Third part of King Henri VI, aet. ii, sc
La variété, qui est la principale loi du théâtre de Shakspeare, se retrouve dans ses premières comme dans ses dernières conceptions. Dès ses débuts, il aborde des genres divers : à côté d’une tragédie, d’un drame romanesque et d’une trilogie historique, il compose deux comédies, les Méprises et la Méchante domptée.
Les Méprises sont une imitation des Ménechmes de Plaute, ou plutôt, comme la traduction anglaise de ceuxci ne parut qu’en 1 593 et que Shakspeare ne lisait sans doute pas l’original, elles sont tirées d’une vieille pièce écrite vers 1580. Cette comédie a beaucoup exercé la sagacité des critiques. Coleridge , si respectueux d’ordinaire pour les œuvres du poète, l’appelle une farce pure, tandis qu’Ulrici y découvre une philosophie profonde. L’opinion du premier se rapproche plus de la vérité, et cependant, comme l’a remarqué finement M. Gervinus, les Méprises roulent sur un fond sérieux. C’est à la suite d’un drame de famille que l’action s’engage, et le prranier personnage qui entre en scène y paraît sous le coup d’une menace de mort. En même temps Shakspeare relève l’intrigue purement plaisante qu’il emprunte, à Plaute ou à un de ses imitateurs par quelques essais de peintures de mœurs. Au milieu des invraisemblances qu’il ajoute âla fable latine déjà si compliquée, il étudie sérieusement, et peut-être avec une arrière-pensée personnelle, le caractère d’une femme jalouse. Sans sortir des relations de la vie bourgeoise, il montre le mal que cause la jalousie dans un ménage, le supplice qu’elle
JEU.NESSE DE SÜAKSPEARE
inflige à un mari vertueux et le tort qu’elle fait à l’afiection conjugale. C’e^t Adrienne et sa sœur.Lucienne qu’il charge de nous donner cette leçon morale. L’une est mariée ; elle a épousé Antipholus d’Ephèse, qu’elle aime et dont elle est aimée, mais elle le persécute par ses soupçons, elle ne lui laisse de* repos ni jour ni nuit, et elle le rend si malheureux qu’elle l’expose à la tentation d’être infidèle, qu’il n’aurait point eue si sa femme avait été moins exigeante. L’autre, encore vierge, exempte de toute passion, juge plus sainement les rapports qui doivent exister entre deux époux ; elle reconnaît l’infériorité de son sexe, elle pense qu’il est sage de ne point trop demander, pour obtenir beaucoup, et qu’en tout cas, suivant la loi de la nature, la soumission est le lot de l’être le plus faible.
Faut-il chercher dans cette esquisse de mœurs quelques révélations sur ,1a vie domestique de Shakspeare ? Faut-il croire qu’il a représenté dans Adrienne sa femme telle qu’elle était, et dans Lucienne ce qu’il aurait voulu qu’elle fût ? Sans doute, cette supposition offre tous les caractères de la vraisemblance, si l’on songe à l’âge du poète, au peu de connaissance qu’il avait du monde et â la place que devaient tenir, surtout dans la comédie, ses impressions personnelles. Mais je n’irai pas jusqu’à conclure de là, comme plusieurs critiques, que Shakspeare était mal marié. Si la jeune fille qu’il avait épousée à Stratford-sur-Avon ressemblait à Adrienne, ce"n’était ni une méchante femme ni une compagne indigne d’un homme intelligent. Elle est jalouse sans doute, mais non pas de cette jalousie qui vient d’un fonds habituel de mauvaise humeur; c’est par excès d’amour qu’elle craint
d’être trompée. On peut beaucoup pardonner à une si
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■ SHAKSPEAUE.
vive tendresse. D’ailleurs, elle éprouve et elle sait exprimer les sentiments les plus délicats. Il y a de la grâce et plus d’émotion que de colère dans ses reproches. Elle mérite d’être grondée doucement, comme un enfant qui ne sait rien'de la vie, et noq pas d’être chassée du cœur de celui qu’elle aime.
Il n'y a aucune comparaison à faire entre ce caractère faible et trop tendre et celui de Marguerite dans Henri VI, où l’on a' voulu chercher aussi quelques traits de la femme de Slrakspeare. Marguerite est odieuse , elle est déjà séduite avant d’être mariée, elle ne dissimule même pas son impudique amour et elle ne fait trêve à cette passion que pour s’occuper de vengeance et d’ambition. Quoi de semblable chez Adrienne, simple bourgeoise, honnête, fidèle, et qui n’a que le défaut de trop aimer son mari? Si Anne Hathaway ressemblait à célle-ci, elle n’avait aucun rapport avec celle-là. Shakspeare, d’ailleurs, a bien pu tirer de ses propi’es souvenirs l’étofiFe d’un caractère comique, mais ce n’est pas à cette source qu’il a dû puiser pour peindre une reine dont les chroniques lui fournissaient le portrait.
La Méchante domptée ne prouve rien non plus , quoi qu’on en ait dit, contre la femme du poète. C’est l’histoire d’une jeune fille revêche^’ acariâtre, qui repousse avec dédain tous les prétendants , et qui finit par plier devant le despotisme d’un mari, plus entêté encore et plus violent qu’elle. Shakspeare n’a pas plus inventé le sujet de cette comédie que celui des Méprises; il l’a trouvé dans une vieille pièce dont le style rappelle les œuvres de Greene. Il marche une seconde fois sur les brisées de l’auteur du premier Henri VI , au risque dé justifier les termes du pamphlet dont nous avons parlé.
Ainsi, l’idée première de sa pièce ne lui vient point de ses querelles domestiques, mais d’un ouvrage antérieur au sien. Les détails ne semblent pas davantage se rapporter à sa situation. Catherine ou la Méchante n’a de défauts qu’avant le mariage; mais, une fois mariéie, elle devient un modèle de douceur et de patience. Une courte expérience suffit iKwr la corriger. Si le poète avait eu à S4î plaindre gravement de sa femme ; il n’aurait pas fait remoitter ses récriminations à une époque- antérieure à leur union ; surtout il n’aurait pas indiqué un moyen infaillible de la guérir, et il n’aurait pas fait l’histoire de sa conversion. S’il avait eu besoin d’une recette analogue è celle qu’emploie Pétnicchio, il ne l’aurait pas mise au tbéittre, il s’en serait servi pour rétablir la paix dans son ménage.
Quelques modernes, curieux de retrouver dans les premières pièces du poète les éléments de sa biographie, ont abusé du système des interprétations. Nous ne les suivrons pas sur ce teirain conjectural. La critique purement hypothétique ne nous paraît pas plus digne d’attention que la critique superficielle. Si celle-ci reste au-dessous de sa tache quand elle ne parvient pas à dégager d’une œuvre littéraire tout ce qui y est renfermé , celle-là commet une sorte de profanation quand elle veut deviner plus tpie le poète n’a voulu dire, et qu’elle' force, en quelque sorte, les derniers retranchements derrière lesquels il a abrité' sa vie privée.
Shakspeare a pu faire quelques allusions à ses rapports aA'ec sa femme, mais rien ne prouve qu’il l’ait mise directement en scène. En tout cas, il a enveloppé ses cmifidences de beaucoup- de mystère , car aucun de ses contemporains ne les a relevées, et il a fallu aux Anglais
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deax sièclçs pour les découvrir. Tout ce que nous pouvons affirmer avec certitude, c’est que le poëte semble ‘ très-occupé, dans ses premières oeuvres, de la question du mariage. On voit que c’est le plus grand problème (jue la destinée lui ait encore proposé. 11 exprime déjà, à ce sujet, des opinions arrêtées. Il ne combat ni ne défend l’institution en elle-même. Tout dépend, suivant lui, du choix qu’on fait. Le mariage est bon pour ceux qui choisissent bien, mauvais pour ceux qui choisissent n^al. « Une union sans amour, fait-il dire à Suflblk dans « la première partie de Henri K/, est un enfer, tandis « que le contraire est une image de la paix du ciel. »
11 reste, en parlant ainsi, dans les termes les plus généraux de la question; il la juge en philosophe qui voit le pour et le contre des choses, et nullement en homme passionné qui se plaint d’une expérience récente. Il a aussi des idées personnelles sur le rôle respectif des deùx époux. Il est particulièrement pénétré des droits du mari, droits qui emportent nécessairement des devoirs. Sa morale parait d’accord avec celle du code civil. • Le mari doit à la femme protection et fidélité; il est tenu de pourvoir à ses besoins par le travail; celle-ci, I en revanche, lui doit un accueil toujours aimable, une grande égalité d’humeur et une soumission absolue.
J On trouvera peut-être qu’il insiste trop sur ce dernier point pour n’avoir point eu à souffrir de quelque révolte domesti(iue. En tout cas , il a un remède tout . prêt. L’exemple de Catherine, qui devient ^i accommodante, après avoir été si sévère, montre qu’il dépend du mari de corriger les défauts de sa femme.
La leçon est à l’adresse des deux sexes. La Méchante soumise et repentante s’adresse à une de ses amies à
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laquelle elle trace, d’après sa propre expérience , une règle de conduite.
« Une femme en colère est comme une fontaine troublée, fangeuse, désagréable à voir, épaisse, sans beauté, et, tant qu’elle est ainsi, personne n’a la gorge assez sèche ou n’est assez altéré pour daigner en boire ou en toucher de ses lèvres une seule goutte. Ton mari est ton seigneur, ta vie, ton gardien, ton chef,’ ton souverain, un être qui s’occupe de toi et de tes besoins, qui se livre à de pénibles travaux sur terre et sur mer, qui veille, la nuit, au milieu de la tempête, le jour, par le froid, tandis que tu dors chaudement à la maison , tranquille et en sûreté, et il ne te demande d’autre tribut que de l’amour, un visage agréable et une sincère obéissance : payement bien faible d’une si grande dette. Ce que le sujet doit àr son prince, la femme le doit à son mari, et, lorsqu’elle est méchante, maussade, acariâtre, revêche, lorsqu’elle n’obéit pas à sa volonté légitime, qu’est-elle, sinon une' créature criminelle, révoltée, rebelle et coupable d’une trahison impardonnable contre un maître qui l’aime? Je suis honteuse qu’il y ait des femmes assez folles pour déclarer la guerre, quand elles devraient s’agenouiller pour obtenir la paix, et pour aspirer aü commandement, à la suprématie, au pouvoir, quand elles sont tenues de servir, d’aimer et d’obéir. Pourquoi nos corps sont-ils pâles, faibles et délicats, incapablesde supporter la fatigue et les agitations de ce monde, si ce n’est pour que nos mœurs douces et nos cœurs soient complètement d’accord avec notre extérieur ' ? »
Peut-être faut-il voir dans ce passage un réquisitoire