‹ ShakspeareChapitre 66 sur 128 · Pameeoud of king Henry IV, act. IV, 8C · texte numérisé non relu

Pameeoud of king Henry IV, act. IV, 8C

SHAKSPEAnE.

garde pas toujours le ton comique, il n’est pas sans cesse disposé à rire, et il sait au besoin redevenir sérieux.

Il commence sa vie par quelques années de dissipation et de folie; il vit, avec de joyeux compagnons, à la taverne, il s’associe aux plus mauvais sujets de Londres, il partage leurs divertissements profanes et quelquefois trèsrépréhensibles; il leur permet de détrousser les passants, et lui-même, pour s’amuser, il vole les voleurs. Il aime la familiarité des mœurs bourgeoises, le laisser aller des épicuriens, qui ont le talent de bien vivre, l’esprit léger et pétillant qui circule le soir parmi les convives attablés, les propos plaisants que se renvoient comme avec une raquette les interlocuteurs échauffés parle vin, les espiègleries et la malice qui assaisonnent les entretiens des jeunes gens et les tours qu’ils se jouent entre eux.

Les scènes où Henri se livre à toute sa verve, avec Poins et Falstaff, nous font penser aux escarmouches spirituelles de Shakspeare avec Bén Jonson , Beaumont et Fletcher, au club de la Sirène. Le poète a dû retrouver dans ses souvenirs ou dans ses impressions récentes plus d’un trait qui nous amuse. Il avait peut-être luimême mystifié ùn garçon dè taverne ridicule, comme le fait le prince de Galles ; il s’était peut-être aussi, comme lui, déguisé en domestique , pour se moquer incognito d’un de ses amis. Seulement , dans ces heures d’épanchement, il avait peut-être plus d’abandon qu’il n’en laisse à son héros ; non qu’il n’ait peint^ avec naturel la vie joyeuse de Henri V ; mais au moment môme où il le met en scène , en copiant exactement la nature , il lui attribue des projets arrêtés d’avance et beaucoup d’arrière-pensées philosophiques et politiques qui suppri-

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ment chez lui le caprice , la fautaisie et, ce qui fait le charme de la jeunesse , les mouvements spontanés de rimaginalion. Lorsque le prince fait une folie, le poète a soin de nous prévenir qu’il fait intérieurement ses réserves, et qu’il y a de la sagesse jusque dans le désordre de sa conduite. J’aimerais mieux un caractère plus ardent qui céderait à l’entrainement des passions, au lieu de s’observer lui-même et de se fixer d’avance une limite qu’il ne doit pas dépasser, ce qui ne l’empêcherait pas de se corriger plus tard et de se mûrir, avec les années, par l’expérience de la vie. Henri nous parait moins plaisant et moins naturel que nous ne l’avions cru d’abord lorsqu'il dit, en quittant ses compagnons : « Je vous connais tous et je veux bien, pour un moment, me prêter à favoriser les folies de votre désœuvnnuent. En cela j’imiterai le soleil qui permet quelquefois aux nuages jaloux de dérober sa splendeur, afin que l’absence ajoute encore au charme de sa vue. Si tous les jours de l’année étaient des jours de fête, les jeux seraient aussi ennuyeux que le travail; mais moins ils arrivent souvent,, plus ils sont désirés. Ainsi, lorsque je renoncerai à la; vie déréglée que je mène, plus je serai supérieur à ceque j’ai fait espérer , plus je tromperai agréablement l’attente publique. »

Ce calcul est bien savant pour un jeune débauché et,, si le prince le fait, outre que ses folies nous intéressent moins, elles ont moins d’excuses : quand on se coimaif. et qu’on se juge si bien, ou est tenu de se corriger. Le jeune homme qu’entraîne la fougue de son âge songe vaguement â changer de vie; il sait bien que celle qu’il mène ne durera pas toujours, et il entrevoit des jours plus calmes dans un lointain obscur. Mais quel est celui qui,.

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tout en se livrant à ses passions, se propose de s’en faire honneur plus tard par le contraste du passé et du présent, et d’en tirer parti pour sa gloire future ?

Shakspeare fait ici, par exception, ce que la critique allemande croit qu’il fait toujours. 11 prête à un de ses personnages des intentions très -raffinées, et, sous la légèreté apparente d’une intrigue comique, il cache de profondes combinaisons. Je ne verrai pas là, du reste, avec quelques critiques, le résultat d’un art achevé ; j’y vois au contraire un procédé maladroit. Le poète qui doit nous faire assister à la conversion du héros et qui le conduira , sous nos yeux , des égarements de la jeunesse aux fortes pensées de la virilité , ne trouve qu’un moyen d’expliquer ce changement, c’est de supposer qu’il est déjà arrêté dans l’esprit du prince et que celuici , au moment même où il commet le plus de fautes , est décidé à s’amender. C’est la seule transition par laquelle Shakspeare sache rattacher l’un à l’autre les deux rôles si différents qu’il fait jouer au môme personnage. Je crois que Racine aurait été plus habile. Il n’aurait pas dépouillé le héros de sa candeur, pour lui attribuer une politique savante , mais il aurait montré l’influence insensible qu’exercent sur une nature jeune et frivole le spectacle des événements, l’importance d’un devoir à remplir et la menace d’une redoutable responsabilité; il aurait prouvé sans peine que le même homme qui, en l’absence de toute occupation sérieuse, aime le plaisir avec passion, peut, si les circonstances lui imposent une obligation inattendue, trouver la force et la vertu de s’y soumettre. Il aurait ainsi conservé l’unité du caractère, sans en altérer la simplicité. Shakspeare a tout sacrifié à l’unité. Il la conserve du reste admira-

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blement, et il a d’autant plus de mérite à le faire qu’il nous présente jusqu’au bout, dans le rôle de Henri V, deux aspects difiFérents d’un même esprit, d’une part une modestie et une bonhomie bourgeoises, et de l’autre, toutes les qualités du capitaine et du politique.

En associant la vulgarité à l’héroïsme, Shakspeare, dit M. Gervinus , développe la même idée que dans le Mar~ chand de Venise; il démontre combien la réalité l’emporte sur l’apparence et quelle injustice on commet quand on juge les hommes, non d’après ce qu’ils sont, mais d’après ce qu’ils paraissent être. Si l’on prenait Henri V pour un épicurien sans mérite, on se tromperait, car il y a en lui l’étoffe d’un grand homme. Dans le Marchand de Venise , le roi du monde, c’est l’argent, et les personnages intéressants sont ceux qui le méprisent, Antonio, Bassanio et Portia. Shylock, qui l’adore, est un méchant. Ici, dans une société guerrière et chevaleresque, c’est l’opinion qui gouverne, et chacun la flatte pour obtenir une renommée brillante. Henri y est indifférent , il ne cherche pas à éblouir la foule , et il tient plus à posséder réellement les qualités d’un prince qu’à les montrer ' .

Il y a du vrai dans ces réflexions, mais tout n’y est pas vrai. Henri ne méprise pas autant l’opinion que le croit le critique allemand ; il la considère, au contraire, comme une puissance et il a soin de nous dire que, s’il ne la courtise pas dans sa jeunesse, c’est afin de lui arracher de plus grands applaudissements dans son âge mûr. Il ne cache pas ses folies et il ne s’inquiète pas de ce qu’en pense le vulgaire, mais il veut être un jour d’autant plus estimé et admiré qu’il l’a été moins d’abord.

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