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G 6HAKSPfiÀRE.
France. La pudeur a fait, en tout pays et en tout siècle, partie du beau dans le drame et dans la langue. II fallait que la populace policée d'Athènes ou do Paris fut mille fois plus respectée par ses grands poètes scéniques, qu'elle ne Tétait à Londres. C'est que l'auditoire d'Athènes et de Paris était un peuple , et que l'auditoire de Londres était une populace.
. Certes, si l'on se place au point de vue des défauts de goût, des inconvenances, des grossièretés, des obscénités, des scrupules même de style dont les pièces de l'Eschyle et du Molière anglais sont déshonorées, Voltaire n'est pas trop sévère; s'il faut tout dire môme , et je n'en voudrais pour preuve que le plus pathétique de ses drames, Romeo y l'indignation de l'homme de goût dans Voltaire n'atteint pas l'ordure du scandale. Si l'on me disait : Donnez vos preuves et citez, je répondrais : Lisez vous-même, lisez seul loin de vos femmes et de vos filles , . car une plume qui se respecte ne pouirait copier de telles horreurs sans faire rougir même un corps degarde.
Mais si Ton se place au point de vue de la conception, de l'éloquence, de la fécondité, de la vérité, de la sublimité du génie de cet homme incomparable, Voltaire a tort ; il se laisse effacer le soleil de l'art par une tache dans son télescope. Ce qu'il fallait dire pour être vrai, à la place de Voltaire, c'est que dans cet homme éminent (Shakspeare), tout était im-
mease , te mauvais goût comme te géme ! Voilà la . vérité.
Maintenant, ce mauvais goût appartenait -il à Shakspeare ? Appartenait-il à son auditoire ? Nous penchons à croire qu'il tenait plus à l'auditoire qu'au poëte. Le parterre est le souverain absolu de l'auteur dramatique. Et de même qu'on flatte le tigre en lui jetant de la chair corrompue, on flatte la populace en jetant du mauvais goût et de l'impudeur à son rire immoral et stupide. Les mauvaises pièces sont la contre-épreuve des mauvais temps.
Ce n'est pas cependant que te siècle littéraire d'Elisabeth, le XVI® siècle dans lequel écrivit Shakspeare, fût un siècle barbare; c'était plutôt un siècle trop quintessencié , un âge d'afi'éterie et de corruption de style ; car il faut remarquer qu'en Italie, en France, comme en Angleterre , la littérature des peuples ne commence pas par la barbarie , mais par l'afféterie* Les peuples , dans ces époques de naissance ou de renaissance, prennent les manières pour la nature; avant d'être simples, ils sont alambiqués. C'est cette prétention de style jointe à la barbarie , qui forme le principal caractère des écrivains de ces âges. Le simple dans le grand, qui est le véritable caractère du beau ou du sublime, n'arrive qu'après. Cette afféterie de langage, jointe à la sordidité des expressions et des images , est aussi le caractère des drames de Shakspeare. 11 n'a fallu rien moins que la supériorité incommensurable de son génie et de son éloquence ,
pour faire triompher à bon droit et à jamais ses qualités de ses défauts.
Avant d' étudier rœuvre, on veut connaître Thomme. L'homme, dans Shakspeare, a beaucoup de rapport avec MoUiTC^ le plus grand homme de la scène française et peut-être de toutes les scènes de TEurope. Ce fut moins un homme d*art qu'un homme de métier. La scène le créa; il fut Tenfant du parterre; le public le fit à sa guise et à son image. Seulement, Molière, infiniment plus parfait dans son style, ne fut que comique. Shakspeare fut comique et tragique tout à la fois, pathétique comme Euripide, philosophe comme Sophocle, sublime comme Corneille , tendre comme Racine.
Tous les instruments à l'aide desquels on émeut les hommes allaient à sa main; le Scapin de Molière ou le Falstaff de Shakspeare sont de la même famille. Le rêve ou les larmes éclatent ou coulent de la même veine, au gré de ce maître du cœur humain. C'est là ce qui en fait un homme unique, un comédien incomparable y l'universalité.
Il naquit en 156à dans la petite ville de Stratfordsur-Avon, non loin de Londres, d'une famille obscure de la bourgeoisie. Son père était marchand de laines; on tondait les troupeaux dans la maison. Quelques biographes prétendent qu'on y vendait la viande des brebis immolées par le père du poète , exerçant aussi
la cruelle profession de boucher. Ils ajoutent, comme tradition populaire du pays, que l'enfant, vêtu de la tunique sanglante et prenant des attitudes tragiques dans Tabattoir paternel, adressait des harangues solennelles à ses victimes avant de les immoler, et que de là lui vint le goût de la tragédie. Mais cela n'a ni authenticité, ni fondement. William montra toute sa vie les mœurs les plus douces et la pitié la plus tendre pour les animaux comme pour les hommes. Il n'y a pas le moindre indice de férocité dans son caractère , et cette pitié forme la plus éloquente et la touchante source de son génie. D'ailleurs, la maison paternelle de Sbakspeare, qui existait encore il y a peu d'années à Stratford-sur-Avon , ne conservait aucune trace de construction propre au commerce de la boucherie. C'était une simple habitation bourgeoise appropriée à une famille modique, et dont l'angle de la petite cour conservait encore un arbre fruitier domestique (l'antique mûrier de Sbakspeare), monument encore vivant de l'enfance du poëte , qui n'a cessé de vivre que dans ces derniers temps, et dont le tronc et les rameaux, déchiquetés comme l'arbre de la vraie croix poétique, n'ont pas suffi à la superstition de l'Angleten-e. L'enfant reçut évidemment une bonne éducation domestique et une forte instruction classique dans les écoles de Stratford.* Ses œuvres historiques attestent des lectures antiques et sont pleines de citations ; sa famille le maria à l'âge de 18 ans à une
jeune femme un peu plus âgée que lui ; il en eut trois enfants; mais, soit vocation contrariée, soit légèreté de Tâge, ses devoirs d'époux et de père ne suffirent pas à le fixer au foyer conjugal. On raconte qu'il s'évada de sa patrie à l'occasion d'un délit de chasse commis avec quelques-uns de ses camarades de plaisir dans les forêts du comté , et que , pour éviter la prison, il s'enfuit à Londres, où il chercha à s'engager dans un emploi subalterne au théâtre alors le plus fréquenté de la capitale. Il y fut réduit, assure-t-on, à garder, au prix de quelques pièces de menue monnaie, les chevaux des spectateurs pendant la représentation. Il ne tarda pas longtemps cependant à figurer doublement sur la scène, comme acteur et surtout comme auteur. Son talent comme acteur ne paraît pas avoir été de premier ordre , môme dans ses propres compositions. La pensée, qui conçoit au dedans le drame et les caractères, n'est pas la même chose que le geste et la physionomie qui les rendent extérieurement à l'œil des spectateurs. L'un est de l'âme, l'autre est du corps.
Mozart et Rossini, qui notèrent la plus divine musique, ne pourraient la chanter. Il en fut ainsi de Corneille et de Racine; ainsi de Molière, acteur médiocre; ainsi de Shakspeare.
Ses succès comme auteur de pièces tour à tour tragiques ou comiques sur les théâtres de Londres, la faveur de la reine Elisabeth, de la cour et du public , ne lui firent ni négliger, ni oublier sa famille
OU le toit de ses pères à Stratford-sur-Avon. 11 s'y rendait tous les ans pour y reporter le prix modique, mais soigneusement accumulé, de ses succès à Londres. Il s'y préparait même, pour l'âge du repos, une honorable aisance pour sa femme, pour ses enfants et pour lui-même ; il s'y retira de bonne heure en homme qui compte le bonheur domestique pour bien plus que le vain applaudissement du monde ; il y passa ses dernières années , assez riche pour ses désirs , entouré de cette gloire qui ne devient du bonheur que quand elle se transforme en considération et en affection de ses plus proches concitoyens. Il y mourut à cinquante-sept ans , laissant pour héritage un foyer et une aisance à sa famille , un univers à sa mémoire. Il avait composé ordinairement deux grands drames chaque année. Analyser ses œuvres, ce serait analyser le cœur humain, il est son plus grand peintre. Vertu, crime, passion, vices, ridicules, grandeurs, petitesses, tout est à lui ; le clavier entier de la nature de l'homme est sous seTïïoîglsTNous allons , pour vous le faire connaftre7 vous^citer seulement les cinq ou six grandes passions dont il a fait le type de ses drames les plus célèbres ; et d'abord, la première et la plus floble de toutes , l'amour, Roméo et Juliette.
Ce fut la pièce qui répandit le plus vite et le plus loin le nom de son auteur. L'amour est une flamme qui n'a pas besoin d'autre aliment que lui-même pour brûler et pour attirer par son éclat en se consumant les regards des hommes, soit sur Tévénement où il se signale , soit sur la scène où on le représente. Quelquefois, comme dans Hamlet ou dans le More de Venise y Othello y l'amour se môle à T ambition, à la jalousie, au crime; mais dans Roméo et Juliette y il ne se môle à rien qu'à sa propre pureté et à sa propre ardeur. Il est à lui tout seul son propre intérêt, son propre drame et son poëte. Pour être souverainement dramatique, on n'a besoin que d'aimer;
Tel est Shakspeare dans lioméo et Juliette ^ ce drame amoureux, Tidéal des amants.
Etudions-le depuis son origine jusqu'à son éternelle représentation sur tous les théâtres de l'univers.
11 faut savoir d'abord que vers 1600 il y eut une grande transfusion du sang littéraire entre l'Italie et l'Angleterre. Presque toutes les poésies et les romans, qu'on appelait alors des nouvelles ^ arrivaient d'Italie, la terre la plus lettrée du temps, et se répandaient parmi les lettrés de la Grande-Bretagne et même parmi le peuple de Henri VIII et d'iilisabeth , avec tout le charme et toute l'afféterie de la littérature méridionale renaissante. Rome, Naples, Venise, Vérone, Florence et Pise donnaient le ton alors à l'Europe entière. On le voit par Spenser^ poëte anglais de premier ordre, qui naquit tout à la fois subJime et corrompu sous l'influence de cette littérature italienne; on le voit par Milton, qui voyagea bientôt après à Naples , et que la force mâle de son génie solitaire préserva de cette affectation de mauvais goût des Italiens ; on le voit par Shakspeare lui-même, qui écrivit en commençant des poëmes mythologiques et des sonnets à l'imitation de l'Italie, et qui ne devint éloquent et viril que quand la force pathétique de ses sujets l'éleva comme malgré lui à la hauteur de son génie philosophique.
Ces romans ou ces nouvelles traduits et répandus en Angleterre y devenaient bientôt populaires et y formaient un fonds commun de légendes dont se nourrissait la crédulité du peuple britannique , plus chevaleresque alors qu'il ne Ta été depuis. La funèbre histoire des deux amants de Vérone, Roméo et Juliette, parut alors; et cette étrange et double preuve d'un amour confirmé par deux suicides devint en peu de temps aussi célèbre qu'aucun fait tragique de l'antiquité ou de l'histoire même d'Angleterre. C'est l'époque de maturité où la poésie cueillit dans l'imagination populaire la légende, l'histoire ou le roman historique, pour les consacrer dans la mémoire des nations , soit sous la forme de poëme , soit sous la forme de drame. Le poète arrive après le romancier, et la scène, devenue piédestal, porte à la dernière postérité dans la langue impérissable du vers ou de la prose poétique l'événement agrandi et solennisé qui sera l'entretien des siècles.
Tel fut l'état où Shakspeare trouva la merveilleuse aventure de Roméo et Juliette dans l'imagination du peuple anglais, lorsqu'il chercha à s'en emparer pour la produire sur la scène. L'aventure italienne était si belle, si étrange, si pathétique, qu'il n'aurait osé l'inventer. Il n'y a pas de combinaison de l'imagination d'un homme de génie qui approche de ce qu'invente la nature. Le poète des poètes, c'est la passion. Shakspeare le sentit , il n'inventa rien ; il se contenta de faire parler ses amants et d'ajouter
Téloquence aux situations naïves, touchantes ou désespérées dans lesquelles le simple récit du nouvelliste italien plaçait ses personnages.
Or, pour que le lecteur se rende bien compte ici du procédé de Shakspeare , nous allons mettre sous ses yeux d'abord dans la nouvelle italienne le récit naïf et complet où le poète anglais puisa presque littéralement les éléments de l'aventure tragique des deux amants de Vérone. Nous jetterons là ensuite la nouvelle italienne, le noyau de la pièce, et nous montrerons le poëte immortel après le romancier populaire.
Voici donc l'aventure originale et primitive de Roméo et Juliette^ écrite par Luigi da Porta^ pour charmer ses loisirs pendant la guérison d'une blessure qu'il avait reçue, en combattant pour Venise contre les Autrichiens, et dédiée par lui à son illustre parente Lucina Savorgnana.
« A l'époque où Bartolomeo délia Scala, seigneur plein de bonté et d'humanité , gouvernait à son gré la ville de Vérone, il y avait deux très-nobles familles d'hommes courageux et opulents, favorisés du ciel et de la terre. Entre ces deux familles, qu'elle qu'en fût la cause , et comme il arrive souvent entre quelques maisons illustres , il régnait une haine implacable, qui, dans diverses rencontres, avait de part et d'autre coûté la vie à de vaillants hommes ; soii qu'ils eussent fini par être fatigués réciproquement
de leurs pertes, comme il arrive souvent en pareil cas , ou qu'ils eussent été arrêtés par les menaces du seigneur délia Scala, qui de son côté voyait les effets de leurs inimitiés avec un très -grand déplaisir, ils avaient cessé entre eux les voies de fait et les provocations, de sorte que, sans avoir fait verbalement aucune paix, ces deux familles paraissaient avoir oublié leur ancienne haine. Les choses en étaient même au point qu'il n'était pas rare de voir des membres de ces deux familles causer ensemble chaque fois que l'occasion s'en présentait.
« La paix ainsi établie , il arriva qu'à l'époque du carnaval il y eut de très- grandes réjouissances à Vérone, et que dans la maison de messire Antoine Gappelletti, homme très- honorable, ami du plaisir, et chef de la famille dont il portait le nom , on donna des fêtes, tant de jour que de nuit, auxquelles on se rendait en foule de toutes les parties de la ville.
a II arriva qu'une nuit, comme de coutume parmi les amants qui, autant que possible, suivent leurs dames non-seulement de pensées, mais en personne, en cpielque endroit qu'elles aillent, un jeune homme, de la famille des Montecchi , pour voir une belle qui l'intéressait, se rendit à la fête du seigneur Gappelletti ; ce jeune homme était à la fleur de l'âge , il était grandit bien fait, avait une figure agréable et les manières les plus distinguées. Lorsqu'il se démasqua, comme chacun le fit pendant le bal , tous hs regards s'arrêtèrent sur lui , tant par admiration
pour sa beauté, qui était achevée et qui l'emportait même sur celle des plus belles femmes qui assistaient à cette fête , que par la surprise de voir qu'un Montecchi osât se présenter dans la maison du chef des Cappelletti , et surtout à un bal de nuit. Mais il fut remarqué avec un intérêt plus particulier par la fille unique dudit messire Antoine Cappelletti. Elle était d'une beauté extraordinaire, d'un caractère franc et enjoué; sa tournure et ses manières étaient des plus gracieuses. Dès qu'elle aperçut ce jeune homme , elle fut frappée d'une telle manière par son extérieur, que la première fois que leurs yeux se rencontrèrent, elle sentit qu'elle ne s'appartenait plus.
« Le jeune homme se tenait à l'écart, assis dans un coin, ne prenant que rarement part à la danse ou à la conversation. Cela déplaisait beaucoup à la jeune personne, qui avait entendu dire qu'il avait beaucoup d'esprit et de charme dans la conversation.
« Minuit étant arrivé, et la fête devant se terminer, on commença la danse du torchio (flambeau) ou du capello (chapeau), car on lui donnait ces deux noms. Elle est encore en usage de notre temps, et s'exécute en se tenant tous par la main pour former un cercle ; le cavalier choisit sa dame, puis la dame son cavalier, et ainsi de suite. Pour cette danse, une dame alla chercher le jeune Roméo Moutecchi , et le plaça par hasard auprès de la jeune fille à laquelle il avait inspiré ée l'amour. Celle-ci avait, du côté opposé à celui où elle lui donnait la main , un jeune
gentilhomme nommé Marcuccio le louche, qui avait naturellement les mains aussi froides au mois de juillet qu'au mois de janvier. Le jeune Montecchi ayant donc été placé à côté de cette jeune personne , lui prit la main ainsi que cette danse l'exigeait. Elle, qui voulut sans doute l'entendre parler, dit aussitôt : « Soyez le bienvenu, messire Roméo. »
« A ces mots le jeune homme, qui avait bien vu dans les regards de préférence de la jeune personne tout l'intérêt qu'elle prenait à lui, fut cependant fort surpris de l'entendre parler ainsi. « Comment, » lui répondit-il, « suis-je assez heureux pour entendre « de votre bouche des paroles aussi flatteuses pour « moi? — Oui, reprit-elle, soyez le bienvenu; car « au moins vous , messire , avec votre main vous ré- « chauffez ma main gauche, tandis que Marcuccio, « lui , ni'a glacé la main droite. » Roméo , enhardi par ce langage, continua : « Si je suis assez heureux a de pouvoir avec ma main réchauffer la vôtre, vous, « avec vos beaux yeux , vous enflammez mon cœur! » La jeune fille sourit : mais voulant éviter de paraître causer longtemps avec lui , elle ajouta seulement : « Je vous jure sur ma foi, Roméo, qu'il n'y a pas ici (c une belle dame qui soit aussi belle que vous êtes (( beau à mes yeux. — Quelque indigne que je sois « de cet honneur, répondit Roméo, je me ferai toute jours un bonheur d'être le serviteur fidèle de votre (( beauté, si vous ne dédaignez pas mes hommages. »
(( Bientôt après, la fête étant terminée, Roméo re-
tourna chez lui, réfléchissant à la cruauté de la dame à laquelle jusqu'alors il avait adressé ses vœux, et qui n'avait répondu à ses empressements que par des froideurs.
« 11 résolut de se consacrer tout à Juliette, puisqu'elle lui témoignait tant d'affection, quoiqu'elle appartînt à la famille de ses ennemis. De son côté la jeune fille, depuis cette entrevue, n'était presque occupée que de Roméo, et après avoir beaucoup soupiré , elle crut que son bonheur était assuré pour la vie, si elle pouvait avoir Roméo pour époux; mais elle n'espérait guère y réussir, à cause de l'inimitié qui existait entre sa famille et celle des Montecchi.
« Continuellement agitée par cette incertitude, que de fois elle se dit : « Imprudente que je suis, par « quelles idées flatteuses me laissé-je séduire! Dans « quel labyrinthe me laissé-je égarer! Bientôt, peut- (( être qu*abandonnée et sans guide je ne trouverai (( plus d'issue pour en sortir : car Roméo Montecchi « est peut-être bien éloigné d'avoir pour moi des c( sentiments sincères. Il est ennemi de ma famille, « il ne cherche peut-être qu'à exercer quelque ven- « geance aux dépens de mon homietir, et quand bien <( même il voudrait réellement m' épouser, jamais <( mon père ne consentirait à me donner à lui. »
« Ensuite, réfléchissant de nouveau, elle disait : « Qui sait si je ne pourrai» réusâr à avou- Roméo « pour époux, ainsi que je le désire, et si ce ne serait « pas peut-être un moyen eflScace de rétablir la paix
<( entre nos deux maisons, qui sont déjà bien lasses « et bien fatiguées de la guerre qu'elles se font de- « puis si longtemps. » S* étant arrêtée à cette pensée, elle commença à témoigner à Roméo plus d'amitié qu'elle n'avait fait jusqu'alors. Les deux amants, brûlant l'un pour l'autre d'une flamme semblable, commencèrent dès ce moment à exprimer leurs sentiments réciproques par de tendres regards, partout où ils pouvaient se voir, et il n'y avait point de bonheur ni pour l'un ni pour l'autre lorsqu'ils n'avaient pu y réussir.
(t Quant à Roméo, il était tellement épris du mérite de la dame, qu'il passait une partie des nuits', seul et au péril de sa vie, sous les fenêtres de sa bienaimée; quelquefois même il grimpait jusqu'à celle de sa chambre, et là, sans être vu d'elle ni de personne, il pouvait la voir et entendre les doux accents de sa voix. Une nuit, que la luue était brillante, au moment où Roméo se disposait à monter sur le balcon, soit que ce fût par hasard ou qu'elle l'eût entendu les jours précédents, Juliette ouvrit sa fenêtre •et l'aperçut. Lui, ne sachant qui c'était, cherchait à se cacher à Tombre d'une muraille qui se trouvait près de là; mais Juliette, l'ayant reconnu, l'appela par son nom et lui dit : « Que faites- vous ici , à cette « heure? » Roméo, rassuré en entendant la voix de Juliette, lui répondit : « Hélas! tout ce qu'il plaît à <c l'amour de m'inspirer. — Et si vous étiez surpris , « ne courriez -vous pas le risque d'être tué, et sans
« moyen de défense? — Certainement que je pourrais « être aisément tué, et que je périrai ici quelque « nuit, si vous n'avez pitié de moi. 11 est vrai que « partout je suis exposé à la mort tout comme ici , et (( que je préfère mourir le plus près possible de votre (( personne, avec laquelle cependant je voudrais vivre « toujours, si le ciel et vous l'aviez pour agréable. » Juliette répondit alors : « Il ne dépendra jamais de « ma volonté que vous ne puissiez vivre avec honneur « auprès de moi. Plût à Dieu que ni vous , ni l'inimi- « tié qui règne entre votre maison et la mienne, n'y « missiez plus d'obstacle que moi! — Vous pouvez « bien être assurée, répondit Roméo, que je ne désire « rien tant au monde que de vous posséder, et que, « dès que vous aurez consenti à être à moi comme je « désire être à vous, je^ ferai tout mon possible pour « réussir à contracter cette union. Alors, quand vous « serez ma femme, je ne crains pas que personne ait « le courage de vous arracher de mes bras. )> Après cette explication , ils s'entendirent sur les moyens de se voir avec plus de sécurité une autre nuit. Se disant adieu, ils se séparèrent.
« Dans la suite Roméo retourna souvent visiter Juliette, et un soir qu'il tombait une quantité prodigieuse de neige, il lui dit : « Hélas! n'aurez -vous <( aucune pitié de moi, qui, toutes les nuits, vous « attends ici, quelque temps qu'il fasse? Celui-ci « est affreux. Pourquoi me faire autant languir? — « Oh ! ce n'est certainement pas sans vous plaindre
« que je vous vois ainsi exposé, dit -elle; mais que (( voudriez-vous que je fisse pour Tempêcher , sinon « de vous prier de ne pas persister davantage?
« — Ce que je désirerais, répondit le jeune homme, « c'est que vous me laissiez pénétrer dans votre « chambre, où nous pourrions nous entretenir plus « commodément. » Alors la jeune personne, presque irritée, lui répondit : « Je vous aime, Roméo, autant « qu'il est possible d'aimer, et peut-être plus qu'il « ne convient à une jeune fille bien élevée. En cela, « je cède à la confiance que votre mérite m'a inspi- « rée; mais si vous vous êtes imaginé qu'à force « d'importunités et de flatteries vous obtiendriez de « moi ce que l'honneur peut réprouver, vous êtes « dans une grande erreur; je vous engage à éloi- « gner cette pensée , car bientôt vous verriez que ce « serait en vain que vous l'auriez espéré ; mais pour (i ne pas vous tenir plus longtemps exposé aux dan- « gers où je trouve que votre vie serait exposée en « venant ainsi chaque nuit dans cette rue, je vous « dirai avec franchise que quand vous voudrez m'ac- .(( cepter pour votre femme je suis prête à me donner « à vous entièrement, et à me rendre avec vous dans « tel lieu qu'il vous conviendra, sans aucune réserve. « — C'est bien là l'objet de mes vœux les plus arec dents, répondit Roméo; je ne désire rien autre « chose que de devenir votre époux. Ainsi, occupons- « nous dès à présent de notre mariage. — De tout « mon cœur, répondit Juliette, et je désire que tout
u se passe convenablement en la présence du père « Lorenzo, du couvent de Saint-François, qui est mon (( confesseur, si vous voulez que ce çoit avec une ena tière satisfaction que je me donne à vous. — Ah ! <c lui répondit Roméo, c'est donc le père Lorenzo de a Reggio qui connaît tous les secrets de votre cœur ? <i — Oui, dit-elle, et ce sera avec un grand conten- « tement de ma part que notre mariage se celé- (c brera devant lui. » Ensuite les deux amants avisèrent aux moyens de réaliser leurs projets, et se séparèrent.
« Le père Lprenzo était de Tordre mineur de l'Observance, grand philosophe, très- expérimenté en beaucoup de sciences, tant naturelles que magiques. U était lié avec Roméo d'une si étroite amitié, qu'il aurait été presque impossible dans ces tempslà d'en trouver un autre exemple. En effet, ce religieux, voulant tout à la fois conserver l'estime publique et jouh- des plaisirs du monde, avait dû nécessairement s'assurer de l'appui de quelques personnes qualifiées de Vérone, parmi lesquelles il avait choisi Roméo, jeune homme ayant dans la ville une grande influence, doué de résolution et de beaucoup de prudence.
« Roméo alla donc trouver le père Lorenzo, lui découvrit franchement son amour pour Juliette, et combien il désirait qu'elle fût sa femme; puis il ajouta qu'il avait été arrêté entre eux que lui seul ^rait témoin secret de leur mariage, et qu'ensuite
il devrait user de son crédit pour le faire approuver par le père de Juliette.
(( Le bon religieux fut très-flatté de cette confidence, et promit de faire tout son possible pour servir les amants, d*abord parce qu'il ne pouvait rien refuser à Roméo, et ensuite parce qu'il espérait que peut-être cette union pourrait amener une ré- <:onciliation entre ks deux familles, ce qui le met-> trait en grande faveur auprès du seigneur' Bartolomeo délia Scala et des principaux de la ville, lesquels désiraient voir la paix rétablie entre la maisen des Cappelletti et celle des Momtecchi. Comme l'on était dans le saint temps du carême, Juliette feignit de vouloir se confesser. Étant allée à cet effet au monastère de Saint-François, elle entra dans un de ces parloirs qui, suivant l'usage de ces temps, servaient de confessionnaux dans les couvents, et elle fit demander le père Lorenzo. Celui-ci, l'ayant entendue, vint avea Roméo dans le même confessionnal, en ferma la porte, puis, ayant enlevé une petite grille de fer qui était entre eux et Juliette, il lui dit : « C'est arec bien du plaisir que je vous vois ordi- « nairement ici» ma chère fille, mais aujourd'hui « c*est avec une bien plus grande joie, s'il est vrai « que vous vouliez bien prendre mon bon ami mes- <( sire Roméo pour votre mari, n A quoi Juliette répondit : a Je ne désire rien plus ardemment au « monde que d'être sa femme légitimement, et c'est « pour cela que je suis venue devant vous, moa
« père, qui possédez toute ma confiance, afin que, « par votre ministère en présence de Dieu, vous bé- (( nissiez une union que Tamour nous commande. »
« Alors, par le ministère du révérend père, qui déclara recevoir le tout sous le sceau du secret, Juliette et Roméo furent unis par les saints nœuds du mariage; ensuite ils se promirent mutuellement de "se revoir la nuit suivante et se séparèrent. Le religieux, resté seul, replaça la grille, et entendit la confession de plusieurs dames qui attendaient.
(( Les deux amants étant devenus, ainsi que vous le savez, secrètement époux, se réunirent pendant plusieurs nuits pour concerter entre eux par quel moyen ils pourraient obtenir le consentement du père de Juliette, qu'ils savaient être contraire à leur amour.
« Tandis que les choses se passaient ainsi, il arriva que la mauvaise fortune, ennemie de tout bonheur humain, exerçant je ne sais quelle mauvaise influence, réveilla entre les deux familles cette haine qui semblait presque éteinte. Or un jour que des Cappelletti et des Montecchi se rencontrèrent à la promenade du cours, et que chacun d'eux refusa de céder le pas au parti qui lui était opposé, il s'ensuivit une attaque réciproque. Roméo, par égard pour sa femme, s'était abstenu de prendre part à l'action; mais voyant que presque tous les siens étaient blessés et mis en fuite, emporté par la colère, il courut à Tébaldo, chef des Cappelletti, qui parais-
sait être un des plus acharnés, et d'un seul coup il rétendit mort sur la place. Les autres, découragés par la perte de leur chef, furent en déroute complète.
(( La mort de Tébaldo avait été trop publique pour qu'il s'élevât le moindre doute sur l'homicide. L'affaire fut donc portée devant le seigneur délia Scala, et chaque Cappelletti demandait à grands cris contre Roméo un arrêt de bannissement à perpétuité.
«Oh! quelle peine cruelle ne dut-elle pas ressentir dans son cœur, cette infortunée jeune femme, en se voyant en butte à de pareils malheurs ! Chaque lecteur qui porte un cœur sensible peut aisément s'en faire une idée. Elle se désolait continuellement, ses larmes ne cessaient de couler en abondance, personne n'était capable de la calmer, et sa douleur était d'autant plus insupportable qu'elle n'osait en découvrir la cause à qui que ce fût.
« De son côté, le jeune époux, forcé de fuir sa patrie, ne pouvait se consoler d'abandonner sa Juliette. 11 ne voulait cependant pas la quitter sans lui témoigner sa douleur et lui faire ses adieux, quels que fussent les risques qu'il dût courir. Cependant, ne pouvant aller dans la maison de sa femme, il eut recours au bon religieux, auquel Juliette fit savoir par un domestique de son père, très-dévoué à Roméo, qu'elle allait se rendre au couvent de Saint-François; elle s'y rendit. Les deux époux, étant entrés dans le parloir qui servait de confessionnal, pleurèrent amè-
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rement sur leur malheur, mais à la fin Juliette dit à son mari : « Hélas! que yais-je devenir sans vous? « Maintenant je ne peux plus vivre sans vous voir; « il serait mieux pour moi de m'en aller avec vous, « il n'importe l'endroit que vous alliez habiter. Je a couperai cette longue chevelure, et alors je vous « suivrai comme un serviteur ; vous ne pourrez ja~ (c mais être ni mieux ni plus fidèlement servi. — Que (( Dieu me préserve, ma chère, répondit alors Roméo, « quand vous désirez venir avec moi, que je vou& « conduise d'une autre manière que celle qui con- « vient à ma dame. Mais soyez tranquille, je suis « assuré que les choses ne peuvent pas rester dans « l'état où elles sont, que la paix entre les nôtres se « fera bientôt, et qu'en conséquence je pourrai me (( flatter d'obtenir promptement ma grâce du souve- (( rain.
« Je serais d'avis que nous restassions éloignés « l'un de l'autre seulement quelques jours, pence dant lesquels mon cœur sera d'autant plus uni au :î vôtre, que nos personnes seront momentanément « séparées.
« Mais s'il arrivait que les choses ne se réalisas- « sent pas ainsi que je m'en flatte, alors nous pren- « drions un autre parti, et aviserions au moyen de nous « réunir et de vivre ensemble. » Ayant pris cette résolution, et après s'être embrassés mille et mille fois, ils se séparèrent au milieu des pleurs et des sanglots. La jeune dame suppliait son mari de fixer son séjour
dans la ville la plus voisine de Vérone, et de ne pas s'éloigner jusqu'à Rome, ni même jusqu'à Florence, ainsi qu'il en avait témoigné le désir.
« Peu de jours après, Roméo, qui s'était bien caché jusqu'à ce moment dans le monastère de Saint-François en la compagnie du père Lorenzo, se décida à partir et se rendit à Mantoue, où il arriva dans un état de santé qui faisait craindre pour sa vie, après avoir expressément recommandé au serviteur de sa femme de communiquer tout de suite au père Lorenzo tout ce qui pourrait être dit ou fait dans la maison du père de Juliette, relativement à elle ou à son époux, et d'exécuter exactement les ordres de sa maîtresse, s'il désirait recevoir le reste de la récompense qu'il lui avait promise.
a II y avait déjà plusieurs jours que Roméo était parti, et sa jeune épouse, se laissant aller à une tristesse toujours croissante, détruisait ainsi tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté. Sa mère, qui l'aimait avec tendresse, voyant ce changement, l'interrogea souvent pour en découvrir la cause; elle lui disait, en lui prodiguant mille caresses :
« Ah! ma fille chérie que j'aime autant que ma K propre vie, d'où vient la douleur qui te tourmente « depuis quelque temps? Tu ne peux rester seule un « moment sans pleurer. Désires-tu quelque chose ? « Dis-le moi; aie une entière confiance en ta mère, a et sois sûre que pour te rendre ta gaieté je ne (c te refuserai rien de tout ce qui peut être raisonna-
« blement accordé. » NéanmoÎDS elle n'obtint de sa fille que des raisons bien faibles et bien futiles pour motiver les pleurs qu'elle répandiût continuellement. Elle pensa que peut-être sa fille désirait être mariée, et que, soit par bonté ou dans la crainte d^ètre refusée , elle n'osait l'avouer. Elle crut donc , loin de s'imaginer que par là elle bâterait la mort de sa fille, que ce serait un moyen de rétablir sa santé. Elle alla donc trouver son mari, et lui dit : « Messire Antonio, « je vois depuis plusieurs jours notre fille pleurer bien amèrement, et le chagrin a tellement cbangé a ses traits, qu'elle n'est plus reconnaissable, ainsi « que vous avez pu- vous en apercevoir vous-même; a et quoique je l'aie souvent sollicitée de m'en dé- « couvrir la cause, je n'ai jamais rien pu obtenir, et a moi-même je ne puis présumer d'où cela peut « venir, à moins que cela ne soit du désir d'être « mariée, désir qu'elle n'ose exprimer. Mon avis a serait donc qu'on.la mariât, avant que sa santé ne c( fût tout à fait perdue, d'autant plus qu'elle a eu « dix-huit ans à la Sainte-Euphémie, et que la beauté a des femmes ne croît guère passé cet âge : au con- « traire, il n'est pas sage de garder les jeunes filles a trop longtemps dans la maison paternelle, non « pas cependant que je craigne rien pour la nôtre. « Occupons-nous donc de lui chercher un mari qui « lui convienne. » Messire Antonio répondit qu'il pensait à propos de marier sa fille, et la loua beaucoup de ce qu'ayant ce désir elle avait su le renfer-
mer en elle-même, et n'en faire part à personne. Peu de jours après, il commença à traiter de mariage avec un des comtes de Lodrone. L'affaire étant presque sur le point de se conclure, la mère, croyant faire un très-grand plaisir à sa fille, lui dit : « Réjouis- « toi aujourd'hui, ma fille; avant peu tu seras digne- « ment mariée à un grand seigneur, et nous verrons « alors cesser ton chagrin, dont, par la grâce de « Dieu, j'ai réussi à deviner la cause, quoique tu « te sois toujours refusée à me l'avouer; et pour « cela nous avons pris, ton père et moi, des mesures « telles, que tu devras être satisfaite. »
« A ces paroles, Juliette ne put retenir ses larmes; sur quoi la mère lui dit : « Crois-tu que ce soit une « plaisanterie que je te fasse? Eh bien! huit jours « ne se passeront pas sans que tu sois la femme d'un « beau seigneur, jeune, et de la maison des comtes « de Lodrone. )> Alors les sanglots de la jeune personne redoublèrent; la mère, en la caressant toujours, lui dit : « A ce que je vois, ma fille, tu ne « seras pas encore contente? » A quoi Juliette répondit : « Non, ma mère, non assurément, je n'en « serai pas contente. — Que désirerais -tu donc? » reprit la mère, « dis-le moi avec confiance, à moi qui « suis si disposée à faire tout ce qui peut t'être « agréable. — Je ne désirerais rien autre chose que « de mourir, » répliqua Juliette au désespoir. D'après cette réponse, madame Giovana (tel était le nom de la mère), qui était une femme douée de beaucoup de
perspicacité, comprit que sa GUe avait une passion ; et après lui avoir dit encore quelques mots, elle la quitta.
Le soir, messîre Antonio étant rentré, sa femme lui fit part de la réponse de sa fille, ce qui lui déplut considérablement. Ce bon père pensa alors qu'il serait prudent, avant de pousser plus loin les apprêts de ce mariage, et pour ne point compromettre sa parole, de faire venir sa fille en sa présence, et de la faire expliquer. 11 la fit donc appeler et lui dit : « Ju- « liette, je suis prêt à te marier noblement, en seras- (( tu contente? » La jeune fille, après avoir fait attendre quelques instants sa réponse, dit enfin : « Non, « mon père, je n'en serai pas contente. — Gomment! » s'écria le père, « tu veux donc te faire religieuse? « — Seigneur, je ne le sais ; » et les pleurs vinrent étouffer sa voix. « Je vois bien, dit alors son père, « que ce n'est pas là ta vocation; mais tranquillise- <( toi, mon enfant, car mon intention est de te marier « avec un des comtes de Lodrone. — Cela ne sera « jamais, » reprit Juliette fondant en larmes. — Alors, messire Antonio, hors de lui, la menaça des traitements les plus rigoureux, si elle était assez hardie pour contrarier sa volonté, et de plus si elle ne lui faisait pas connaître le sujet de ses chagrins; mais ne pouvant obtenir d'elle autre chose que des larmes, il sortit très-mécontent, et la laissa avec sa mère qui ne put réussir à connaître les vrais sentiments de sa fille. Juliette avait déjà raconté tout ce
que sa mère lui avait dit au domestique qui était dans sa confidence (ce domestique se nommait Pierre); elle avait même juré devant lui qu'elle s'empoisonnerait plutôt que de prendre jamais aucun autre que Roméo pour son mari. Pierre, de son côté, selon Tordre qu*il en avait reçu, avait, au moyen du religieux, informé Roméo de cette particularité. Celui-ci avait écrit à Juliette, afin que pour rien au monde elle ne consentît au mariage qu'on lui proposait, et encore moins qu'elle donnât connaissance de leur amour, l'assurant que, dans huit ou dix jours, il aurait pris des mesures pour la retirer de la maison de son père. Mais messire Antonio et madame Giovana réunis, ne pouvant réussir, ni par caresses ni par menaces, à savoir de leur fille quelle était la cause du refus qu'elle faisait de se marier, ni en faveur de qui son cœur était prévenu, après que madame Giovana lui eut dit plusieurs fois : « Allons, ma fille, ma chère « enfant, cesse de te chagriner, on te donnera un « mari de ton choix, quand même ce serait un des « Montecchi que tu aurais choisi, ce que, j'en suis « bien sûre, tu ne voudrais jamais; » et Juliette ne répondant que par des soupirs et des pleurs, cette conduite augmenta de plus en plus les soupçons des parents, qui se décidèrent à conclure le plus tôt possible le mariage qu'ils étaient en train de négocier avec le comte de Lodrone. Juliette, apprenant ce qui se passait, en conçut une douleur excessive , et ne sachant comment éviter un tel
3G SHAKSPËARE.
malheur, elle appelait mille fois la mort à son aide.
« Elle résolut pourtant de faire part de ses chagrins au père Lorenzo, la personne dans laquelle, après Roméo, elle espérait trouver le plus de consolation; ensuite, parce qu'elle avait entendu dire à son époux que ce religieux était un homme de grande ressource et capable de faire des choses extraordinaires et merveilleuses. A cet effet, elle dit un jour à madame Giovana : « Ma mère, ne soyez pas étonnée (c si je ne vous dis pas ce qui cause mes pleurs; je « vous avoue de bonne foi que je ne le sais pas moice môme. Seulement je sens en moi une mélancolie « si profonde, que toute chose m'est désagréable, « même ma propre existence. Vous voyez bien que, « loin de pouvoir confier le motif de ma tristesse à « vous ou à mon père, je suis incapable de m'en « rendre raison à moi-même, à moins que cela ne « provienne de T oubli de quelque péché dans ma « dernière confession. Je voudrais, si vous l'avez « pour agréable, me confesser de nouveau, afin que, « pendant la pâque de mai qui est prochaine, je (( puisse, comme remède souverain à mes douleurs, « recevoir la sainte purification du corps sacré de « notre divin Sauveur. » Sa mère lui donna de suite son approbation, et lui dit qu'elle en serait satisfaite.
(( L'ayant accompagnée deux jours après au couvent de Saint-François, elle la conduisit au père Lorenzo, qu'elle avait prévenu à l'avance, et prié avec instance de tâcher de savoir de sa fille par
sa confession quelle était l'origine de ses chagrins. « La jeune dame, aussitôt qu'elle se fut assurée que sa mère s'était éloignée, s'empressa d'une voix languissante de raconter au père Lorenzo la véritable cause de son chagrin; elle le supplia, au nom de l'amitié réciproque qui existait entre son mari et le religieux, de l'aider de son appui dans la position dangereuse où elle se trouvait. « Mais que puis -je « faire, ma très-chère fille, » lui répondit le vénérable père , « tant que l'inimitié entre ta famille et celle de « ton mari subsistera ? — Je sais, mon père, » dit la jeune dame désolée , « que vous possédez beaucoup <( de connaissances rares, et que vous pouvez m'ai- « der de mille manières ; mais si vous ne voulez pas (( me rendre d'autre service, accordez-moi au moins « celui-ci. Je vois bien que l'on prépare mes noces, « qui doivent se célébrer dans un palais de mon « père, qui est sur la route de Mantoue, à deux milles « d'ici; l'on doit m'y conduire, afin que, dans ce « lieu , j'aie moins de force pour refuser le mari que « l'on me veut donner ; à peine y serai -je , que celui « qui doit m' épouser s'y rendra aussi. Je vous sup- « plie donc, mon père, de me donner un poison « assez puissant pour qu'il puisse nous délivrer dans «le même mctoent, moi, d'un tel supplice, et (c Roméo, d'une semblable honte; autrement je serai « réduite à me plonger un poignard dans le sein , ce « qui sera encore plus affreux pour moi et plus dou- « loureux pour mon mari. »
« Le père Lorenzo voyant le désespoir dans lequel était cette jeune dame, et pensant aussi combien luimême était à la merci de Roméo , dont sans aucun doute il se ferait un ennemi s'il n'empêchait un pareil malheur, répondit en ces termes : « Tu sais bien, « Juliette , que je suis le confesseur de la moitié au « moins des personnes de la ville ; qu'il n'en est « aucune qui n'ait pour moi une grande considéra- « tion; que, de plus, il ne se fait pas un testament, « pas une réconciliation, sans que j'y intervienne. « Par cette raison, je ne voudrais pas, pour tout l'or « du monde, tomber dans quelque scandale, ou qu'il « fût jamais connu que je me sois mêlé de cette « affaire. Pourtant, la tendresse que j'ai pour toi « ainsi que pour ton mari me décidera à faire pour « toi ce que je n'ai encore fait pour aucun autre. « Bien entendu que tu me promettras de garder sur « le tout le plus profond secret. — Donnez -moi ce « poison en toute sécurité , mon père, reprit Juliette, <c et soyez bien assuré que personne au monde ne « saura jamais... — Ce n'est pas du poison que je te « donnerai, ce serait un trop grand dommage qu'une « fille aussi belle et aussi jeune que toi pérît ainsi ; « mais si tu as assez de courage pour faire ce que je « te dirai, je me flatte de pouvoir te remettre ensuite « entre les mains de ton mari.
(( Tu sais que le tombeau des Cappelletti est placé « dans notre cimetière, en dehors de cette église; eh « bien I je te donnerai une poudre que tu prendras ,
« elle te fera dormir quarante -huit heures à peu « près, mais d'une telle manière, que tout homme <c appelé pour te voir, quelque habile médecin qu'il <( soit, te déclarera sans vie.
« Alors on disposera ce tombeau comme si tu étais a réellement morte; et moi, quand il sera temps, je « viendrai t'en retirer, et je te garderai dans ma cel- « Iule , jusqu'à l'époque non éloignée où nous aurons <c à Mantoue un chapitre auquel je dois me rendre; « je t'emmènerai avec moi cachée sous les habits « d'un de nos frères, et là, je te remettrai entre les « bras de ton mari.
« Mais, dis-moi, n'auras-tu point peur de ton (( cousin Tébaldo, dont le corps est dans ce tombeau « depuis si peu de temps? » La jeune dame jouissant d'avance du succès qu'elle se promettait : a Mon « père, dit-elle, je n'hésiterais pas même à traverser « les flammes de l'enfer, pourvu que je parvinsse à « rejoindre mon époux.
« — Eh bien donc, ma fille , » lui dit le bon religieux, a puisque tu es dans cette ferme résolution, « je me ferai un vrai plaisir de t' assister; mais avant « de ne rien entreprendre, je crois à propos que tu « écrives le tout à Roméo de ta propre main, afin « d'éviter les actes de violence et de désespoir aux- « quels il pourrait bien se livrer, s'il te croyait réelle lement morte, car je sais combien il a d'amour « pour toi.
« Il y a continuellement des religieux de notre
« ordre qui vont à Mantoue, où tu sais que se trouve « ton mari ; fais en sorte que j'aie promptement ta (( lettre, et je la lui ferai parvenir sur-le-champ par (( un messager fidèle. » Ayant dit cela, le bon religieux laissa la jeune dame dans le confessionnal, et courut à sa cellule, d'où il revint bientôt rapportant une petite botte pleine de la poudre dont il avait parlé. Il dit à Juliette, en la lui remettant : « Prends « cette poudre, ma fille, et quand cela sera à prête pos, trois ou quatre heures après le coucher du « soleil , tu la mêleras dans de Teau pure que tu boite ras ensuite sans crainte, et au bout de deux heures u elle commencera son effet qui, sans nul doute, (( nous fera réussir dans notre dessein; mais surtout, « n'oublie pas auparavant de m'envoyer la lettre que « je t'ai demandée pour ton mari ; c'est un point très- (( important. »
<c Juliette, ayant reçu la poudre du père Lorenzo, retourna sur-le-champ auprès de sa mère, et, l'abordant d'un air fort gai, elle s'empressa de lui dire: « En vérité , madame , le père Lorenzo est le meil- « leur confesseur qu'il y ait au monde; il m'a con- « solée et encouragée de telle sorte qu'il ne me reste (( rien de ma tristesse passée. — Ahl tant mieux , ma « chère enfant, » répliqua sa mère qui avait retrouvé le bonheur depuis qu'elle voyait le contentement de sa fille; « mais toi, n'oublie pas de lui témoigner « ta reconnaissance par de fréquentes aumônes, a car le couvent est bien pauvre; » et en causant
ainsi, elles s'en revinrent ensemble à leur maison.
u En effet, depuis cette confession, Juliette ayant repris toute sa gaieté ordinaire, messire Antonio et madame Giovana avaient perdu tout soupçon qu'elle eût un amour secret dans le cœur; ils attribuèrent à quelque bizarrerie les pleurs qu'ils lui avaient vu répandre depuis quelque temps; de manière qu'ils l'auraient volontieri? laissée tranquille pour le moment sans lui parler davantage de mariage, s'ils n'eussent été avancés dans cette affaire, au point qu'il leur était impossible de reculer sans se couvrir de ridicule aux yeux de toute la ville, et se compromettre avec les comtes de Lodrone.
« Dans cet état de choses, ce jeune seigneur voulant faire connaître sa future épouse à quelques personnes de sa famille, et la santé de madame Giovana ne lui permettant pas en ce moment d'accompagner sa fille, elle fut remplacée par deux des tantes de Juliette, qui se rendirent avec elle au palais dont nous avons déjà parlé, que messire Antonio possédait à environ deux milles de Vérone ; Juliette ne fit au- ' cune résistance et s'y rendit de fort bonne grâce. Mais croyant que son père la faisait conduire à l'improviste dans cet endroit , afin de la livrer entre les mains de l'époux qu'il lui destinait, et qui eût été un second mari pour elle, elle avait eu soin de se munir de la poudre que lui avait donnée le père Lorenzo. La nuit qui suivit son arrivée, après le coucher du soleil, ayant appelé une jeune fille qui avait été
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élevée par elle, qui couchait ordinairement dans sa chambre, et qu'elle traitait presque comme une sœur, elle lui demanda une tasse d'eau fraîche, en lui disant qu'elle était tourmentée d'une soif ardente. Elle jeta dans cette tasse toute la poudre dont les effets étaient si prodigieux, et but cette eau tout d'un trait. Une des tantes qui l'avaient accompagnée s'étant réveillée dans ce moment, Juliette dit tout haut en la présence de cette tante et de la jeune fille: c( Mon père ne me mariera pas certainement contre « ma volonté, si je puis m'y opposer. » Ces deux femmes qui avaient peu de finesse, quoiqu'elles eussent vu avaler la poudre qu'elle disait avoir mise dans l'eau seulement pour se rafraîchir, et qu'elles eussent entendu les paroles que nous venons de rapporter, n'en conçurent aucun soupçon, et le sommeil reprenant le dessus, elles se rendormirent.
« Juliette éteignit sa lumière, puis, sous un prétexte quelconque, sortit de son lit, se rhabilla entièrement, se recoucha, s'arrangea dans son lit comme si elle dût véritablement mourir, croisa ses deux bras sur sa poitrine, et attendit l'effet du breuvage qu'elle avait pris. Deux heures après, elle devint froide et immobile comme la mort.
« Le matin étant arrivé, et le soleil étant déjà fort haut sur l'horizon, on trouva Juliette étendue sur son lit, ainsi que nous venons de le dire; on voulut la réveiller, et ne pouvant y réussir, on s'aperçut
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qu'elle était déjà toute froide; alors la jeune fille qui avait couché auprès d'elle, ainsi que la tante, se rappelèrent la poudre et l'eau que Juliette avait bue, les paroles qu'elle avait ensuite prononcées; puis, voyant toutes les précautions qu'elle avait prises, elles ne doutèrent plus qu'elle ne se fût empoisonnée, et qu'elle ne fût morte. A cette nouvelle, chacun éclata en pleurs et en sanglots, et particulièrement la jeune fille qui était à son service. Elle l'appelait par son nom, et lui disait : « Ma bonne maîtresse, « voilà donc l'explication des dernières paroles que « je vous ai entendue proférer : Certainement ^ mon « père ne me mariera pas contre ma volonté ! C'était « donc pour me tromper que vous me demandiez de « l'eau fraîche que je vous ai donnée de bonne foi, « et qui vous a servi à vous procurer cruellement « une mort qui devait me rendre si malheureuse! « Oh! infortunée que je suis! à qui dois-je m'en « prendre? Est-ce à la mort ou à moi-même? Hélas! a chère maîtresse, pourquoi, en mourant, avoir « méprisé la compagnie de cette fidèle servante à « laquelle, pendant votre vie, vous témoigniez tant « de bienveillance, et qui serait morte avec vous, « aussi volontiers qu'elle aurait passé sa vie à votre « service? Faut-il, ô maîtresse chérie, que ce soit « moi qui vous aie apporté de mes propres mains ce « qui devait vous ôter la vie, afin que je restasse « malheureuse et abandonnée! C'est donc moi, misé- « rable que je suis, moi seule, qui d'un seul coup ai
« frappé de mort vous, votre père, votre mère et « moi-même I »
(( En parlant ainsi, cette malheureuse jeune fille était montée sur le lit de sa maîtresse qu'elle serrait étroitement entre ses bras et baignait de ses larmes.
« Messire Antonio, qui n'était pas loin de là, entendant tous ces cris, accourut tremblant dans la chambre de sa fille qu'il trouva sans mouvement. On lui raconta alors en détail tout ce qui s'était passé pendant la nuit et les dernières paroles de sa fille. Quoiqu'il estimât pour certain qu'elle fût bien morte, cependant, pour n'avoir aucun reproche à se faire, il envoya de suite à Vérone chercher son médecin, qui était fort savant et de grande renommée dans la ville. Celui-ci, après avoir examiné la jeune femme, lui avoir tâté le pouls, et s'être assuré par tous les moyens ordinaires, déclara qu'il devait y avoir six heures qu'elle avait cessé de vivre, par l'effet du poison. A ces mots, le malheureux père, voyant que toute espérance était perdue, s'abandonna au désespoir et versa un torrent de larmes.
« Cette funeste nouvelle, répétée de bouche en bouche, arriva bientôt aux oreilles de la mère infortunée qui était restée à Vérone. A peine eut-elle appris ce malheur, qu'elle tomba sans sentiment et comme frappée de la foudre ; mais ensuite, revenue à elle, elle se frappait la poitrine, se meurtrissait le corps, et, avec l'accent du désespoir, elle ne cessait d'appeler sa fille chérie et de remplir l'air de ses
cfis lamentables. « Tu es donc morte, ma chère a Juliette, s'écriait-elle, toi,, le seul soutien de ma (( vieillesse? comment as-tu pu abandonner si cruelce lement ta malheureuse mère, sans lui adresser « même une dernière parole? Au moins que n*étais-je « là pour fermer tes beaux yeux, pour rendre les « derniers soins à ta dépouille mortelle! As-tu pu « oublier, ma chère fille, à ton heure dernière, que (( ta résolution désespérée porterait à ta mère le coup (( de la mort? vous qui m'entendez, aidez-moi à « mourir; et si votre cœur n'est pas entièrement « fermé à la pitié, si vous ne répugnez pas à me « rendre ce service, mettez, par grâce, fin à mon « existence avant que je sois consumée par la dou- « leur. Et toi, souverain maître des cieux, puisque « la mort ne vient pas aussitôt que je le voudrais, « permets que ta foudre m'arrache une vie qui m'est « insupportable. » Plusieurs des dames auxquelles elle s'adressait s'empressèrent de la placer sur son lit, tandis que d'autres employaient toute leur éloquence à la consoler; mais c'était en vain, elle. ne cessait de gémir et de se plaindre. Cependant, on s'occupa d'enlever Juliette du lieu où elle était, et on la transporta à Vérone, où se fit la cérémonie funèbre, à laquelle assista un concours prodigieux de parents et d'amis, qui, dans le plus grand deuil et la plus profonde tristesse, l'accompagnèrent au cimetière de Saint-François, où elle fut inhumée dans le tombeau de sa famille.
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« Le père Lorenzo, obligé d'aller à quelque distance de la ville pour les affaires de son couvent, ayant donné à un père, qui allait à Mantoue, la lettre que Juliette avait écrite à son mari, avec ordre exprès de ne la remettre qu'à Roméo et en mains propres, le frère chargé de cet écrit était allé deux ou trois fois à la maison de Roméo, où par malheur il ne l'avait jamais trouvé* Ne voulant cependant pas laisser la lettre à d'autres personnes, il la gardait encore. Il arriva que Pierre, qui croyait sa maîtresse morte, après s'être rendu au couvent de Saint-François à Vérone, où il ne trouva pas le père Lorenzo, désespéré, se décida à porter lui-même à Roméo la funeste nouvelle de la mort de Juliettece A cet effet, Pierre sortit de Vérone après midi, et marcha toute la nuit suivante vers Mantoue, où il arriva le lendemain matin de très -bonne heure; ayant trouvé Roméo qui n'avait point encore reçu la lettre de Juliette, il lui raconta en pleurant comment Juliette était morte, qu'il l'avait vu porter au lieu de sa sépulture ; enfin il lui fit un récit circonstancié de tout ce qu'elle avait dit et fait jusqu'à ses derniers moments.
(c A peine Roméo connut-il cette fatale nouvelle, qu'une pâleur livide se répandit sur son visage, et ayant tiré son épée, il fut sur le point de se tuer, si ceux qui étaient présents ne l'en eussent empêché. « Pourquoi, s'écria-t-il, me retenir? Ma vie mainte- « nant ne peut être de longue durée, puisque j'ai
« perdu celle qui m'était mille fois plus chère que <c l'existence même.
(c Ah ! ma chère Juliette, c'est moi seul qui ai « causé ta mort, en ne t' enlevant pas de la maison <( de ton père. Tu as voulu mourir pour ne point « vivre séparée de moi; serait-il possible que par la « crainte de la mort je pusse me résoudre à vivre « sans toi ? Oh non ! cela ne sera jamais ! » Puis se retournant du côté de Pierre, il lui donna un habit noir dont il était vêtu (en ce moment il était en deuil d'une parente qui l'avait institué son héritier), et lui dit : « Mon cher Pierre, maintenant tu peux te <( retirer, n
« Étant resté seul, Roméo réfléchit longtemps sur ce qu'il avait à faire dans cette circonstance; enfin, trouvant que la mort était bien préférable à la vie, après s'être déguisé sous un costume de paysan, il ouvrit une armoire où était en réserve depuis longtemps une fiole d'eau de serpent, prit ce poison, le plaça dans sa manche, et se mit en route pour Vérone, il était bien décidé à s'en servir, dans le cas où il aurait été arrêté en chemin; car s'il fût tombé entre les mains de la justice, comme banni, il devait être condamné à mort; mais il voulait terminer sa vie auprès de» Juliette.
« La fortune fut favorable à l'exécution de ce dernier dessein, car dans la soirée même du jour qui suivit celui où sa femme avait été enfermée dans son tombeau , Roméo entra dans Vérone, sans être reconnu
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de personne, et attendit jusqu'à la nuit close, où toute la ville était livrée au silence et au repos, pour se rendre au couvent de Saint-François, où était situé le tombeau.
(( Cette église était dans le lieu nommé Cittadella^ où dans ce temps les religieux avaient leur couvent, le même qui avait été habité par saint François. Depuis ils le quittèrent, je ne sais par quelle raison, et vinrent demeurer dans le bourg de Saint-Zeno, dans l'endroit qu'on appelle Saint-Bernardin.
(( Près des murs extérieurs de cette église se trouvaient adossés plusieurs tombeaux de pierre; l'un d'eux était l'antique sépulture des Cappelletti et celui qui renfermait la jeune et belle Juliette. Roméo s' étant approché de cette dernière demeure, vers la quatrième heure après le coucher du soleil, put, avec de vigoureux efforts, enlever la pierre qui scellait le tombeau; ensuite il la soutint en l'air, à l'aide de forts morceaux de bois qu'il avait apportés, afin qu'elle ne retombât pas sur lui, puis il entra dans le caveau.
« Ce malheureux amant avait eu soin d'apporter une lanterne, afin de pouvoir contempler encore une fois, même après sa mort, les traits de sa chère Juliette. Aussitôt qu'il l'aperçut couchée au milieu d'ossements et de débris de cercueils, dans sa douleur profonde il s'écria : « Beaux yeux qui avez paru « aux miens, tant qu'il a plu au ciel, si clairs et si « brillants I ô belle bouche que j'ai si souvent pressée
<c avec tant de délices! ô beau sein qui avez logé mon « cœur avec tant de bonheur pour moi, comment « vous retrouvé-je maintenant privés de lumière, « muets et froids! Comment puis-je voir, parler et « vivre sans vous? malheureuse épouse, dans quel « funeste séjour l'amour vous a-t-il conduite! Jl veut « cependant que ce petit espace renferme deux in- « fortunés amants! Hélas! ce n'est pas là ce qu'il <t m'avait promis, lorsqu'il m'enflamma la première « fois que je te vis. misérable vie! pourquoi te « consei'ver plus longtemps? » 11 couvrait de baisers les yeux, la bouche et la poitrine de sa Juliette, et pleurant toujours avec plus d'amertume, il s'écriait : « voûtes sombres qui couvrez ce lieu, que ne « tombez -vous sur moi, pour terminer au plus tôt « ma vie! Mais puisque la mort est possible à qui la « veut, ce serait une lâcheté à celui qui l'appelle « aussi vivement que moi de ne pas se la donner. » « Il prit alors la fiole qui renfermait le poison qu'il avait apporté de Mantoue, et continua en ces termes : « Je ne comprends pas quel desfin me con- « duit ici pour mourir entouré de mes ennemis, de « ceux que j'ai tués de ma propre main, et pour être « enseveli dans leur propre sépulture; mais, ô mon « âme ! puisque mourir auprès de mon épouse chérie « est le seul bonheur que je puisse encore goûter en « ce monde, ne le différons pas. davantage. » Ensuite, serrant tendrement le corps de sa chère Juliette, il s'écria : « objet chéri ! unique but de tous mes
a désirs, si ton âme en s' échappant t'a laissé quelque « sentiment, si elle voit ma mort cruelle, je la prie K de n'avoir pas pour déplaisir qu'ayant été privé « pendant ta vie du bonheur de porter publique- « ment le titre de ton époux, il me soit permis au « moins de mourir secrètement auprès de toi. » Et la tenant toujours étroitement embrassée, il attendait la mort.
« Cependant l'heure de se réveiller était arrivée pour Juliette. Commençant à reprendre connaissance, et se sentant ainsi pressée par quelqu'un, après avoir poussé un profond soupir, elle s'écria : « mon Dieu! « où suis-je? Quelles sont ces étreintes? Qui me presse « de cette manière? Malheureuse que je suis! qui « donc m'embrasse? » Et croyant que c'était le père « Lorenzo, elle dit : « Est-ce ainsi, mon père, que i( vous gardez votre foi à Roméo? Est-ce ainsi que « vous me rendez à lui! » Roméo, voyant que sa femme revenait à la vie, fut ravi- « ma chère (c Juliette! dit-il, ne me reconnaissez-vous pas? Ne « voyez-vous pas que c'est moi, votre époux infor- « tuné, qui suis venu seul et dans le secret pour « mourir auprès de vous? »
« Juliette, reconnaissant le tombeau et se sentant dans les bras d'un homme qui disait être Roméo, était hors d'elle-même, et l'ayant repoussé d'abord, elle le regarda avec attention ; mais Tayant bientôt reconnu, elle lui prodigua les plus tendres csyresses en disant : « mon cher Roméo! qu'est-ce qui a pu
« VOUS amener ici, en vous exposant à tant de dan- « gers? Ne vous suflisait-il pas de savoir par mes « lettres comment, par l'assistance du père Lorenzo, « je devais feindre d'être morte, afin de pouvoir me (( rendre très-prochainement auprès devons? » L'infortuné jeune homme, comprenant alors quelle grande faute il venait de commettre en s' empoisonnant, commença à se plaindre en ces tenues : « Oh ! quel sort (( funeste! oh! malheureux Roméo! oh! le plus in- (c fortuné de tous les amants! Aucune lettre ne m'a tt informé de ce que vous me dites maintenant. »
« Roméo raconta, alors de quelle manière Pierre lui avait donné l'assurance de la mort de Juliette, et comment, au désespoir et persuadé par ce récit, il s'était rendu dans le tombeau, où, aux côtés de «on épouse, et pour n'être plus séparé d'elle, il avait pris un poison subtil dont il commençait à sentir les effets, que ses membres se refroidissaient et que pour lui la mort était proche.
(c La malheureuse Juliette, entendant un pareil discours, fut tellement saisie de douleur, qu'exaltée par le désespoir elle s'arrachait les cheveux et meur-^ trissait son innocente poitrine.
« Devenue plus pâle que la mort, elle embrassait à plusieurs reprises Roméo, que la faiblesse et les souffrances avaient fait tomber, et qui, le visage tourné vers le ciel, était étendu aux pieds de son épouse. EUe, toute tremblante et suffoquée par ses sanglots, l'arrosant d'un torrent de larmes, lui di-
sait : « C'est donc pour moi et en ma présence, mon- « seigneur, que volontairement vous avez décidé de « mourir en ces lieux ; mais croyez-vous que le ciel (( permette que je vous survive, ne fût-ce qup quelce ques instants? Oh! non. Si au moins il m'était « permis de racheter votre vie au prix de ma vie ence tière, et d'être seule à mourir! »
« Roméo, d'une voix languissante, lui répondit : <( Si jamais ma foi et mon amour vous ont été chers, « vivez, je vous en supplie, vivez, puisque vous pouce vez encore jouir de la vie ! vous qui êtes ma plus « douce espérance. Je souhaite qu'après ma mort « l'existence ne vous paraisse pas odieuse, du moins « par le souvenir de celui qui a été enflammé par votre (( beauté au point d'être venu ici en votre présence. — « Ah ! répondit Juliette, si vous avez sacrifié votre vie « pour ma mort qui n'était que feinte, que né dois- « je donc pas faire, cher époux, pour votre mort qui « n'est, hélas! que trop réelle! Mon seul regret est « de ne pas avoir le moyen de mourir avant vous; « et je m'en veux à moi-même de vivre encore au « moment de vous perdre. Mais j'espère qu'il ne se « passera pas un long temps avant que votre Juliette, (( la cause innocente de votre mort, ne partage votre « sort. î) Ce fut avec grand'peine qu'elle prononça ces derniers mots, et, accablée par la douleur, elle recueillait les derniers soupirs de Roméo, son bienaimé, dont les derniers moments approchaient rapidement.
« Pendant ce temps, le père Lorenzo ayant été in-; formé en quel temps et en quel lieu Juliette avait pris la poudre qu'il lui avait donnée, et que la supposant morte on l'avait portée dans son tombeau; sachant de plus que l'époque où la poudre devait perdre sa vertu allait arriver; ayant pris avec lui un de ses religieux qui lui était dévoué, ils sortirent tous deux du couvent, et se rendirent ensemble environ une heure avant le jour au tombeau de Cappelletti. Dès qu'ils y furent arrivés, entendant les plaintes et -les sanglots de Juliette, et voyant par une ouverture la lumière dans le monument, ce fut pour le père Lorenzo le sujet d'un grand étonnement. Il pensa alors que Juliette, par quelque moyen qu'elle avait imaginé, avait apporté avec elle une lanterne, et que , s' éveillant, elle était effrayée par l'esprit de quelque mort, ou bien par la crainte d'être à jamais enfermée dans ce tombeau. Il s'empressa donc avec l'aide du religieux qui l'accompagnait d'ouvrir le tombeau. Il aperçut Juliette qui, tout échevelée, gémissant et assise par terre, tenait sut son sein son époux expirant.
« Le père Lorenzo adresse la parole à Juliette , et lui 4it : « Craignais-tu donc, ma chère fille, que je (( te laissasse mourir ici ? »
« Entendant le religieux et redoublant ses pleurs , elle répondit : « Bien loin de là, ma seule crainte « est que vous ne m'en retiriez vivante encore. Ah! a par la miséricorde de Dieu , refermez cette sépul-
« ture, et éloignez -VOUS afin que je puisse mourir « tranquille ; ou bien donnez-moi un poignard , afin I qu'en le plongeant dans ma poitrine je puisse « sortir de cet horrible tourment. Oh! mon père! « mon père ! est-ce donc ainsi que vous avez envoyé «ma lettre à Mantoue? Est-ce ainsi que je serai u mariée et que vous me remettrez entre les mains de (( Roméo? Voyez-le sur mon sein, ce malheureux (( époux déjà mort! » Elle raconta ensuite tout ce qui s'était passé, et lui montra l'état désespéré dans lequel Roméo se trouvait.
« Le père Lorenzo, entendant le récit d'événements aussi funestes , en fut atterré et comme privé de ses sens ; et regardant son jeune ami sur le point d'expirer, il lui dit ; « Ah! Roméo, quel malheur te « ravit à moi? Parle-moi un peu, tourne tes yeux <( vers moi. Ah! cher Roméo! vois ta tendre Juliette, « elle te prie de la regarder, au moins réponds-lui u à ta Juliette qui te serre dans ses bras. »
« Roméo , au doux nom de son épouse chérie , leva avec peine ses paupières déjà appesanties par les approches de la mort, et ayant tendrement fixé sa Juliette, il referma les yeux de nouveau, peu après, au milieu d'horribles convulsions, et, poussant un profond soupir, il expira.
« Ce malheureux amant étant mort dans les circonstances que je viens de vous raconter, le jour commençant à paraître, après bien des pleurs et des gémissements, le père Lorenzo dit à la jeune dame :
« Et toi, Juliette, que comptes -tu faire? — Je suis « décidée à mourir ici, » lui répondit-elle. « Pour- « quoi donc , ma fdle? reprit le religieux ; il ne faut « pas parler ainsi et se laisser vaincre par le déses- <( poir. Sors de ce lieu funeste : encore que dans le « moment je ne sache quel parti prendre , je pense « qu'il ne sera pas difficile de te placer pour toujours <( dans une sainte retraite , où tu pourras prier Dieu <( pour toi et pour le repos de Tâme de ton époux, « dans le cas où elle aurait besoin de prières. — Ah I « mon père, répondit Juliette, je ne vous demande « qu'une seule grâce, et j'espère que vous ne me la « refuserez pas, en raison de l'amitié qui vous unis- « sait à Roméo (lui parlant ainsi, elle montrait le « corps de son époux); l'unique grâce que je vous « dem|inde, c'est de tenir secrète notre mort, afin « que nos corps puissent rester réunis ici. Et si par <( événement il arrivait que le bruit s'en répandît, je « vous prie, au nom de cette même amitié, de sup- (c plier le père de Roméo "^t le mien de ne point « s'opposer à ce qu'un seul et même tombeau ren- <{ ferme les cendres de deux amants que l'amour a « consumés du même feu qui les a conduits à la <( même mort. » Ayant achevé ces paroles, elle se tourna du côté de Roméo dont elle avait placé la tête sur un coussin qui avait été laissé dans le tombeau, ferma les yeux de son époux avec beaucoup de soin , et arrosant d'abondantes larmes son visage déjà glacé par la mort : « Pourquoi te survivrais-je? »
s'écria-t-elle , « quel devoir envers toi me reste-t-il c( à remplir autre que celui de Raccompagner au séc( jour des morts? Non, sans doute; il ne me reste « qu'à te suivre , afin que la mort même , qui seule « pouvait nous séparer, soit au contraire le lien qui (( nous réunisse à jamais. » En finissant ces mots , une idée terrible s'empara de tout son esprit, et, ne songeant plus qu'à la perte de son cher Roméo , elle résolut de ne pas lui survivre. Étant donc restée quelques instants immobile, retenant sa respiration, elle exhala un profond soupir, et, jetant un horrible cri, elle tomba morte sur le coips inanimé de son époux.
« Lorsque le père Lorenzo se fut assuré que la jeune dame était morte, il fut ému d'une compassion telle qu'il ne savait plus que faire; et lui et son compagnon, pénétrés d'une douleur profonde, continuaient de pleurer sur ces deux amants infortunés.
« Pendant ce temps, la garde du podestat, étant à la recherche de quelques voleurs , vint à passer dans ce lieu, et ayant vu de la lumière dans le tombeau, elle y accourut, et y trouvant les deux religieux : « Mes révérends, que faites -vous ici à l'heure qu'il « est? Vous occupez-vous de charmes et de maléfices (c sur ce sépulcre ? »
« A la vue de ces officiers de justice, que le père Lorenzo reconnut très-bien, il fut tout consterné. Cependant il leur dit : « Que personne de vous ne « m'approche, car vous n'avez aucun droit sur un
« homme de mon caractère ; et si vous voulez quel- « que chose de moi, demandez-le de loin. » Alors le chef prit la parole : « Nous voulons savoir, dit-il , « pourquoi vous avez ouvert la sépulture des Capce pelletti, dans laquelle on a déposé hier une jeune « dame de cette famille; et si je ne vous connaissais, « révérend père Lorenzo, pour un homme respec- « table, je penserais que vous êtes venu ici pour dé- « pouiller les morts. » Les deux religieux ayant éteint leur lumière, dirent : « Nous ne vous dirons point ce « que nous faisons ici , parce que vous n'avez pas le « droit de le savoir. — Cela est vrai , repartit le chef, « mais je ne manquerai pas d'en faire au souverain « un prompt rapport. » Le père Lorenzo, entièrement absorbé par les sentiments douloureux qu'avait excités en lui le triste spectacle dont il avait été le témoin : « Fais ton rapport, ajouta -t -il, et dis ce que « tu voudras; w et s' étant empressé de fermer le tombeau, il entra dans l'église avec son compagnon. « Il était presque jour, lorsque les religieux parvinrent à se débarrasser des officiers de justice, de de manière que l'un de ceux-ci se rendit de suite à la maison d'un des Cappelletti , auquel il rendit compte de ce qui s'était passé entre eux et les religieux au tombeau de sa famille. Ce Cappelletti, qui connaissait peut-être les rapports intimes qui existaient entre Roméo et le père Lorenzo , alla sans retard trouver le souverain, et le supplia de savoir du père Lorenzo lui-même ce qu'il était allé faire à une pa-
reille heure dans la sépulture des CappellettI, et même d'employer la force, dans le cas où il se refuserait à donner les éclaircissements qu'on lui demandait. Le souverain, ayant fait placer convenablement des gardes pour empêcher ce religieux de fuir ou d'échapper, lui fit donner ordre de comparaître devant lui.
(( Le religieux, ainsi contraint, se rendit en eiïet devant son souverain qui lui fit cette question : « Que « cherchiez -vous ce matin dans la sépulture des (( Gappelletti ? dites-le nous, car nous voulons abso- « lument le savoir. — Monseigneur, » répondit alors le religieux, « je le dirai bien volontiers à Votre Sei- <( gneurie. J'étais le confesseur de la fille d'Antonio « Gappelletti, morte il y a peu de jours d'une ma- <( nière si étrange, et, comme ma fille spirituelle, « elle m'avait inspiré beaucoup d'intérêt. N'ayant pu <( assister à ses obsèques, j'étais allé à son tombeau « pour réciter sur son cercueil certaines oraisons, a lesquelles, répétées neuf fois de suite sur un corps, « délivrent son âme des peines du purgatoire; et « comme peu de personnes connaissent ces prières « ou comprennent cette dévotion, les ignorants pré- <( tendent que je voulais dépouiller lés morts. Je ne «sais pas si f ai l'air d'un grand brigand, capable <( de pareilles actions, mais cette pauvre robe et ce « cordon (montrant son costume) suffisent à mon « ambition, et je ne fais pas plus de cas de tous les <( trésors que possèdent les vivants que de la dé-
« pouille de deux morts , et ce serait bien à tort tt qu'on voudrait m'imputer une pensée blâmable. »
« Le souverain aurait facilement ajouté foi au discours du religieux , s'il ne fût arrivé que beaucoup de frères qui n'aimaient pas le père Lorenzo , ayant appris de quelle manière il avait été trouvé dans ce tombeau, voulurent à leur tour y entrer. Mais dès qu'ils l'eurent ouvert et qu'ils y virent le corps de Roméo Montecchi mort, ils se rendirent en grande rumeur auprès du souverain qui s'entretenait encore avec le père Lorenzo , et lui apprirent comment ils avaient trouvé Roméo Montecchi mort, dans la même sépulture dans laquelle on avait surpris les deux religieux pendant la nuit. Cela parut généralement impossible, et personne ne pouvait y croire.
« Cependant le père Lorenzo, voyant qu'il ne pouvait cacher plus longtemps ce qu'il avait un si grand désir de tenir secret, se jette à genoux devant le souverain, et lui dit : « Pardonnez-moi, monseigneur, « si je n'ai pas répondu la vérité aux questions que « vous m'avez faites; car ce n'a pas été par malice, <c ni dans l'espoir de tirer aucun profit que j'ai fait <( cette faute, mais dans l'intention seulement de « garder la foi promise à deux malheureux époux, <c qui ont payé de leur vie l'amour qui les unissait « l'un à l'autre. » Le religieux fut donc ainsi forcé de raconter en détail, et devant tous ceux qui étaient présents, toute cette histoire.
(( Bartolomeo délia Scala, entendant ce récit, fut
ému d'une si forte compassion qu'il en fut touché jusqu'aux larmes. Il voulut visiter lui-même les deux morts et se rendit au tombeau, suivi d'une grande quantité de peuple. Il fit transporter les deux amants dans l'église de Saint-François, où il les fit placer sur deux tapis.
« Dans ce même temps, les pères des deux infortunés époux vinrent dans cette église, pleurant sur les restes de leurs enfants, et quoiqu'ils fussent ennemis, ne pouvant résister aux sentiments généreux qu'excitait en eux une juste compassion pour un sort si funeste, ils s'embrassèrent; de sorte que la longue inimitié qui existait entie les deux familles, et qui n'avait jamais cédé ni aux prières des amis, ni aux menaces du souverain, ni aux intérêts particuliers, et que le temps même n'avait pu éteindre, cessa enfin par la mort de ces deux Ihfortunés.
« On leur érigea un magnifique monument, sur lequel peu de jours suffirent pour graver leur histoire. Les deux amants y furent ensevelis avec une pompe solennelle, accompagnée du souverain, des familles, et d'un nombreux concours des gens de la ville, qui s'attendrissaient sur un aussi funeste sort. »
Ici finissent les amours malheureux de Roméo Montecchi et de Juliette Cappelletti.
Voilà le premier germe de la tragédie. Voilà 1^ romancier; maintenant, voyons le poète.
ROMÉO ET JULIETTE. Gl
Et maintenant, voici le poète qui va donner la parole, la vie, le mouvement au récit. Supposezvous spectateur populaire , regardez et écoutez !
Le théâtre représente une place publique de Vérone.
Les personnages sont :
LE PRL\GE de Vérone.
PARIS, jeune seigneur.
MONTAGUE, ) ^ , ^
- FT l maisons ennemies.
UN VIEILLARD, oncle de Capulet.
ROMÉO, fils de Moutague.
MERCUTIO , parent du prince et ami de Roméo.
BENVOLIO, neveu de Montague et ami de Roméo.
TYBALT, neveu de Capulet.
FRÈRE LAURENCE, moine franciscain.
FRÈRE JEAN, religieux du même ordre.
BALTHAZAR, page de Roméo.