Sonnet lxxi
tranche les comédiens de la société honnête, le mépris déclaré des puritains pour eux et l’éloignement que leur profession inspire au vulgaire. C’est ce qui rend sa reconnaissance pour lord Southampton plus vive, et ce qui mêle à son amitié une apparence d’adoration. Quel prix infini ne doit-il pas attacher aux bonnes grâces d’uu homme qui le relève à ses propres yeux et aux yeux du public par des témoignages déclarés de son affection ! L’acteur que les bourgeois dédaignent a trouvé un ami dans les rangs les plus élevés de l’aristocratie. On comprend qu’un tel ami lui soit plus cher que tout au monde et lui tienne lieu, dans cette triste condition, de maîtresse et de famille.
Ainsi les sonnets nous font entrevoir l’histoire des sentiments intimes de Shakspeare. Ils laissent ejicore subsister bien des obscurités sur cette destinée mystérieuse, mais ils soulèvent un coin du voile et ils nous découvrent une âme aimante, capable de sentir vivement la joie et le chagrin, plus accessible néanmoins,’ comme toutes les natures d’élite, aux émotions douloureuses et plus disposée â la mélancolie qu’à la gaieté. La pensée y porte l’empreinte de la sincérité, lors mênle qu’il faut écarter, pour la démêler, les ornements artificiels qui la surchargent.
Telle fut l’éducation que Shakspeare reçut de son temps et celle qu’il se donna à lui-même. Tels sont les éléments dont se composent ses premières œuvres et les travaux qui marquent le commencement de sa carrière ' .
1 . On ne sait paa en quelle année furent écrite lei Sonnets ; on sait seulement qu’lis étaient connus avant 1598, puisque Mères en parle avec admiration dans son Trésor de Vesprit, 11 en parut une édition furtive et incom|>lète, en 1590, sous te titre : The passionaie pilgrim. Mais le recueil complet et authentique ne parut qu’en 1C09.
ün pent disthigueT sans peine et réunir dans un® môme étnde les drames qui appartiennent à cette période. Jusqu’ici nous n’avons eu d'autre ordre à suivre que l’cwdre chronologique. Mais, désormais, en considérant le' vaste champ qu’embrasse le poète et la diversité des sujets qu’il traite, il devient difficile de ne tenir compte que des dates. Plusieurs critiques cependant y attachent une grande importance, surtout depuis les découvertes de P. Collier, qui ont fixé la chronologie de la plupart des ph*ces. Cë sont ceux qui refont la biographie ou plutôt l’histoire des sentiments de Shakspearc, à l’aide de son tliéôtre. Pour ceux-là, à chaque date correspond une nouvelle évolution de son génie. Ils en suivent ainsi pas à pas tes progrès et ils le conduisent, depuis ses débuts jusqu’à sa mort, en marquant, pour ainsi parler, les phases successives qu’il a traversées. Je n’ai pas besoin de dire que cette étude toute moderne est une source féconde d’hypothèses , tantôt vraies, tantôt fausses. Si elle nous a beaucoup appris, et si elle donne lieu à des aperçus ingénieux, elle n’en soulève pas moins deux objections graves.
D’abord l’ouvrage de Collier, qui a été si utile, est loin d’avoir éclairci toutes tes questions chronologiques U reste encore des drames qu’on ne sait à quelle année ni même à quelle période de la vie du poète rapporter. Quand la date est aussi douteuse, comment en tirer des conclusions, et, dans cette trame si savamment ourdie de la vie du poète expliquée par ses œuvres, comment un
1. Il y a, même en Angleterre, tonte une école critique qui combat les opinions de Collier. V. à’ ce sujet le récent ouvrage d’HtinlMon, An inqttiry into the genuinenes.1 of the mimifcripl corectiona in M*J. Pat/ne Collier' a amotated Sh'akspeare, folio 1652 ; and of certain shakapearian documenta likewiae pubiiahed ky M, Collier. London,' 1860.
JEUNESSE DE SHAK&PEADE. ^
fil peut-il se rompre sans que l’ense^le en souffre ? Ici la pénétration du critique ne suffit plus, car elle peut être démentie demain par une nouvelle découverte. D’ailleurs, en l’absence de toute donnée certaine, là où l’un voit des traces évidentes de la jeunesse du poète , l’autre signale des symptômes non moins manifestes de sa maturité. v.
La seconde objection qu’on peut faire contre l'emploi exclusif de la méthode chronologique, c’est qu’elle mêle et confond l’étude des genres les plus différents, qu’elle oblige l’esprit à changer sans cesse de sujet, et qu’en favorisant les remarques de détail , elle contrarie le développement des considérations générales, qui ne doivent point sortir d’une seule pièce, mais de plusieurs œuvres de même nature.
D’autre part, on éprouve quelque embaiTas à classer les pièces de Shakspeare d’après les divisions ordinaires de l’ai't dramatique. Elles se composent d’éléments si divers et quelques-unes d’entre elles sont si eu dehors de règles, qu’elles échappent ii toute classification. Ici le drame- pastoral se mêle à lacomédie et tonne, un genre hybride qui n’a point de dénomination précise '. Ailleurs, c’est la comédie qui se combine avec le drame sentimental -et larmoyant, pour égayer une situation ^ douloureuse dont l’effet ne doit pas «lier, jusqu’au tragique
En présence <de ces difficultés. J’ai pensé que, sans m’attacher exclusivement à l’une des 'deux méthodes qu’on emploie d’ordinaire pour étudier le théâtre de Shakspeare, je devais profiter des avantages certains
( . Comme il vous plaira, par exemple. '