Uantlet, acU ii,8c. Z
part, Mesure pour mesure, Cymbeline, Troitle et Cressida^i le Conte d'hiver, et de l’autre, le Songe d’une nuit d’été et ’ la Tempête.
Sauf /e Songe dune nuit d'été, elles appartiennent à la troisième période et particulièrement aux dernières années de la vie du poète, comme le font supposer certains indices, que les dates probables confirment. On reconnait facilement qu’elles ont été écrites dansla maturité de l’ûge à l’abondance des réflexions philosophiques qui y sont répandues, aux préoccupations sérieuses qui y dominent et à la grande place qu’y tient la morale, même aux dépens de l’art. De ces six pièces, il n’y en a qu’une (jui soit de premier ordre, la Tempête; mais il y a dans toutes des traits originaux et de grandes pensées. •
Shakspeare a tiré Mesure pour mesure du Promos et Cassandra de Whetstone (1578), qui l’avait lui-même tiré d’une nouvelle italienne de Giraldi Cintliio. Le récit de Cintliio est tragique, comme certains contes de Boccace qui ressemblent au canevas d un drame. Les nouvellistes italiens laissent à leurs narrations le caractère de la réalité; quelle qu’elle soit, horrible ou agréable, ils s’occupent simplement de la bien présenter , et, pourvu quelle leur fournisse l’occasion d’une peinture intéressante, ils ne cherchent ni à en diminuer l’horreur, ni à en augmenter le charme. Whetstone, qui voulait donner à sa pièce un dénoinnent heureux, retrancha de la
DRAMES ROMANESQUES. 3$l
nouvelle qu’il imitait tout ce qui contrariait son dessein.
11 raconte, comme Cinthio, que le gouverneur de Vienne, faisant revivre une loi sévère et depuis longtemps tombée en désuétude, avait, condamné à mort un jeune homme de la ville pour avoir eu avec une femme un commerce illégitime. La sœur du condamné, personne d’une grande beauté et d’une grande vertu, alla se jeter aux genoux- du gouverneur pour demander la grâce de son frère. Elle était si belle qu’elle attendrit ce farouche magistrat, qui lui promit d’accorder ce qu’elle demandait -Si elle se livrait à lui. Elle céda, par pitié pour son frère, à condition qu’il aurait la vie sauve et qu’elle deviendrait la femme du gouverneur. Mais celuici ne tint pas parole, il ne voulait pas se marier, et dans la crainte d’y être un jour forcé par le condamné, il lui fit trancher la tête. Le nouvelliste accepte cette mort comme un fait, ce qui ne l’empêche pas de terminer son conte par le mariage du meurtrier et de la sœur de la victime. Pour rendre ce mariage supportable et pour ne pas verser le sang, Whetstone sauve la vie du jeune homme par un stratagème romanesque. Shaksjmare adopte ce changement et en fait d’autres encore, afin d’adoucir l’horreur de la situation et de relever les caractères dramatiques.
Il ne peut se résoudre ni à déshonorer la jeune fille, même- par un sacrifice héroïque, ni à la marier ensuite avec le magistrat prévaricateur. Le l'espect sympathique qu’il professe pour les femmes en général lui fait chercher un moyen de préserver celle-ci de la honte et du malheur. Il n’y réussit que par une intrigue très-compliquée; mais il aime mieux surcharger sa pièce d’incidents
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et môme d’invraisemblaTices que de ravaler le rôle des personnages qu’il met en scène. En substituant à la sosnr du condamné une personne que le gouverneur a aimée et doit épouser, il a le double avantage d’épar^er un crime à celui-ci et de concevoir un noble caractère dont la pureté ri’ est pas souillée. Dans la pièce de Whetstone, l’intérêt ne s’attache à aucun personnage,, ni au magistrat' qui abuse de son pouvoir pour séduire une jeune fille, ni à la jeune fille qui accepte le marché qu’on lui propose, ni au jeune homme qui doit la vie au déshonneur de sa sœur. Il était difficile, pour le poète qui acceptait un semblable sujet, d’on faire sortir un caractère héroïque. Shakspeare y a' cependant trouvé un héros, et ce héros, c’est une femme:
n lui a suffi, pour élever son Isabelle au'dessus des âmes vulgaires, de lui donner la force de résister à la tentation à laquelle elle est exposée. Sommée de choisir entre la honte et une cruelle douleur, elle choisit la douleur. Elle sort victorieuse de deux épreuves qui ébranleraient une vertu moins ferme. Son firère va mourût ; elle sait que l’heure du supplice est fixée. On présente avec intention à son esprit cette image horrible , et on ajoute que, si elle veut, elle peut le^ sauver; qu’^e se livre au juge qui a le pouvoir de condamner ou d’absoudre, et le condamné vivra. Qui lui tient ce langage? Le juge lui-même, -c’est-à-dire l’homme le plus estimé et le plus respecté de Vienne. L’émotion, la crainte de prendre sur soi la responsabilité de la mort d’un frère, l’étonnement et le doute que jette nécessairement dans l’âme une proposition criminelle, lorsqu’elle est faite par une personne qu’on croit depuis longtemps honnête, pourraient troubler le jugement de la jeune fille. Une*
femme faible hésiterait peut-être, se demanderait si elle a le droit de refuser, si ce qu’exige un homme aussi vertueux qu’Angelo est bien un crime, et si, en tous cas, elle ne va pas commettre un crime plus grand en refusant de sauver le plus clier de ses parents. Isabelle n’éprouve aucune hésitation de ce genre; elle voit tout de suite et clairement quel est son devoir. Elle répond , avec la même énergie, d’abord à l’insinuatioil détournée d’Angelo, puis à la proposition directe qu’il ose lui adresser : « Je ferai pour mon frère, dit-elle, ce que je ferais pour moi-même. Or, si j’étais condamnée à subir la peine capitale , je porterais l’impression des coups de fouet comme des rubis au doigt, et, dépouillant mes vêtements, je me préparerais à reposer dans la mort comme dans un lit après lequel j’aurais longtemps soupiré, avant délivrer ma personne au déshonneur. Mieux vaut que le frère subisse une mort passagère, que si la sœur, pour le racheter, mourait éternellement ' ! »
Cette épreuve, déjà si cruelle, n’est cependant pas la plus douloureuse qu’elle ait à subir. Il lui reste encore à affronter la présence de son frère, à l’entendre demander la vie qu’il dépend d’elle de sauver, et à le condamner volontairement à mort par un refus qui^stle dernier effort de la vertu. La chasteté seule ne met pas l’âme à l’abèi d’une tentation si forte qui se cache sous l’apparence de l’amour fraternel. Il faut pour y résister ce courage viril qui n’appartient qu’aux grands cœurs et qu’on appelle l’héroïsme.
L’entrevue du frère et de la sœur dans la prison, une des scènes les plus pathétiques du théâtre de Shakspeare,