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Rosalinde et Béatrice tont déjà partie de cette famille de personnages humoristiques qui représentent, dans Tes comédies de Shakspeare, un des traits du génie du poète et un des côtés de l’esprit anglais. Si ce qu’on appelle humour est indéfinissable et ne peut se traduire dans aucun idiome, eux-mêmes échappent à toute définition. Si nous disons qu’ils sont gais, il faut ajouter aussitôt qu’ils ont des idées sérieuses. Si nous parlons de leur profondeur, il -ne faut pas oublier qu’ils sont souvent enjoués. Rien de plus difficile à saisir que leurs physionomies, car ils'changent sans cesseet ils ne se ressemblent jamais à eux-mêmes. Ce qui les caractérise le mieux, c’est l’imprévu, l’originalité de leurs pensées, et surtout la forme piquante sous laquelle ils l’expriment. Ils emploient tour à tour le bon sens, le paradoxe, l’ironie, et, du mélange de [ces éléments, ils se composent une langue spéciale qui n’est parlée qu’en Angleterre. Le ton ironique y domine tous les autres. Ils sont en général très-pénétrants, ils voient le monde par ses mauvais côtés, tandis que le vulgaire le voit plutôt par les bons ; ils se moquent de la sottise humaine, qu’ils connaissent à fond, et d’eux-mêmes, qu’ils n’estiment pas plus que le reste des hommes. Ils déclarent la guerre au préjugé, à la routine, à l’erreur, à l’aveuglement. Ils ne veulent être dupes d’aucune apparence, ils vont au fond des choses et leur principale prétention, c’est de toujours démêler le vrai du faux. Ils sèment çà et là, dans leurs entretiens rapides et brillants, des maximes philoso-
pbiques, des aperçus profonds, et cette foute de pensées détachées qui font du théâtre de Shakspeare le plus vaste recueil d’idées générales qui ait été écrit dans les temps modernes. Ils ont réfléchi à tout, et aucun événement ne les prend au dépour^Ti. Ils ont une opinion sur la mort aussi bien que sur la vie, sur l’amour, sur l’amitié, sur la haine, sur l’ambition, sur la gloire, sur le travail, sur le bien et le mal, sur le devoir et sur la liberté. Ils tirentune conclusion de tout ce qu’ils voient et ils découvrent, deiTièrele fait qui frappe les yeux, la cause cachée qui l’a produit.
Cela ne veut pas dire qu’ils sont plus sages et qu’ils se • conduisent mieux que le commun des hommes; ils n’ont que l’avantage de la pénétration. Il y a parmi eux des amants qui ont commencé par se moquer de l’amour et qui finissent par en être esclaves.
Bénédicteert de pendant à Béatrice, Beaucoxip de peine pour rien; il est fier et dédaigneux ; il n’a pas encore rencontré une femme qui lui ait plu, et il s’étonne qu’on puisse s’attacher à ce sexe fragile. Il considèi’e avec une sorte de pitié son ami Claudio, qui vient de demander la main de la belle Héro. « Qu’une femme m’ait conçu, ditil, je l’en remercie ; qu’elle m’ait élevé, je lui en suis pa- ^reillement on ne peut plus reconnaissant; mais que je ne me soucie pas d’avoir des cornes au front, ou de suspendre mon cor de chasse à un bouclier invisible, c’est ce que toutes les femmes’ me pardonneront. Né voulant pas leur faire l’injure de me défier de toutes, je prends la liberté de ne me fier à aucune. La'conclusion de tout ceci, et je ne m’en porterai que mieux, c’est que je veux vivre garçon*. » Après cette belle protestation, ses amis le ren-