SCÈNE XL
[La chambre de la reine.]
Entrent LA REINE et CORAMBIS.
GORAMBIS.
Madame, j'entends venir le jeune Hamlet; je vais me cacher derrière la tapisserie.
LA REINE
Faites, monseigneur, (sort corambis.)
Entre HAMLET.
HAMLET
Ma mère ! mère ! OÙ êtes-vous?qu'avez-vous, mère?
LA REINE
Qu*avez-vous?
HAMLET
Je vous le dirai, mais d'abord prenons bien nos précautions.
LA REINE
Hamlet, tu as gravement offensé ton père.
HAMLET
Mère, vous avez gravement offensé mon père.
LA REINE
Gomment, enfant?
HAMLET
Comment, mère? Venez ici, asseyez-vous, car vous m'entendrez parler.
LA REINE
Que veux-tu faire? veux- tu pas m' assassiner? Au secours, holà!
HAMLET. 185
CORAMBIS
Au secours !
HAMLET
Ah ! un rat! (H frappe dans la tapisserie et tue Corambis.) Uu
ducat qu'il est morti Impudent! indiscret imbécile I adieu ! je t'ai pris pour un plus grand que toi.
LA REINE
Hanilet! (ju' as-tu fait?
HAMLET
Quelque chose de moins coupable, bonne mère, que de tuer un roi et d'épouser son frère.
LA REINE
Comment 1 de tuer un roi?
HAMLET
Oui, un roi. Çà, asseyez-vous , et avant que vous partiez, si vous n'êtes pas faite d'étoffe impénétrable, je vous ferai regarder dans votre cœur et voir comme il est noir et horrible.
LA REINE
Hamiet! que veux -tu dire par ces mots meurtriers?
HAULET.
Eh bien ! je veux dire ceci. Tenez, examinez cette peinture : c'est le portrait de votre défunt mari. Voyez cette face, qui efface celle même de Mars, cet œil qui faisait trembler Tennemi, ce front où sont inscrites toutes les vertus propres à orner un roi et à dorer une couronne. En lui le dévouement marchait la main dans la main avec la foi conjugale ! Et il est mort! assassiné, odieusement assassiné. C'était votre mari ! Regardez ici maintenant : c'est votre mari ! Un visage comme Vulcain, le regard du meurtre et du viol, un regard baissé et funèbre ; des yeux de démon, faits pour effrayer les enfants et étonner le monde ! et vous avez quitté celui-là pour prendre celui-ci. Quel diable vous a ainsi attrapée à colinmaillard? Ah ! vous avez des yeux, et vous pouvez regarder celui qui a tué mon père, votre cher mari, et vivre dans les plaisirs incestueux de son lit!
LA REINE
Hamlet ! ne parle plus ! x
HAMLET
Quitter celui qui portait l'âme d'un monarque pour un roi de tréteaux et de chiffons !
LA REINE
Cesse, mon doux Hamlet!
HAHLET.
Et tout cela pour mener une vie continuelle de péché, pour suer sous le joug de l'infamie, pour av<Mr une postérité de honte et sceller la damnation.
LA. REINE
Hamlet, assez!
HAMLET
Ah ! le désir chez vous bat la campagne, votre sang a des retours de jeunesse. Qui blâmera dans un cœur de vierge l'ardeur du sang, lorsque la luxure remplit ainsi le sein d'une matrone?
LA REINE
Hamlet, tu me brises le cœur en deux.
HABIMT.
Oh ! rejetez-en la mauvaise moitié, et gardez la
bonne. (Entre le spectre dans sa robe de nuit.) SaUVeZ-Uloi !
sauvez-moi, vous, gracieuses puissances de là-haut, et couvrez-moi de vos ailes célestes ! Ne venez-vous pas gronder votre fils tardif d'avoir différé si longtemps la vengeance? Oh! ne m' éclairez pas de ces regards douloureux, de peur que mon cœur de pierre ne cède à la compassion et que toutes les parties de mon être qui doivent aider à la vengeance ne peident leur force et ne succombent à la pitié.
LE SPECTRE
Hamlet I Je t' apparais encore une fois pour te rappeler ma mort. Ne diffère pas, n'attends pas plus longtemps. Mais j'aperçois que tes regards effarés épouvantent ta mère, et qu'elle reste interdite. Parle-lui, Hamlet, car elle est d'un sexe faible ; console ta mère, Hamlet, pense à moi.
HAMLET
Qu'avez-vous , madame?
LA REINE
Non, qu'avez-vous vous-même? Pourquoi vos yeux sont-ils fixés dans le vide, et échangez-vous des paroles avec ce qui n'est que de l'air?
HAMLET
Comment! vous n'entendez rien?
LA REINE
Non.
HAMLET
Et vous ne voyez rien?
LA REINE
Non plus.
HA ML ET. 189
Non? tenez, regardez le roi mon père, mon père, ' vêtu comme de son vivant. Regardez comme il est pâle I Tenez ! le voilà qui glisse hors du portail ! regardez, il s'en va. (Le spectre sort.)
LA REINE
Hélas! c'est la faiblesse de ton ceiTeau qui fait que ta langue décrit le chagrin de ton cœur ; mais, aussi vrai que j'ai une âme, je jure par le ciel que je n'ai jamais rien su de cet horrible meurtre : Hamlet, ceci n'est que de l'imagination; par amour pour moi, oublie ces vaines visions.
HAMLET
Vaines! non, ma mère; mon pouls bat comme le vôtre; ce n'est pas la folie qui possède Hamlet. ma mère, si vous avez jamais aimé mon père chéri, renoncez pour cette nuit au lit adultère ; triomphez de vous-même petit à petit; et un joui* viendra peutêtre où vous n'aurez pour lui que du dégoût. Alors, mère, aidez-moi à me venger de cet homme, et votre infamie mourra par sa mort.
LA REINE
Hamlet, je le jure par cette majesté, qui connaît nos pensées et voit dans nos cœurs, je cacherai, j'ac-
I^til SHAKSPEARE.
cr'pU?rai, j'exécuterai de mon mieux le stratagème^ quel qu il soit, que tu imagineras.
HAMLET
Celasuflit. Ha mère, bonne nuit. Allons, monsieiir, je vais vous pourvoir d'un tombeau, vous qui, vivant,
('liez un drôle si niais et si bavard. 'Hamiet son ectn:-
n.tnl le cadaTre.)