‹ Shakspeare et son œuvreChapitre 13 sur 46 · CAPULET · texte numérisé non relu

CAPULET

Je veux que Roméo soit auprès de sa femme dans la même splendeur : pauvres victimes de nos inimitiés!

LE PRIXCE.

Cette matinée apporte avec elle une paix sinistre, le soleil se voile la face de douleur. Partons pour causer encore de ces tristes choses. Il y aura des graciés et des punis. Car jamais aventure ne fut plus douloureuse que celle de Juliette et de son Roméo.

(Tous sortent.)

y XII

Telle est cette première grande œuvi-e dramatique de Shakspeare.

Invention nulle , puisqu'elle est littéralement tra-

duîte de la nouvelle italienne que nous avons donnée au commencement.

Goût vicié, puisque Tobscénité la plus scandaleuse y tient la place de la pudeur virginale, vertu du style comme de Tamour.

Style en grande partie dépravé par Tafféterie italienne de cette époque, où l'auteur fait de Fesprit au lieu de faire éclater le sentiment pur et vrai dans les situations où il place ses personnages. Pathétique refroidi par le faux quintessencié des expressions. Voilà les défauts de Shakspeare dans cette pièce.

Mais ceci admis et trop prouvé par les citations sur lesquelles nous avons jeté le voile de l'omission, les beautés révèlent un grand génie, une imagination splendide, un cœur pathétique et maître des cœurs.

La seule scène des noces des deux amants et cette admirable invention du chant du rossignol réveillant la jeune épouse par ses chants, et cette incertitude que Toiseau fait naître dans Tâme de Juliette, si c'est le chant du soir annonçant une longue nuit de délices, ou le chant du matin commandant la séparation ou la mort; cette dispute amoureuse entre les deux amants, pour savoir si ce n'est pas l'alouette matinale au lieu du chantre nocturne ; cette dispute au temps , des minutes suprêmes qu'il va prolonger pour leur félicité ou retrancher à leur amour, invention toute de Shakspeare et que nul autre que le

ir» SHAKSPEARE.

poète ne pouvait créer, vaut toute une tragédie. C'est un poème tout entier, c'est le cœur sondé jusque dans ses mystères, et c'est la nature s*associant au bonheur des amants par la plus joyeuse et la plus mélancolique analogie des nuits d'été soos le ciel des climats méridionaux , et c'est la même note du rossignol, selon qu'il chante le soir ou au crépuscule du matin, donnant aux amants le âgnal de la joie ou l'afire de la mort. Aussi, resi le rossi-gnol de Roméo , ou c'est V alouette de Juliette est-il devenu le proverbe de l'amour inquiet dans tous les pays. La poésie ne va pas plus loin et rimagination ne découvre pas de plus divines pajraboles en aucune langue.

Remarquez ici combien le poète, entièrement Bvré à lui-même, devient simple et sobre dans ses expressions, par la force et par la vérité même du sentiment. Tout le pathétique porte sur ces deux mots : Cett le rossignol ou c'^est V alouette \ et puis sur ce cri terrible de Juliette, quand après l'avoir nié, elle est forcée de reconnaître l'alouette : Cesf, l'alouette y mon amour sauvertoil

Pour entendre un pareil dialogue dans une pièce,, on passerait sur un océan de concetti et.de froides déclamations. La force de la situation entraîne tout;, on ne résiste pas à cette anxiété qui saisit d'un bout à l'autre le spectateui' ; et puis la passion je^une enflamme tout. Shakspeare écrit avec des étincelles l^ déaoûment funèbre dansi le tombeau des Capulet.

Cette double erreur si bien amenée et découverte après coup; ce poison bu par Roméo pour ne pas survivre à celle qu'il croit morte; ce coup de stylet que se donne Juliette pour ne pas se réveiller dans un monde où son amant n'est plus ;^ ce moine innocemment coupable qui arrive trop tard pour prévenir ce double suicide, comme la fatalité toujours en retard d'une minute sur le bonbeur humain; tout cela fait que si la pièce de Roméo et Juliette n'est pas bien inventée , puisqu'elle est inventée par le roman, elle est admirablement choisie par Shakspeare pour passionner un auditoire et pour exprimer la première des passions innocentes de l'humanité : l'amour !

Aussi n'y a-t-il dans la pièce, aucun crime, aucun vice pour contraster avec les deux jeunes amants. Us se suffisent à eux-mêmes et ils suffisent au spectateur. Tout est innocent, tout est bon autour d'eux, excepté la fatalité aveugle et sourde qui leur tend un piège et qui les y pousse. Le père, la mère, les amis, le moine , le prétendant lui-même, Paris, tout conspire à les aimer et à les servir, et cependant ils s'aiment, ils s'unissent et ils meurent!... La fatalité les attire, les sépare et les réunit dans le sanglant hymen du tombeau. Une touchante pitié pour ces deux enfants, victimes de l'amitié même du moine qui veut les sauver , est le seul sentiment que le spectateur emporte de ce beau drame ; une larme sans amertume coule de tous les yeux. C'est la tra-

gédie de l'innocence ; c'est la tragédie de la nature ; mais ce n'est pas la tragédie de l'art. Voltaire a dit brutalement de Shakspeare : un sauvage ivre; non , mais un homme de génie inculte et naïf qui ressemble aussi peu, dans l'ordonnance châtiée de ses pièces, à Eschyle, à Euripide, à Corneille, à Racine, à Voltaire lui-même, que le Parthénon d'Athènes ressemble à la forêt vierge des bords du Mississipi ! Cependant le Parthénon est de marbre; on l'admire, mais il ne vit pas ; aucune sève ne circule dans les veines de pierre de ses statues, et la forêt vierge végète et vit d'une vie qui déborde et se renouvelle dans tous les siècles ! C'est le caractère de Shakspeare ; il est plein de défauts , mais il est plein de passion ; il vit et il vivra d'une vie éternelle.

Voyons son principal chef-d'œuvre et rendonsnous raison ainsi de l'enthousiasme que ce pauvre gai'dien de chevaux à la porte du théâtre inspire à la nation la plus cultivée de l'univers.

HAMLET

ÏÏAMLET

Voici comment M. François-Victor Hugo, fils du grand poète, nous donne le premier récit de la tragique aventure d'où sortit Hamlet.

Oa sait que Shakspeare» qui n'avait alors que vingt et un ans, vivait chez son père, à Stratford-sur- Avon,, avec sa femme , un peu plus âgée que lui, et les petits enfants qui lui étaient nés.

Liser d'abord ceci ; voici le tableau :

« On ne saura jamais tout ce qu'il y eut de douloureux dans ces premières luttes du génie avec la nécessité, et que d'amertume cette grande âme y puisa. Je me figure que le jeune homme dut cruellement souffrir de ces privations intellectuelles que la

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pauvreté lui imposait. Quand le colporteur nouvellement venu de Londres à Stratford passait devant riiumble maison de Ilenley Street, quel crève-cœur de le laisser aller sans lui rien acheter ! Bien souvent Will a dû le voir tourner le coin de la rue en soupirant. C'est alors qu'il aurait voulu être riche et qu'il enviait cet imbécile de chevalier Lucy qui s'ennuyait si magnifiquement dans son château. Mais Will, si gêné qu'il fût, n'était pas homme à résister indéfiniment à la tentation. La veille de Noël, par exemple, à l'approche de cette fête joyeuse qui est le jour de Tan des Anglais, le colporteur ne manquait pas de faire sa tournée dans la ville et de passer devant la demeure du jeune poëte. Alors Will n'y tenait plus, il faisait une folie, il ouvrait la porte et appelait le colporteur. Celui-ci entrait, défaisait sa balle, et étalait sous les yeux avides de Shakspeare toutes ces richesses importées de la grande ville. Mais ce qui attirait l'attention de Will , ce n'étaient pas ces verroteries , ces bijoux faux , ces dentelles , ces soieries, ces brimborions, ces fanfreluches; c'était ce petit bouquin relié en parchemin et doré sur tranche, relégué négligemment au coin de la boîte. Will prenait le volume, le feuilletait, et, si sa curiosité était piquée, demandait le prix au marchand. Puis, quoique le prix fût toujours bien élevé, il se disait qu'on était à Noël, qu'il fallait faire un cadeau à sa femme et qu'Anne aimerait certainement mieux ce livre qu'un ruban. Alors il se décidait, fouillait sa poche,

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en tirait une. pièce d'argent , la remettait au colporteur, et remontait triomphalement avec son emplette.

« L'apparition d'un livre nouveau devait faire événement dans la mais» de Shakspeare, au milieu de cette monotone existence de province, où les émotions sont si rares. La lecture en était annoncée d'avance : elle devait se faire le soir, en famille, car, le jour, tout le monde était occupé et Will aidait au service de la boutique. Le soir, donc, toute la famille se réunissait dans la même salle, devant la même bûche, à la lueur de la même chandelle, car il fallait économiser. Tous les sièges étaient mis en réquisition et placés le plus près possible de Tâtre, car l'hiver était rude et il faisait déjà grand froid. Les voyez-vous d'ici, tous les membres de l'auguste famille, rangés en cercle autour de ce triste feu? A droite de la cheminée, cet homme aux cheveux grisonnants, qui est assis sur cette chaise haute, c'est le père de William, maître Jean Shakspeare, boucher, corroyeur, gantier et marchand de laine de son état, jadis élu par ses concitoyens bailli de la bonne ville de Stratford. En face de lui, à gauche de la cheminée, sur ce fauteuil unique dans la maison, cette matrone respectable qui tricote, c'est la mère de William, mistress Shakspeare, qui de son nom de fille s'appelle Marie Arden et qui descend d'un valet du roi Henri VII, s'il vous plaît. A côté d'elle, sur cette chaise basse , cette jeune femme qui allaite

un enfaTit, c'est la femme même de William, demoi* selle Anne Hathaway, fille d'un fermier de Sbottery, humble village des environs. Près d'elle, sur ce tabouret, ce tout jeune homme au front élevé, au nez aquilin, à l'œil étincelant^, c'est lui! lui, l'auteur encore inconnu d* Othello et de Macbeth! lui, le futur prince des poètes, William Shakspeare! Enfin, sur ce banc qui touche la chaise du père, cet adolescent de dix-sept ans, c'est Gilbert, frère puîné de William. Et où sont donc les autres? Will a encore une petite sœur et deux petits frères. Où est Jeanne ? où est Richard? où est Edmond? où se sont-ils fourrés ces enfants? Eh bien! regardez avec attention, vous les trouverez sous la cheminée même, blottis dans les deux niches pratiquées à droite et à gauche du foyer. *

« Ainsi la réunion est au complet, la porte est bien fermée, la fenêtre bien close. Rien n'empêche que la lecture commence. Cette lecture doit être faite à haute voix, et c'est Gilbert qui s'en charge, car Gilbert a un grand goût pour la déclamation et une grande envie d'être comédien. On recommande aux petits d'être sages et de ne pas faire de bruit. Gilbert prend le livre que Will vient d'acheter : c'est un recueil d'histoires tragiques, traduites du français. Parmi ces histoires, écrites toutes par le fameux chroniqueur Belleforest, Gilbert n'a qu'à dioisir. Il ouvre le volume au hasard, et lit avec un accent solennel. ^

Or, voici le sens de ce qu'il lit dans cette traduction des histoires populaires de Belleforest :

Rovique régnait sur le nord de TEurope; il accorda sa fille Géruthe pour femme à lord Rewill, qui venait de combattre vaillamment pour lui en Jutland, Fengor, frère d'Hordrevenill , jaloux du bonheur ef de la gloire de son frère, Tassassina au milieu <l'un banquet. Il épousa la veuve Gérutte. Gérutbe avait un fils de Hardenwill; ce fils était Hamlet; Hamlet contrefit le fou pour échapper aux pièges de son beau -père. La reine Héruthe affectait de le plaindre en le méprisant. Depuis Brutus, c'est la ruse ordinaire de ceux qui ont une injure mortelle à venger et qui couvent un grand dessein sous une incapacité feinte. Fengor lui fit présenter Ophélie , qui aimait dès la plus tendre enfance Hamlet ; mais Hamlet eut Tair de la dédaigner. Cette froidemconvainquit Fengor qu' Hamlet était réellement privé de sens. Cependant il voulut l'éprouver mieux encore ; il fit enfermer Hamlet avec Géruthe, sa mère, pendant un voyage simulé , et cacher un espion dans la chambre, ne doutant pas que la solitude n'engageât le jeune homme à se trahir en avouant à sa mère qu'il connaissait l'assassûi de son père et qu'il se préparait à venger le îïieurtre sur le meurlrier* Mais Hamlet continua à battre des ailes comme un poulet, et fondant tout à coup sur l'espion, comme dans un mouvement convulsif, il l'égorgea, et le roulant hors de la chambre par un conduit secret

iii SHAKSPEARE.

qui conduisait dans les basses-cours, il le donna à dévorer aux porcs du palais. Il dévoile ensuite son intelligence dans de justes reproches à sa mère. Celle-ci s'excuse sur sa faiblesse et sur la complicité de la cour, qui ont contraint sa volonté, et conjure son fils de continuer à feindre.

Fengor, revenu au palais, s'étonne de ne pas retrouver son espion dont la mort lui paraît équivoque. Il éloigne Ilamlet en l'envoyant en Angleterre , et comme il se réjouissait avec sa noblesse de la mort de son beau-fils, faussement répandue en Danemark, Hamlet, époux de la princesse d'Angleterre, et chargé de trésors, dot de son épouse, arrive inopinément au palais, trouve les complices de Fengor, dans l'ivresse de la fête, endormis sur le plancher, décloue la tapisserie de la salle du festin , la fait tomber sur les convives assoupis dans leur vin, les enveloppe et les cloue vivants sous ce linceul, puis les perce de son épée et met le feu à la salle. 11 marche ensuite à la chambre royale où le tyran reposait sur son lit; il lui adresse les reproches les plus terribles sur son crime avant de le frapper. Le tyran s'élance légèrement de sa couche pour tuer Hamlet, il porte la main à son épée suspendue au chevet du lit, mais la reine Géruthe a noué la garde du glaive au fourreau , et le tyran tombe sous les coups d'Hamlet.

« Va, » lui dit -il, « aux enfers, et raconte à

IIAMLET. 145

Haidenwill , mou père, que c'est son fils qui te fait uiourir pour le venger ! »

11 dépouille ensuite sa folie simulée , et règne en grand roi sage et prudent sur le Nord. Géruthe survit dans le palais entre les ombres de ses deux maris assassinés, Tun par le crime, Fautre par la piété filiale.

Voilà le germe d'Hamlet trouvé par Shakspeare dans une légende française , comme celui de Roméo et Juliette dans un roman italien.

Shakspeare avoue qu'à vingt et un ans , âge qu'il avait quand parut cette aventure en Angleterre, ce fut l'extrême misère qui l'induisit à écrire. Le génie lui-même a besoin de ce sanglant aiguillon ; la gloire est fille du besoin.

Le succès fut grand , mais pas assez pour donner au jeune poète l'aisance, la liberté, le loisir avec sa famille. Il continua à jouer médiocrement des rôles comiques sur le théâtre de Londres, au milieu des désordres d'une vie inquiète. Quelques années après, il refit Hamlet avec plus de maturité et moins de succès. Le premier Hamlet fit la fortune de son

auteur, et, selon Texpression de M. François -Victor Hugo, fonda le théâtre anglais, comme le Cid de Corneille fonda le théâtre français.

Mais laissons ces considérations accessoires, et rendons-nous compte de la pièce de théâtre, le manuscrit à la main. Et cependant, avant, un mot du grand poëte allemand Gœthe sur Hamlet. On voit dans ce mot combien Gœthe, supérieur en poésie à Shakspeare , égal en force dramatique , supérieur en philosophie théâtrale, avait été fortement frappé de l'économie de la pièce de son modèle.

« Plus j'avançai, » dit Gœthe, « dans Tétude d* Hamlet y plus il me devint difficile de me former une idée de l'ensemble. Je me perdis dans les sentiers détournés et j'errai longtemps en vain. A la fin , cependant, je conçus l'idée d'atteindre mon but par une route entièrement nouvelle. |

« Je me mis à rechercher toutes les traces du caractère d'Hamlet, pour le voir tel qu'il était avant la mort de son père. Je tâchai de distinguer ce qui ' y était indépendant de ce douloureux événement, indépendant des douloureux événements qui suivirent, et de deviner ce que le jeune homme eût été très-probablement si rien de pareil n'avait eu lieu.

« Tendre et d'une noble tige , cette royale fleur avait grandi sous l'influence immédiate de la majesté : l'idée de la rectitude morale jointe à l'idée de sou élévation princière , le sentiment du bien ennobli par

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la conscience d'une haute naissance, s'étaient développés en lui simultanément. 11 était prince et né pour l'être, et il désirait régner, afin que les hommes de bien fussent bons sans obstacle. Agréable extérieurement, poli par la nature, courtois du fond du cœur, il devait être le modèle de la jeunesse et la joie du monde.

« Sans passion dominante, l'amour qu'il avait pour Ophélia était un secret pressentiment des plus doux besoins. Son ardeur pour les exercices chevaleresques ne lui était pas entièrement naturelle ; il fallait qu elle fût excitée et enflammée parla louange accordée à d'autres et par le désir de les dépasser. Pur de sentiment , il reconnaissait vite l'honnêteté , et il savait apprécier cette paisible confiance dont jouit une âme sincère en s' épanchant dans le cœur d'un ami. Jusqu'à un certain point, il avait appris à honorer ce qui était bon , beau dans les arts et dans les sciences; la médiocrité, le vulgaire l'ofiusquaient, et si la haine pouvait prendre racine dans son âme , ce n'était que pour lui faire mépriser justement les êtres faux et changeants qui rampent dans une cour, et pour lui permettre de s'amuser d'eux avec l'aisance de la raillerie. Il était calme dans son tempérament, franc dans sa conduite, ni ami de la paresse, ni trop violemment désireux d'emploi. 11 semblait continuer à la cour la routine de l'Université. 11 avait plutôt la gaîté de l'esprit que celle du cœur; il était bon compagnon, complaisant, courtbis,

discret, capable d'oublier et de pardonner une injure, incapable pourtant de se joindre jamais à ceux qui franchissent les bornes de la justice, de la vérité, de la décence...

« Imaginez-vous le prince tel que je vous l'ai peint ; son père meurt soudainement. L'ambition et Tamour du pouvoir ne sont pas les passions qui l'inspirent. Resté fils de roi, il eût été satisfait; mais maintenant le voilà pour la première fois forcé de songer à la différence qui sépare un souverain d'un sujet. La couronne n'était pas héréditaire, et pourtant une plus longue occupation du trône par le père eut fortifié les prétentions d'un fils unique et assuré ses espérances de succession. Au lieu de cela, il se voit exclu par son oncle, en dépit de brillantes promesses , très- probablement pour toujours. Le voilà maintenant ruiné, disgracié, étranger sur la scène même qu'il regardait dès sa jeunesse comme son domaine héréditaire. Son caractère prend ici sa première teinte de tristesse. Il sent que maintenant il n'est pas plus, qu'il est moins qu'un simple seigneur ; il se présente comme le serviteur de tous ; il n'est plus courtois et protecteur, il est besoigaeux et dégradé.

(( Il se souvient de sa condition passée comme d'un rêve évanoui. C'est vainement que son oncle essaye de le consoler, de lui montrer sa situation sous un autre point de vue. Le sentiment de son néant ne peut plus le quitter.

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« Le second coup qui l'atteint Ta blessé, humilié plus profondément encore : c'est le mariage de sa mère. Le tendre et fidèle fils avait encore une mère quand son père est mort. Il espérait vivre dans sa société pour révérer l'ombre du héros disparu; mais il perd aussi sa mère , et c'est quelque chose de pire que la mort qui la lui enlève ; l'image tutélaire qu'un enfant aime à se faire de ses parents n'existe plus. Plus de recours au mort, plus de prise sur la vivante. Elle aussi est femme , et elle a nom Fragilité !

« Alors, pour la première fois, il se sent orphelin, et il n'est plus de bonheur dans cette vie qui puisse compenser ce qu'il a perdu. Quoiqu'il ne soit naturellement ni rêveur ni triste, la rêverie et la tristesse sont devenues pour lui une accablante obligation.

« Figurez -vous ce jeune homme, ce fils de prince, vivant sous vos yeux, représentez-vous sa situation , et alors observez-le quand il apprend que l'ombre de son père apparaît ; tenez-vous près de lui dans cette nuit sinistre où le fantôme vénérable marche devant lui. Un frisson d'horreur parcourt tous ses membres; il parle à Tombre mystérieuse, il la voit lui faire signe de la tête , il la suit et il écoute. La voix terrible qui accuse son oncle retentit à son oreille : elle l'appelle à la vengeance en répé-j tant cette prière déchirante : « Souviens-toi de moi ! »

« Et quand le spectre s'est évanoui, qui avons-nous

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SOUS les yeux ? un jeune héros altéré de vengeance ? un prince légitime, heureux d'être appelé à punu* l'usurpateur ? Non ! Le trouble et la surprise ont saisi le solitaire jeune homme ; il devient amer contre les scélérats qui lui sourient, il jure de ne pas oublier l'esprit, et il conclut par cette exclamation significative : « Le monde est détraqué. malédiction ! que je sois jamais né pour le remettre en ordre I »

« C'est dans ces mots, il me semble, qu'est la clef de toute la conduite d'Hamlet. // est clair pour moi que Skakspeare a voulu nous montrer une âme rlmrgée d'une grande action et incapable de V accomplir. Cette pensée, selon moi , domine toute la pièce. Un chêne est planté dans un vase qui ne devait porter que des fleurs charmantes ; les racines s'étendent et le vase est brisé. »

Il est évident que Fidée de Shakspeai-e est une religieuse fatalité. « Il y a, » dit-il lui-même daus un endroit du drame, « il y a une providence spéciale pour la catastrophe d'un passereau; si mon heure est venue, elle n'est pas à venir ! si elle n'est pas à venir, elle est venue ! Que ce soit à présent ou plus tard , soyons prêts ! »

Encore une fois , lisons la pièce.

HAMLET. VA

Les sentinelles qui veillent autour du palais causent familièrement entre elles d'une apparition qui les a épouvantées la nuit dernière.

« C'était seufement la nuit dernière ! alors que cette étoile là-bas qui va du pôle vers l'ouest avait terminé son cours pour illuminer cette partie du ciel où elle resplendit maintenant. La cloche alors tintait une heure !

« Taisez-vous , » dit un autre soldat , « regardez ! la voilà qui revient ! »

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