‹ Shakspeare et son œuvreChapitre 20 sur 46 · SCÈNE XIV · texte numérisé non relu

SCÈNE XIV

LA REINE

Puissances célestes, veillez sur mon Hamlet! Mais la mort du vieux Corambis par sa main a détruit la raison d'Ophélia. Oh ! voyez-la qui vient.

OPHELIA, les chevoux épars, entre en chantant et en jouant du luth.

Comment puis-je distinguer votre amoureux

D'un autre homme?

— A son chapeau de coquillage, à son bâton ,

A ses sandales.

Son linceul blanc comme la neige des monts

Est garni de fleurs suaves, 11 est allé au tombeau sans' recevoir la pluie

Des larmes de son amoureuse,

11 est mort et parti, madame I

Il est mort et parti J A sa tète une motte de gazon vert,

A ses talons une pierre.

LE ROI

Comment vous trouvez-vous donc, Ophélia?

OPIIKLIA.

Bien. Dieu vous récompense ! Je souffre seulement de voir comme ils l'ont mis dans la froide terre. Je ne puis m'empêcher de pleurer.

Et ne reviendra-t-il pas ?

Et ne reviendra-t-il pas?

Non, non, il est parti,

Et nous perdons nos cris , Et il ne reviendra jamais. Sa barbe était blanche comme neige ,

Haute était 3a tête.

11 est parti ! il est parti !

Et nous perdons nos cris.

Dieu ait pitié de son âme !

(EUe sort.) LE ROI.

Belle infortunée! En voilà un changement, en vérité ! temps ! comme nos joies s'enfuient vite ! Le bonheur Ile s'apprivoise pas sur la terre! Aujourd'hui nous vivons et nous rions, demain morts ! Eh bien ! quel bruit entends-je?

Ici entre LEARTES^ fils du vieux courtisan assassiné, revonaut de France.

LÉARTES

roi vil! rends-moi mon père! Parle, dis- moi où est mon père !

HAMLET. 193

LE ROI

Mort!

LEARTES.

Qui Ta assassiné ? Parle I Je ne veux pas de jonglerie avec moi, car il a été assassiné !

LA REINE

C'est vrai, mais pas par lui.

LÉARTES

Par qui? Par le ciel ! je le saurai.

LE ROI

Lâchez-le, Gertrude I Arrière ! Je ne le crains pas; une telle divinité entoure un roi , que la trahison n'ose pas le regarder en face. Lâchez-le, Gertrude... Que votre j)ère a été assassiné, cela est vrai, et nous en sommes désolé, car il était le principal pilier de notre empire. Est-ce une raison pour que, comme un joueur désespéré, vous vouliez, par un coup suprême, ruiner amis et ennemis?

LEARTES.

Ses bons amis, je les recevrai à bras tout grands ouverts, et je les enfermerai dans mon cœur ; mais avec ses ennemis, je ne veux de réconciliation que parle sang.

i04 SHAKSPEARE.

LE ROI

Ah ! voilà que vous parlez comme un fils excellent. Nous sommes désolé dans Tâme de sa mort ; vous PU aurez vous-même la preuve avant longtemps. Jusfiue-là, soyez patient et résignez-vous.

Entre OPHËLIA, Têtue comme tout à l'heure.

LÉAR'fES.

Qui est-ce? Ophélia! ô ma sœur chérie! Est-îl possible que la raison d'une jeune fille soit aussi mortelle que la vie d'un vieillard? cieux! comment te trouves-tu, Ophélia ?

OPHÉLIA

Bien. Dieu vous garde! Je viens de cueillir des fleurs. Tenez, voici de la rue pour vous. Vous pouvez l'appeler herbe de grâce les dimanches; en voici aussi pour moi; vous devez porter votre rue avec quelque chose qui la varie : voici une pâquerette. Tenez, amour, voici pour vous du romarin comme souvenir : de grâce, amour, souvenez-vous; et voici une pensée en guise de pensée.

LÉARTES

Leçon donnée par la folie ! les pensées près du souvenir! ô Dieu! ô Dieul

HAMLEÏ. 195

OPHÉLIA

Voici du fenouil pour vous; j'aurais bien voulu vous donner des violettes, mais elles se sont toutes fanées quand mon père est mort. Hélas! on dit que la chouette a été jadis la fille d'un boulanger. Nous voyons ce que nous sommes, mais nous ne pouvons dire ce que nous sercwis.-

Car le bon cher Robin est toute ma joie.

LÉARÏES.

Afflictions de la pensée, tourments pires que l'enfer.

OPHÉLIA

^^ bien, amour, je vous prie, pas un mot sur ceci, ^^^nant. De grâce, chantez :

Abaslàbas!

^<. l'histoire de la fille du roi et de l'intendant k \t<^* ^Etsi quelqu'un demande ce que c'est, dites

Bonjoor ! c'est la Saînt-Valentin.

Tous sont levés de grand matin.

Me voici, vierge, à votre fenêtre, Pour être votre Valentine.

L»^ je Une homme se leva et mit ses habits, Bit ouvrit la porte de sa chairibre , Bt vierge, •elle y entra et puis onques vierge Elle n'en sortit.

Maintenant, attention, je vous prie.

Par saint Gilles I par sainte charité I

Arrière I ah! fil quelle honte!

Tous les jeunes gens font ça quand ils en viennent là! Par Priape , ils sont à blâmer.

Avant de me chiffonner, dit-elle ,

Vous me promîtes de m'épouser.

— C'est ce que j'aurais fait, par ce soleil, là-bas. Si tu n'étais venue dans mon lit.

Sur ce, que Dieu soit avec vous tous! Adieu, mesdames. Adieu, mon amour, (ophéua sort.)

LEARTES.

Douleur sur douleur! Mon père assassiné, ma sœur ainsi rendue folle. Maudite soit l'âme qui a fait cette criminelle action '

LE ROI

Ayez un peu de patience, bon Léartes. Je sais que votre douleur est un torrent qui déborde de chagrins, mais attendez un peu, et pensez que déjà vous êtes vengé de celui qui a fait de vous un fils si malheiu-eux.

LEARTES.

Vous m'avez décidé, monseigneur. J'essayerai quelque temps d'enterrer mon désespoir dans la tombe de ma colère; mais une fois qu'elle sera ressuscitée, le

HAMLET. 197

monde apprendra que Léartes avait un père qu'il adorait.

LE ROI

Plus un mot sur ceôi. Avant peu de jours, vous apprendrez ce à quoi vous ne songez pas. (tous sortent.)

Cependant la perfidie du roi a été trompée par le ciel. Le prince, arrêté en mer par des corsaires, a découvert qu'on l'envoie pour mourir en Angleterre. 11 y fait conduire à sa place les deux courtisans chargés du message meurtrier. Ils y périront au lieu de lui. Il revient en Danemark , se cache aux portes de la capitale et fait avertir secrètement Horatio, qui avertit lui-même la reine, mère d'Hamlet, et la prépare à trahir son second époux, comme elle avait trahi le premier, avec une versatilité digne de cette nature ondoyante.

Le roi cause avec Léartes et feint de se confier à lui pour se débarrasser d'Hamlet.

f9« SUAkSPEARC

Ici le dénoùmeot est évideniment étranglé.

Léartes fait semblant de partager la haine du roi contre Hamlet. Le roi loi dit de se mesurer avec llamlet dans un combat au fleuret.

LE ROI

Je parierai pour Hamlet, et vous l'avantagerez, afin d'augmenter son désir de tenter la victoire. Je parierai que sur douze bottes vous n'en prendrez pas trois de plus que lui. Ceci étant convenu, quand vous serez échauffés, au milieu de Tassant, vous prendrez parmi les fleurets une épée affilée, trempée dans un mélange empoisonné si terrible, que, si ime seule goutte de sang coule de n'importe quelle partie de son corps, il est sûr de mourir. Vous pouvez faire cela sans vous exposer au soupçon, et sans que l'ami le plus cher d'Hamlet tienne jamais Léaites pour suspect.

LÉARTES

Monseigneur, votre idée me plaît : mms si le seigneur refuse cet assaut?

LE ROI

Je vous garantis que non. Nous ferons de vous un rapport si extraordinaire, que nous l'engagerons, fûtce malgré lui- Et de peur que tout cela ne manque, je tiendrai prête une potion qui, lorsqu'il demandera

HAMLET. . 109

à boire dans la chaleur du combat, fera sa fin et notre bonheur.

LÉARTES

Voilà qui est excellent. Ohl que le moment n'est-il y.emjkl Voici venir la reine. ^

Entre LA REINE.

lE ROI.

Eh bien ! Gertrude, pourquoi cet air accablé?

LA REINE

Oh ! mohseigneur, la jeune Ophélia, ayant fait une guirlande de diverses sortes de fleurs, était assise ■sur un saule près d'un ruisseau; la tige envieuse s'est cassée, et elle est tombée dans le ruisseau ; pendant •quelque temps ses vêtements, étalés autour d'elle, ont soutenu la jeune dame ; elle est restée ainsi souriant, comme une sirène, entre le ciel et la terre, chantant maintes vieilles chansons, comme insensible à sa détresse. Mais cela n'a pas pu durer longtemps : ses vêtements, alourdis par ce qu'ils avaient bu, ont traîné la douce malheureuse à la mort.

LÉARTES

Ainsi elle est noyée. Tu n'as déjà que trop d'eau, <^hélia; je ne veux donc pas te noyer dans les

larmes. C'est la vengeance qui doit soulager mon cœur, car le malheur enfante le malheur, et la douleur est pendue à la douleur, (ns sortent.)

Ici la belle scène des fossoyeurs, qui a toujours passionné le public anglais et qui répond au caractère philosophique du peuple par la profondeur et le rude cynisme du dialogue entre les paysans qui creusent la terre et jouent avec les crânes de leurs amis. Ils commencent par disserter entre eux sur la convenance ou l'inconvenance d'ensevelir Ophélia en terre sainte comme suicidée.

« Mais avant de décider ce point délicat, va -t'en me chercher une pinte et dis -moi qui est-ce qui bâtit le plus solidement d'un maçon, d'un constructeur de navires ou d'un charpentier? »

Hamlet intervient en compagnie d'Horatio, et il cause avec les paysans fossoyeurs. Le dialogue est bizarre; il atteste la folie d'un côté, la rusticité de l'autre.

<y A qui fut ce crâne ? » demande Hamlet ?

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