‹ Shakspeare et son œuvreChapitre 1 sur 46 · MÊME MAISON A BRUXELLES, A LEIPZIG ET A LIVOUUNB · texte numérisé non relu

MÊME MAISON A BRUXELLES, A LEIPZIG ET A LIVOUUNB

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INTBODUCTION

. Les hommes sont si mobiles et si siosceptibies de -dégoûts et d'engouement, que la froide postérité ^Ile-même n'eu préserve pas le génie , et que la inodcj ce caprice inconstant du*goût, règne parmi ces morts immortels qu'on appelle les grands hommes, les élevant tour à tour au-dessus les Uns des autres, tantôt au-dessus, tantôt au-dessous de tous , jusqu'à ce que, par un caprice nouveau, elle les laisse retomber, pour les en retirer encore, dans ce lit d'oubli où ils retournent dormir lem* sommeil des siècles.

Nous avons vu nous-niême , dans le petit nombre d'années qu'il nous a été donné de vivre , ce phénojnène de l'instabilité et de l'engouement des réputa-

tions immortelles se renouveler plusieurs fois sans cause apparente , surtout à l'époque de 1820 et d« 1830, où une secte littéraire appelée le rommitisme luttait contre une routine littéraire appelée le classicisme. C'est ainsi qu'un grand poète italien, Dante ^ a été récemment placé , pour une conception barbare, écrite dans une langue presque surhumaine, au-dessus de Virgile et d'Homère, ces dieux mortels du beau dans la conception et dans l'expression épique. C'est ainsi qu'Eschyle , Sophocle , Euripide, Corneille, Racine, Gœthe, Schiller, ces admirables ordonnateurs du drame poétique sur toutes les scènes antiques et modernes, ont été tout à coup descendus de leurs piédestaux pour faire place à la statue unique d'un homme très-grand sans doute, mais grand comme le cahos, moins grand cependant que la grandeur ordonnée et combinée du monde.

Glissons sur ces vicissitudes de la littérature, excusées cette fois par l'immensité di génie abrupt de ce. poète national des Anglais; ne le comparons qu'à lui-même ; appelons-le le grand Pan de leur littérature populaire, s'ils le veulent, mais plaignons-le néanmoins d'avoir écrit dans un temps où le goût, cette civilisation de l'esprit, n'existait pas, et où la barbarie et le génie se faisaient à la fois ombre et splendeur dans des pièces jugées par la populace. William Shakspeare , nous aimons à le reconnaître , aurait été plus qu'un homme, s'il eût écrit un demisiècle plus tard pour l'élite d'un peuple plus policé.

Quoi qu'il en soit, quand ses chefs-d'œuvre, longtemps négligés, furent tout à coup tirés de l'oubli pour ses compatriotes par le talent d'un merveilleux acteur Garrick^ et quand le bruit de cette renaissance et les premières traductions de Shakspeare parvinrent aux oreilles de Voltaire , à la fin .du dernier siècle , cet oracle universel du goût européen se souleva, et, dans une lettre à l'Académie française*, lue par d'Alembert, Voltaire protesta en faveur d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, de Corneille, de Racine, et, sans se nommer, de lui-même, contre cet engouement exclusif des Anglais. 11 voulut que l'Europe apprît à connaître ce qu'on prétendait lui faire adorer ; il traduisit littéralement quelques passages de ces drames grossiers et obscènes du poëte anglais. L'Académie française, cette fille de l'antiquité, recula d'effroi. Un pareil langage, ces taches honteuses lui cachèrent le génie étincelant de Shakspeare.

Les fanatiques à tout prix de ce grand homme nièrent à tort la fidélité de la traduction et la possibilité d'un tel scandale; ils se trompaient : la traduction était sincère, le scandale était réel, et si une plume chaste osait aujourd'hui traduire les ignobles obscénités dont la nourrice de Juliette salit l'oreille virginale de. l'amante de Roméo , on trouverait que Voltaire est bien loin d'avoir tout dénoncé à la

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