SCÈNE XVI
[Une chambre à coucher* Desdémona est au lit endormie. Près d'elle un flambeau allumé.]
Entre OTHELLO.
OTHELLO
C'est la cause, c'est la cause, ô mon âme ! Laissezmoi vous la cacher à vous , chastes étoiles ! C'est la cause!... Pourtant je ne veux pas faire couler son
sang ni faire de cicatrice à cette peau plus blanche que la neige et aussi lisse que l'albâtre monumental. (n dépose son épée.) Pourtaut il faut qu'elle meure ; autrement, elle en trahirait d'autres. (Montrant le flambeau.) Éteignons d'abord cette lumière, et puis... (Montrant Desdémona.) éteiguons cellc-ci. Si je souffle sur toi, ministre de flamme, je puis ressusciter ta clarté première, pour peu que je me ravise... Mais, la tienne une fois éteinte, ô modèle achevé de l'exquise nature, je ne sais pas où est le feu prométhéen qui pourra la rallumer!... Quand j'aurai cueilli cette rose, je ne pourrai plus lui rendre sa sève vitale, il faudra qu'elle se flétrisse ! Je veux la respirer sur la tige ! (n rembrasse.) haleine embaumée qui persuaderait presque à la justice de briser son glaive!... Encore un! encore un! (n la couvre de baisers.) Sois aiusi quaud tu seras morte, et je vais te tuer, et je t'aimerai après... Encore un! c'est le dernier! Jamais chose si douce ne fut aussi fatale. Il faut que je pleure, mais ce sont des larmes cruelles. Cette douleur-là tient du ciel , elle châtie qui elle aime... Elle s'éveille.
DESDÉMONA
Qui est là? Othello?
OTHELLO
Oui, Desdémona.
DESDÉMONA
Voulez-vous venir au lit, monseigneur?
Avez-vous prié ce soir, Desdémona?
DESDEMONA
Oui, monseigneur.
OTHELLO
Si vous vous souvenez de quelque crime que la grâce du ciel n'ait pas encore absous, implorez -la
vite!
DESDÉMONA
Hélas! monseigneur, que voulez-vous dire par là?
OTHELLO
Allons! faites et soyez brève. Je vais marcher en attendant. Je ne voudrais pas tuer ton âme sansr qu'elle fût préparée. Non. Le ciel m'en préserve ! Je ne voudrais pas tuer ton âme.
DESD£M0NA
Vous parlez de tuer!
OTHELLO
Oui, j'en parle.
OTHELLO. 287
DESDÉMON A.
Alors, que le ciel ait pitié de moi !
OTHELLO
Amen! de tout mon cœur!
DESDÉMONA
Si vous parlez ainsi, j'espère que vous ne me tuerez pas.
OTHELLO
Humph !
DESDÉMONA
Et pourtant, j'ai peur de vous; car vous êtes fatal quand vos yeux roulent ainsi. Pourquoi aurais-je peur? Je l'ignore, puisque j'ignore ma faute; cependant je sens que j'ai peur.
OTHELLO
Pense à tes péchés.
DESDÉMONA
Ce sont les tendresses (jue j'ai pour vous.
OTHELLO
Oui , et c*est pour cela que tu meurs.
DESDKMONA.
C'est une mort contre nature que celle qui tue pour crime d'amour. Ilélas! pourquoi rongez-vous ainsi votre lèvre inférieure ? Quelque passion sanglante agite tout votre être. Ce sont de mauvais présages; mais pourtant j'espère, j'espère que ce n'est pas moi qu'ils menacent.
OTHELLO
Paix ! et soyez calme.
DESDÉM0NA«
J'obéis. Mais de quoi s'agit-il?
OTHELLO
Ce mouchoir que j'aimais tant et que je t'avais donné, tu l'as donné à Cassio.
DESDEMONA
Non , sur ma vie et sur mon âme ! Faites venir l'homme et interrogez-le.
OTHELLO
Chère âme , prends garde , prends garde au parjure : tu es sur ton lit de mort.
DESDEMONA
Oui, mais pas pour y mourir encore!
OTHELLO. 289
OTHELLO
Si! immédiatement! Donc confesse franchement ton crime ; car tu am*ais beau en nier sous serment tous les chefs, tu n'écarterais pas, tu n'étoufferais pas la forte conviction dont je gémis. Tu vas mourir.
DESDÉMONA
Alors, que le Seigneur ait pitié de moi!
OTHELLO
Amen , encore une fois !
DESDÉMONA
Et vous aussi, ayez pitié! Jamais je ne vous ai offensé de ma vie ; jamais je n'ai aimé Gassio que de cette ordinaire affection à laquelle le ciel m'autorisait. Jamais je ne lui ai donné de gage.
OTHELLO
Par le ciel! J'ai vu mon mouchoir à sa main!
femme parjure ! tu pétrifies mon cœur, en voulant me faire voir dans l'action que j'ai résolue un meurtre, et non plus un sacrifice ! J'ai vu le mouchoir !
DESDÉMONA
Alors, c'est qu'il l'a trouvé. Je ne le lui ai jamais donné. Faites-le venir, et qu'il avoue la vérité 1
OTHELLO
Il a avoué.
DESDE5I0NA
Quoi, monseigneur?
OTHELLO
Qu'il t'avait eue...
DESDÉMONA
Quoi ! illégitimement ?
OTHELLO
Oui.
DESDEMONA
Il ne le répétera pas.
OTHELLO
Non, sa bouche est close ; l'honnête lago y a mis bon ordre.
DESDEMONA
Oh ! ma frayeur devine I Quoi I il est mort?
OTHELLO
Quand il aurait eu autant de vies que de cheveux, ma grande vengeance aurait eu de la rancune pour elles toutes.
OTHELLO. 201
DESDEMONA
Hélas ! il est trahi et je suis perdue !
OTHELLO
Fi donc, prostituée ! tu pleures pour lui devant ma face!
DESDEMONA
Oh ! bannissez-moi, monseigneur, mais ne me tuez pas.
OTHELLO
A bas, prostituée!
DESDEMONA
Tuez-moi demain ! Laissez-moi vivre cette nuit ! ,
Non I Si vous vous débattez...
DESDEMONA
Rien qu'une demi-heure !
OTHELLO
A l'exécution pas de sursis !
DESDEMONA
Kea que le temps de dire une {»4ëre l
292 SHAKSPEARR.
OTHELLO
Il est trop tard I (n rétouffe.)
DESDÉMONA, se débattant.
Dieu!... Dieul... Dieu!
EMILIA9 dans l'intérieur du théâtre.
Monseigneur! monseigneur! Holà! monseigneur!
monseigneur!
OTHELLO
Quel est ce bruit?... Pas morte ! pas encore tout à fait morte ! Tout cruel que je suis, je ne suis pas sans •pitié : je ne voudrais pas prolonger ton supplice ! Ainsi ! ainsi I (11 rachève.)
EMILIA, de r intérieur.
Holà! monseigneur! monseigneur!
OTHELLO
Qui est là?
EMTLIA.
Oh ! mon bon seigneur, je voudrais vous dire un mot.
OTHELLO
Oui... c'est Émilia... Tout à l'heure!... Elle est morte... 11 est probable qu'elle vient me parler de la
OTHELLO. 293
mort de Cassio ; le bruit a été grand... Ah ! plus un mouvement! Calme comme la tombe... Est-il bon que je la laisse entrer? Je crois qu'elle remue encore... Non... Que faire? Si elle entre, elle voudra sûrement parler à ma femme... Ma femme! ma femme! Quelle femme? Je n*ai pas de femme. Oh ! insupportable idée ! Oh ! heure accablante ! Il me semble qu'il devrait y avoir à présent une immense éclipse du soleil et de la lune, et que le globe épouvanté devrait s'entr'ouvrir à ce bouleversement.
ÉMILIA, de l'intérieur.
Je vous" en conjure , laissez-moi vous parler, oh ! mon bon seigneur !
OTHELLO
Je t'avais oubliée. Allons, entre, Émilia. (n va à la
porte, puis se ravise et revient précipitamment vers le lit dont il
ferme les rideaux.) Doucemcut !... Tout à l'hcure !... Tirons les rideaux... Où es-tu? Que me veux-tu à présent ! (Il ouvre la porte.)
Entre ÉMILIA.
EMILIA
Oh ! mon bon seigneur, il y a un meurtre affreux commis là^bas.
OTHELLO
Qaoil àTiastant?
EMILIA
A l'instant même, monseigneur!
OTHELLO
C'est la conséquence de Taberration de la lune : elle approche de la terre plus près que de coutume, et elle rend fous les hommes.
EMILIA
Monseigneur, Gassio a tué un jeune Vénitie& nommé Roderigo.
OTHELLO
Roderigo tué ? Et Cassio tué ?
EMILIA
Non, Gassio n'est pas tué.
OTHELLO
Gassio n'est pas tué? Alors le meurtre détonne, et l'harmonieuse vengeance est faussée !
D £ s D £ M O N A , d'une voix expirante.
injustement I injustement tuée I
OTHELLO. 205
ÉMILIA
۔el! quel est ce cri?
OTHELLO
Ce cri! Lequel?
ÉMILIA, s'élançant vers le lit.
Horreur ! . . . Hélas I c'était la voix de madame. . . Au secours ! au secours ! Holà ! au secours! madame, parlez encore ! Douce Desdémona ! ô douce maîtresse ! parlez !
DESDÉMONA
Je meurs innocente !
ÉMIIIA.
niais qui a commis cette actkm 7
DESDÉMONA
Personne I Moi! moi-même! Adieu. Recommande-
moi à mon bon seigneur... Oh ! adieu ! (Eiie meurt.)
OTHELLO
Mais comment aurait-elle été assassinée ?
ÉMILIA
Hélas! qui sait?
OTHELLO
Vous Tavez entendue le dire elle-même : ce n'est pas moi.
EMILIA
Elle l'a dit ; je suis tenue de rapporter la vérité.
OTHELLO
Elle est allée, la menteuse, dans Tenfer brûlant : c'est moi qui l'ai tuée.
ÉMILIA
Oh I elle n'en est que plus un ange, et vous n'en êtes qu'un plus noir démon.
OTHELLO
Elle tournait au dévergondage, et c'était une putain!
ÉMILIA
Tu la calomnies et tu es un démon.
OTHELLO
Elle était trompeuse comme l'onde*
ÉMILIA
Tu es effréné comme la flamme d'oser dire qu'elle était trompeuse. Oh! elle était d'une loyauté céleste.
OTHELLO. 297
Cassio l'avait saillie! Demande à ton mari d'ailleurs. Oh! je serais damné au-dessous de toutes les profondeurs de l'enfer, si je n'étais pas allé, sur le terrain du juste, jusqu'à cette extrémité. Ton mari a su tout cela.
Mon mari?
EMILIA
OTHELLO
Ton mari!
ÉMILIA
Qu'elle était infidèle au lit nuptial?
OTHELLO
Oui, avec Cassio. Si elle avait été fidèle, quand le ciel m'aurait offert un autre univers formé d'une seule topaze massive et pure, je ne l'aurais pas cédée en échange.
ÉMILIA
Mon mari?
OTHELLO
Oui, c'est lui qui m'a le premier parlé d'elle... C'est un honnête homme, et il a horreur de la fange qui s'attache aux actions immondes.
ÉMILIA
Mon mari?
OTHELLO
A quoi bon cette répétition, femme? Je dis ton
mari.
ÉMILIA
ma maîtresse, la scélératesse a pris pour jouet Tamour. Mon mari a dit qu'elle était infidèle?
OTHELLO
Lui-même, femme. Je dis ton mari, comprends-tu le mot? Mon ami, ton mari, Fhonnête, Thonnête lago!
ÉMILIA
S'il a dit cela, puisse son âme pernicieuse pourrir d'un demi-atome chaque jour! Il a menti du fond du cœur I Elle n'était que trop follement éprise de son affreux choix.
OTHELLO, menaçant.
Ah!
ÉMILIA
Fais ce que tu voudras. Ton action n'est pas plus digne du ciel, que ta n'étais digne d'elle.
OTHELLO, la œaia sur son épéa.
Taisez-vous ! cela vaudra mieux !
OTHELLO. 299
EMILIA
Tu n'as pas pour faire le mal la moitié de la force que j*ai pour le souffrir. dupe ! ô idiotî aussi ignorant que la crasse! tu as commis une action... Je ne m'inquiète pas de ton épée... Je te ferai connaître, •dussé-je perdre vingt vies!... Au secours! holà! Au secours!... Le More a tué ma maîti'esse! Au meurtre! au meurtre!
Biitrent MONTANO, GRATIANO et lAGO.
MONTANO
Que s'est-il passé? Qu'y a-t-il, général?
É5IIIIA.
Ah! vous voilà, lago! Il faut que vous ayez bien agi, pour que les gens vous jettent leurs meurtres sur les épaules!
«RATIANO.
Que s'est-il passé ?
EMILIA, à lago, montrant Othello.
Démens ce misérable, si tu es un homme! Il prétend que tu as dit que sa femme le trompait. Je sais bien que tu oe l'as pas dit : tu n'es pas un tel misérable. Parle, car mon cœur déborde.
300 SHAKSPEARK.
lAGO.
Je lui ai dit ce que je pensais, et je ne lui ai rien dit qu'il n'ait trouvé lui-même juste et vrai.
ÉMILIA
Mais lui avez-vous jamais dit qu'elle le trompait?
lAGO.
Oui.
ÉMILIA
Vous avez dit un mensonge, un odieux, un damné mensonge ! Un mensonge, sur mon âme ! un infâme mensonge! Elle, le tromper! avec Gassio!... Avezvous dit avec Gassio?
lAGO.
Avec Gassio, mistress! Allons, retenez votre langue sous le charme !
ÉMILIA
Je ne veux pas retenir ma langue. G'est mon devoir de parler. Ma maîtresse est ici gisante, assassinée dans son lit.
TOUS
A Dieu ne plaise!
ÉMILIA
Et ce sont vos rapports qui ont provoqué Tassas- *
sinati
OTHELLO. 301
OTHELLO
Çà, ne vous ébahissez pas, mes maîtres : c'est la vérité.
GRATIANO
C'est une étrange vérité.
MONTANO
monstrueuse action !
ÉHILIA.
Trahison ! trahison ! trahison ! J'y songe, j'y songe... Je devine! Oh! trahison! trahison!... Je l'ai pensé alors!... Je me tuerai de douleur... Oh! trahison!
lAGO.
Allons, êtes-vous folle? Rentrez à la maison, je vous l'ordonne.
EMILIA
Mes bons messieurs, ne me laissez pas interdire la parole ! Il est juste que je lui obéisse, mais pas à présent! Il se peut, lago, que je ne retourne jamais à la maison.
OTHELLO, se jetant sur le corps de Desdémona.
Oh! oh! obi
Oui, jette-toî là et rugîsî Car tu as tué la plus adorable innocente qui ait jamais levé les yeux au ciel.
OTHELLO
Oh ! elle était impure I (se reievani.) Je ne vous reconnaissais pas, mon oncle; votre nièce est ici gisante : ces mains viennent en effet de lui ôter le souffle. Je sais que cette action est horrible et hideuse.
GRATIANO
Pauvre Desdémosal Je suis heureux que tm père ne sort plus! Ton maria>ge lui a éjté fataU et une pore douleur a tranché le fil usé de ses jours. S'il vivait encore, ce spectacle l'aurait jeté dans le désespoir; il aurait maudit &on boiQ ange, et il serait tombé parmi les réprouvés.
OTHELLO
CTest bien malfaesareux, mais lago sût qu'elle a mille fois eesimis avec Cassio l'acte dMmpudeur. Cassio Ta avoué. Et elle l'a réccnnpensé de ses tendres labeurs en lui donnant le premier souvenir, le premier gage d'amour qu'elle avait eu de moi; je l'ai vu à la main de Cassio; c'était un mouchoir, antique offrande que ma mère avait reçue de mon père.
OTHELLO. 303
ÉMILIA
ciel! ô puissances célestes!
lAGO.
AllonsI taîse2-vous I
É^IILIA.
Le jour se fera! le jour se fera!... Me taire, monsieur? Non ! — Non, je veux parler, libre comme Tair ! Quand le ciel et les hommes et les démons, quand tous, tous, tous crieraient : Honte sur moi! je parlerai.
lAGO.
Soyez ndsonnable et rentrez.
ÉMILIA
Je ne veux pas. (lago menace sa femme de son épéo.)
GRATIANO
Fi! Votre épée contre une femme!
ÉMILIA
More stnpidel ce mouchoir dont tu partes, je l'avais trouvé par hasard et donné à mon mari; car maintes fois, avec une insistance solennelle que ne méritait pas un pareil chiffon, il m'avait suppliée de le voler!
lAGO.
Misérable catin I
ÉMILIA
Elle l'a donné à Cassio? Non. Hélas! c'est moi qui l'ai trouvé et qui l'ai donné à mon maril
lAGO.
Garogne, tu mens!
KMILIA.
Par le ciel, je ne mens pas! Je ne mens pas, messieurs! (A Othello.) meurtrier idiot! qu'est-ce qu'un fou pareil pouvait faire d'une si noble femme? (lago
frappe Émilia de son épée et se sauve.) OTHELLO.
N'y a-t-il donc de foudres au ciel que pour tonner?
Oh! l'insigne scélérat! (pendant qu'Othello parie, MonUno lui enlèYO son épée.)
GBATIANO, montrant Émilia qui chancelle.
Elle tombe; pour sûr, il a tué sa femme.
ÉMILIA
Oui, oui. Oh ! mettez-moi à côté de ma maîtresse.
(On la porte sur le lit.)
OTHELLO. 305
GRATIANO
Il s'est enfui, laissant sa femme assassinée.
MONTANO
L'infâme scélérat! Prenez cette épée que je viens de retirer au More, et allez garder la porte en dehors; ne le laissez pas sortir, tuez-le plutôt. Moi, je cours après le fuyard, car c'est un misérable
damné! (Montano et Oratlano sortent.) OTHELLO.
Je ne suis même plus vaillant. Le premier marmouset venu me prend mon épée ! Mais de quel droit l'honneur survivrait-il à l'honnêteté ? Que tout finisse à la fois !.
£ MI LIA, d'une voix mourante.
Que présageait ta chanson, maîtresse ?... Écoute ! peux-tu m' entendre ? Je vais faire comme le cygne et expirer en musique... Le saule! Le saule! Le saule!... More, elle était chaste ; elle t'aimait, cruel More. Puisse mon âme n'aller à la béatitude qui si je dis vrai ! En disant ce que je pense , je meurs , je
meurs I (sue expire.)
OTHELLO
J'ai une autre arme dans cette chambre ; c'est une épée d'Espagne trempée dans l'eau glacée. Oh ! la
voici. (S'avançant vers la porte.) MOD ODCle, il faUt que je
sorte !
GRATIANO, du dehors.
Si tu essayes, il t'en coûtera cher. Tu n'as pas d'arme; il Êiutte résigner forcément.
OTHELLO
Regarde-moi donc et parle-moi ; sinon, tout désarmé que je suis, je me jette sur toi !
Eentre GRATIANO.
GBATIANO.
Qu'ya-t-il?
OTHELLO
Regardez ! j*ai une arme : jamais meilleure épée n'appuya sur la cuisse d'un soldat. J'ai vu le jour où, avec ce faiBle bras et cette bonne lame, je me suis fait un chemin à travers des obstacles vingt fois plus puissants que votre résistance. Mais, ô vaine forfanterie! qui peut maîtriser sa destinée? Il n'en est plus ainsi à présent ! Ne vous effrayez pas, même en me voyant armé. Voici le terme de mon voyage, en voici le but, voici le point de repère de ma voile épuisée ! Vous reculez d'effroi ? Crainte superflue ! Menacez seulement d'un roseau la poitrine d'Othello,
OiaELLO. 307
et il reculera... Où donc irait Othello? (contemplant Desdémona.) Ah ! quellc mine tu as maintenant, fille de mauvaise étoile ! Pâle comme ta chemise ! Quand nous nous rencontrerons au jour du jugement, ton apparition précipitera mon âme du ciel , et les démons l'attraperont. Froide! Froide, ma fille? Froide comme ta chasteté I maudît, maudît scélérat!
Fouettezrmoi, démons, loin des jouissances de cette vision céleste I Soufflez-moi dans vos ouragans ! Rôtissez-moi dans le soufre! Lavez-moi aux ton'ents profonds de la flamme liquide!... Desdémona!
Desdémona ! Morte ! morte ! Oh ! oh I oh I
Entrent LODOVIGO, MONTANO, CASSIO, porté sur un biaaoard» puis des officiers conduisant sous escorte IA60 prisonnier.
LODOVICO
Où est ce forcené? où est ce malheureux ?
Voici celui qui fut Othello : me voici.
LODOVICO, cherchant lago.
Et OÙ est cette vipère? Faites avancer ce scélérat!
OTHELLO, apercevant lago.
Je regarde ses pieds... Mais c'est une fable. Si tu es un diable, je ne puis te tuer, (u blesse lago.)
LODOVICO
Arrachez-lui son épée.
lAGO.
Mon sang coule, monsieur; mais je ne suis pas , tué.
OTHELLO
Je n'en suis pas fâché : je souhaite que tu vives ; car, à mon sens, c'est un bonheur de mourir.
LODOVICO
Othello, toi qui, si bon jadis, es ainsi tombé dans le piège d'un scélérat maudit, que peut-on te dire?
OTHELLO
Tout ! tout ! Appelez-moi honorable meurtrier, si vous voulez ; car je n'ai rien fait par haine , j'ai fait tout par honneur.
LODOVICO
Ce misérable a en partie confessé son crime. Étiezvous d'accord avec lui pour la mort de Gassio?
Oui.
OTHELLO. 309
CASSIO
Cher général, je ne vous al jamais donné sujet de haine.
OTHELLO
Je le crois, et j'implore votre pardon... Voulezvous, je vous prie, demander à ce demi-démon pourquoi il m'a ainsi englué corps et âme ?
lAGO.
Ne me demandez rien : ce que vous savez, vous le savez. Désormais je ne dis plus une parole.
LODOVICO
Quoi I pas même pour prier ?
GRATIANO
La torture vous ouvrira les lèvres.
OTHELLO, à lago.
Tu fais bien, après tout.
LODOVICO
Monsieur, vous allez apprendre ce qui est arrivé ; car vous l'ignorez, je pense. Voici une lettre qu'on a trouvée dans la poche de Roderigo assassiné, et en voici une seconde. L'une prouve que Roderigo devait se charger du meurtre de Gassio.
OTHELLO
Oficélératl
GASSIO.
Abomination païenne I
tODOVICO.
L'autre est une lettre de reproches trouvée aussi dans la poche du mort, que sans doute Roderigo voulait envoyer à ce damné scélérat, mais il paraît que dans rintervalle lago est survenu et l'a satisfait.
OTHELLO
le pernicieux drôle I Gomment, Gassio, avez-vous eu ce mouchoir qui était à ma femme ?
CASSIO
Je l'ai trouvé dans ma chambre; et lui-même vient d'avouer à l'instant qu'il l'avait laissé tomber pour le projet spécial qui a réussi selon ses désirs.
OTHELLO
fou I fou ! fou !
CASSIO
En outre, dans cette môme lettre, Roderigo reproche à lago de l'avoir poussé à me braver sur la place
OTHELLO. 311
de garde. Et tout à Fheure encore, qaand on le croyait mort depuis longtemps, il a dit qu'Iago l'aTait aposté et qu'Iago l'avait frappé.
LOnOYICO, à OtheUo.
Vous allez quitter cette chambre et nous suivre. Votre pouvoir, votre commandement vous sont enlevés, et c'est Gassio qui gouverne à Chypre. Quant à ce gueux, s'il est quelque savant supplice qui puisse le torturer en le laissant vivre longtemps, il lui est réservé, (a otheTio.) Vous, vous resterez prisonnier jusqu'à ce que la nature de votre faute soit connue du sénat de Venise... Allons ! qu'on l'emmène!
OTHELLO-
Doucement, vous ! Un mot ou deux avant que vous partiez ! J'ai rendu à l'État quelques services , on le sait; n'en parlons plus. Je vous en prie, dans vos lettres, quand vous raconterez ces faits lamentables, parlez de moi tel que je suis ; n'atténuez rien, mais n'aggravez rien.' Alors vous aurez à parler d'un homme qui a aimé sans sagesse , mais qui n'a que trop aim,é I d'un homme peu accessible à la jalousie, mais qui, une fois travaillé par elle, a été entraîné jusqu'au bout ! d'un homme dont la main , comme celle du Juif immonde, a jeté au loin une perle plus riche que toute sa tribu ! d'un homme dont les yeux vaincus, quoique inaccoutumés à l'attendrissement.
versent des larmes aussi abondamment que les arbres arabes leur gomme salutaire ! Racontez cela, et dites en outre qu'une fois, dans Alep, voyant un Turc, un mécréant en turban , battre un Vénitien et insulter l'État, je saisis ce chien de circoncis à la gorge, et le
frappai ainsi, (n se perce de son épée.) *
LODOVICO
conclusion sanglante !
GRATIANO
Toute parole serait perdue.
OTHELLO, s'affaissant sur Desdémona.
Je t'ai embrassée avant de te tuer... Il ne me reste plus qu'à mourir en me tuant sur un baiser! (n expira
on l'embrassant.)
CASSIO
Voilà ce que je craignais , mais je croyais qu'il n'avait pas d'arme ; car il était grand de cœur !
LODOVICO, à lago.
limier de Sparte, plus féroce que l'angoisse, k faim ou la mer, regarde le fardeau tragique de ce lî* • Voilà ton œuvre!..» Ce spectacle empoisonne la va^'
Qu'on le voile! (on tire les rideaux sur le lit.) Gratiail^»
gardez la maison, et saisissez-vous des biens 4i^ More, car vous en héritez, (a cassio.) A vous, seignetir
OTHELLO. 313
gouverneur, revient le châtiment de cet infernal scélérat. Décidez l'heure, le lieu, le supplice... Oh! qu'il soit terrible ! Quant à moi, je m'embarque à l'instant et je vais au sénat raconter, le cœur accablé , cette accablante aventure, du sortent.)
Il n'y a rien dans tout cela qu'une horreur physi-que. On n'est pas poète pour si peu ; les bouchers feraient à ce prix les plus grandes tragédies du monde.
Les pièces historiques de l'histoire d'Angleterre sont très-supérieures à Othello^ selon moi.
Les pièces imaginaires ou de pure fantaisie sont des mélodrames tour à tour amusants ou terribles, qui donnent du génie de l'écrivain populaire une idée transcendante : Mesure pour mesure^ les Bêves d'une nuit d* été ^ la Tempête s\xrio\it. Parcourons rapidement la Tempête^ et voyons quelle fécondité d' imagination I
Voici ce qu'en dit un des écrivains les plus sagaces et les plus réfléchis de l'Académie française, M. de Pongerville.
« Prospero, duc de Milan, préférant le savoir cabalistique à l'art de régner, se laisse détrôner par son frère Antonio. Banni, errant siu: la mer avec son
3li SHÂKSPEARE.
enfant, la jeune Miranda» Prospéra aborde nne île déserte, qui appartenait à une espèce de sauvage amphibie nommé Galiban, fils monstrueux d'un génie anéanti par les esprits des airs. Prospero asservit ce Galiban, qui devient son esclave. Dans File, un esprit aérien était enfermé dans Técorce d'un arbre; la science magique de Prospero le délivre. Celui-ci se nomme Ariel, et se consacre par reconnaissance au service de Prospero. Caliban est le serviteur grossier attaché à la terre ; Ariel, pure intelligence, exécute les volontés de son maître dans les airs. Ces deux personnages, par un admirable contraste, représentent Tabrutissement de l'ignorance et du vice et la légèreté vive et brillante de l'intelligence. Miranda, dans son désert, choyée par l'amour de son puissant père, devient à quinze ans une pierveille de beauté, d'innocence et de grâces. Alonzo, parvenu au trône de Naples, son fils Ferdinand, Antonio, l'usurpateur de Milan , et Sébastien, firère du roi, traversent la mer. Prospero l'apprend par son art; il commande à son serviteur Ariel de soulever une tempête qui jettera dans l'île safamille coupable. L'ordre s'exécute ; les voyageurs, séparés par le naufrage, sont à leur insu portés sur la rive. Ferdinand devient le compagnon d'esclavage de Caliban; il est soumis à de rudes travaux. Miranda l'aperçoit; elle le plaint, le contemple et le protège. Inspiré par Prospero lui-même, un violent amour les embrase tous deux. Le roi de Ns^les, SébasUen, Antonio et
leur suite errent dans une autre partie de l'île, surveillés par des esprits invisibles. Lé perfide Antonio conseille à Sébastien de tuer le roi pendant son sommeil. Ariel, envoyé par Prospère, éveille le roi ; les traîtres remettent l'exécution de leur forfait à la nuit suivante. Les voyageurs, pressés par la faim, se placent à une table que plusieurs fantômes avaient couverte de mets ; mais Ariel, sous la forme d'une harpie, leur reproche leurs forfaits, leur annonce que les dieux vengent ici le crime qu'ils ont commis envers Prospère; puis il disparaît au bruit du tonnerre. Rien de plus comique que la tentative des matelots ivrognes qui, aidés de Galiban, veulent se rendre maîtres de l'île et dépouiller une seconde fois Prospère qu'ils ne reconnaissent pas. Mais l'omniscience de l'ancien duc de Milan déjoue leur complot; il ordonne à Ariel de lui amener tous les autres voyageurs. Alors il se fait reconnaître de, ses ennemis, leur pardonne, unit Ferdinand à Miranda, retourne en Italie avec sa famille heureuse et repentante. Cette pièce est surtout remarquable par le personnage de la jeune Miranda ; les scènes charmantes entre celle-ci et Ferdinand, les paroles solennelles de Prospère, les imprécations de Galiban, création si originale et cependant si poétique, les chants ravissants d' Ariel, qui ont inspiré Trilby à M. Charles Nodier, offrent le tableau le plus varié et le plus animé, a 11 existe entre les grands génies de tous les temps et de tous les lieux une certaine ressemblance
dô famille qui se transmet à leurs productions. AÎQsi, Miranda rappelle Nausicaa de l'Odyssée^ cette royale fille qui descend avec tant de noblesse et de grâce aux plus humbles soins domestiques, et qui, loin de fuir quand l'effroi disperse ses compagnes, attend l'approche de l'étranger suppliant, parce qu'elle croit voir en lui un malheureux à secourir, et sert ainsi de guide au héros d'Ithaque. La fille d'Alcinoûs prouve qu'il est possible d'associer la grandeur au devoir, et que la simple vertu, la touchante bonté, forment le plus précieux ornement de la femme et 1^ plus digne cortège de la beauté. La Miranda de Shalc— speare, aussi noble, aussi pure, aussi ravissante quo la Nausicaa d'Homère, n'a toutefois connu d'autre palais que la grotte paternelle, d'autre sceptre qu.^ la baguette de l'enchanteur à qui elle doit le bonheixi" et la vie; mais son cœur a deviné tout ce qui est, juste et louable; il est devenu le sanctuaire de tous les sentiments généreux. Avant d'avoir connu des infortunés, l'instinct de la vertu lui enseigne à les secourir. Nausicaa passe avec dignité des marches du trône aux plus pénibles devoirs de famille ; Miranda, de l'obscurité qui enveloppe sa naiVe jeunesse, remonte aux grandeurs sans altérer s^ candeur ravissante.
« Gréée parle caprice d'une imagination sublime» Miranda n'est cependant point placée hors des limites de la nature humaine; bien qu'elle soit placée dans une sphère idéale, ses perfections appartiennea*
à son sexe. Fille du génie , elle en exerce tous les . prestiges; objet d'enthousiasme et d'amour, cette indéfinissable merveille apparaît comme un de ces songes ravissants qui, dans l'absence de nos impressions habituelles, nous abreuvent de délices que les voluptés de la terre ne reproduisent pas. Les perles de la rosée suspendues au feuillage tremblant, la neige éblouissante qui voltige dans l'air, n'échappent pas plus à l'analyse de l'art, que le caractère de Miranda n'échappe à l'analyse de la pensée.
(( Dans la sauvage solitude qui la sépare de l'univers, excepté les regards de son père, elle n'eut pour témoins des jeux de son enfance que les hôtes des forêts, les oiseaux, les zéphyrs mystérieux, l'esclave amphibie subjugué par l'art paternel, et les flots du rivage, qui tant de fois ont caressé ses membres délicats.
« Pure comme le frais bouton que nul souffle n'a effleuré , aussi naïve que Galatée cessant d'être marbre et n'étant pas encore amante, Miranda ne connaît que son père; il est pour elle le monde entier; le reste de l'espèce humaine ne lui est révélé que par son propre cœur. Elle ne se doute pas que l'homme puisse être méchant; aussi, quand pour la première fois un homme paraîtra à ses yeux, elle ne le redoutera point, elle ne le fuira point; s'il est en péril, elle tentera de le secourir ; son front ne rougira que d'une chaste et touchante émotion, dont elle ne se rendra pas compte à elle-même; elle ne craindra pas plus de s'offrir i ses regards que la
«fleurne craint de s'épanouir, que Tarbre n'hésite à se couronner de fruits.
a Des trésors de bonté, de raison, de grâce, de noblesse, brillent dans cet être enchanteur; tout germe du mal en a été banni. Cependant, ce n'est pas un ange que le génie a voulu créer ; ce n'est pas une de ces fictions où la poésie associe des charmes fabuleux aux dons de la nature : Miranda n'est qu'une femme, et c'est précisément ce qui la rend si admi-rable, car l'idéal étonne et flatte l'esprit, le vrai seul touche et charme le cœur.
« Miranda, devant le premier homme qui lui apparaît, est une autre Eve, pudique à force d'innocence, imposante à force de candeur. Livrée à ixxi doux étonnement, entraînée par un instinct curieu%^9 elle interroge à la fois sa propre pensée et l'étranger qui lui-même la contemple. Est-ce un compagnon^ un ami donné par le destin ? Elle le souhaite. C'est encore Eve, s' éveillant à la vie, couchée parmi des^ fleurs, demandant à tout ce qui l'environne ; Qui suis-je? où suis-je? et cherchant l'appui, le guîdo que lui indique la nature. Miranda, pure comm^ Eve, éprouve un sentiment ennobli par, la bienfaisance; elle se plaît à échanger des regards de syna— pathie avec son hôte mystérieux ; mais, surtout, ell© veut écarter les périls et les maux dont il est menacé* Elle n'a aucune idée de la beauté, et pourtant elle 1^ trouve beau : est-ce un esprit descendu des cieu^« un être insaisissable? Son cœur lui fait espérer da--
vantage. Comme Taveugle, que Tart rend soudain clairvoyant, sent que la lumière lui est désormais indispensable, Miranda ne croit pas qu'il lui soit possible maintenant de vivre sans celui qui la charme ; ' elle reçoit une nouvelle existence, ou plutôt elle acquiert à la fois la vie et l'amour. Pocile à ce dieu qu'elle ignore, comme Eve ignorait le divin artisan, elle se soumettra à son empire. La mère des hommes , la main dans la main de son ami, le suivit au berceau nuptial sans autre voile que le nuage embaumé exhalé de Thaleine des fleurs ; et Miranda est prête à confier sa pudeur à Thymen, à prendre pour témoins de cet auguste mystère le silence du désert, la pompe des astres, TOcéan, les esprits, hôtes légers des airs, et Toiseau solennel, chantre de la nuit.
(( Le guide tutélaire dont le magique pouvoir veille sur Miranda, du fond de sa ténébreuse solitude, la transporte sur le trône où l'accompagnent la vertu, le bonheur et l'amour. »
La scène s'ouvre sur un vaisseau ballotté par la mer. La tempête rugit, le capitaine renvoie à leurs cabines les passagers épouvantés ; il encouçage à la manœuvre ses matelots. On sent partout le poète d'un
peuple de marins, qui connaît tous les termes techniques de la navigation.
Le vaisseau naufragé touche à une île déserte. Le roi de Naples, Alonzo, son fils Ferdinand, Antonio, duc illégitime de Milan , en sortent avec leur suite et les matelots. Miranda, fille de Prospero, Prospère, son père, un groupe d'esprits aériens, Caliban. un sauvage difforme, sont les seuls habitants de l'île. Voilà les acteurs de ce drame fantasmagorique.
Miranda et son père Prospero causent ensemble des événements nocturnes, sans avoir encore vu les naufragés.