‹ ShakspeareChapitre 24 sur 128 · Two gentlemen of Verona, act. iv, 8ti · texte numérisé non relu

Two gentlemen of Verona, act. iv, 8ti

gir de honte, et elle le ramène mieux à elle par cet exlemple de vertu admirable qu’elle n’aurait pu le faire par tous les artüiees de la coquetterie.

Dans la Douzième nuit , la jeune Viola sert aussi son amant sous le costume d’un page, et, comme Julie, elle est chargée de porter des messages d’amour à une rivale. Seulement elle ne souffre pas autant que la maîtresse de Protée, elle n’a pas à se plaindre d’une inffdé-' IHé , elle n’a jamais été ni aimée ni trahie par le duc Orsino, qui ne soupçonne même pas son sexe. Son dévouement n’en paraît pas moins plein de charmes. H y a beaucoup de poésie dans cette passion silencieuse, qui ne se révèle que par des services rendus et qui s’oublie elle-même pour ne songer qu’au bonheur de la personne aimée. Aussi Viola est-elle récompensée au dénoûment, où elle épouse le duc. Ces rôles de femmes déguisées en hommes pour cacher leurs amours, ont

été une des concepUous favorites des dramaturges an- •glais au seizième et au dix-septième siècle. Quel est l’écrivain qui les a mis le premier sur la scène? Il serait difficile de le savoir. L’idée en elle-même est tirée sans

(aucun doute des nouvelles italiennes , mais elle est admirablement développée dans le drame. Shakspeare n’est point le seul qui en ait tiré un heureux parti. Peut-être même Beaumont et Fletcher ont- ils représenté, dans le Bellario de leur Philaster, un personnage plus touchant que Viola.

Une autre victime de l’amour, Hélène, l’héroïne de Tout est bien qui finit bien, joint à la résignation qui pardonne l’indifférence on l’outrage, une volonté assez énergique pour entreprendre de lutter contre la destinée. C’est un des caractères les plus complets du théâtre de

SB8 COttSDlflS.

Shakspeare. La douceur, grülce, la modesuc s"y allient à la fermeté et à la finesse. Fille de Gérard de Narbonîte, médecin célèbre, restée orpheline et recueillie par la comtesse de Roussillon, eUe aime en secret le fils de celle-ci ; son amour se trahit malgré elle, la comtesse en est avertie et en obtient l’aveu, dans uae scène où se vévèlent sur-le-champ les sentiments élevés d’Hélène. Elle n’essaye pas de nier, elle se jette aux genoux de sa inèi-e adoptive, elle ■confesse la passion qu’elle éprouve, mais elle déclare en même temps qu’elle se sent trop au-dessous du jeune comte pour nourrir aucmie espérance. Elle aime, c’est la voix de la nature et de l’âge qui a parlé, mais elle aime en silence et- sans illusion. Elle continuerait à cacher sa tendrcssé, si la comtesse ne la relevait avec bonté et ne l’encourageait par d’affectueuses paroles. Sûre alors d’un point d’appui, certaine de ne pas tromper sa bienfaitrice, elle déploie les qualités viriles de son caractère qui ont été jusiju’ici voilées de pudeur et de timidité. Elle se sent la force de surmonter les obstacles qui la séparent de son amant; elle veut, autant que' cela dépend d’elle, corriger l’injustice dn sort qui l’a fait naître dans un rang inférieur à celui du comte de Roussillon. Son plan est arrêté et elle l’exéctrte aussi résolûraent qu’elle l’a conçu. Son père lui a laissé, en mourant, le secret de quelques remèdes qu’il avait composés pour guérir certains maux ; le roi de France est atteint d’une de ces maladies que les médecins jugent incurables ; Hélène part pour Paris, avec la pensée d’entreprendre sa guérison et de lui demander en échange la main de l’homme qu’elle aime. Elle réussit dans son entreprise. Le roi sauvé par elle lui promet pour époux celui des seigneurs de sa cour qu’elle choisira; elle

SHARKPEARE.

choisit le comte et elle Tépoose. Mais si elle a obtenu la rfain de Bertrand, elle n’a pas gagné spn cœur. L’orgueilleux jeune homme ne s’unit à elle que sur l’ordre du souverain , il s’indigne d’avoir été condamné à donner son nom à une fille sans naissance et il jure de ne jamais la recevoir dans son lit. A peine mariée, Hélène est déjà veuve. Elle reçoit, après ses noces, une lettre de son mari qui annonce son départ pour .la guerre et qui déclare qu’il ne se rapprochera d’elle qu’à deux conditions en apparence inexécutables, que si elle lui présente un fils né de lui et la bague qu’il porte à son doigt. !

La fille du médecin sait supporter ce malheur; elle ne se plaint pas elle-même, elle plaint le sort du comte de Roussillon, qu’elle oblige à s’éloigner de sa patrie, qui va courir des dangers sur la terre étrangère et qui périra peut-être à cause d’elle. Elle ne veut pas du moins que cette situation se prolonge. Si elle seule est un obstacle au retour de Bertrand en France, elle partira, elle fera répandre le bruit de sa mort et elle lui permettra ainsi de revenir. Elle quitte en effet furtivement le château de la comtesse de Roussillon où elle avait été envoyée, elle écrit qu’elle part pour un lointain pèlerinage, mais elle ne siéloigne pas au hasard. L’amour et un reste d’espérance la dirigent vers -Florence, où elle a appris que son mari fait la guerre. Elle n’a aucun plan arrêté, car aucune prévoyance humaine ne peut la préparer à ce qui l’attend ; seulement elle est disposée à ne pas s’abandonner elle-même et à profiter de tous les événements qui peuvent survenir, si elle voit un moyen d’en tirer parti pour sa cause. Vivant auprès du comte, sans être reconnue de lui, elle a plus de chances qu’ailleurs d’ob-

server ses sentiments et sa conduite -et de saisir une occasion d’user de ses droits d’épouse. C’est ce qui arrive, en effet, grâce à une de ces intrigues romanesques que les Italiens prodiguent dans leurs nouvelles et (jue Sliakspeare«leur emprunte. Celle-ci, comme toute l’histoire d’Hélène, est tirée de Boccace. Mais le poète anglais la rajeunit, en rattachant les faits par un lien logique au développement des caractères. La fdle de Gérard de Narbonne sc substitue à une jeune demoiselle de Florence qu’aimait Bertrand, lui accorde un rendez-vous sous le nom d’une autre, obtient de lui sa bague et remplit ainsi les deux conditions qui lui ont été prescrites. Cette aventure, qui serait partout invraisemblable, le paraît moins quand on étudie dans Shakspeare le caractère à la fois tendre et énergique de la jeune comtesse de Roussillon. La femme qui a su dissimuler sa passion tant qu’elle a craint qu’il ne lui fût pas permis d’aimer, qui ensuite rassurée sur la légitimité de son amour, a résolu de vaincre les obstacles et y a réussi, qui, après son mariage, assaillie par un mal- 'heur imprévu, a courbé la tête sans murmurer, montrant ainsi dans toutes les circonstances son empire sur elle-même et la force de sa volonté, peut bien en donner une dernière preuve en se rendant sous un déguisement auprès de son mari, et en prenant auprès de lui la place qu’il réservait à une étrangère. La conclusion de l’histou’e s’explique, moins encore par la puissance de l’amour, que par la présence d’esprit et la résolution do l’héroïne. .

Je cherche en vain dans Boccace l’explication raisonnée des faits par les sentiments ; j.’y trouve un récit plus ingénieux que celui de Shakspeare, mais moins de

SflAKSFEARE.

suite et de logique dans les idées. L’écrivain italien expose les diverses péripéties de son écrit avec une grâce charmante, mais il donne plus d’importance aux événements qui sont le résultat des passions (|u’aax passions elles-mêmes, tandis que Shakspeare ne voit dans les incidents qui se produisent que la conséquence rigoureuse du développement des caractères. Chez l’un, c’est le fait accompli qui, raconté en détail et avec esprit, attire surtout l’attention ; chez l’autre, ce soi^ les personnages qui nous intéressent plus que l’action. Sliatspeare représente Hélène, non comme le jouet' de la fortune, . mais comme l’ouvrière de sa propre destinée. Il grandit ainsi son rôle et il marque sa place parmi ses plus beaux portraits de femmes. La Gillette de-Boccace ne noos présente pas une physionomie distincte ; nous nous rappelons plutôt cé qui lui est arrivé que ce qu’elle a pensé. Mais le caraeièi’e de la jeune comtesse de Roussillon est tracé en traits immortels, et l’on peut oublier les aventures de sa vie, sans cesser de voir en elle le type de l’amour vertueux et courageux aux prises avec le malheur.

A côté des femmes que la passion condamne à la tristesse, nous trouvons dans Shakspeare les femmes vives, spirituelles, moqueuses, qui savent aimer profondément, mais qui «aiguisent l’expression de leurs sentiments par le ton habituel de l’enjouement et de l’ironie. Elles ont quelquefois des luttes à soutenir, leurs désirs sont contrariés par les circonstances ou par la volonté des hommes ; néanmoins, leur bonne humeur ne se dément pas, elles acceptent le combat en riant, et, sans rien céder de leurs affections, elles cachent en public leurs blessures sous le masque de la gaieté. Mais elles ne sont pas

assez maîtcesses d’ellesHuêmes pour que leur sensibilité n’éclate pas par instants; alors elles paraissent d'autant plus sensibles qu’on les croyait plus froides, et le contraste de leur- éiuotkm avec leur inseusibilüé ati'ectée ajoute à l’iiupression qu’a voulu produire le poète sur l’âme du spectateur.

L’aimable Portia du Marc/tand de Venirnt n’appaitient pas tout k fait â cette classe de caj'actères. Elle ne se pique pas d’ètie toujours enjouée, elle est tantôt gaie et tantôt sérieuse, suivant la disposition du niomeirt et l’effet des cuconstances. Elle se moque de\'ant Nérisse des prétendants qui aspirent â sa maiu, elle esquisse ironiquement leurs portraits, et, comme Célimèue, elle caractérise d’un mot piquant leurs rklicules. iJaisquand le nom de Bassauio est prouonoé, elle change de tou, et, lorsque son amant veut deviuer l’énigiae à laquelle .son sort est attaché, elle laisse voir par ses craintes tout l’intérêt qu’elle lui porte. « Attendez encore, lui dit-elle. Ne précipitez pas an déuoùinent qui i>eut vous être fatal. Laissez-moi jouir encore de votre présence. Si vous échouez dans votre entreprise, il ne me sera plus permis de vous revoir jamais. » Assurée de son bonheur, elle repi’end sa gaieté iraturelle, avec uu. fonds d’idées et de seulimeuts graves. Elle fait de son travestissement une source de plaisanteries, quoiqu’elle st* soit déguisée ^ homme pour sauver un ami de son mari; elle s’amuse à mystifier Bassauio, pour l’éprouver, et après des scènes séi’ieuses et même pathétiques, elle termine la [lièce, comme elle l’a commencée, par le persillage.

Les cpiatre jeunes filles qui paraissent dans Peines d’A~ mour perdues, représentent mieux le type de la femme enjouée* fl moqueuse. Elles ont afl'aire à eles amants qui

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SHAKSPEARK.

ont la prétmtion de rester insensibles, elles se savent cependant aimées, et elles profitent de la contradiction qui existe entre les sentiments cachés et la conduite apparente du prince de Navarre et de ses courtisans, pour se moquer d’eux sans donner prise elles-mêmes à la raillerie. Elles les accablent de leurs épigrammes, et elles leur jouent un tour plaisant, quand elles changent de costumes et de masques, afin d’être prises, l’une pour l’autre et d’entendre des aveux qui n’arrivent pas à leur véritable adresse. Toutefois, malgré leur gaieté, elles n’échappent point à la contagion, elles éprouvent l’affection qu’elles ont inspirée, et, si elles soumettent leurs amants à une longue épreuve, c’est que ceux-ci ont mérité une leçon par leur forfanterie. •

La supériorité de la femme sur l’homme et l’influence de la passion sur tous deux semblent être deux des thèmes préférés de Shakspeare, à cette époque de-sa vie. Ses héroïnes les plus gaies et les plus spirituelles, Rosalinde, dans Comme il vous plaira, et Béatrice, dans Beaucoup de bruit pour rien, cèdent à l’amour, et au moment même où elles en rient, elles en souffrent. Rosalinde est le type achevé' de la jeune fille enjouée et sensible. Hélène de Roussillon ne met que du sérieux dans le sentiment, l’amante d’Orlando y met de l’Aumoiw, et cependant elles aiment avec la même tendresse et elles sont capables du même dévouement. Il n’y a qu’un grand peintre du cœur humain qui puisse saisir toutes ces nuances, et tirer du fonds commun de notre nature une si curieuse variété de caractères. L’observateur superficiel ne voit que les ressemblances, parce qu’elles sont apparentes; il remarque que la plupart des hommes aiment et se marient, et il en conclut qu’ils se ressem-

Lient, parce qu’ils agissent de la même manière. Mais Shakspeare sait que, s'ils arrivmt au même résultat, ce n’est point par la même route, et il nous montre com-r metit, partis de points opposés, ils se rencontrent, en vertu de la loi naturelle, dans les régions supérieures de la passion. Rosalinde ne songeait qu’à rire avec ses compagnes, elle avait la folle gaieté de la jeunesse insouciante et libre, lorsqu’elle voit un jeune homme courageux combattre dans un tournoi et sortir vaipqueur d’une lutte inégale. L’émotion qu’elle ressent ouvre son cœur à l’amour. Elle aime, à première vue, et d’autant plus qu’elle craint pour la vie de son amant. Un instant sa verve joyeuse semble tarie. La force d’un sentiment nouveau, des périls présents et des inquiétudes pour l’avenir éteignent le feu de ce vif esprit. Mais la nature reprend bientôt le dessus ; à peine est-elle revêtue d’un costume d’homme et engagée dans une série d’aventures romanesques, à la poursuite de son père et de son amant, qu’elle recouvre sa bonne humeur; les distractions du voyage l’amusent, les découvertes ([u’elle fait lui fournissent des sujets de conversation et de plaisanteries. Seulement, dès que le nom d’Orlando est prononcé, elle tremble, elle a la üèvre ; les questions se pressent sur ses lèvres. Elle demande où on l’a vu, ce qu’il a dit, quel était son air, son costume^ où on l’a laissé et quand elle le reverra. Elle ne plaisante plus, elle parle sérieusement et avec une émotion visible. Enfin elle le retrouve, sans être reconnue de lui. Alors elle peut redeveuü* gaie impunément, elle a l’espoir de ne plus le quitter, elle prend plaisir à l’intriguer sous le déguisement qui la couvre, elle le raille de sa tendresse, elle tourne en ridicule sa mélancolie, et elle nous apprend que, tout en étant do-

SaAKSPEARE.

minée eHe^méme per la passion, elle ne se fkit aecune illuaion sur les sottises qui en sont la suite et sur le& foutes que commettent les amants.

Placer la critiqué de l’amour dans la bouche d’une femme amoureuse, unir dans le même caractère le scepticisme et la profondeur du sentiment, c’est une idée aussi vraie que piquante. Shakspeare connaît la nature humaine, et déméle, avec une sagacité merveilleuse, les éléments complexes dont elle se compose. Sa Rosalinde n’est point une création bizarre de sa fantaisie ; elle a vécu, elle existe encore et elle se retrouverait aujourd’hui au milieu des sociétés civilisées du momie moderne. Ne savons-nous pas tout ce qu’on peut dire contre la passion en général ? Ne l’appelons nous pas, nous aussi, un délire? Ne connaissons-nous pas les caprices, les inconstances , les légèretés des hommes et des femmes que la maîtresse d’Orlando décrit si spirituellement, et cependant qui donc est corrigé de l’amour par la science? Les amoureux intelligents sont aussi insti’uits que l’est Rosalinde, ils voient clair dans le cœur des autres, ils ne sont dupes ni des protestations, ni des promesses, ni des serments ; ils se défient du lieu commun et de la rhétorique déclamatoire. Cette défiance tes empêche-telle d’aimer? Né s’aventurent-ils pas à leur tour sur cette mer orageuse , dont ils ont tant de fois signalé les écueils? Le cœur parle plus haut que le raisonnement. £n définitive, l’amour est le plus fort. Ni la clairvoyance, ni la fermeté des résolutions, ni l’ironie ne nous préservent de ses atteintes. Cela se passe ainsi et c’est un bien. Telle est du moins l’opinion de Rosalinde. Elle connaît tous les dangers auxquels elle s’expose, elle s’accuse intérieurement de folie; mais sa folie lui est si

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SES COMÉMEi:

chère qu’elle ne voudrait pas en guérir. Elle condamne sans pitié les cœurs insensibles. Ceux qui n’aimentjjas*^ n’appartiennent pas à l’humanité. Pour elle, elle est^i^ femme et elle ne se pique pas d’être plus forte^ que son sexe.

l^^emple plus frappant encore de la puissance irrésistible de l’anmar, c’est la bowersion de Béatrice, dans Beaucoup de bruit pour rien. Cette jeune fille at&ote un dédain profond pour le mariage ; ^le méin'isc les hoan> mes et ne veut prendre aiK)un d’eux pour maître. On lui demande quand elle fera choix d’on époux. Elle répond :

« J’attendrai pour cela que Dieu ait fait des hommes d’une substance autre ^e la terre. K’est^e pas désolant pour une femme de se voir dominer par un bloc d’orgueilleuse poussière , de rendre compte de ses actes à une motte dlnsolente argile'?» Mais elle se douDÇ bientôt à elle-même un démenti. Ses amis entrepreunesé de la marier, et lui tendent un piège dans lequel elle tombe, malgré tout son esprit. Oa lui fait oroire que l’homme qu’ette paraît estimer le moins et qu’elle poursuit sans cesse de scs éplgrammes, le chevalier Bénédiot, est devenu amoureux d’elle^ dès qu’elle se suppose aimée, elle aime à son tour. On la marie, et finsensibilité .■ qu'elle a professée ne sert qu’à mieux taire ressortir le triomphe de la passion sw le raisonnement.

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