X SHAKSPEARE
MIRANDA
Mon doux seigneur, vous me trichez.
FERDINAND
Non, mon cher amour; je ne le voudrais pas pour le monde entier.
UIRANDA.
Oui, même pour une vingtaine de royaumes vous pourriez me faire des chicanes, que je dirais encore que vous faites beau jeu.
ALONZO
Si ce tableau n'est qu'une vision de cette île, il me faudra perdre deux fois mon fils bien-aimé.
SÉBASTIEN
C'est le plus grand des miracles.
FERDINAND
Quoique les mers menacent , elles font grâce ; je
les ai maudites sans sujet. (Ferdinand s'agenoulUe devant Alon^o.)
ALONZO
Maintenant, que toutes les bénédictions d'un heureux père tombent sur toi! Lève- toi, et dis-moi comment tu es venu ici.
MIRANDA
merveille ! combien de créatures parfaites sont ici ! que le genre humain est beau ! glorieux nouveau monde, qui renferme de pareils habitants I
PROSPERO
Il est nouveau pour toi.
ALONZO
Quelle est cette jeune fille avec qui tu jouais? Il ne peut y avoir plus de trois heures que vous vous connaissez. Est-elle la déesse qui nous a séparés et qui nous réunit momentanément?
FERDINAND
Seigneur, c*est une mortelle; mais, par le doux bienfait de l'immortelle Providence , elle est à moi ; je l'ai choisie alors que je ne pouvais demander l'avis de mon père, car je ne croyais plus en avoir un. Elle est la fille de ce fameux duc de Milan, de la renommée duquel j'avais si souvent entendu parler, mais que je n'avais jamais vu lui-même jusqu'à ce jour. C'est de lui que je tiens une seconde vie , et cette jeune femme me donne en lui un second père.
ALONZO
Je suis le sien ; mais n'est-il pas étrange qu'il me faille demander pardon à mon enfant ?
PROSPERO
Arrêtez , seigneur ; ne faites pas peser sur notro souvenir le poids d'un mal qui nous a quittés.
GONZALO
J'étais oppressé par les larmes, sans quoi j'aurais déjà parlé. Abaissez vos regards, ô dieux, et faites descendre sur ce couple une couronne de bénédictions ; car c'est vous qui avez tracé la route qui nous a conduits ici.
ALONZO
Je dis amcn^ Gonzalo.
GONZALO
Le duc de Milan fut donc expulsé de Milan pour que sa race un jour donnât des rois à Naples ? Oh ! réjouissez-vous d'une joie plus qu'ordinaire; que ceci soit gravé en or sur des colonnes impérissables : « Dans le même voyage Claribel a trouvé un époux à Tunis, et Ferdinand, sop frère, trouve une femme sur une grève où il était perdu. Prospero recouvre son duché dans une île misérable , et nous tous nous sommes rendus à nous-mêmes quand aucun de nous ne s'appartenait plus. »
ALONZO, à Ferdinand et à Miranda.
Donnez -moi vos mains. Que le chagrin et la tris-
tesse remplissent à jamais le cœur qui ne vous souhaite pas le bonheur !
GONZALO
Ainsi soit-il ! Amen !
ARIEL reparaît avec LE MAITRE et LE BOSSEMAN, qui
le suivent ébahis.
GONZALO
Oh! regardez, seigneur; sire, regardez : voici encore plusieurs des nôtres. Je Tavais prophétisé, que, tant qu'il resterait un gibet sur la terre , ce drôle-là ne serait pas noyé. Maintenant, blasphémateur, qui éloignais par tes imprécations la miséricorde de ton bord, quoi ! sur le rivage tu n'as plus un jurement? Es-tu muet sur terre?... Quelles nouvelles?