisé qui place bi«i son argent. En 1598, il fait l’acquisition d’une belle maison à Stratford, où il espère se retirer et se fixer; en 4602-3, il devient propriétaire de trois pièces de terre auxquelles il en ajoute d’autres en 1605. En 1609, dans le quartier de Londres qu’il habitait, à Southwar^, il payait la taxe des pauvres sur le même pied que les habitants les plus imposés et les plus riches. Collier estime que son revenu montait , dans les dernières années, à 400 livres sterling (10,000 fr.), qui représentent près de 40,000 francs de notre monnaie. Dès 1 604 , il avait renoncé à paraître sur les planches , sans doute pour faire plus facilement partie de la bourgeoisie ou plutôt de ce qu’on appelle en AngleteiTe la gentry; il ne restait plus attaché au théâtre que comme actionnaire et auteur dramatique ' .
Cette veine de bon sens pratique , cachée sous tant d’imagination, caractérise bien la race anglo-saxonne. Shakspeare tire parti de son génie en véritable Anglais. De son vivant même, sa conduite était citée comme un exemple à ses camarades. « Soyez mesurés comme Shakspeare, » dit aux comédiens un pamphlétaire du
temps. Sa modération égalait, en effet, son habileté. Quand il eut fait sa fortune et acquis dans le monde le rang honorable que donne toujours la richesse en An-
1. 3. Payne Collier, New factt regarding the life oj Sliaktpeare.
CONSIDÉR'ATIÔNS GÉNÉRALES. 463
gleterre, il se retira sagement, préférant la liberté aux plus brillants succès. Sa renommée éclipsait celle de tous les poètes de son temps; chacun de ses drames obtenait un triomphe certain. Aucune tentation néanmoins ne put le décider à rester à Londres où tant d’applaudissements l’attendaient encore. Il voulut se recueillir dans la retraite avant de mourir, et il donna ainsi un nouvel exemple de'cet empire sur lui-même que tous ses actes antérieurs nous révèlent. Deux ans après, en 4616, il mourut à l’âge de cinquante-deux ans. '